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7-
m
/3
CEtrVRES COMPLETES
SHAKSPEARE
IV
rARlS.-^ tllPRIMK CHEZ BONAVBNTDRE ET DUCBSSOIS
55, QUAI DES AU6USTINS.
OEUVRES COMPLÈTES
DE
SHAKSPEARE
TRADUCTION
M. GUIZOT
NOUVELLE EDITION ENTIEREMENT REVUE
AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE
DBiS NOTICES SUR CHAQUE PIECE ET DES NOTES
IV
Mesure pour Mesure
Otbello ou le More de Venise. ~ Comme il vous plaira.
Le Qonte d'hiver. — Trollus et Gressida.
PARIS
A LA LIBEAIEIB AQADAmIQUB
DIDIER ET C% LIBRAIRES-ÉDITEURS,
35, QUAI DES GRANDS' AU OUSTINS
1861
Tons droits réservés.
MESURE POUR MESURE
COMÉDIE
NOTICE
SUR MESURE POUR MESURE
Celte pièce démontre que le génie créateur de Shakspeare pou- -
vait féconder le germe le plus stérile. Une ancienne pièce drama-
tique, d'un certain Georges Whestone, intitulée Promas et Cassati'
drUj composition pitoyable, est devenue une die ses meilleures
comédies. Peut-être n'a-l-il même pas fait Thonneur à Whestone
de profiter de son travail ; car une nouvelle de Geraldi Cinthio
contient à peu près tous les événements de Mesure pour mesure
et Shakspeare n'avait besoin que d'une idée première pour con-
struire sa fable et la mettre en action. Dans la nouvelle de Cinthio,
et dans la pièce de Whestone, le juge prévaricateur vient à bout de
ses desseins sur la sœur qui demande la grâce de son frère. Con-
damné par le prince à être puni de mort, après avoir épousé la jeune
fille qu'il a outragée, il obtient sa grâce par les prières de celle qui
oublie sa vengeance des que le coupable est devenu son époux.
L'épisode de Marianne a été heureusement inventé par Shaks-
peare pour mieux récompenser la chaste Isabelle. Un critique mp-
derne ne voit qu'une froide vertu dans la conduite de cette jeune
novice : il Teût préférée plus touchée du sort de son frère, et prêle
à faire le sacrifice d'elle même. La scène touchante où Isabelle im-
plore Angelo, son hésitation quand il s'agit de sauver son frère aux
dépens de son honneur suffisent pour l'absoudre du reproche d'in-
différence. 11 ne faut pas oublier qu'élevée dans un cloître elle doit
avoir horreur de tout ce qui pouvait souiller son corps qu'elle est
accoutumée à considérer comme un vase d'élection ; d'ailleurs une
vertu absolue a aussi sa noblesse, et si elle est moins dramatique
A NOTICE SUR MESURE POUH MESURE.
que la passion, elle amène ici celle srène si vraie où Claudio, après
avoir écoulé avec résignation le sermon du moine et se croyanl dé-
taché de la vie, retrouve, à la moindre lueur d'espoir, cet inslinc
inséparable de Thumanité qui nous fait embrasser avec ardeur tout
ce qui peut reculer Tinstant de la mort. Par quel heureux con-
traste Shakspeare a placé à côté de Claudio ce Bernardino^ abruti
par rinlempérance, auquel même il ne reste plus cet instinct con-
servateur de Texistence !
Le prince, qui veut être la Providence mystérieuse de ses sujets,
est uu de ces rôles qui produisent toujours de Teffet au théâtre. Il
soutient avec un art infini son déguisement, et il est remarquable
que Shakspeare, poète d'une cour protestante, ait prêté tant de
noblesse et de dignité au costume monastique. C*est une remarque
qui n'a pas échappé à Schlegol au sujet du vénérable religieux que
nous avons déjk vu dans la comédie de Beaucoup de bruit pour rien.
Mais le philosophe se trabil sous le capuchon qui le cache dans
Texhorlation sur la vie et le néant adressée par le duc à Claudio.
Cette tirade contient quelques boutades de misanthropie qui ont
sans doute été mises à profit par Tauteur des Nuits.
En général, le défaut de celle pièce esl de ne pas exciter de sym-
pathie bien vive pour aucun des personnages. Les caractères odieux
n*ont pas une couleur très-prononcée, quand on les compare à tant
d'autres créations profondes de Shakspeare. Mais Tintri^ue occupe
constamment la curiosité, on doit y admirer une foule de pensées
poétiquement exprimées, et plusieurs scènes excellentes. L'unité
d'action et de li''u y est assez bien conservée.
Mesure pour mesure ^ selon Malono, fui composée en 160s3.
MESURE POUR MESURE
COMEDIE
PERSONNAGES
VINCENTIO, duc de Vienne.
ANGELO , ministre d'Etat en l'ab-
sence du duc.
ESCALUS, vieux seigneur, collègue
d'Angelodans l'administration.
CLAUDIO, jeune seigneur-
LUCIO , jrune homme étourdi et li-
bertin.
DEUX GENTILSHOMMES.
YARRIUS 1, courtisan de la suite du
duc.
LE PREVOT DK LA PRISON.
PIERRE i l'c^igi^ux franciscains.
UN JUGE.
LE COUDE», officier de police.
L'ECUME », jeune fou.
UN PAYSAN BOUFFON, domestique
de madame Overdone.
ABHORSON. bourreau.
BERNARDINO, prisonnier débau-
ché.
ISABELLE, sœur de Clnudio.
MARIANNE, fiancée à Anf;elo.
JULIETTE, maîtresse de Claudio.
FRANCESCA. religieuse.
MADAME OVERDONE, entremet-
teuse.
Des Seigneurs, des Gentilshommes ,
des Gardes, des Officiera, etc.
La scène est à Vienne.
ACTE PREMIER
SCÈNE I
Appartement du palais du duc.
LE DUC, ESCALUS, SEIGNEURS et suite.
LE DUC. — ^Escalus!
ESCALUS. — Seigneur !
Ile duc — Vouloir vous expliquer les principes de Tad-
ministration paraîtrait en moi une afTectation vaine et
discours inutiles, puisque je sais que vos propres con-
naissances dans Tart de gouverner surpassent tous les
1 Varrius pouvait être omis, on lui adresse bien la parole, mais
c'est un personnage muet.
- Elbow.
3 Frolh.
6 MESURÉ POUR MESURE.
conseils et les instructions que pourrait vous donner
mon expérience. Il ne me reste donc qu'un mot à vous
dire : votre capacité égalant votre vertu, laissez-les agir
ensemble et de concert*. Le caractère de notre popula-
tion, les lois de notre cité, les formes de la justice sont
des matières que vous possédez à fond* autant qu'aucun
homme instruit par Tart et la pratique que nous nous
rappelions. Voilà notre commission, dont nous ne vou-
drions pas vo\is voir vous écarter. — (^4 un domestique,)
Allez dire à Angelo de se rendre ici. — Quelle opinion
avez-vous de sa capacité pour nous remplacer? Car vous
savez que nous Tavons choisi avec un soin particulier
pour nous représenter dans notre absence, que nous
l'avons armé de toute la puissance de notre autorité, re-
vêtu de tout Tempire de notre amour, et que nous lui
avons transrais enfin par sa commission tous les organes
de notre pouvoir. Qu'en pensez- vous?
ESGALUs. — S'il est dans Vienne un homme digne d'être
revêtu d'un si grand honneur, et de si hautes fonctions ,
c'est le seigneur Angelo.
(Entre Angelo.)
LE DUC. — Le voilà qui vient.
ANGELO. — Toujours soumis aux volontés de Votre
Altesse, je viens savoir vos ordres.
LE DUC.-»— Angelo, votre vie présente un certain carac-
tère où Tceil observateur peut lire à fond toute votre
histoire. Votre personne et vos talents ne sont pas telle-
ment votre propriété que vous puissiez vous consacrer
entièrement à vos vertus, et les consacrer à votre avan-
tage personnel. Le ciel se sert de nous comme nous nous
servons des torches ; ce n'est pas pour elles-mêmes que
nous les allumons ; et si nos vertus restaient ensevelies
dans notre sein, ce serait comme si nous ne les avions
pas. La nature ne forme les âmes grandes que pour de
grands desseins; jamais elle ne communique une par-'
celle de ses dons que comme une déesse intéressée qui
* Les commentateurs ont trouvé ici une lacune qu'ils n'ont
pu remplir.
ACTE I, SCENE 1. 7
retient pour elle Thonneur d'un créancier, en exigeant
l'intérêt et la reconnaissance. Mais j'adresse mes réflexions
à un homme qui peut trouver en lui-même toutes les
instructions que ma place m'obligerait de lui donner.
Tenez donc,,Angelo. Pendant notre absence, soyez en
tout comme nous-rtiême. La vie et la mort dans Vienne
reposent sur vos lèvres et dans votre cœur.- Le respec-
table ïscalus, quoique le premier nommé, est votre
subordonné. Prenez votre commission,
ANfiELo.— Mon noble duc, attendez que le métal dont je
suis fait ait subi une plus longue épreuve avant d'y
imprimer une si noble et si auguste image.
LE DUC. — Ne cherchez point de prétextes : ce n*est
qu'après un choix bien mûr et bien réfléchi que nous
vous avons nommé : ainsi, acceptez les honneurs que je
vous confère. Les motils qui pressent notre départ sont
si impérieux qu'ils se placent au-dessus de toute autre
considération, et ne me laissent pas le temps de parler
sur des objets importants. Nous vous écrirons, suivant
Toccasion et nos affaires, comment nous nous trouve-
rons ; et nous comptons bien être au courant de ce qui
vous arrivera ici. Adieu; je vous laisse tous deux avec
confiance au soin de remplir les devoirs de vos fonctions.
ANGELO. — Mais du moins, accordez-nous, seigneur, la
permission de vous accompagner jusqu'à une certaine
distance.
LE DUC — Je suis trop pressé pour vous le permettre;
et, sur mon honneur, vous n'avez pas besoin d'avoir de
scrupule : ma puissance est la mesure de la vôtre ; vous
pouvez renforcer ou adoucir la rigueur des lois, selon
que votre conscience le trouvera bon. Donnez-moi la
main. Je veux partir secrètement : j*aime mon peuple;
mais je n'aime i>as à me donner en spectacle à ses yeux.
Quoique ses applaudissements soient flatteurs, je n'ai
point de goût pour le bruit et lessaluts retentissants de la
multitude ; et je ne crois pas que le prince qui les re-
cherche agisse avec prudence et... Encore une fois,
adieu.
ANGELO. — Que le ciel assure l'exécution de vos desseins !
8 MESURE POUR MESURE.
ESCALUs. — Qu'il conduise vos pas, et vous ramène heu-
reux !
LE DUC. — Je vous remercie, adieu.
. " (Le duc sort.)
ESCALUS, à Angelo, — Je vous prie, monsieur, de m*ac-
corder une heure de libre entretien avec vous ;'il m'im-
porte beaucoup d'approfondir tous les devoirs de ma
place : j'ai reçu des pouvoirs , mais je ne suis pas encore
bien au fait de leur étendue et de leur nature.
ANGELO. — Je suis daus le même cas. — Retirons-nous
ensemble, et nous ne tarderons pas à nous satisfaire sur
ce point.
ESCALUs. — J'accompagne Votre Seigneurie.
(Ils. sortent.)
SCÈNE II
Une rue de Vienne.
LUCIO BT DEUX GENTILSHOMMES.
Lucio. — Si notre duc et les autres ducs n'entrent pas
eu accommodement avec le roi de Hongrie, eh bien
alors ! tous les ducs vont tomber sur le roi.
PREMIER GENTILHOMME.— Le cicl veuillo uous accordor
la paix, mais non pas celle du roi de Hongrie \
SECOND GENTILHOMME. — AmOU !
LUCIO.— Vous imitez là ce dévot pirate qui se mit en
mer avec les dix commandements, mais qui en effaça imi
de la table.
SECOND GENTILHOMME.— Tw ue vokras poiiit ?
LUGio. — Oui : il effaça celui-là.
PREMIER GENTILHOMME. — Aussi était-cé là uu Comman-
dement qui commandait au capitaine et à ses compa-
gnons de renoncer à leurs fonctions : car ils ne s'embar-
quaient que pour voler. Il n'y a pas parmi nous tous un
soldat qui, dans Taction de grâces avant le repas, goûte
beaucoup la prière qui demandp la paix.
SECOND GENTILHOMME.— Jamais je n'ai entendu aucun
soldat la désapprouver.
ACTE 1, SCÈNE IL 9
Lucio. — ^Je vous crois; car vous ne vous êtes jamais
trouvé, je pense, là où on disait les grâces.
SECOND GENTILHOMME. — Nou, dites- VOUS ? au uioins une
douzaine de fois.
PREMIER GENTILHOMME. — Quoi doUC? OU VOrS?
LUCIO. — Dans tous les rhythmes et. dans toutes les
langues?
^PREMIER GENTILHOMME. — Je lo pCUSO , Ot daUS tOUtCS ICS
religions ?
. LUCIO. — Oui. Pourquoi pas? Les grâces sont les grâces
en dépit de toute controverse ; par exemple, vous êtes un
mauvais sujet en dépit de toute grâce.
PREMIER GENTILHOMME. — Daus cc cas il n'y a eu qu'un
coup de ciseaux entre nous.
LUCIO. — Je l'accorde, comme entie le velours et la
lisière ; vous êtes la lisière.
PREMIER GENTILHOMME. — Et VOUS Ic vclours ; uu excel-
lent velours, une pièce de première qualité. J'aimerais
autant servir de lisière à une serge anglaise, que d'être
râpé comme vous l'êtes pour un velours français \ Est-ce
que je parle sensiblement maintenan l ?
LUCIO. — Je crois que oui; et vous sentez péniblement
vos discours. J'apprendrai d'après vos aveux à boire à
votre santé; mais ma vie durant j'oublierai de .boire
après vous.
PREMIER GENTILHOMME. — Jo crois quo je me suis fait
tort, n'est-ce pas?
SECOND GENTILHOMME. — Certainement, que tu sois pincé
ou non.
LUCIO-.— Ah ! voilà, voilà madame la Douceur qui vient. .
J'ai achelé chez elle des maladies jusqu'à la somme de. . . .
SECOND GENTILHOMME. — Combien, je vous prie?
PREMIER GENTILHOMME. — DevilieZ .
SECOND GENTILHOMME. — Jusqu'à trois mille dollars
par an.
' Équivoque entre le moi pil'd, terme qui désigne la qualité du
velours, et pill'd, qui signifie épilé, chauve,
- Dollars et dolours, équivoque qui revient souvent dans Shak-
speare.
10 MESURE POUR MESURE.
PREMIER GENTILHOMME. — Et pluS.
Lucio. — Une couronne française de plus*.
PREMIER GENTILHOMME. — Vous me croyez toujours des
maladies ; mais vous vous trompez : je suis sain.
Lucio. — Ce mot-là ne veut pas dire être en santé pour
vous ; mais vous êtes sain cqmme un tronc d'arbre creux,
vos os sont creux. L'impiété a fait de vous sa proie.
(Entre madame Overdone.) '
PREMIER GENTILHOMME. — Holà! qucllc est ccllo de vos
hanches qui a la plus forte sciatique?
MADAME OVERDONE. — Bien, biou, on vient d'arrêter et
de mettre en prison quelqu'un qui vaut cinq mille
hommes comme vous.
PREMIER GENTILHOMME. — Qui OS t-CC, jC VOUS prie?
MADAME OVERDONE. — Hé! c'est Glaudio , le seigneur
Claudio.
LUCIO.— Claudio en prison? Cela n'est pas.
MADAME OVERDONE.— Et moi je sais que cela est; je Tai
vu arrêter; je l'ai 'vu emmener; et il y a bien plus
encore : c'est que d'ici à trois jours il doit avoir la tête
tranchée.
LUGio. — Mais, après tout ce badinage, je ne voudrais
pas que cela fût vrai : en êtes- vous bien sûre ?
. MADAME OVERDONE.,— Je n'eu suis que trop sûre; et cela,
c'est pour avoir donné un enfant à mademoiselle Juliette.
LUCIO. — Croyez-moi, cela pourrait bien être. Il m'avais
promis de venir me joindre il y a deux heures, et il a
toujours été exact à sa parole.
SECOND GENTILHOMME. — D'ailleurs, vous savez que cela
se rapproche assez de la conversation que nous avons eue
sur pareil sujet. ^
PREMIER GENTILHOMME. — Et surtout cola s'accorde avec
riirdoimance qu'on a publiée.
LuciQ.— Partons : allons savoir la vérité du fait.
(Ils sortent.)
MADAME OVERDONE, seuh. — Aiusi, grâco à la guerre, à la
sueur, au gibet, à la misère, je me trouve sans cha-
'* Il feint de prendre le mot couronne de France, c'est-k-dire
un écu, pour la couronne de Vénus.
ACÎE I, SCÈNE II. H
lands. (Entre le bouffon.) Eh bien, quelles nouvelles?
LE BOUFFON. — Là-bas, on emmène un homme en
prison.
MADAME ovERDONE. — Oui ; et qu'a-t-il fait?
LE BOUFFON. — Une femme.
MADAME OVERDONE. — Mais quel est son délit?
LE BOUFFON. — D*avoir été pêcher des truites dans la
rivière d'autrui.
MADAME OVERDONE. — ^Quoii.Y a-t-il unc fille grosse de
son fait?
LK BOUFFON. — Nou .* mais il y a une fille qu'il a
rendue femme. Vous n'avez pas entendu parler de Tor-
donnance : n'est-ce pas?
MADAME OVERDONE. — Quellc Ordonnance, mon ami?
LE BOUFFON. — Que toulcs les maisons des faubourgs de
Vienne seront jetées bas.
MADAME ovERDONE.^-Et (J^e deviendront celles de la
cité?
LE BOUFFON. — Ellcs resteront pour graine : elles se-
raient tombées aussi , si un sage bourgeois n'avait plaidé
en leur faveur.
MADAME OVERDONE. — Mais toutes uos maisons de refuge
dans les faubourgs seront- elles abattues?
LE BOUFFON. — ^Jusqu'aux fondements, madame.
. MADAME OVERDONE. — Voilà Vraiment un changement
dans rÉtat! Que deviendrai-je?
LE BOUFFON.— Allons, uc craiguez rien; les bons procu-
reur ne manquent pas de clients. Quoique vous chan-
giez de place, vous n'avez pas besoin pour cela de chan-
ger d'état; je serai toujours votre valet. Allons, du
courage ; on prendra pitié de vous ; vous qui avez
presque usé et perdu vos yeux au service, ou vous pren-
dra en considération.
MADAME OVERDONE. — Qu'avous-nous àfairo ici? Thomas,
retirons-nous.
LE BOUFFON. — Voici le seigneur Claudio conduit en
prison par le prévôt, et voici madame Julie I te.
(Ils sortent.)
12 • MESURE POUR MESURE.
SCÈNE III
Entrent LE PREVOT, CLAUDIO, JULIETTE et des OF-
FICIERS DE JUSTICE, puis LUCIO et les DEUX-
GENTILSHOMMES.
CLAUDIO, auprtvôt, — Ami, pourquoi me donnes-tu ainsi
en spectacle au public? Conduis-moi à la prison où je
dois être enfermé.
LE PRÉVÔT.-— Je ne le fais pas par mauvaise disposition
pour vous, mais sur un ordre spécial du seigneur
Angelo.
CLAUDIO. — Ainsi, ce demi-dieu de la terre, Tautorité,
peut nous faire payer noire délit au poids * : tels, sont les
décrets du ciel! Elle frappe qui elle veut, épargne qui elle
veut ; et elle est toujouis juste.
Lucio. — Quoi donc, Claudio! D'où vient cette con-
trainte ?
CLAUDIO. — De trop de liberté, mon Lucio, de trop de
liberté ; comme l'intempérance est la mère du jeûne, de
même une liberté dont on fait un usage immodéré se
change en contrainte. Comme les rats avalent avide-
ment le poison qui les tue, nos penchants poursuivent
le mal dont ils sont altérés, et en buvant nous mourons.
LUCIO. -^ Si je pouvais parler aussi sagement que toi
dans les fers, j'enverrais chercher certains de mes créan-
ciers; et cependant j'aime "encore mieux être un faquin,
en hberté, qu'un philosophe en prison. Quel est ton
crime, Claudio?
CLAUDIO. -^Ge serait le commettre encore que d'en
parler.
LUCIO. —Quoi, est-ce un meurtre?
CLAUDIO.— Non.
LUCIO. — Une débauche?
CLAUDIO. — Si tu veux.
LK PRÉVÔT. — Allons! monsieur, il faut marcher.
1 Métaphore tirée de l'usage du payer l'argent au poids, mé-
thode plus sure 4ue celle de la numération des espèces.
ACTE 1, scfeuE m. 13
CL.\UDio. — Encore un mot, mon ami. — {Il prend Lucio
à part.) Lucio, un mot àToreille.
Lucio. — Cent, s'ils peuvent te faire quelque bien. —
Est-ce qu'on regarde de si près à la débauche ?
CLAUDIO. — Voici ma position. D'après un contrat
sérieux, j'ai acquis la possession du lit de Juliette. Vous
la connaissez ; elle est parfaitement ma femme, si ce n'est
qu'il nous manque de l'avoir déclaré par les cérémonies
extérieures. Nous n'en sommes point venus là, unique-
ment dans la vue de conserver une dot, qui reste dans le
coffre de ses parents, auxquels nous avons cru devoir
cacher notre amour, jusqu'à ce que le temps les récon-
cilie avec nous. Mais le malheur veut que le secret de
notre union mutuelle se lise en caractères trop visibles
sur la personne de Juliette.
LUCIO. — Un enfant, peut-être?
CLAUDIO. — Hélas ! oui, malheureusement ; et le nou-
veau ministre qui remplace le duc... je ne sais si c'est la
faute et Téclat'de la nouveauté, ou si le corps de l'État
ressemble à un cheval monté par le gouverneur, qui,
nouvellement en selle, et pour lui faire sentir son
empire, lui fait sentir tout d'abord Téperon; ou si la
tyrannie est attachée à la dignité, ou bien à l'homme qui
l'exerce... Je m'y perds... Mais ce nouveau gouverneur
vient de réveiller toutes les vieilles lois pénales qui étaient
restées suspendues à la muraille comme une armure
rouillée,depuis si longtemps quelezodiaque avait dix-neuf
fois fait son tour, sans qu'aucune d'elles eût été mise
en exécution ; et aujourd'hui, pour se faire un nom, il
vient appliquer contre moi ces décrets assoupis et si long-
temps négligés : sûrement c'est pour faire parler de lui.
LUCIO. — Je garantirais que oui; et ta tête tient si peu
sur tes épaules, qu'une laitière amoureuse pourrait la
faire tomber d'un soupir. Envoie après le duc, et
appelles-en à lui.
CLAUDIO — Je l'ai déjà fait ; mais on ne peut le trouver.
— Je t'en conjure, Lucio, rends-moi un service : aujour*
d'hui ma sœur doit entrer au couvent, et y commencer
son noviciat. Fais-lui connaître le danger de ma position ;
H MESURE POUR MESURE.
implore-la en mon nom ; prie-la d'employer des amis
auprès du rigide ministre ; dis-lui d'aller elle-même sonder
son cœur. Je fonde là-dessus de grandes espérances ; car
il est à son âge un langage muet et touchant qui est fait
pour émouvoir les hommes : en outre, elle a un talent
heureux quand elle veut employer les raisonnements et
la parole, et elle sait persuader.
Lucio. -.• Je prie le ciel qu'elle y réussisse, autant pour
le salut des autres coupables de ton espèce qui, sans cela,
auraient à subir des peines rigoureuses, que pour te
conserver la vie, que je serais bien fâché que tu perdisses
si follement à un jeu de tic tac. Je vais la trouver.
CLAUDIO. — Je te remercie, bon ami Lucio.
Lucio. — D*ici à deux heures...
CLAUDIO. — Allons, prévôt, marchous.
(Ils sortent.)
SCÈNE IV
Un monastère.
Entrent LE DUC et LE MOINE THOMAS.
LE DUC. — Non, vénérable religieux, écartez cette idée;
ne croyez point que le faible trait de Tamour puisse
percer un sein bien armé. Le motif qui m'engage à vous
demander un asile secret a un but plus grave et plus
sérieux que les projets et les entreprises de la bouillante
jeunesse.
LE MOINE. — Votre Altesse peut-elle s'expliquer?
LE DUC — Mon saint père , nul ne sait .mieux que
vous combien j'aimai toujours la vie retirée, et combien
peu je me soucie de fréquenter les assemblées que hantent
la jeunesse, le luxe et la folle élégance. J'ai confié au
seigneur Angelo, homme d'une vertu rigide, et de mœurs
austères, mon pouvoir absolu et mon autorité dans Vienne,
et il me croit voyageant en Pologne; car j'ai eu soin de
faire répandre ce bruit dans le peuple, et c'est ce qu'on
croit. A présent, mon père, vous allez me demander pour-
quoi j'en agis ainsi?
LE MOINE. — Volontiers, seigneur.
SCENE IV. 15
LE DUC. — Nous avons des statuts rigoureux et des lois
rigides (freins et mors nécessaires pour des coursiers
fougueux ), que nous avons laissé dormir depuis dix-neuf
ans, comme un vieux lion dans sa caverne, qui ne va
plus chercher sa proie. Comme un faisceau de verges
menaçantes qu'un père indulgent a formé uniquement
pour effrayer par leur vue ses enfants, et non pour s'en
servir, ces verges deviennent à la fin un ohjet de mo-
querie plutôt que de crainte, ni en est de même mainte-
nant de nos décrets ; morts pour le châtiment , ils sont
morts eux-mêmes ; la licence tire la justice par le nez ;
Tenfant hat sa nourrice, et tout ordre est renversé.
LE MOINE — Il dépendait de Votre Altesse de dé-
gager la justice de ses liens, quand vous le trouvqfiez
bon ; et elle aurait paru plus redoutable en vous que dans
le seigneur Angelo.
LE DUC. — J'ai craint qu'elle ne le fût trop. Puisque
c'est par ma faute que j'ai donné à mon peuple tant de
liberté, ce serait en moi une tyrannie de frapper, et de
les punir cruellement pour des transgressions que
j'ai ordonnées moi-même; car c'est ordonner les
crimes que de leur laisser un libre cours, sans faire
craindre le châtiment. Voilà pourquoi , mon père, j'ai
chargé Angelo de cet em^^loi : il peut, à l'abri de mon
nom, frapper l'abus au cœur, saus que mon caractère,
qui ne sera j)oint exposé à la vue, soit compromis. C'est
pour suivre son administration, que je veux, sous
l'habit d'un de vos frères , observer à la fois et le
ministre et le peuple. Ainsi, je vous prie de me four-
nir lin habit de votre ordre, et de m'enseigner com-
ment je dois me conduire pour avoir tout l'air d'un
vrai religieux. Je vous donnerai , à loisir , d'autres
raisons de ma conduite : à présent, écoutez seulement
celle-ci. — Angelo est austère ; il est en garde contre
l'envie : à peine avoue-t-il que son sang circule, ou qu'il
aime mieux le pain que la pierre : nous allons voir par
la suite, si le pouvoir vient à changer son caractère, ce
que sont nos hommes à belles a[)parences.
(11? sortent.'
16 MESURE POUR MESURE.
SCÈNE V
Un couvent de femmes..
ISABELLK, FRANCESCA, emxiite LUCIO.
ISABELLE. — Et sont-ce là tous vos privilèges à vous
autres religieuses?
FRANCESCA. — Ne sout-ils pas assez étendus?
ISABELLE. — Oui, saus coutredlt, et ce que j'en dis n'est
pas que j'en désire davantage : au contraire, je souhai-
terais qu'une règle plus étroite assujettît la communauté
des sœurs de Sainte-Glaire.
LUCIO, au dehors, — Holà, quelqu'un I la paix soit en ces
lieux I
ISABELLE. — Qui cst-cc qui appelle?
FRANCESCA. — C'ost la voix d'uu homme. Chère Isa-
belle, tournez la clef, et sachez ce qu'il veut; vous le
pouvez, et moi non; vous n'avez pas encore prononcé
vos vœux ; lorsque vous Taurez fait, il ne vous sera plus
permis de parler à un homme qu'en présence de la supé-
rieure; alors, si vous lui parlez, vous ne devez pals lui
montrer votre visage ; ou si vous montrez votre visage,
vous ne pouvez pas parler. — On appelle encore; je vous
prie, répondez-lui.
(Francesca sort.)
ISABELLE. — Paix et félicité ! Qui est-ce qui appelle?
LUCIO. — Salut, vierge, si vous Têtes, comme ces joues
lannoncent assez. Pouvez-vous me rendre le service de
me faire parler à Isabelle, novice dans ce monastère, et
l'aimable sœur de son malheureux frère Claudio ?
ISABELLE. — Pourquoi dites-vous son malheureux frerè?
Permettez-moi celte question, d'autant plus que je dois
vous déclarer à présent que je suis cette Isabelle, et sa
sœur.
LUCIO. — Aimable et belle novice, votre frère vous dit
mille tendresses; il est en prison.
ISABELLE. — 0 malheureuse? Eh ! pourquoi?
LUCIO. — Pour une action qui lui vaudrait de ma part,
ACTE I, SCÈNE V. 17
si je pouvais être son juge, des remerciements pour puni-
tion : il a fait un enfant à sa bonne amie.
ISABELLE. — Monsieur, ne vous jouez pas de moi !
Lucio. — C'est la vérité. — Je ne voudrais pas (quoique
ce soit mon péché familier d'imiter le vanneau avec les
jeunes filles , et de badiner, la langue loin du cœur ' )
prendre cette licence avec les vierges. Je vous regarde
comme un objet consacré au ciel et sanctifié, comme un
esprit immortel par votre renoncement au monde, et
aucjuel il faut parler avec sincérité comme à une
sainte.
ISABELLE. — Vous blasphémez le bien en vous mo-
quant ainsi de moi.
Lucio. — Ne le croyez pas. Brièveté et vérité, voici le
fait: votre frère et son amante se sont embrassés; et
comme, il est naturel que ceux qui mangent se rem-
plissent, que la saison des fleurs conduise la semence
d'une jachère dépouillée à la maturité delà moisson, de
même son sein annonce son heureuse culture et son
industrie.
ISABELLE. — Y a-Wl quelque fille enceinte de lui? ma
cousine Juliette?
Lucio. — Est-ce qu'elle est votre cousine?
ISABELLE. — Par adoption ; comme les jeunes écolières
changent leurs noms par amitié.
LUCIO. — C'est elle.
ISABELLE. — Oh ! qu'il l'épouse !
LUCIO. — Voilà le point. Le duc est sorti de cette v^Ue
d'une étrange manière, et il a tenu plusieurs gentils-
hommes, et moi entre autres, dans l'espérance d'avoir
part à l'administration : mais nous apprenons par ceux
qui connaissent le cœur du gouvernement, que les
bruits qu'il a fait répandre étaient à une distance infinie
de ses vrais desseins. A sa place, et revêtu de toute son
autorité, le seigneur Angelo gouverne l'Etat ; un homme
dont le sang est de l'eau de neige ; un homme qui ne
* La langue loin du cœur, c'est-k-dîre quand le vanneau s'éloi-
gne en criant de son nid pour tromper l'oiseleur, ^
T. IV. 2
i8 MESURE POUE MESUEE,
sent jamais le poignant aiguillon ni les mouvements
des sens, mais qui émousse et dompte les penchants de
la nature par les travaux de l'esprit, l'élude et le jeûne.
— Pour intimider l'abus et la licence qui ont longtemps
rôdé imprudenunent auprès de Taffreuse loi, comme des
souris près d'un lion, il a déterré un édit dont les rigou-
reuses dispositions condamnent la vie de votre frère ;
Angelo Ta fait emprisonner en vertu de cette loi ; et il
suit littéralement toute la rigueur du statut pour faire
de Claudio im exemple. Toute espérance est perdue, à
moins que vous n'ayez le pouvoir, par vos prières, de
fléchir Angelo ; et c'est là Taffaire que je suis chai'gé de
traiter entre vous et votre malheureux frère.
ISABELLE. — En veut-il donc à sa vie?
Lucio. — Il a déjà prononcé sa sentence ; et, à ce que
j'entends dire , le prévôt a reçu l'ordre pour son exécution.
ISABELLE. — Hélas! quelles pauvres facultés puis-je
avoir pour lui faire du bien ?
Lucio. — ^Essayez votre pouvoir.
ISABELLE. — Mon pouvoir ! hélas I je doute...
LUCIO. — Nos doutes sont des traîtres, qui nous font sou-
vent perdre le bien que nous aurions pu gagner, parce
que nous craignons de le tenter. Allez trouver le sei-
gneur Angelo, et qu'il apprenne par vous que quand
une jeune fille demande, les hommes donnent comme
les dieux; mais que si elle pleure et s'agenouille, tout
ce qu'elle demande est aussi certainement à elle qu'à
ceux mêmes qui le possèdent.
ISABELLE. — Je verrai ce que je pourrai faire.
LUCIO. — Mais, promptement.
ISABELLE. — ^Je vais m'en occuper sur-le-champ; et je
ne prendrai que le temps de donner connaissance de
cette affaire à notre mère. Je vous rends d'humbles
actions de grâce : recommandez-moi à mon frère ; ce
soir, de bonne heure , j'enverrai l'instruire de mon succès.
LUCIO. — Je prends congé de vous.
ISABELLE.— Mon bon seigneur, adieu.
(Ils se séparent*}
FIN DU PREMIER ACTE*
ACTE DEUXIEME
SCÈNE I
Un appartement dans la maison d'Angelo.
Entrent ANGELO, ESCALUS, UN JUGE, LE PREVOT i,
Officiers et suite.
ANGELO. —Il ne faut pas que nous fassions dala loi un
épouvantail pour effrayer les oiseaux de proie, jusqu'à
ce qu'en voyant son immobilité, familiarisés par Tha-
bitude, ils osent venir se percher sur l'objet même de
leur terreur.
ESCALUS.— -Vous avez raison ; mais cependant n'aigui-
sons le glaive de la loi que pour blesser légèrement, plur
tôt que pour frapper des coups mortels. Hélas ! ce gen-
tilhomme que je voudrais sauver avait un bien noble
f)ère. Daignez considérer, vous que je crois de la vertu
a plus stricte, que dans l'effervescence de vos propres
affections, si l'occasion avait concouru avec le lieu, et le
lieu avec le désir, et qu'il n'eût fallu, pour obtenir l'ob-
jet de vos vœux, que laisser agir la fougue téméraire de
votre sang, il est bien douteux que vous n'eussiez pu
quelquefois dans votre vie tomber dans la faute même
pour laquelle vous le condamnez aujourd'hui, et attirer
sur vous la loi.
ANGELO.— Autre chose est d'être tenté, Escalus, autre
chose de succomber. Je ne disconviens pas qu un jury
qui condamne un prisonnier à perdre la vie ne puisse,
dans les douze jurés qui le composent, renfermer un ou
deux voleurs plus coupables que l'homme dont ils font
1 Le préTÔt est ici une espèce de geôlier.
20 MESURE POUR MESURE.
le procès; mais la justice saisit le criihe là où il se
montre à elle. Qu'importe aux lois que des voleurs jugent
des volem's! Il est tout simple de nous baisser pour
ramasser le joyau que nous voyons; mais nous foulons
aux pieds le trésor que nous ne voyons pas, sans jamais
y songer. Vous ne devez pas tant excuser sa faute, par
la raison que j'aurais pu en commettre de semblables;
dites plutôt que, lorsque moi qui le condamne, je tom-
berai dans la même oifense, mon jugement doit être à
l'instant mon arrêt de mort, et que nulle partialité ne
peut intervenir. Seigneur, il faut qu'il périsse.
EscALus. — Que ce soit comme le voudra votre sagesse.
ANGELO. — Où est le prévôt?
LE PRÉVÔT. — Ici, s'il plaît à Votre Honneur.
ANGELO. — Que Claudio soit exécuté demain matin sur
les neuf heures; amenez-lui son confesseur; qu'il se pré-
pare à la mort, car il est au terme de son pèlerinage.
(Le prévôt sort.)
ESCALUS.— Allons, que le ciel lui pardonne! et qu'il
nous pardonne aussi à tous! Quelques-uns prospèrent
par le crime, d'autres succombent par la vertu. Il en est
qui ont tous les vices, et qui ne répondent d'aucun* ;
d'autres sont condamnés pour une faute unique.
(Entrent le Coude, l'Écume, le Bouffon, officiers de justice.
LE COUDE. — Allons, amenez-les : si ce sont des gens de
bien dans un État que ceux qui ne font autre chose que
de commettre des abus dans les maisons de prostitution,
.je ne connais plus de lois ; qu'on les amène.
ANGELO. — Eh bien! monsieur, quel est votre nom? et
de quoi s'agit-il?
LE COUDE. — Sous lo bou plaisir de votre Grandeur, je suis
un pauvre constable du duc, et mon nom est Coude. Je
tiens à la justice, monsieur, et j'amène ici devant Votre
Grandeur deux insignes bienfaiteurs.
ANGELO.— Bienfaiteurs? Eh bien! quels bienfaiteurs
sont ces gens-là? Ne sont-ce pas des malfaiteurs?
t Brakes ofvice. Les commentateurs ont donné mille explica-
tions de ces mots, que nous traduisons en leur laissant le sens
le plus naturel, hois de vices, repaire de vices, multitude de vices.
ACTE II, SCENE 1. 21
LE COUDE.— Sons le bon plaisir de Votre Grandenr, je ne
sais pas bien ce qn'ils sont : mais ce sont de vrais
coquins, j'en suis sûr, exempts de toutes les |îfo/anfl-
tioris mondaines qui sont du devoir de tout bon chré-
tien.
ESCALUs. — Voilà qui coule de source ; voilà un officier
bien sensé.
ANGELO. — Poursuivez : de quelle espèce sont ces deux
hommes? Coude est votre nom? Eh bien! que ne parlez-
vous. Coude?
LE BOUFFON. — Il uc le pout pas, seigneur ; il a un trou
au coude.
ANGELO, au Bouffon. — Qui êtes-vous?
LE COUDE. — Lui, seigneur? un garçon de taverne , sei-
gneur; un meuble de mauvais lieu au service d'une
femme de mauvaises mœurs, dont la maison, monsieur,
a été, comme on dit, démolie dans les faubourgs; et
aujourd'hui, elle tient une maison de bains, qui, je crois,
est aussi une fort mauvaise maison.
EscALus. — Comment savez-vous cela?
LE COUDE. — Ma femme, monsieur, que je déteste, devant
- le ciel et devant Votre Grandeur. . .
ESCALUS.— Comment? votre femme?
LE COUDE. — Oui, monsieur, qui, j'en remercie le ciel, est
une honnête femme...
ESCALUS. — Et c'est pour cela que vous la détestez?
LE COUDE.— Je dis, monsieur, que je me délesterai moi-
même, aussi bien qu'elle, si cette maison n'est pas une
maison de prostitution, je veux regretter sa vie ; car c'est
une vilaine maison.
ESCALUS.— Comment savez-vous cela, constable?
COUDE. — Hé! monsieur, par ma femme, qui, si elle
avait été adonnée au vice cardinal^ ^ aurait pu être accu-
sée en fornication, en adultère et en toutes sortes d'im-
puretés dans cette maison.
ESCALUS. — Par les intrigues de cette femme?
LE COUDE.— Oui, monsieur, par madame Overdone; mais
* Cardinal est ici pour charnel.
22 MESURE POUR MESURE.
• comme elle lui a craché au visage, c'est elle qui Ta pro-
voquée.
LE BOUFFON. — Mousicur, sous le bon plaisir de Votre
Grandeur, cela n'est pas.
LE COUDE. — Prouve-le devant ces coçmm qui sont ici;
prouve-le, honnête homme.
EscALus, à Angelo, — Entendez-vous comme il dit un
mot pour l'autre ?
LE BOUFFOir. — Monsieur, elle est devenue grosse, et
avait envie, sous votre respect, de pruneaux cuits ; nous
n'en avions que deux, monsieur, dans la maison, qui
étaient dans ce temps-là comme dans xm piaf de fruits,
un plali d'environ trois sous; Vos Grandeurs ont vu de ces
plats-là ; ce ne sont pas des plats de Chine, mais de fort
bons plats. ,
ESCALUS. — Continue, continue : peu importe le plat.
LE BOUFFON. — Nou, mousicur, pas d'une tête d'épin-
gle : vous avez raison, inonsieur; mais au fait. Comme
je disais, cette dame Coude étant, comme je dis, enceinte,
et ayant un fort gros ventre, a eu envie, comme j'ai dit,
de prxmeaux; il n'y en avait que deux, comme j'ai dit,
dans le plat ; maître l'Écume que voilà, cet homme-là
même, ayant mangé le reste, comme j'ai dit, et comme
je dis, payé fort honnêtement : car, comme vous savez,
maître l'Ecimie, je ne pourrais vous rendre les trois sous.
l'écume. — Non, vraiment.
LE BOUFFON. — Fôrt bien : comme vous étiez donc, si
^vous vous en souvenez, à casser les noyaux des susdits
pruneaux.
l'écume. — Oui, c'est vrai, j'étais là.
LE BOUFFON. — Allous, fort bien : comme je vous disais
donc, si vous vous le rappelez, que tels et tels étaient
incurables de la maladie que vous savez, à moins qu'ils
n'observassent un bon régime, comme je vous disais.
l'écume. — Tout cela est vrai.
LE BOUFFON. — Eh bien! fort bien, alors. . .
EscALus. — Allons, vous êtes xm sot ennuyeux : au but.
Qu'a-t-on fait à la femme de ce Coude, dont il ait sujet de
se plaindre? Venez tout de suite à ce qu'on lui a fait.
ACTE II, gCÈNE I. ' 23
LE BOUFFON, j- Votre Grandeur ne peut en venir là
encore.
ESCALUS. — Ce n^est pas mon intention, non plus.
LE BOUFFON. — Mais, monsieur, vous y viendrez, avec
la permission de Votre Grandeur : et, je vous en supplie,
considérez maître PÉcume, que voilà ici, monsieur. Un
homme de quatre-vingts livres de revenu par an, dont
le père est mort à la Toussaint. — N'était-ce pas à la
Toussaint, maître l'Écume?
L ECUME. — Le soir de la Toussaint,
LE BOUFFON. — Fort biou : j'espère que ce sont là des
vérités. Lui, monsieur, étant assis, comme je dis, sur
un tabouret. — C'était à la Grappe-de-Raisin^ où vous
aimez à vous asseoir, n'est-il pas vrai?
l'écume.— Oui, je l'aime, parce que c'est une chambre
ouverte et bonne pour Thiver,
LE BOUFFON. — AUous, fort bien. J'espère que ce sont
là des vérités.
ANGELO, à Escalus. — Ce récit durera toute une nuit de
Russie, quand les nuits sont les plus longues. Je vais
vous quitter et vous laisser entendre leur affaire, avec
l'espérance que vous trouverez matière à les faire tous
fouetter.
ESGALUS. — ^Jem'y attends. Salut, seigne\iT.{Angelo sort.)
—Allons, Tami, continuez : qu'a-t-on fait à la fenmie de
Coude, encore une fois?
LE BOUFFON. — Une fois, monsieur ? H n'y a rien eu
qu'on lui ait fait une fois.
LE COUDE. — Je vous en conjure, monsieur : demandez-
lui ce que cet homme a fait à ma femme.
LE BOUFFON. — Jo VOUS OU coujure, monsieur, de-
mandez-le-moi.
ESCALUS. — Eh bien! qu'est-ce que cet hommç lui a
fait.
LE BOUFFON. — Je VOUS OU çonjuro , mousieur, cousi -
dérez bien le visage de cet homme-là. — Mon bon l'Ecume,
regardez sa Grandeur : c'est pour de bonnes vues. Votre
Grandeur remarque-t-elle son visage ?
ESGALUS.-^ Oui, fort bien.
ai* MESURE POUR MESURE.
LE BOUFFON. — Non, je vous prie, remarquez-le bien.
EscALus.— Eh bien ! c'est ce que je fais.
LE BOUFFON. — Votrc Grandeur voit-elle quelque chose
de mal dans sa figure ?
ESCALUS. — Mais non.
LE BOUFFON. — Je veux supposer* sur le livre sacré,
que sa figure est ce qu'il a de pis en lui. — Eh bien ! si la
figure est la pire chose qu'il y ait en lui, comment maître
l'Ecume aurait-il pu faire aucun mal à la femme du
constable? Je voudrais bien le savoir de Votre Grandeur.
ESCALus. — Il a raison : constable , que répondez-vous
à cela?
LE COUDE. — Premièrement, s'il vous plaît, la maison est
une maison respectée; ensuite, cet homme est un drôle
respecté, et sa maîtresse est une femme respectée^.
LE BOUFFON. — Par cette main, monsieur, sa femme est
une personne plus respectée qu'aucun de nous tous.
LE COUDE. — Maraud, tu mens; tu mens, méchant valet;
le temps est encore à venir qu'elle ait jamais été respec-
tée par homme, femme, ou enfant.
LK BOUFFON. — Monsicur, elle a été respectée avec lui,
avant qu'il Teùt épousée.
ESCALUS. — Lequel est le plus sage ici, la Justice ou
riniquité^? — Cela est-il vrai?
LE COUDE, au bouffon. — 0 scélérat, vaurien, méchant Faji-
nibal^I Moi, j'ai été respecté avec elle avant que je fusse
marié aveo elle? Si jamais j'ai été respecté avec elle, ou
elle avec moi, que Votre Honneur ne me croie pas le
pauvre officier du duc. Prouve cela, scélérat Hannibal,
ou j'aurai contre toi mon action de batterie,
ESCALUS. — S'il vous donnait im soufflet, vous pourriez
aussi avoir votre action en diffamation.
LE COUDE.— Oh! jeremerciebienVotreGrandeur pour cet
* Supposer pour déposer,
* Pour suspectée.
* Personnages des Moralités. La Justice est ici pour le constable
et l'Iniquité pour le fou.
* Cannibale-
ACTE lî, SCÈNE I. 25
avis-là. Qu'est-ce que Votre Grandeur désire que je fasse
de ce méchant coquin?
EscALus.— Mais, officier, puisqu'il y a en lui quelques
iniquités que tu voudrais découvrir, si tu le pouvais,
laisse-le continuer comme a l'ordinaire, jusqu'à ce que
tu saches ce qu'elles sont.
LE COUDE. — Ohl vraimentj'enremercieVotreGrandeur,
—Tu vois bien, coquin, ce qui t'arrive maintenant : tu
vas continuer, coquin, tu vas continuer.
EscALus, à lÉcume.-^ù êtes-vous né, mon ami?
l'écume. — Ici, à Vienne, monsieur.
ESCALUS. — Est-il vrai que vous ayez quatre-vingts
livres de rente?
l'écume. — Oui, si c'est votre bon plaisir, monsieur.
ESCALUS. — Bon. (Au bouffon,) De quel métier êtes-vous,
monsieur?
LE BOUFFON. — Gârçou do taverne, le garçon d'une
pauvre veuve.
ESCALUS. — Le nom de votre maîtresse?
LE BOUFFON. —Madame Overdone.
ESCALUS. — A-t-elle eu plus d'un mari?
LE BOUFFON. — Nouf, monsicur : Overdone * pour le
dernier.
ESCALUS. — Neuf! — Approchez-vous de moi, maître
l'Écume. Maître l'Écume, je ne voudrais pas que vous fis-
siez connaissance avec des garçons de taverne ; ils vous
soutireront, maître l'Écume, et vous les ferez pendre :
allez- vous-en, et que je n'entende plus parler de vous.
l'écume.— Je remercie Votre Grandeur ; quant à moi,
jamais je ne vais dans aucime chambre de taverne, que
je n'y sois attiré par quelqu'un.
ESCALUS. — Allons, plus de cela, maître l'Écume; adieu.
(U Écume sort,) Venez ça, monsieur le garçon de taverne;
quel est votre nom, monsieur le garçon de taverne?
LE BOUFFON.— Pompée.
ESCALUS. — Et quoi encore ?
* Overdone hy thelastf^ épuisée par le dernier. » Overdone fait ici
calembour.
26 MESURE POUR MESURE.
LE BOUFFON. — Haut-de-chausses, monsieur.
ESCALUs . — Oui , et en bonne foi, votre haut^de-chausses *
est ce qu'il y a de plus grand en vous; en sorte que,
dans le sens le plus brutal, vous êtes Pompée le Grand.
Pompée, vous êtes en partie im entremetteur. Pompée,
de quelque manière que vous coloriez la chose, sous le
nom de garçon de taverne, ne dis-je pas vrai? Allons,
avouez-moi la vérité ; vous vous en trouverez bien.
LE BOUFFON. — Franchement, monsieur, je suis un
pauvre diable qui voudrait vivre. *
ESCALUS. — Comment voudriez-vous vivre. Pompée? En
étant xm agent d'infamie... Que pensez-vous du métier,
Pompée ? Est-ce là xm métier permis?
LE BOUFFON.— Si la loi veut le permettre, monsieur.
ESCALus. — Mais la loi ne le permettra pas. Pompée, et
il ne sera pas permis à Vienne.
LE BOUFFON.— Votre Grandeur est^elle dans l'intention
de mutiler toute la jeunesse de la ville?
ESCALUs. — Non, Pompée.
LE BOUFFON. — Eh bioul monsieur, suivant ma petite
opinion, elle ira donc toujours là. Si Votre Grandeur veut
mettre le bon ordre parmi les prostituées et les vauriens,
vous n'aurez plus rien à craindre des entremetteurs.
ESCALUS.— Il y a de jolies ordonnances qui commen-
cent à s'exécuter, je peux vous en assurer; il n'y va que
d'être pendu et décapité.
LE BOUFFON. — Si VOUS pcudez et décapitez tous ceux
qui commettent ce péché, seulement pendant dix ans,
vous serez bien aise de donner la commission de trouver
des têtes. Si cette loi s'exécute dans Vienne pendant dix
ans, je veux louer la plus belle maison de la ville pour
trois sous par fenêtre. Si vous vivez assez pour voir cela,
dites : Pompée me l'avait bien dit.
ESGALUS. — Grand merci, bon Pompée ; et, en récom-
pense de votre prophétie, écoutez-moi bien : — je vous
donnerai un avis : que je ne vous revoie pas devant moi
pour aucune plainte quelconque ; et qu'on ne vienne pas
1 Bum, Nous avons mis ici le contenant pour le contenu.
ACTE II, SCÈNE I. 27
me dire que vous demeurez encore là où vous êtes : si je
vous y retrouve , Pompée \ je vous chasserai à grands
coups jusqu'à votre tente, et je serai un rude César pour
vous. — Pour vous parler net, Pompée, je vous ferai
fouetter; ainsi, pour cette fois, Pompée, portez-vous
Bien.
LE BOUFFON. — Jo romercio Votre Grandeur de son bon
conseil; mais je le suivrai, selon que la chair et la for-
tune en décideront. — ^ Me fouetter? Non,' non : que le
charretier fouette sa rosse; un cœur vaillant n'est point
chassé de son métier à coups de fouet.
(Il sort.)
ESGALUS. — Approchez, maître Coude; venez, maître
constable : combien y a-t-il de temps que vous êtes dans
cet emploi de constable?
LE COUDE. — Sept ans et demi, monsieur,
ESCALUs. — Je pensais bien, par votre habileté à l'exer-
cer, qu'il y avait quelque temps que vous l'occupiez. Ne
dites-vous pas sept ans entiers?
LE COUDE. — Et demi, monsieur.
ESCALUs. — Hélas I il vous a coûté bien des peines. On
vous fait tort de vous en. charger si souvent ; est-ce qu'il
n'y a pas dans votre garde des hommes en état de vous
suppléer?
LE COUDE. — En bonne foi, monsieur, il y en a bien peu
qui aient quelque talent pour cette espèce d'emploi : on
les choisit; mais ils me choisissent apèrs pour les rem-
placer : je le fais pour quelques pièces d'argent, et je vais
toujours pour tous les autres.
ESCALUS. — Écoutez-moi : apportez-moi les noms d'en-
viron six ou sept des plus capables de votre paroisse.
LE COUDE. — A la maison de Votre Grandeur, monsieur?
ESCALUS. — Oui, chez moi. Adieu. {Coude sort,) — (Au
juge de paix,) Quelle heure croyez-vous qu'il soit ?
LE JUGE. — Onze heures, monsieur.
ESCALUS. — Je vous prie de venir dîner avec moi.
LE JUGE. — Je vous remercie humblement.
* Pompée est un nom souvent donné aux chiens.
28 MESURE POUR MESURE.
EscALus, — Je suis bien affligé de la mort de Claudio ;
mais il n'y a point de remède.
LE JUGE. — Le seigneur Angelo est sévère.
EscALus. — G 'est une nécessité; la clémence cesse d'être
clémence quand elle, se montre trop souvent. Le pardon
est toujours le père d'un second crime; mais cepen-
dant. . . -malheureux Claudio ! — Il n'y a point de remède,
— Venez, monsieur.
(Ils sortent.)
SCÈNE II
Un autre appartement dans la maison d'Angelo.
Entrent LE PREVOT et UN VALEÏ.
LE VALET. — Il est occupé à entendre une affaire; il va
venir tout de suite. Je vais vous annoncer.
LE PRÉVÔT. — Je vous OU prie, faites-le. (Le vakt sort.)
Je viens savoir ses ordres : peut-être se laissera-t-il fléchir.
Hélas! son délit est comme un crime en songe. Tous
les âges, toutes les sectes, sont atteints de ce vice, et il
faut, lui, qu'il meure pour cela !
(Entre Angelo.)
ANGELO. — Eh bien ! quel sujet vous amène, prévôt?
LE PRÉVÔT. — Votre bon plaisir est-il que Claudio
meure demain?
ANGELO. — Ne vous ai-je pas dit qu'oui? N'avez-vous
pas Tordre? Pourquoi venez- vous me le demander une
seconde fois?
LE PRÉVÔT. — J'ai craint d'agir trop précipitamment*
Sous votre bon plaisir, j*ai vu quelquefois qu'après Texé-
cution, la justice s'est repentie de son arrêt.
ANGELO. — Allez, cela me regarde; faites votre devoir,
ou cédez votre place, on peut fort bien se passer de
vous.
LE PRÉVÔT. — Je demande pardon à Votre Honneur.
— Que fera-t-on, monsieur, de la gémissante Juliette?
Elle est bien près de son tenue.
ACTE 11, SCENE II. 29
ANGELO. — Conduisez-la dans quelque lieu plus conve-
nable, et cela sans délai.
(Le valet revient.)
LE VALET. — Voici la sœur de Thomme condamné, qui
demande à êXre introduite près de vous.
ANGELO. — A-t-il une sœur?
LE PRÉVÔT. — Oui, seigneur : une jeune fille très-ver-
tueuse, et qui est prête à entrer dans une communauté,
si elle n'y est pas déjà.
ANGELO. — Allons, qu'on la fasse entrer. {Le valet sort,)
— (Au prévôt.) Voyez à ce que la fornicatrice soit trans-
férée ailleurs : qu'on lui fournisse le nécessaire, mais
sans superflu : je donnerai des ordres pour cela.
{Entrent Lucio et Isabelle.)
LE PRÉVÔT, faisant mine de se retirer, — Que Dieu sauve
Votre Honneur.
ANGELO. — Restez encore un moment. — {A Isabelle.)
Vous êtes la bienvenue : que désirez-vous?
ISABELLE. — Vous voyez devant vous une malheureuse
suppliante. Qu'il plaise seulement à Votre Honneur de
m'en tendre.
ANGELO. — Voyons, quelle est votre requête ?
ISABELLE. — n est uu vico quc j'abhorre plus que tous
les autres, et que je voudrais voir surtout frappé par la
justice; je ne voudrais pas le défendre, mais il le faut;
je ne voudrais pas le défendre, mais je suis en guerre
avec moi entre ce que je voudrais et ce que je ne vou-
drais pas.
ANGELO. — Voyons, le sujet?
ISABELLE. — J'ai un frère qui est condamné à mourir,
je vous conjure de condamner sa faute , et non pas mon
frère.
LE PRÉVÔT. — Le ciel veuille te donner des grâces
émouvantes !
ANGELO. — Condamner le crime et non le criminel I
Mais tout crime est condamné, même avant qu'il soit
commis. Mes fonctions se réduiraient à zéro, si je trou-
vais les fautes dont la peine est marquée dans le code,
pour laisser échapper les coupables.
,30 MEgUKE POUR MESURE.
ISABELLE. — 0 loi juste, mais cruelle! Alors, j^avais un
frère ! — Que le ciel garde Votre Honneur I
Lucio , à Isabelle, — N'y renoncez pas ainsi : revenez
vers lui : priez-le ; jetez-vous à ses genoux; attachez -vous
à sa robe : vous êtes trop froide , vous ne lui deman-
deriez qu'une épingle que vous ne pourriez pas le faire
avec plus d'indifTérence : avancez vers lui, vous dis-je.
ISABELLE se rapproche. — Faut-il donc qu'il meure?
ANGELO. — Jeune fille, il n'y a point de remède.
ISABELLE. — n y en a : je pense que vous pourriez lui
pardonner, et que ni le ciel ni les hommes ne se plain-
draient de ce pardon.
ANGELO. — Je ne veux pas le faire.
ISABELLE. — Mais, le pourriez-vous si vous le vouliez?
ANGELO. — Voyez- vous, ce que je ne veux pas faire, je
jie le peux pas.
ISABELLE. — Mais pourricz-vous le faire sans nuire à
personne au monde, si votre cœur était touché de la
même pitié que le mien ressent pour lui?
ANGELO. — Son arrêt est prononcé ; il est trop tard.
LUCio, bas à Isabelle, — Vous êtes trop froide.
ISABELLE. — Trop tard ! non : moi qui prononce une
parole, je peux la révoquer. Croyez-bien une chose, c'est
que de toute la pompe qui appartient aux grands, ni la
couronne du monarque , ni le glaive du ministre, ni le
bâton du maréchal, ni la robe du juge, rien ne leur sied
aussi bien que la clémence. S'il eût été à votre place,
et que vous eussiez été à la sienne , vous auriez fait un
faux pas comme lui ; mais lui n'aurait pas été aussi im-
pitoyable que vous.
ANGELO. — Je vous prie, retirez-vous.
ISABELLE. — Je voudrais que le ciel m'eût donné votre
pouvoir, et que. vous fussiez Isabelle. En serait-il de
même alors? non. Je vous dirais ce que c'est que d'être
juge, et ce que c'est d'être prisonnier:
LUcio, à part, — Bien; parlez de lui, c'est la corde sen-
sible,
ANGELO. — Votre frère est condamné par la loi; vous
perdez vos paroles.
ACTE II, SCÈNE II. 31
ISABELLE. — Hélas I hélas f toutes les âmes qui ont
existé ont été condamnées, et le Dieu qui eût pu se ven-
ger avec le plus de justice a trouvé un remède pour les
sauver. Que seriez-vous si celui qui est le suprême arbitre
des jugements vous jugeait seulement comme vous êtes?
Oh ! pensez à cela, et alors la clémence respirera entre
vos lèvres, et vous serez un homme nouveau.
ANGELO. —r Cessez vos plaintes, belle jeune fille; c'est
la loi, et non pas moi, qui condamne votre frère : il
serait mon parent, mon frère ou mon fils, qu'il en serait
de même pour lui ; il faut qu'il meure demain.
ISABELLE. — Demain! oh ! cela est bien prompt I Épar-
gnez-le, épargnez-le; il n'est pas préparé à la mort;
même pour la cuisine nous tuons le gibier dans sa saison :
servirons-nous le 'ciel avec moins d'égard que nous ne
nous traitons nous-mêmes, grossières créatures? Mon
bon, mon bon seigneur, réfléchissez-y : qui est-ce qui est
mort pour cette faute? Il y a beaucoup de gens qui Font
commise.
Lucio. — Courage ; bien dit.
ANGELO. — La loi, pour être endormie, n'était pas
morte. Cette foule de gens n'auraient pas osé commettre
ce délit, si le premier qui a enfreint la loi avait répondu
de son action; maintenant la loi est éveillée, elle observe
ce qui se passe, et, telle qu'un devin, elle regarde dans
un cristal qui fait voir quels crimes futurs déjà existants,
on nouvellement conçus, grâce à la tolérance, se prépa-
raient à éclore et à naître, et vont être étouffés, arrêtés
dans leurs progrès, et finir là où ils existent.
ISABELLE. — Et cependant prouvez quelque pitié.
ANGELO. — Je la prouve surtout en prouvant la justice,
car alors j'ai pitié d'hommes que je ne connais pas, et
qu'un crime pardonné aujourd'hui empoisonnerait dans
la suite ; je fais justice à un homme qui, payant pour une
action criminelle, ne vivra plus pour en commettre une
seconde. N'insistez plus ; votre frère mourra demain; il
faut vous résigner.
ISABELLE. — Ainsi, il faut que vous soyez le premier
qui prononciez cette sentence, et lui le premier qui la
32 MESURE FOUR MESURE.
subisse : oh I il est beau d'avoir la force d'un géant; mais
c'est une tyrannie d'en us,er comme un géant.
Lucio. — Bien dit.
ISABELLE. — Si les grands de la terre pouvaient tonner
comme Jupiter, jamais Jupiter ne serait en paix ; le plus
pauvre petit officier occuperait sans cesse son ciel à
tonner; on n'entendrait que le tonnerre. — Ciel miséri-
cordieux ! toi, tu fendras plutôt des traits sulfureux de
ta foudre le chêne noueux et rebelle à la cognée , que le
doux myrte; mais l'homme, Thommé orgueilleux, revêtu,
d'une autorité d'un moment, lui qui connaît le moins ce
dont il est le plus sûr, son existence fragile comîne le
verre, il se plaît comme un singe en fureur à des actions
si extravagantes à la face du ciel, qu'il fait pleurer les
anges, qui, s'ils étaient sujets aux mêmes caprices que
nous, riraient à en devenir mortels.
LUCIO. — Oh! serrez-le de près, serrez-le de près, jeune
fille, il s'adoucira. Il se rend déjà; je m'en aperçois.
LE PRÉVÔT. — Prions le ciel qu'elle vienne à bout de le
fiéchir I
ISABELLE. — Nous ne pouvons nous peser dans la
balance avec notre frère; les grands ont le privilège de
badiner avec les saints ; c'est en eux saillie d'esprit; chez
leurs inférieurs, c'est ime odieuse profanation.
Lucio. — Vous êtes dans le bon chemin, jeune fille ;
appuyez.
ISABELLE. — Ce qui n'est qu'un mot d*humeur chez le
général devient, dans la bouche du soldat, un vrai blas-
phème.
Lucio. — Où a-t-elle appris tout cela? — Encore.
ANGELO. — Pourquoi m'appliquez-vous ces adages?
ISABELLE. — Parce que l'autorité , quoique sujette à
errer comme les autres, porte avec elle une espèce de
remède qui couvre le mal d'une cicatrice. Descendez
dans votre sein ; frappez à la porte de votre cœur, et
demandez-lui quelle faute il se connaît qui ressemble à
celle de mon frère. S'il avoue un penchant naturel au
crirne dont il est coupable, qu'il ne fasse donc pas retentir
dans votre bouche un arrêt de mort contre mon frère.
ACTE II, SCÈNE II. 33
ANGELO, à part, — Elle parle, et avec tant de bon sens
que mon bon sens éclot en même temps. {A Isabelle.)
Adieu.
ISABELLE. — Cher seigneur, revenez.
ANGELO. — Je me consulterai. — Revenez demain.
ISABELLE. — Ecoutez par quels moyens je veux vous
corrompre : mon bon seigneur, revenez.
ANGELO. — Que dites-vous, me corrompre?
ISABELLE. — Oui, par des dons que le ciel partagera
avec vous.
Lucio. — Autrement vous aiiriez tout gâté.
ISABELLE. — Ce n'est pas avec de vains sequins d'or
éprouvé , ni avec des pierres dont le taux est riche ou
pauvre , selon la valeur que leur attache la fantaisie ;
mais avec de fidèles prières qui s'élèveront vers le ciel,
et y entreront avant le lever du soleil ; avec les prières
des âmes préservées de la corruption du monde , des
vierges qui jeûnent, et dont le cœur n'est consacré à rien
de terrestre.
ANGELO. — Allons, revenez me voir demain.
LUGio , à part^ à Isabelle, — Retirez- vous, tout va bien :
sortez.
ISABELLE. — Que Ic cicl veille sur la sûreté de Votre
Honneur M
ANGELO, à part, — Ainsi soit-il ; car je prends le chemin
de la tentation dont les prières préservent.
ISABELLE. — A quelle heure viendrai-je demain retrou-
ver Votre Seigneurie ?
ANGELO. — Quand vous voudrez, avant midi.
ISABELLE. — ^Le ciel préserve Votre Honneur!
(Elle sort avec Lucio.)
ANGELO. — De toi, et même de ta vertu I — Que veut dire
ceci? Que veut dire ceci? Est-ce sa faute ou la mienne?
De la tentatrice ou de celui qui est tenté, lequel pèche le
plus? Ah 1 ce n'est pas elle ; et ce n'est pas elle qui me
tente ; c'est moi qui, exposé au soleil près de la violette,
1 Isabelle emploie le mot honour pour dire Votre Seigneurie,
et le juge ramène ce mot à son premier sens.
T. IV. 3
34 MESURE POUR MESURE.
fais comme la charogne plutôt que comme la fleui*, et
me corromps sous la vertueuse influence de la saison.
Se peut-il que la modestie soit plus dangereuse à nos
sens que la femme légère? Tandis que nous n'avons que
trop de terrain perdu , irons-nous raser le sanctuaire
pour y établir nos vices? Oh 1 fi I fi donc! Que fais-tu,
ou qui es-tu, Angelo? Veux-tu la convoiter criminelle-
ment pour ces mêmes avantages qui la rendent ver-
tueuse ? Ah ! que son frère vive ! Les volem*s sont auto-
risés au brigandage, lorsque leurs juges eux-mêmes
volent. Quoi I est-ce que je Taime parce que je désire
l'entendre parler encore, et me repaître de la vue de ses
yeux? A quoi rêvais-je donc? 0 ennemi rusé gui, pour
attraper un saint, amorce ton hameçon avec des saints I
La plus dangereuse des tentations est celle qui nous
pousse au crime par les attraits de la vertu : jamais la
prostituée avec ses deux forces réunies, Tart et la nature,
n'a pu émouvoir une fois mes sens ; mais cette fille ver-
tueuse me subjugue tout entier. Jusqu'à ce moment,
quand je voyais les autres aimer, je souriais, et m'éton-
nais de leur loUe.
(Il sort.)
SCÈNE III
Une prison.
LE DUC en habit de religieux, LE PREVOT.
LE Diic. — Salut, prévôt; car je crois que c'est ce que
vous êtes.
LE PRÉVÔT. — Oui, je suis le prévôt : que désirez-vous,
bon religieux?
LE DUC. — Contraint par ma charité, et par mon saint
ordre, je viens visiter les âmes afîligées renfermées dans
cette prison : accordez-moi le droit ordinaire de me les
laisser voir, et de m'informer de la nature de leurs
crimes, afin que je puisse leur administrer en consé-
quence mes secours spirituels.
LE PRÉVÔT.— Je ferais davantage s'il en était besoin,
(Entre Juliette.)
ACTE II, SCÈNE III. 35
Tenez, voîci une de mes dames, une jeune fille, qui,
tombant dans les feux de sa jeunesse, a brûlé sa léputa-
tion : elle est enceinte, et le père de son enfant est con-
damné à mort; un jeune homme plus propre à com-
mettre un second délit semblable qu'à mourir pour le
premier.
LE DUC— Quand doit-il mourir?
LE PRÉVÔT.— A ce que je crois, demain. (A Juliette,)
J'ai pourvu à vos besoins : attendez un moment, et Ton
vous conduira.
LE DUC, à Juliette, — Vous repentez- vous, belle enfant,
du péché que vous portez ?
JULIETTE. — Oui, et j'en porte la honte avec patience.
LE DUC — Je vous enseignerai les moyens d'examiner
votre conscience, et d éprouver si votre pénitence est
solide, ou si elle n'est que superficielle.
JULIETTE. — Je l'apprendrai bien volontiers.
LE DUC — Aimez-vous Thomme qui vous a fait ce tort?
JULIETTE. — Oui, autant que j'aime la femme qui lui a
fait tort.
LE DUC — Ainsi, il parait que c'est d'un consentement
mutuel que votre crime a été commis?
JULIETTE. — Oui, d'un consentement mutuel.
LE DUC — Votre péché a donc été plus grand que le
sien?
JULIETTE.— Je le confesse, etjem'enrepens, mon père.
LE DUC — Cela est bien juste, ma fille ; mais prenez
garde que vous ne vous repentiez que parce que le
péché vous a causé cette honte : cette douleur n'est
jamais que pour nous-mêmes, et non pour le ciel ; elle
montre que si nous n'offensons pas le ciel, ce n'est
point par amour, mais uniquement par crainte.
JULIETTE. — Je me repens de ma faute, parce que c'est
un péché, et j'en accepte la honte avec joie.
LE DUC — Persévérez là-dedans. Votre complice, à ce
que j'entends dire, doit mourir demain ; je vais le visiter
et lui donner mes conseils. Que la grâce du ciel vous
accompagne 1 — Benedicite.
(Il sort en prianti
3S MESURE POUR MESURE.
JULIETTE.— Il doit mourir demain ! ô injuste loi, qui
me laisse une vie dont toute la consolation est d'éprou-
ver à chaque instant toutes les horreurs de la mort !
LE PRÉVÔT.— C'est bien dommage qu*il en soit là !
(Ils sortent.)
SCÈNE IV
Appartement dans la maison d'Ângelo.)
Entre ANGELO.
ANGELO. — Quand je veux méditer et prier, mes pensées
et mes prières s'égarent d'objet en objet : le ciel a de moi
de vaines paroles, tandis que mon imagination, sans
écouter ma langue, est attachée sur Isabelle. Le ciel est
sur mes lèvres, comme si je ne faisais qu'en retourner le
nom dans ma bouche ; et dans mon cœur croît la fatale
passion qui le remplit. L'État, dont j'étudiais les affaires,
est comme un bon livre qui, à force d'être relu souvent,
n'inspire plus que l'aversion et l'ennui ; oui, je me sens
capable (que personne ne m'entende !) de changer ce
grave ministère dont je suis fier pour une plume légère,
vain jouet de Tair. 0 dignité 1 ô pompe extérieure! qu'il
t'arrive souvent d'extorquer le respect des sots par tes
vêtements et ton enveloppe, et d'enchaîner les âmes plus
sages à tes fausses apparences;— chair, tu n'es que
chair ! Inscrivez, bon ange^ sur la corne du diable, ce ne
sera plus le cimier du diable.
(Entre un valet.)
ANGELO.— Hé bien ! qui est là?
LE VALET. — Une certaine Isabelle, une sœur, qui
demande à vous parler.
ANGELO.— Montre-lui le chemin. (Le valet sort.— (Seul.)
0 ciel! pourquoi tout mon sang se reflue ainsi vers
mon cœur, le rendant inutile à lui-même, et privant
tous mes autres organes du ressort qui leur est néces-
saire? Ainsi la foule insensée se presse autour d'un
homme qui s'évanouit; ils viennent tous pour le secou-
ACTE II, SCkNE IV. M
rir, et interceptent ainsi Tair qui le ranimerait ; ainsi les
sujets d'un monarque bien-aimé oublient leur rôle, et
poussés par une respectueuse affection, se pressent en
sa présence là où leur amour mal instruit va nécessaire-
ment paraître une injure.
(Entre Isabelle.)
ANGELO. — ^Eh bien! belle jeune fille?
ISABELLE. — Je suis veuue savoir votre bon plaisir.
ANGELO.— J'aimerais bien mieux que vous pussiez le
deviner , que de me demander de vous l'apprendre. —
Votre frère ne peut vivre.
ISABELLE.— En est-il ainsi? Que le ciel conserve Votre
Honneur! (Elle va pour se retirer.)
ANGELO. — Et cependant il peut vivre encore un temps,
et il se pourrait qu'il vécût aussi longtemps que vous, ou
moi... Pourtant, il faut qu'il meure.
ISABELLE. — Sur votrc arrêt?
ANGELO. — Oui...
ISABELLE.— Quand? je vous en conjure, afin que, dans
le répit qui lui est accordé, plus long ou plus court, il
puisse être préparé à sauver son âme.
ANGELO.— Oh ! malheur à ces vices honteux ! il vau-
drait autant pardonner à celui qui vole à la nature un
homme déjà formé, qu'à l'insolente volupté de ceux qui
jettent Timage du Créateur dans des moules prohibés par
le ciel : il n'est pas plus coupable de trancher perfide-
ment une vie légitimement formée, que de jeter du
métal dans des vaisseaux défendus pour créer une vie
illégitime.
ISABELLE. — Telles sont les lois du ciel, mais non celles
de la terre.
ANGELO. — Dites-vous cela? En ce cas, je vais bientôt
vous embarrasser. Lequel aimeriez-vous mieux, ou que
la plus juste des lois ôtàt en ce moment la vie à votre
frère, ou, pour racheter sa vie, de livrer votre corps à la
douce impureté, comme celle qu'il a déshonorée?
ISABELLE. — Seigneur, croyez-moi , j'aimerais mieux
sacrifier mon corps que mon âme.
ANGELO.— Je no parle point de votre âme; les péchés
38 MESURE POUR MESURE.
que la nécessité nous force de commettre, ne servent
qu'à faire nombre, sans nous charger davantage.
ISABELLE.— Gomment dites-vous?
ANGELO.— Non, je ne puis pas garantir cela; car je
pourrais donner des raisons contre ce que je viens de
dire. Répondez-moi à ceci : — moi, qui suis la voix de la
loi écrite, je prononce contre votre frère un arrêt de
mort : n'y aurait-il point de la charité dans un péché qui
sauverait la vie de ce frère?
ISABELLE. — Ahl daignez le faire : j*en prends le péril
sur mon âme ; ce ne serait point un péché, mais un acte
de charité.
ANGELo.— Si vous vouUez le faire vous-même au péril
de votre âme, le poids du péché et de la charité serait le
même.
ISABELLE. — Oh ! si demander la vie de mon frère est un
péché, ciel, fais-m'en porter tout le poids! et si c'est en
vous un péché que de céder à ma sollicitation, tous les
matins je prierai le ciel que cette faute soit ajoutée aux
miennes et que vous n'ayez à en répondre en rien.
ANGELO. — Non. Ecoutez-moi : votre idée ne suit pas le
sens de la mienne ; ou vous êtes ignorante, ou vous affec-
tez de l'être par ruse, et ce n'est pas bien.
ISABELLE. — Que je sois ignorante et pleine de défauts
en tout, pourvu du moins que je sache que je ne vaux
pas mieux.
ANGELO. — Ainsi la sagesse cherche à briller davantage,
en s'accusant elle-même : comme les masques noirs pro-
clament la beauté qu'ils cachent, dix fois plus haut que
ne pourrait le faire la beauté à découvert. —Mais écoutez-
moi bien; pour être bien compris, je vais parler plus
nettement : votre frère doit mourir.
ISABELLE. — Oui.
ANGELO. — Et son délit est tel qu'il doit subir la peine
imposée par la loi.
ISABELLE.— Cela est vrai.
ANGELO. — Supposez qu'il n'y ait point d'autre moyen
de sauver sa vie (bien que je ne consente pas à ce moyen,
ni à aucun autre ; c'est uniquement par forme de con-
ACTE II, SCÈNE IV. 39
versatîon), si ce n'est celui-ci, que vous, sa sœur, inspi-
rant des désirs à quelque homme, dont le crédit auprès
du juge, ou sa propre dignité, pourrait délivrer votre
frère des entraves de la toute-puissante loi, supposez,
dis-je, qu'il n'y eût point d'autre moyen humain de le
sauver, mais qu'il fallût, ou livrer les trésors de votre
corps à cet homme que nous supposons, ou laisser souf-
frir le coupable, que feriez-vous?
ISABELLE. — Je ferais pour mon pauvre frère tout ce
que je ferais pour moi-même : je veux dire, que si j'étais
condamnée à la mort, je porterais les marques doulou-
reuses du fouet, comme des rubis, et je me déshabille-
rais pour aller à la mort, comme vers un lit que j'aurais
désiré à en devenir malade, plutôt que de céder mon
corps au déshonneur.
ANGELO. — En ce cas, votre frère mourrait ?
ISABELLE.— Et ce Serait le parti le plus doux; il vau-
drait mieux qu'un frère mourût une fois, que si une
sœur, pour racheter sa vie, mourait éternellement.
ANGELO. — Et ne seriez-vous pas alors aussi cruelle que
la sentence contre laquelle vous vous êtes tant récriée?
ISABELLE. — L'ignominie pour rançon et un libre par-
don ne sont pas de la même famille : une miséricorde
légitime ne ressemble en rien à un rachat honteux.
ANGELO. — Vous paraissiez tout à l'heure voir dans la
loi un tyran, et vous cherchiez à prouver que la faute de
votre frère était plutôt une folie qu'un vice.
ISABELLE. — Ahl pardonnez-moi, seigneur; il advient
souvent que, pour obtenir ce que nous souhaitons, nous
ne disons pas tout ce que nous pensons; j'excuse'*un peu
le vice que j'abhorre en faveur de l'homme que j'aime
tendrement.
ANGELO. — Nous sommcs tous fragiles.
ISABELLE. — Que mou frère meure s'il n'est point feuda-
taire d'une servitude commune, mais seul héritier et
possesseur de la faiblesse.
ANGELO. — Et les femmes sont fragiles aussi.
ISABELLE. — Oui, commc la glace où elles se mirent, et
qui se brise aussi facilement qu'elle réfléchit leur visage.
40 MESURE POUR MESURE.
Les femmes ! que le ciel leur vienne en aide ! Les holnmes
dérogent de leur origine en profitant de leur faiblesse.
Oui, appelez-nous dix fois fragiles : car nous sommes
aussi tendres que Test notre constitution, et susceptibles
de fausses impressions.
ANGELo. — Je le pense comme vous; et, d'après ce témoi-
gnage rendu à votre propre sexe, permettez que je
m explique avec plus de hardiesse; puisque je suppose
que nous ne sommes pas faits pour avoir ime force à
répreuve de toutes les fautes. Je vous prends par vos
propres paroles : soyez ce que vous êtes, c'est-à-dire une
femme. Si vous êtes plus, vous n'êtes plus une femme ;
si vous en êtes une (comme Tannoncent visiblement
toutes les garanties extérieures ) , montrez - le en ce
moment, en revêtant ce costume qui vous est destiné.
ISABELLE. — Je ne sais qu'un langage : mon bon sei-
gneur, je vous en supplie, parlez-moi comme vous fai-
siez d'abord.
ANGELO. — Comprenez-moi nettement... je vous aime.
ISABELLE. — Mon frèro aimait Juliette, et vous me dites
qu'il faut qu'il meure pour cela.
ANGELO. — 11 ne mourra point, Isabelle, si vous m'ac-
cordez votre amour.
ISABELLE. — Je sais que votre vertu a le privilège de
feindre une apparence de vice pour surprendre les
autres.
ANGELO. — Croyez-moi, sur mon honneur : mes paroles
expriment ma pensée.
ISABELLE.— Ah ! c'est bien peu d'honneur pour qu'on y
croie beaucoup. Pernicieuse pensée! Hypocrisie, hypo-
crisie!— ^Je te dénoncerai tout haut, Angelo; prends-y
bien garde : signe-moi tout à l'heure le pardon de mon
frère, ou je vais, à gorge déployée, publier devant l'uni-
vers quel homme tu es.
ANGELO. — Qui te croira, Isabelle ? Mon nom sans tache,
l'austérité de ma vie, mon témoignage contre toi, et
mon rang dans l'État, auront tant de prépondérance sur
ton accusation, que tu seras étouffée sous ton propre
rapport, et taxée de calomnie. J'ai commencé, et main-
ACTE II, SCÈNE IV. 41
tenant je lâche la bride à ma passion : donne ton con-
sentement à mes violents désirs ; écarte tout scrupule,
et ces rougeurs fatigantes qui repoussent ce qu'elles
convoitent. Rachète ton frère» en livrant ton corps à
mon bon plaisir; autrement, non-seulement il mourra
de mort, mais ta cruauté prolongera sa mort par de
longs tourments. Donne-moi ta réponse demain, ou, j*en
jure par la passion qui me domine à présent, je me
montrerai un tyran à son égard. Quant à tes menaces,
dis ce que tu voudras; mes mensonges auront plus de
crédit que tes vérités.
(Il sort.)
ISABELLE seule. — A qui irai-je porter mes plaintes? Si
je redisais ceci, qui me croirait? 0 bouches funestes, qui
portent une seule et même langue pour condamner et
pour absoudre ; forçant la loi à se plier à leur volonté,
attachant le juste et l'injuste à leur passion, ,pour la
suivre là où elle va. Je vais aller trouver mon frère ;
quoiqu'il ait succombé par l'ardeur du sang, cependant
il possède une âme si pleine d'honneur que, quand il
aurait vingt têtes à placer sur vingt billots sanglants, il
les donnerait toutes, plutôt que de permettre que sa
sœur livrât son corps à une si détestable profanation.
Allons, Isabelle, vis chaste ; et toi, mon frère, meurs.
Notre chasteté est plus précieuse qu'un frère. Je vais
pourtant l'instruire de la proposition d'Angelo, et le pré-
parer à la mort pour le bien de son âme.
(Elle sort.)
PIN DU SECOND ACTE.
ACTE TROISIÈME
SCÈNE 1
La prison.
LE DUC, CLAUDIO, LE PREVOT.
LE DUC. — Ainsi , vous espérez donc obtenir votre
grâce du seigneur Angelo?
CLAUDIO. — Les malheureux n'ont d^ autre remède que
Tespérance : j'ai Tespérance de vivre, et je suis prêt à
mourir.
LE DUC. — Soyez déterminé à la mort, et soit la vie,
soit la mort, vous en paraîtront plus douces. Raisonnez
ainsi avec la vie : si je te perds, je perds une chose qui
n'est estimée que des insensés. Tu n'es qu'un soulfle,
soumis à toutes les influences de l'atmosphère, affligeant
à toute heure le corps que tu habites ; tu n'es que le jouet
de la mort ; tu travailles à l'éviter par la fuite et tu cours
te précipiter dans ses bras. Homme ! tu n'as rien de
noble ; car tous les avantages que tu possèdes sont nourris
de tout ce qu'il y a de plus bas ^ : tu n'as en toi nul cou-
rage ; car tu crains jusqu'au faible dard fourchu ' d'un
pauvre ver : ton meilleur repos c'est le sommeil; aussi
tu le recherches souvent, et pourtant tu crains sottement
la mort, qui n'est rien de plus^ ! Tu n'es jamais toi-
* Toutes les délicatesses de la table remontent au fumier.
* Opinion fausse du vulgaire sur la forme et le venin de la
langue du serpent.
* Hahes somnum imaginem mortiSy eamque quotidiè induis, et duhitas
an sensus in morte nullus êit cùm in ejus simulacro videas esse nuh'
lum sensum. (Cicéron.)
ACTE III, SCÈNE I. 43
même : tu n'existes que pardes milliers de graines sorties
de la poussière : tu n'es pas heureux ; car ce que tu n'as
pas, tu cherches sans cesse à l'obtenir; et ce que tu pos-
sèdes tu Toûblies : tu n'es jamais fixé , car ta nature suit
les étranges caprices de la lune. Si tu es riche, tu es
pauvre : semblable à l'âne dont Téchine courbe sous les
lingots, tu ne portes tes pesantes richesses que pendant
une journée de marche, et la mort vient te décharger.
Tu n'as point d'ami; le fruit de tes propres entrailles,
qui te nomme son père, la substance émanée de tes reins,
maudit la goutte, les dartres et le catarrhe qui ne t'a-
chèvent pas assez vite à son gré : tu n'as ni jeunesse ni
vieillesse, mais seulement pour ainsi dire un sommeil
de raprès-dînée,dont les rêves participent de l'un et de
l'autre. Ton heureuse jeunesse s'assimile à la vieillesse,
et demande l'aumône aux vieillards paralytiques ; lors-
que tu es vieux et riche, tu n'as plus ni chaleur, ni
affections, ni membres, ni beauté, pour jouir agréable-
ment de tes trésors. Qu'y a-t-il encore dans ce qu'on
appelle la vie? Il y a encore dans cette vie mille morts
cachées : et nous craignons la mort qui met un terme à
toutes ces chances !
CLAUDIO. — Je vous remercie humblement. Je vois que
demander à vivre c'est chercher à mourir, et qu'en cher-
chant la mort on trouve la vie : qu'elle vienne donc I
(Entre Isabelle.)
ISABELLE. — Y a-t-il quelqu'un? La paix soit dans ces
lieux, et la grâce céleste, et une bonne compagnie !
LE PRÉVÔT.— Qui est là? Entrez : ce souhait seul mérite
un bon accueil.
LE DUC — Cher Claudio, avant peu je reviendrai vous
voir.
CLAUDIO. — Je vous remercie, saint religieux.
ISABELLE , au prévôt, — J'ai un mot ou deux à dire à
Claudio : voilà ce que j'ai à faire.
LE PRÉVÔT. — Et vous êtcs la bienvenue. — (A Claudio, )
Tenez, seigneur, voilà votre sœur.
LE DUC. — Prévôt, un mot, s'il vous plaît.
LE PRÉVÔT. — Autant qu'il vous plaira.
44 MESURE POUR MESURE.
LE DUC. — Amenez-les pour causer dans un endroit où
je puisse être caché et les entendre.
(Le duc sort avec le prévôt, et assiste, invisible, à la suite
de cette scène.)
CLAUDIO. — -Eh bien! ma sœur, quelle consolation
m'apportes-tu?
ISABELLE. — Gomme sont toutes les consolations, fort
bonne en vérité. Le seigneur Angelo, ayant des affaires
dans le ciel, te choisit pour les y porter comme son ambas-
sadeur, et pour y être son résident éternel. Ainsi, hâte-
toi de faire tous tes préparatifs ; tu pars demain.
CLAUDIO. — N'y a-t-il donc point de remède?
ISABELLE. — Point d'autre que celui de fendre un cœur
en deux pour sauver une tête.
CLAUDIO. — Mais, y a-t-il quelque remède?
ISABELLE. — Oui, mou frère, tu peux vivre ; il est dans
le cœur de ton juge une miséricorde infernale : si tu
veux Vimplorer, elle sauvera ta vie ; mais elle t'enchaî-
nera jusqu'à la mort,
CLAUDIO. — Une prison perpétuelle?
ISABELLE. — Oui, précisément, une prison perpétuelle :
tu resterais attaché à un point fixe, quand tu aurais tout
l'espace de l'univers à ta disposition.
CLAUDIO. —Mais de quelle nature?...
ISABELLE. — D'une nature, si tu y consentais jamais, à
dépouiller de son écorce l'arbre de ton honneur, et à te
laisser nu.
CLAUDIO. — Fais-moi connaître ce moyen.
ISABELLE. — Oh ! je te crains, Claudio, je tremble que
tu ne veuilles conserver une vie maladive , et que tu
n'attaches plus de prix à six ou sept hivers de plus, qu'à
un honneur éternel. Oses-tu mourir? Le sentiment delà
mort est surtout dans la crainte, et le malheureux insecte
que nous foulons aux pieds éprouve des angoisses cor-
porelles aussi cruelles qu'un géant en ressent pour
mourir.
CLAUDIO. — Peux-tu me faire cet outrage? Me crois- tu
si faible que je sois incapable d'une résolution coura-
geuse? S'il faut que je meure, j'irai au-devant de la
ACTE IIJ, SCÈNE 1. 4o
mort, comme au-devant d'une fiancée, et je la serrerai
dans mes bras.
ISABELLE. — C'est mou frère qui vient de parler ; cette
voix est sortie du tombeau de mon père. — Oui , tu dois
mourir : tu es trop généreux pour conserver une vie au
prix de viles sollicitations. Ce ministre, avec un air de
sainteté, dont la grave parole et le visage composé atter-
rent la jeunesse, et font trembler la folie, comme le
faucon la perdrix ; eh bien ! c'est un démon ; si l'on reti-
rait toute la fange qui le i:emplit, il nous paraîtrait un
abîme aussi profond que Tenfer.
CLAUDIO. — Le seigneur Angelo?
ISABELLE. — Oh I il porte la trompeuse livrée de Tenfer,
qui se plaît à revêtir un corps de réprouvé d'ornements
majestueux. — Croiras-tu, Claudio, que si je lui livrais
ma virginité, tu pourrais être sauvé?
CLAUDIO. — 0 ciell cela n'est pas possible.
ISABELLE. — Oui, au prix de ce crime détestable, il te
donnerait la liberté de l'offenser encore. Cette nuit même
est le moment où je devrais faire ce que j'ai horreur de
nommer ; autrement tu meurs demain.
CLAUDIO. — Tu ne le feras pas.
ISABELLE.— Oh I si ce n'était que ma vie, je la jetterais,
pour te sauver, avec autant d'indifférence qu'une épingle.
CLAUDIO. — Merci, chère Isabelle.
ISABELLE. — Tiens-toi prêt, Claudio, à mourir demain.
CLAUDIO. — Oui. — Mais quoi ! a-t-il donc en lui des
passions qui puissent lui faire ainsi mordre la loi au
nez?... Quand il voudrait la violer?... sûrement ce n'est
pas un péché, ou, des sept péchés capitaux, celui-là est
le moindre.
ISABELLE. — Quel cst Ic moludrc ?
CLAUDIO. — Si c'était un péché damnable, lui qui est
si sage voudrait-il, pour le plaisir d'un moment, s'exposer
à une peine éternelle? 0 Isabelle !
ISABELLE. — Que dit mon frère?
CLAUDIO. — Que la mort est une chose terrible.
ISABELLE. — Etuneviesanshonneur,unechosehaïssable.
CLAUDIO. — Oui : mais mourir, et aller on ne sait où;
46 MESURE POUR MESURE.
être gisant dans une froide tombe, et y pourrir; perdre
cette chaleur vitale et douée de sentiment, pour devenir
ime argile pétrie ; tandis que Tâme accoutumée ici-bas à
la jouissance se baignera dans les flots brûlants, ou ha-
bitera dans les régions d'une glace épaisse, — empri-
sonnée dans les vents invisibles, pour être emportée
violemment et sans relâche par les ouragans autour de
ce globe suspendu dans Tespace, ou pour subir un sort
plus affreux que le plus affreux de ceux que la pensée
errante et incertaine imagine avec un cri d'épouvante;
oh! cela est trop horrible. La vie de ce monde la plus
pénible et la plus odieuse que la vieillesse, ou la misère,
ou la douleur, ou la prison puissent imposer à la nature,
est encore un paradis auprès de tout ce que nous appré-
hendons de la mort.
ISABELLE, -r- Hélas I hélas I
CLAUDIO. — Chère sœur, qae je vive ! Le péché que tu
commets pour sauver la vie d'un frère est tellement
excusé par la nature qu'il devient vertu.
ISABELLE. — 0 brute sauvage I ô lâche sans foi ! ô mal-
heureux sans honneur! veux-tu donc vivre par mon
crime? N'est-ce pas une espèce d'inceste que de recevoir
la vie du déshonneur de ta propre sœur? Que dois-je
penser? Que le ciel m'en préserve! Je croirais que
ma mère s'est jouée de mon père ; car un rejeton si sau-
vage et si dégénéré n'est jamais sorti de son sang. Reçois
mon refus : meurs, péris ! Il ne faudrait que me baisser
pour te racheter de ta destinée, que je te la laisserais
subir : je ferais mille prières pour demander ta mort, et
je ne dirais pas un mot pour te sauver.
CLAUDIO. — Ah! écoute-moi, Isabelle,
(Le duc rentre.)
ISABELLE. — Oh I fi ! fi I fi donc ! oh ! c'est une honte !
Ta faute n'est pas accidentelle, c'est une habitude : la
pitié qui serait émue pour toi se prostituerait : il vaut
mieux que tu meures au plus tôt!
CLAUDIO. — Ah! daigne m'écouter, Isabelle. '
LE DUC. — Accordez-moi un mot, jeune sœur, un seul
mot.
ACTE III, SCÈNE I. 4T
ISABELLE, — Que me voulez-vous?
LE DUC. — Si vous pouviez . disposer 'de quelques
moments de loisir, je désirerais avoir tout à l'heure avec
vous un instant d'entretien, et la complaisance que je
vous demande vous sera aussi utile.
ISABELLE. — Je n'ai pas de loisir superflu : le temps
que je passerai ici sera volé à mes autres affaires ; mais je
veux bien vous écouter un moment.
LE DUC, à part^ à Claudio, — Mon fils, j'ai entendu tout
ce qui s'est passé entre vous et votre sœur. Jamais Angelo
n'a eu le projet de la séduire ; il n'a voulu que faire
l'épreuve de sa vertu, pour exercer son jugement sur la
nature des caractères; elle, qui a dans son âme le véri-
table honneur, lui a fait ce noble refus qu'il a été fort aise
de recevoir. Je suis le confesseur d' Angelo, et je suis
instnût de la vérité de ce que je vous dis : ainsi préparez-
vous à la mort : ne vous reposez point avec satisfaction
sur de vaines espérances qui vous trompent : il vous faut
mourir demain; à genoux donc et préparez- vous.
CLAUDIO. — Laissez-moi demander pardon à ma sœur.
Je suis si dégoûté de la vie , que je veux prier qu'on
m'en débarrasse.
LE DUC — Restez-en là. Adieu.
(Claudio sort.)
(Le prévôt rentre.)
LE DUC. — Prévôt, un mot.
LE PRÉVÔT. — Que demandez-vous, mon père?
LE DUC. — Que maintenant que vous voilà, vous vous
en alliez : laissez-moi un instant avec cette jeune fille :
mes intentions, d'accord avec mon habit, vous sont
garants qu'elle ne court aucun risque dans ma com-
pagnie.
LE PRÉVÔT. — A la bonne heure.
(Le prévôt sort."
LE DUC. — La main qui vous a fait belle vous a aussi
fait vertueuse : la beauté qui fait bon marché de sa vertu,
se flétrit bientôt en cessant d'être honnête : mais la pu-
deur, qui est l'âme de votre personne, conservera à
jamais votre beauté. Le hasard a amené à ma connaia-
48 MESURE POUR MESURE.
sance Tattaque qu'Angelo vous a faite; et sans les
exemples que nous avons de la fragilité de Thomme, je
m'étonnerais beaucoup d'Angelo. Comment vousy pren-
driez-vous pour satisfaire ce ministre et pour sauver
votre frère?
ISABELLE. — Je vais, dans ce moment même, résoudre
ces doutes : j'aimerais mieux que mon frère subît la mort
à laquelle le condamne la loi, que d*être mère d'un
fils illégitime. Mais hélas ! combien le bon duc est trompé
par Angelo 1 Si jamais il revient et que je puisse lui parler,
ou je perdrai mes paroles ou je démasquerai son mi-
nistre.
LE DUC. — Cela ne sera pas mal fait : cependant, au
point où en sont encore les choses, il éludera votre accu-
sation. Il n'a fait que vous éprouver : ainsi, prêtez bien
l'oreille à mes avis : l'envie que j'ai de faire le bien
m'offre un remède. Je me persuade à moi-même que
vous pouvez, sans blesser l'honnêteté, rendre un service
important à une dame malheureuse qui en est digne,
conserver sans tache votre aimable personne , et plaire
infiniment au duc absent, si jamais il revient et qu'il soit
instruit de cette affaire .
ISABELLE. — Découvrez-moi votre pensée; je me sens
le courage de faire tout ce qui ne me -paraîtra pas mal
dans la sincérité de mon âme.
LE DUC. — La vertu est pleine d'intrépidité, et la pureté
ne connaît pas la crainte. N'avez-vous pas ouï parler de
Marianne, la sœur de Frédéric, ce guerrier fameux qui a
fait naufrage?
ISABELLE. — J'ai entendu nommer cette dame, et Ton
parle bien d'elle.
LE DUC. — Eh bien! cet Angelo devait l'épouser; il lui
avait été fiancé avec serment. Dans Tintervalledu contrat
à la célébration du mariage, son frère Frédéric a fait
naufrage sur la mer, et le vaisseau qui a péri portait
la dot de sa sœur. Mais remarquez quel malheur cet
accident a produit pour cette pauvre dame ; elle perd du
même coup un brave et illustre frère, qui avait toujours
eu pour elle la plus grande tendresse, et avec lui le nerf
ACTE m, SCÈNE I. 49
de sa fortune, sa dot de mariage ; et par suite de ces
pertes, le mari qui lui était fiancé, cet hypocrite d'An-
gelo.
ISABELLE. — Est-il possiblo ? Quoi! Angelo Ta ainsi
délaissée?
LE DUC. — Il Ta laissée dans les larmes ; il n'en a pas
essuyé une seule par ses consolations ; il a avalé ses
serments d'un seul^coup, prétendant avoir fait sur elle
des découvertes contre son honneur; en un mot, il Ta
abandonnée à ses gémissements, qu'elle pousse encore
actuellement pour l'amour de lui ; et lui, de marbre pour
ses pleurs, il en est arrosé, mais non pas amolli.
ISABELLE. — Quel mérite aurait donc la mort d'enlever
cette pauvre fille du monde ! Quelle corruption dans la
vie, de laisser vivre ce perfide! — Mais, quel avantage
peut-elle tirer de tout ceci?
LE DUC. — G^estune rupture qu'il vous est aisé de
renouer ; et en la guérissant vous sauvez non-seulement
votre frère, mais vous vous gardez du déshonneur.
ISABELLE. — Montrez-moi comment, mon bon pèriB.
LE DUC. — Cette jeune fille que je viens de vous nom-
mer conserve toujours dans son cœur sa première incli-
nation, et rinjuste éternel procédé d' Angelo, qui selon
toute raison aurait dû éteindre son amour, n'a fait,
comme un obstacle dans le courant, que le rendre plus
violent et plus impétueux. Retournez vers Angelo ; ré-
pondez à sa proposition avec une obéissance qui le
satisfasse; accordez-vous avec lui dans toutes ses de-
mandes à ce sujet, et ne réservez pour vous que ces
conditions : d'abord que vous ne resterez pas longtemps
avec lui; ensuite qu'il choisisse l'heure de la nuit et du
plus profond silence, et un lieu convenable : ceci con-
venu, voici le reste : nous conseillons à cette fille outra-
gée de se servir de votre rendez-vous et d'aller le trouver
à votre place. Si le secret de leur entrevue vient à se dé-
voiler dans, la suite , cette découverte pourra le déter-
miner à la récompenser; et par là , votre frère est sauvé,
votre honneur reste intact, la malheureuse Marianne
trouve son avantage, et ce ministre corrompu est votre
T. IV. 4
80 MESURE POUR MESURE.
dupe. Je me charge d'instruire la jeune fille, et de la pré-
parer à son entreprise. Si vous avez soin de conduire
ceci, le double avantage qui en résultera absoudra cette
ruse de tout reproche. Qu'en pensez-vous?
ISABELLE. — L*idée m'en satisfait déjà, et j'ai confiance
qu'elle pourra conduire à une heuïeuse issue.
LE DUC. — Le succès dépend beaucoup de votre
adresse : hâtez- vous d'aller trouver Angelo ; s'il vous
demande de partager son lit cette nuit, promettez-lui de
le satisfaire. Je vais à l'instant à Saint-Luc : c'est là que
dans une ferme solitaire demeure la triste Marianne ;
venez m'y trouver, et terminez promptementavec Angelo,
afin de ne pas tarder à me rejoindre.
ISABELLE. — Je vous Touds grâcc de ces consolations.
Adieu, bon père.
(Ils sortent de diflférents côtés.)
SCÈNE II .
Une rue devant la prison.
Entrent LE DUC, toujours en habit de religieux, LE COUDE,
LE BOUFFON, et des officiers de justice.
LE COUDE. — Allons, s'il n'y a pas de remède, et qu'il
faille absolument que vous vendiez et achetiez les
hommes et les femmes comme des bestiaux, il faudra
donc que tout le monde s'abreuve de bâtard rouge et
blanc ^
LE DUC — G ciel! Quelle est cette espèce?
LE pouFFON. — Il n'y a jamais eu de joie dans le monde,
depuis que, de deux usuriers, le plus joyeux a été ruiné;
et le pire des deux a reçu, par ordre de la loi, une robe
fourrée pour le tenir chaud, et fourrée de peaux de
renard et d'agneau, pour signifier que la fraude, étant
plus riche que l'innocence, sert pour les parements.
LE COUDE. — Allez votre chemin, monsieur. — Dieu vous
garde, bon Père-Frère.
^ Espèce de vin doux. Expression amphibologique pour dire
qu'on n'aura plus qu'une famille de bâtards.
ACTE ill, SCENE II. gl
LE DUC— Et VOUS aussi, bon Frère-Père. Quelle offense
cet homme vous a-t-il faite ? .
LE COUDE.— Vraiment, mon père, il a offensé la loi; et
voyez-vous, monsieur, nous le croyons aussi un voleur,
monsieur ; car nous avons trouvé sur lui, monsieur, un
étrange rossignol, que nous avons envoyé au ministre.
LE DUC, au bouffon. — Fi, misérable entremetteur,
méchant entremetteur ! Le mal que tu fais faire est donc
ta ressource pourvivre. Réfléchis seulementàceque c'est
que de remplir son estomac, ou de couvrir son dos par
le moyen de ces vices honteux. Dis-toi à toi-même : c'est
du fruit de leurs abominables et brutales accointances,
que je bois, que je mange, que je m'habille, et que je
subsiste. Peux-tu donc croire que ta vie est une vie
dépendant comme elle fait de ces saletés? Va t'amender,
va famender.
LE BOUFFON. — Il cst Vrai que cette vie sent mauvais, à
quelques égards, monsieur; mais pourtant, monsieur,
j e vous prouverai. . .
LE DUC — Ah! si le diable t'a donné des preuves pour,
commettre le péché, tu prouveras que tu es à lui. — Offi-
cier, conduisez-le en prison. La correction et Tinstruc-
tion auront toutes deux à faire, avant que cette brute en
profite.
LE COUDE. — Il faut qu'il comparaisse devant le ministre.
Monsieur, le ministre lui a déjà donné une leçon : le
ministre ne peut supporter un suppôt de débauche. S'il
faut qu'il soit un marchand de prostitution , et qu'il
paraisse en sa présence, il vaudrait autant qu'il fût à un
mille de lui à ses affaires.
LE DUC — ^Plût au ciel que nous fussions tous ce que
quelques-uns voudraient paraître, aussi exempts de nos
vices, que certains vices sont dépouillés d'apparences
trompeuse^ !
(Entre Lucio.)
LE COUDE, au duc— Son cousera comme votre ceinture,
avec une corde, monsieur.
LE BOUFFON. — Jc chcrclie de l'appui : je demande à
S2 xMESURE POUR MESURE.
grands cris une caution : voici un honnête homme, et
im ami à moi.
Lucio. — Hé bien, noble Pompée? QuoU aux talons de
César? Es-tu mené en triomphe? Quoi! n'y a-t-il donc
plus de statues de Pygmalion, nouvellement devenues
femmes, qu'on puisse se procurer, pour mettre la main
dans la poche, et l'en retirer fermée? Que réponds-tu?
Ha! Que dis-tu de ce ton, de cette manière, de cette
méthode? Hé ! ta réponse n'a-t-elle pas été noyée dans la
dernière pluie? Hé bien! que dis- tu, pauvre diable? Le
monde va-t-il comme il allait, mon garçon? Quelle est la
mode à présent? Est-ce d'être triste et laconique? Ou
comment, enfin? Quel est le genre?
LE DUC — Toujours, toujours le même, et pis encore.
Lucio. — ^Comment se porte ma chère mignonne, ta
maîtresse? Fait-elle toujours le commerce .. hem?
LE BOUFFON. — D'honucur, monsieur, elle a mangé tout
son bœuf, et elle est elle-même dans l'étuve. .
LUCIO. — Hé ! c'est fort bien : cela est bien juste : cela
doit être. Toujours votre fraîche débauchée et votre vieille
saupoudrée!... C'est une suite inévitable : cela doit être.
Vas-tu en prison. Pompée?
LE BOUFFON.— Oui, ma foi, monsieur.
LUCIO. — ^Hé bien ! cela n'est pas mal à propos. Pompée.
Adieu. Va, dis que je t'y ai envoyé. Est-ce pour dettes,"
Pompée? ou pourquoi ?
LE COUDE. — Pour être un être, un entremetteur, mon-
sieur, pour être un entremetteur.
Lucio. — Allons, emprisonnez-le : si la prison est le par-
tage d'un entremetteur, c'est son droit assurément, eh
bien ! cela est juste. Oui, il n'y a pas à en douter, c'est un
entremetteur, et de vieille date encore ; il est né entre-
metteur. Adieu, bon Pompée : recommande-moi à la
prison. Pompée. Tu vas devenir un bon mari. Pompée r
tu garderas la maison.
LE BOUFFON.— J'espère, monsieur, que votre bonne
seigneurie sera ma caution.
LUCIO. — Non, certes, je n'en ferai rien, Pompée : ce
n'est |)as la mode. Je prierai. Pompée, qu'on resserre tes
ACTK III, SCENE II. îiS
on t raves : si 'tu ne le prends pas en patience, hé bien!
tant pis pour toi. Adieu, ])rave Pompée. — Dieu vous
garde, religieux !
LE DUC. — Et vous aussi.
Lucio. — Brigitte se peint-elle toujours, Pompée ? Hem !
LE COUDE, au bouffon. — Allez votre chemin, monsieur;
allons.
LE BOUFFON, à Lwcîo.— ^lors vous ne voulez pas être
ma caution, monsieur?
LUCIO. — Ni maintenant, ni alors. Pompée. — (.41* duc.)
— Quelles nouvelles dans le monde, bon frère? Quelles
nouvelles?
LE COUDE, au bouffon. — Allons , marchez ; avançons,
monsieur.
LUCIO. —Va au chenil, Pompée, va. — {Le Coude, le bouf-
fon et les officiers sortent.) Quelles nouvelles du duc, frère?
LE DUC. — Je n'en sais point : pouvez-vous m'en
apprendre?
.LUCIO. — Il y en a qui disent qu'il est avec l'empereur
de Russie ; d'autres qull est à Rome ; mais devinez-vous
où il est?
LE DUC. — Je n'en sais absolument rien. Mais où qu'il
soit, je lui souhaite du bien.
LUCIO. — C'est une folie, un caprice bien bizarre à lui,
de s'évader ainsi de ses États, et d'usurper aux men-
diants un métier pour lequel il n'était pas né. Le sei-
gneur Angelo fait bien le duc en son absence; il va
même un peu loin.
LE DUC. — ^11 fait très-bien.
LUCIO.— Un peu plus d'indulgence pour le libertinage
ne lui ferait aucun tort à lui : il est un peu trop sévère
sur cet article, frère.
LE DUC— C'est un vice trop répandu ; et il n'y a que la
sévérité qui puisse le guérir. *
LUCIO. — Oui, en vérité ; ce vice est d'une nombreuse
famille; il est fort bien allié, mais il est impossible de
l'extirper complètement, frère, à moins qu'on ne défende
de boire et de manger. On dit que cet Angelo n'a pas été
fait par un homme et une femme, suivant les voies ordi-
54 MESURE POUR MESURE.
jiaires de la création, cela est-il vrai? Le croyez- vous?
LE DUC. — Héî comment donc aurait-il été fait?
Lucio. — Quelques-uns prétendent qu'il naquit du frai
d'une syrène. D'autres qu'il a été engendré entre deux
morues. — Mais ce qu'il y a de bien sûr, c'est que quand
il lâche de l'eau, son urine est de la vraie glace ; pour
cela, je sais que cela est, et il n'est qu'un automate
impuissant cela est bien certaân.
LE DUC — Vous êtes plaisant, monsieur, et vous avez la
parole facile.
Lucio. — Quelle barbarie est-ce de sa part que d'ôter la
vie à un homme pour la révolte de la chair? Est-ce que
le duc qui est absent aurait fait cela? Avant qu'il eût fait
pendre un homme pour avoir engendré cent bâtards, il
aurait payé les mois de nourrice de mille ; il se sentait
un peu de ce penchant ; il connaissait le service, et cela
lui enseignait l'indulgence.
LE DUC — Jamais je n'ai ouï dire que le duc, qui est
absent, ait été très-coupable sur l'article des femmes ;
ses inclinations n'allaient pas de ce côté-là.
LUCIO. — Ohl monsieur, vous tous trompez.
LE DUC — Gela n'est pas possible.
LUCIO. — Qui ? Le duc? Demandez à votre vieille de cin-
quante ans ; l'usage du duc était de mettre un ducat
dans sa bruyante écuelle *. Le duc avait des caprices ; il
aimait à s'enivrer aussi ; je puis vous apprendre cela.
LE DUC — Vous lui faites injure, très-certainement.
LUCIO. — Monsieur, j'étais son intime; le duc était un
homme réservé, et je crois que je sais la cause de s^,
retraite.
LE DUC — Quelle peut en être la raison, je vous prie?
LUCIO. — Non : excusez-moi.— C'est un secret qui doit
rester enfermé entre les dents et les lèvres; mais je peux
vous laisser comprendre ceci. Le plus grand nombre des
sujets tenait le duc pour sage.
* Les mendiants, il y a deux ou trois siècles, portaient une
écuelle à couvercle mobile qu'ils agitaient pour avertir qu'elle
était vide.
ACTE III, SCÈNE II. 55
LE DUC. — Sage?ehmaisl iln'y apasdedoutequ'ilnelefùt.
Lucio. — C'est un homme très-superficiel, ignorant et
étourdi.
LE DUC. — C'est de votre part ou envie, ou folie, ou
erreur; le cours même de sa vie, et les affaires qu'il a
gouvernées , doivent nécessairement lui assurer une
meilleure renommée. — Qu'on le juge seulement sur ce
que déposent de lui ses actions, et il paraîtra aux plus
envieux un homme instruit, un homme d'État et un
militaire ; ainsi vous parlez en homme mal informé ;
ou, si vous êtes bien instruit, c'est donc votre méchan-
ceté qui vous aveugle.
Lucio. — Monsieur, je le connais bien, et je l'aime.
LE DUC — L'amitié parle avec plus de connaissance, et
la connaissance avec plus d'amitié.
LUCIO. — Allons, monsieur, je sais ce que je sais.
LE DUC— rj'ai bien de la peine à le croire, puisque
vous ne savez pas ce que vous dites. Mais si jamais le
duc revient (comme nous le demandons au ciel)^ faites-
moi le plaisir de répondre devant lui. Si c'est la vérité
qui vous a fait parler, vous aurez le courage de soutenir
ce que vous avez dit; je suis obligé de vous citer devant
lui; et, je vous prie, votre nom?
LUCIO. — Monsieur, mon nom est Lucio, bien connu du
duc.
LE DUC — Il vous connaîtra mieux, monsieur, si je vis
pour lui parler de vous.
. LUCIO. — ^Je ne vous crains pas.
LE DUC. — Oh! vous espérez que le duc ne reparaîtra
jamais, ou me croyez un adversaire trop peu dangereux ;
mais, moi, je vous dis que je peux vous faire un peu de
mal ; vous vous rétracterez sur tout ceci.
LUCIO. — Je serai pendu auparavant; vous vous trom-
pez sur mon compte, frère. Mais ne parlons plus de cela.
Pouvez-vous me dire si Claudio doit mourir ou non?
LE DUC— Pourquoi mourrait-il, monsieur?
LUCIO. — ^Eh! pour avoir rempli une bouteille avec un
entonnoir. Je voudrais que le duc dont nous parlons fût
revenu. Ce ministre^ eunuque dépeuplera les provinces à
o6 MESURE POUR MESURE.
force de continence. Il ne faut pas que les moineaux
bâtissent leur nid sous les toits de sa maison, parce
qu'ils sont débauchés. Le duc punirait du moins en
secret des crimes secrets ; jamais il ne les produirait au
grand jour. Que je voudrais qu'il fût de retour! En
vérité, Claudio est condamné pour avoir détroussé un
jupon. Adieu, bon père ; je vous en prie, priez pour moi.
Le duc, je vous le répète, mangerait du mouton les ven-
dredis : il a passé Tâge maintenant, et cependant je
vous dis qu'il vous caresserait encore une mendiante,
quand elle sentirait le pain bis et Tail. Dites que c'est
moi qui vous Tai dit. Adieu. (H sort.y
LE DUC. — Il n'est puissance ni grandeur parmi les
mortels qui puissent échapper à la censure : la calomnie,
qui blesse par derrière, frappe la vertu la plus pure.
Quel monarque assez puissant pour enchaîner le fiel
d*une langue médisante?— Mais qui vient ici?
(Entrent Escaliis, le prévôt, madame Overdone, et des offi-
ciers de justice.)
ESGALUS. — Allons, emmenez-la en prison.
MADAME OVERDONE. — Mou chor scigncur, soyez bon
pour moi; vous passez pour être un homme plein de
miséricorde, mon bon seigneur!
EscALus. — Double et triple avertissement, et toujours
coupable du même délit I II y a de quoi forcer la miséri-
corde à jurer, à agir en tyran.
LE PRÉVÔT. — Une entremetteuse qui pratique depuis
onze ans, sous le bon plaisir de votre honneur.
MADAME OVERDONE. — Scigncur, c'cst la délation d'un
certain Lucio contre moi : madame Catherine Keepdown
était grosse de lui dans le temps du duc; il lui a promis
le mariage ; son enfant aura un an et trois mois dès que
viendra la Saint-Jacques et la Saint-Philippe. Je l'ai
nourri moi-même, et voyez comme il a l'indignité de
me nuire.
ESCALus. — Cet homme est un franc libertin. — Qu'on le
fasse comparaître devant nous.— Conduisez-la en pri-
son : allez , plus de paroles. ( Les officiers emmènent
madame Overdone.) Prévôt, mon frère Angelo ne veut pas
ACTE III, SCÈNE II. 57
changer son arrêt ; il faut que Claudio meure demain ;
ayez soin de lui procurer des théologiens, et tout ce que
conseille la charité, pour le préparer à son sort. Si mon
frère agissait d'après ma pitié, Claudio n'en serait pas là.
LE PRÉVÔT. — Sauf votre bon plaisir ce religieux Ta
visité, et lui a donné ses avis pour le préparer à la mort.
ESGALUS.— Bonsoir, bon père.
LE DUC. — Que le bonheur et la vertu vous accompa-
gnent toujours.
ESCALUS. — D'où êtes-vous?
LE DUC— Je ne suis pas de ce pays, quoique le hasard
en ait fait le lieu de ma résidence pour un certain temps.
Je suis im frère d'un excellent ordre, tout récemment
envoyé par le saint-siége, et chargé par sa Sainteté d'une
affaire particulière.
ESCALUs. — Quelles nouvelles dit-on dans le monde?
LE DUC — Aucune, si ce n'est qu'il y a une si grande
maladie sur la vertu, qu'elle ne finira que par sa disso-
lution ; la nouveauté est ce que tout le monde recherche,
et il y a autant de danger à vieillir dans une même façon
de vivre qu'il y a de vertu à être constant dans une
entreprise. Il survit à peine assez de bonne foi entre les
hommes pour rendre les sociétés sûres ; mais il y a assez
de sécurité, pour faire maudire les associations. C'est sur
cette énigme que roule à peu près toute la sagesse du
monde. Ces nouvelles sont assez vieilles, et cependant
ce sont encore les nouvelles de chaque jour. — Je vous
prie, monsieur, quel était le caractère du duc?
EscALUS. — Un homme qui s'appliquait plus qu'à tout
autre soin à se connaître lui-même.
LE DUC — A quels plaisirs était-il adonné?
ESCALUS. — Il avait plus de plaisir de voir les autres en
joie qu'il n'en trouvait lui-même à tout ce qui cher-
chait à le réjouir. Un homme de toute tempérance!
Mais laissons -le à ses aventures, en priant le ciel qu'elles
soient heureuses; et faites-moi le plaisir de m'apprendre
comment vous trouvez Claudio préparé. On m'a fait
entendre que vous l'aviez visité.
LE DUC — 11 déclare qu'il n'a point à se plaindre de son
S8 MESURE POUR MESURE.
juge, qu'il ne l'accuse point d'injustice, et qu'il se sou-
met avec une humble résignation à l'arrêt de la justice.
Cependant il s'était forgé, par une inspiration de la fai-
blesse, plusieurs espérances trompeuses de vivre ; je
suis venu à bout avec le temps de lui en faire sentir la
vanité, et maintenant il est résigné à mourir.
ESCALUs. — Vous vous êtcs acquitté de vos vœux envers
le ciel , et envers le prisonnier de la dette de votre
ministère. J'ai sollicité pour ce pauvre gentilhomme
jusqu'à l'extrême limite de la discrétion ; mais j'ai trouvé
mon collègue de justice si sévère, qu'il m'a forcé de lui
dire qu'il était en effet la justice elle-même *.
LE DUC. — Si sa propre conduite répond à la rigueur de
ses jugements, il n'y a rien à lui reprocher ; mais s'il lui
arrive de succomber, il s'est condamné lui-même.
EscALus. — Je vais visiter le prisonnier. Adieu.
LE DUC — La paix soit avec vous I {Escalus sort avec le
prévôt de la prison.) Celui qui veut tenir le glaive du ciel,
doit être aussi saint que sévère ; se sentir lui-même un
modèle ; posséder la force de résister et la vertu d'avan-
cer, ne punissant plus cru moins les autres que d'après le
poids de ses propres fautes. Honte à celui dont le glaive
cruel tue pour des fautes où l'entraîne son propre pen-
chant ! SixfoishonteàAngeloquiveutdéraciner mes vices
et laisser croître les siens I 0 quelles noirceurs l'homme
peut cacher en lui-même, quoiqu'il paraisse un ange à
l'extérieur! Comme l'hypocrite vivant dans le crime,
abusant tout le monde, attire à lui, avec de fragiles fils
d'araignée, des choses substantielles et de poids! Il faut
que j'oppose la ruse au vice. Ce soir, Angelo recevra
dans son lit son ancienne fiancée qu'il méprise; c'est
ainsi qu'uii trompeur sera pris par son propre déguise-
ment, ne recevra que tromperies pour prix des siennes,
et sera forcé de remplir un ancien contrat*.
* Summum jtis, summa injuria.
• Cette tirade est en vers rimes.
FIN DU TROISIÈME ACTE.
ACTE QUATRIÈME
SCÈNE I
Appartement dans la ferme où habite Marianne.
MARIANNE assise, UN JEUNE GARÇON chantant.
CIIANSON.
Ecarte, oh! écarte ces lèvres
Ces lèvres si douces et si parjures ;
Et ces yeux brillants comme le point du jour,
Flambeaux qui égarent l'aurore.
Mais rends-moi mes baisers,
Rends-les-moi
Ces sceaux d'amour, scellés en vain.
Scellés en vain.
MARIANNE. — Interromps tes chants, et hâte-toi de te
retirer. Voici venir un homme de consolation dont les
avis ont souvent calmé les murmures de ma douleur.
{L'enfant sort; le duc entre.) Je vous demande pardon,
monsieur, et je voudrais bien que vous ne m'eussiez pas
trouvée si en train de musique. Excusez-moi, et croyez-
m'en, ces chants adoucissaient mes chagrins; mais ils
sont loin de m'inspirer de la joie.
LE DUC. — C'est bien, quoique la musique ait souvent
la puissance de faire du mal un bien, et d'exciter le bien ,
au mal. — Je vous prie, dites -moi : quelqu'un est-il venu
me demander aujourd'hui? A peu près à cette heure-ci,
j'ai promis de me trouver ici.
MARIANNE. — Pcrsonue n'est venu vous demander ; je
suis restée ici tout le jour.
(Entre Isabelle.1
60 MESURE POUR MESURE.
LE DUC , à Marianne, — Je vous crois sans hésiter.
L'heure est venue; c'est justement à présent. Je vous
demanderai de vous absenter uii peu. Il se pourrait bien
que je voas rappelasse bientôt pour quelque chose qui
vous sera avantageux.
MARIANNE. — Jc VOUS suis toujours dévouéc.
(Elle sort.)
LE DUC. — Nous nous rencontrons fort à propos, et vous
êtes la bienvenue. Quelles nouvelles de ce digne ministre ?
ISABELLE. — Il a un jardin entouré d'un mur de bri-
ques, dont le côté du couchant est flanqué d'un vi-
gnoble ; à ce vignoble est une porte en planches qu'ouvre
cette grosse clef ; cette autre ouvre une petite porte,
qui, du vignoble, conduit au jardin; c'est là que je lui
ai promis d'aller le trouver au milieu de la nuit.
LE DUC — Mais, en savez-vous assez pour trouver votre
chemin?
ISABELLE.^ — ^J'ai pris avec soin tous les renseignements
nécessaires, et par deux fois il m'a montré le chemin
avec un soin coupable, en me parlant à l'oreille et par
des gestes significatifs.
LE DUC — N'y a-t-il point d'autres gages-convenus entre
vous qu'il faille observer?
ISABELLE.— Non, poiut d'autres : seulement un ren-
dez-vous dans les ténèbres ; et je lui ai bien fait entendre
que mon tête-à-téte avec lui ne pouvait être que bien
court; car je lui ai déclaré que je serais accompagnée
d'un domestique, qui m'attendrait, et qui était persuadé
que je venais pour les affaires d^ mon frère.
LE DUC — Tout est bien arrangé; je n'ai pas encore dit
un mot de tout cela à Marianne. — (// V appelle.) Êtes-vous
là? Venez. (Rentre Marianne.) Je vous en prie, faites con-
naissance avec cette jeune personne; elle vient pour
' vous faire du bien.
ISABELLE. — Je le désire pour elle.
LE DUC, à Marianne. — Êtes-vous persuadée que je m'in-
téresse à vous?
MARIANNE.— Bon rcligicux, je le sais, et j'en ai reçu
des preuves.
ACTE IV, SCÈNE 1. (îl
LE DUC. — Prenez-donc votre compagne par la main;
elle a une confidence à vous faire. J'attendrai votre loi-
sir ; mais hâtez-vous : Thumide nuit s'approche.
MARIANNE, à /safeeWe,— Voulez-vous faire un tour de
promenade à l'écart?
(Elles sortent toutes deux.)
LE DUC 5ewZ.— 0 dignité! 0 grandeur! Des millions
d'yeux perfides sont attachés sur toi! Des volumes de
rapports, composés de récits faux et contradictoires,
courent le monde sur tes actions ! Mille esprits inquiets
te prennent pour l'objet de leurs rêves insensés, et te
tourmentent dans leur imagination! {Marianne et •Isabelle
rentrent.) Soyez les bienvenues. Hé bien, êtes- vous
d'accord?
ISABELLE.— Elle se chargera de l'entreprise, mon père,
si vous le lui conseillez.
LE DUC— Non-seulement je le lui conseille, mais je le
lui demande.
ISABELLE, à Marianne. — Vous n'avez que très-peu de
choses à lui dire ; quand vous le quitterez, dites-lui sim-
plement, à voix basse ': A présent^ souvenez-vous de mon
frère.
MARIANNE. —Reposez-vous sur moi.
LE DUC— Et vous, ma chère fille, n'ayez aucun scru-
pule; il est votre mari par im contrat; il n'y a aucun
péché à vous réunir ainsi; et la justice de vos droits sur
lui absout cette tromperie. Allons, partons : notre blé
sera bientôt à moissonner, et nous avons encore la terre
à ensemencer.
(Ils sortent.)
SCÈNE II
Salle de la prison.
Entrent LE PREVOT bt LE BOUFFON.
LE PRÉVÔT. — Viens ici, coquin. — Peux-tu trancher la
tête d'un homme?
LE BOUFFON. — Si Thomme est garçon, je le peux,
monsieur ; mais si c'est un homme marié, il est le
6â MESURE POUll MESURE.
chef * de sa femme, et je ne pourrais jamais trancher le
chef d'une femme.
LE PRÉVÔT. — Allons, laissez là vos équivoques, et
faites-moi une réponse directe. Demain matin, Claudio
et Bernardino doivent être exécutés. Nous avons ici,
dans notre prison, l'exécuteur ordinaire, qui a besoin
d'un aide dans son office. Si vous voulez prendre sur
vous de le seconder, cela vous rachètera de vos fers ;
sinon, vous ferez tout votre temps de prison et voiis n'en
sortirez qu'après avoir été impitoyablement fouetté; car
vous avez été un entremetteur affiché.
LE BOUFFON. — Mousicur, j'ai été, de temps immé-
morial, un entremetteur illégitime : mais, pourtant, je
serai satisfait de devenir un bourreau légitime. Je serais
bien aise de recevoir quelques instructions de mon col-
lègue.
LE PRÉVÔT. — Holà, Abhorsonl Où est Abhorson?
Êtes-vous là ?
(Entre Abhorson.)
ABHORSON. — Appelez- VOUS, monsieur?
LE PRÉVÔT. — Maraud, voici' un homme qui vous
aidera dans votre exécution de demain : si vous le jugez
à propos, arrangez-vous avec lui à l'année, et qu'il loge
ici dans la prison; sinon, servez- vous de lui dans la
circonstance présente, et renvoyez-le ; il ne peut pas faire
le renchéri avec vous : il a été entremetteur.
ABHORSON. — Un entremetteur, monsieur! Fi donc! il
discréditera nos mystères.
LE PRÉVÔT. — Allez, vous vous valez bien; une plume
ferait pencher la balance entre vous deux.
(Il sort.)
LE BOUFFON.— Je VOUS prie, monsieur, par votre bonne
grâce (car sûrement vous avez bonne grâce, si ce n'est
que vous avez une mine de pendaison) , est-ce que vous
appelez, monsieur, votre occupation un mystère?
ABHORSON. — Oui, mousieur, un mystère.
LE BOUFFON. — La pointurc , monsieur, à ce que j'ai
ï Head, tête, chef.
ACTE IV, SCÈNE II. 63
OUÏ dire, est un mystère, et vos filles prostituées, mon-
sieur, étant des parties de mon ministère, Tusage de la
peinture prouve que mon occupation est un mystère ;
mais quel mystère peut-il y avoir à pendre? c'est ce que,
dussé-je être pendu, je ne peux m'imaginer.
ABHORSON. — Monsieur, c'est \m mystère.
LE BOUFFON. — La prouve?
ABHORSON. — La dépouille de tout honnête homme
convient au voleur : si elle parait trop petite au voleur,
Thonnête homme la croit assez grande pour lui ; et, si
elle est trop grande pour un voleur, le voleur pourtant
la croit assez petite pour lui : car la dépouille de tout
honnête homme va au voleur.
(Le prévôt rentre.)
LE PRÉVÔT. — Êtes-vous arrangés?
LE BOUFFON. — Mousicur, je veux bien le servir ; car
je trouve que votre bourreau fait un métier plus pénitent
que votre entremetteur.
LE PRÉVÔT, au bourreau. — Vous, coquin, préparez le
billot et vôtre hache, pour demain quatre heures.
ABHORSON, au houffou, — Allons, entremetteur, je vais
t'instruire dans mon métier ; suis-moi.
LE BOUFFON. — J aibounc envie d'apprendre, monsieur,
et j'espère que si vous avez occasion de m'employer à
votre service, vous me trouverez adroit; car, en bonne
foi, monsieur, je vous dois, pour prix de vos bontés, de
vous bien servir. (il sort.)
LE PRÉVÔT. — Faites venir ici Bernardine et Claudio;
Tun a toute ma pitié ; je n'en ai pas un grain pour Tautre
qui est un assassin... fût-il mon frère. (Entre Claudio.)
«Voyez, Claudio : voici Tordre pour vôtre mort. Il est à
présent minuit sonné ; et demain , à huit heures du
matin, vous serez fait immortel. Où est Bernardine?
CLAUDIO. — Plongé dans xm sommeil aussi profond
que l'innocente fatigue quand elle dort dans les membres
roidis du voyageur, et il ne veut pas s'éveiller.
LE PRÉVÔT. — Quel moyen de lui faire du bien? —
Allons, allez-vous préparer. — Mais écoutons ; quel est
ce bruit? [On frappe aux portes.) Que le ciel vous donne
6i MESURE POUR MESURE.
ses consolations. (Claudio sort.) — Tout à l'heure. — J'es-
père que c'est quelque grâce, ou quelque sursis pour
l'aimable Claudio. (Entre le duc.) Salut, bon père.
LE DUC. — Que les meilleurs anges de la nuit vous
environnent , honnête prévôt ! Qui est venu ici derniè-
rement ?
LE PRÉVÔT. — Personne, depuis l'heure du couvre-feu.
LE DUC — Isabelle n'est pas venue?
LE PRÉVÔT. — Non.
LE DUC. — Alors , elles vont venir sous peu.
LE PRÉVÔT. —Quelle consolation y a-t-il pour Claudio?
LE DUC — On en espère un peu.
LE PRÉVÔT. — Ce ministre est bien dur.
LE DUC — Non pas , non pas : sa vie marche paral-
lèlement avec la ligne de son exacte justice ; par une
sainte abstinence, il dompte en lui-même le penchant
vicieux, qu'il emploie tout son pouvoir à corriger dans
les autres. S'il était souillé du vice qu'il châtie, il serait
alors un tyran ; mais, étant ce qu'il est, il n'est que juste.
— (On frappe.) Les voilà venues. (Le prévôt sort,) — C'est
un prévôt bien humain ; il est bien rare de trouver dans
un geôlier endurci un ami des hommes. — Eh bien, quel
est ce bruit? L'esprit qui offense de ces terribles coups
l'insensible poterne est possédé d'une bien grande hâte.
LE PRÉVÔT rentre parlant à quelqu'un à laporte. — Il faut
qu'il reste là , jusqu'à ce que l'officier se lève pour le
faire entrer : on vient de l'appeler.
LE DUC — N'avez-vous point encore de contre-ordre
pour Claudio ? faut-il qu'il meure demain?
LE PRÉVÔT. — Aucun, monsieur, aucun.
LE DUC — Prévôt, le point du jour est bien près; eh
bien, vous aurez des nouvelles avant le matin.
LE PRÉVÔT.— Heureusement, vous savez quelque chose,
et cependant je crois qu'il ne viendra pas de contre-ordre ;
nous n'avons point d'exemple pareil. D'ailleurs, le sei-
gneur Angelo, sur le siège même de son tribunal, a
déclaré le contraire au public.
(Entre un messager.)
LE DUC. — C'est le valet de Sa Seigneurie.
ACTE IV, SCÈNE II. 65
LE PRÉVÔT. — Et voilà la grâce de Claudio.
LE MESSAGER. — Mon maître vous envoie ces ordres ;
et il m'a de plus chargé de vous dire que vous ayez à ne
pas vous écarter le moins du monde de ce qu'il vous
prescrit, ni pour le temps, ni pour Fobjet, ni pour toute
autre circonstance. Bonjour; car à ce que je présume il
est presque jour.
LE PRÉVÔT. — J'obéirai à ses ordres.
(Le messager sort.)
, LE DUC, à parL — C'est la grâce de Claudio, achetée par
le crime même, pour lequel on devrait punir celui qui
en accorde le pardon. Le crime se propage rapidement
quand il naît dans le sein de l'autorité : quand le vice
fait grâce, le pardon s'étend si loin, que pour l'amour de
la faute, le coupable trouve des amis. — Eh bien, prévôt,
quelles nouvelles?
LE PRÉVÔT. — Je vous l'ai bien dit : le seigneur
Angelo, probablement, me croyant négligent dans mon
devoir, me réveille par cette exhortation inaccoutumée,
et selon moi fort étrange, car il ne l'avait jamais faite
auparavant.
LE DUC — Lisez, je vous écoute.
LE PRÉVÔT. (Il lit la lettre.) — « Quoique que vous puis-
« siez entendre de contraire , que Claudio soit exécuté à
« quatre heures, et Bernardino dans l'après-midi ; et pour
« ma plus grande satisfaction, ayez à m'envoyer la tête
« de Claudio à cinq heures. Que ceci soit ponctuellement
« exécuté ; et sachez que cela importe plus que je ne dois
« encore vous le dire : ainsi, ne manquez pas à votre
« devoir; vous en répondrez sur votre tète. »
— Que dites-vous à cela, monsieur?
LE DUC — Qu'est-ce que c'est que ce Bernardino qui
doit être exécuté dans l'après-dînée?
LE PRÉVÔT. — Un Bohémien de naissance, mais qui a
été nourri et élevé ici; c'est un prisonnier de neuf ans*.
LE DUC — Comment se fait-il que le duc absent ne lui
1 11 y a neuf ans qu'il est en prison.
T. IV, 5
66 MESURE POUR MESURE.
ait pas rendu sa liberté, ou ne Tait pas fait exécuter? J'ai
ouï dire que tel était son usage.
LE PRÉVÔT. — - Les amis du prisonnier ont toujours si
bien agi qu'ils ont obtenu des sursis pour lui ; et dans le
fait, jusqu'au temps du ministère actuel du seigneur
Angelo, son affaire n'avait pas de preuves certaines.
LE DUC. — Et sont-elles claires à présent?
LE PRÉVÔT. — Très- manifestes, et il ne les nie pas lui-
même.
LE DUC. — A-t-il montré dans la prison quelque repen-
tir? Paraît-il touché?
LE PRÉVÔT — C'est un homme qui n'a pas de la mort
une idée plus terrible que d'un sommeil d'ivresse ; sans
souci, indifférent, et ne s'effrayant ni du passé, ni du
présent, ni de l'avenir ; insensible à l'idée de mourir, et
qui mourra en désespéré.
LE DUC — Il a besoin de conseils.
LE PRÉVÔT — Il n'en veut écouter aucun ; il a toujours
eu la plus grande liberté dans la prison. Vous lui donne-
riez les moyens de s'en évader, qu'il n'en voudrait rien
faire. Il est ivre plusieurs fois par jour, lorsqu'il n'est
pas ivre pendant plusieurs jours entiers. Nous l'avons
souvent réveillé comme pour le conduire à l'échafaud ;
nous lui avons montré un ordre contrefait : cela ne l'a
pas ému le moins du monde.
LE DUC. — Nous reparlerons de lui tout à l'heure. —
Prévôt, l'honnêteté et la fermeté d'âme sont écrites sur
votre front : si je n'y lis pas voire vrai caractère, mon
ancienne habileté me trompe bien ; mais dans la confiance
de ma sagacité, je veux m'exposer au risque. Claudio,
que vous avez là l'ordre de faire exécuter, n'a pas plus
prévariqué contre la loi,' qu' Angelo même qui l'a con-
damné. Pour vous faire entendre clairement ce que je
vous avance là, je ne demande que quatre jours de délai ;
et pour cela, il faut que vous m'accordiez aujourd'hui
une complaisance dangereuse.
LE PRÉVÔT.— Eh! laquelle, bon religieux, je vous prie?
LE DUC. — Celle de différer l'exécution.
LE PRÉVÔT. — Hélas! comment puis-je le faire, ayant
ACÎE IV, SCÈNE II. 67
rheure fixée, et un ordre exprès, sous peine d'en répondre
moi-même, de présenter sa tête à la vue d'Angelo? Je
pourrais bien me mettre dans le cas où est Claudio, si je
manquais en quoi que ce soit à ces ordres.
LE DUC. — Par le vœu de mon ordre je suis votre cau-
tion, si vous voulez suivre mes instructions. Qu'on exé-
cute ce Bernardino ce matin , et qu'on porte sa tête à
Angelo.
LE PRÉVÔT. — Angelo les a vus tous deux, et il recon-
naîtra les traits,
LE DUC — Ohl la mort s'entend à déguiser, et vous
pouvez Taider. Rasez la tête et liez la barbe, et dites que
le désir du pénitent a été d'être ainsi rasé avant sa mort :
vous savez que cela arrive souvent. S'il vous revient autre
chose de ceci que des remerciements et votre fortune, je
jure, par le saint que je révère pour patron, que je
vous défendrai moi-même au péril de ma vie.
LE PRÉVÔT. — Pardonnez, bon père; mais cela est
contre mon serment.
LE DUC — Est-ce au duc ou au ministre que vous avez
fait votre serment?
LE PRÉVÔT. — Au duc et à ses représentants.
LE DUC — Penserez-vous que vous n'avez commis
aucime offense, si le duc certifie la justice de votre con-
duite?
LE PRÉVÔT, — Mais quelle vraisemblance y a-t-il de
cela?
LE DUC. — Non pas seulement de la vraisemblance,
mais la certitude. Cependant, puisque je vous vois si'
timide que ni ma robe, ni mon intégrité, ni mes raisons
ne peuvent réussir à vous ébranler, j'irai plus loin que je
n'avais Tintention de le faire , pour vous enlever toute
crainte. Voyez, monsieur, voici la main et le sceau du
duc : vous connaissez son écriture, je n'en doute pas, et
le cachet ne vous est pas étranger.
LE PRÉVÔT. — Je les reconnais tous deux.
LE DUC — Le contenu de cet écrit, c'est l'annonce du
retour du duc : vous le lirez tout à l'heure à votre loisir,
et vous y verrez qu'avant deux jours il sera ici. C'est une
68 MESURE POUR MESURE.
chose qu'Angelo ne sait pas; car il reçoit aujourd'hui
même des lettres qui contiennent d'étranges choses :
peut-être lui annoilcent-elles la mort du duc ; peut-être
son entrée dans quelque monastère; mais il peut n^être
rien de ce qui est écrit ici. Regardez : Tétoile du matin
appelle le berger ; ne vous confondez point en étonne-
ment sur la manière dont ces choses peuvent se faire;
toutes les difficultés sont faciles à résoudre quand on les
connaît. Appelez votre exécuteur, et qu'il fasse sauter la
tête de ce Bernardino; je vais le confesser à Tinstant, et
le préparer pour un séjour meilleur. Vous restez tou-
jours dans Tétonnement; mais cet écrit achèvera de vous
déterminer. Sortons ; il est presque tout à fait jour.
(Ils sortent.)
SCÈNE m
LE BOUFFON seul.
LE BOUFFON seuL — Jc suis ici aussi riche en connais-
sances que je l'étais dans notre maison de profession. On
se croirait dans là maison de madame Overdone, tant on
retrouve ici de ses anciens chalands. D'abord, il y a le
jeune monsieur Rash ; il est en prison pour une affaire
de papier gris et de vieux gingembre, montant à quatre-
vingt-dix-sept livres, dont il a fait cinq marcs argent
comptant. Vraiment alors le gingembre n'était pas fort
recherché, car toutes les vieilles femmes étaient mortes.
^- Il y a encore iln monsieur Capér, à la requête de mon-
sieur Troispoids, mercier, pour quatre certains habits
de satin couleur de pêche, qui vous Font réduit main-
tenant à rhabit d'im mendiant. Nous avons aussi le jeune
Dizi, et le jeune monsieur Deep-Vow^, et monsieur
Copper-Spur, et monsieur Starve-Lackey, homme d'estoc
et détaille, et le jeune Drop-Heir, qui a tué le robuste
Pudding, et monsieur Fort-Right, le jouteur, et le brave
monsieur Shoe-Tie , le grand voyageur, et le' féroce
Half-Can, qui a poignardé Pots, et, je crois, quarante
autres, tous grandes pratiques de notre métier, et
ACTE IV, SCÈNE III. 69
qui sont maintenant ici pour l'amour du Seigneur ^
(Entre Abhorson.)
ABHORSON. — Maraud, amène Bernardino ici.
LE BOUFFON, appelant. — Monsieur Bernardino! il faut
vous lever pour être pendu, monsieur Bernardino !
ABHORSON. — Allons, deboiît, Bernardino !
BERNARDINO, du dedaus. — La peste vous étouffe ! qui
donc fait ce vacarme ici ? Qui êtes-vous ?
LE BOUFFON. — Vos amis, monsieur, le bourreau. Il
faut que vous ayez la complaisance, monsieur, de vous
lever et de vous laisser exécuter,
BERNARDINO, eu dcdam. — Au diable, coquin ! au diable I
j'ai sommeil.
ABHORSON. — Dis-lui qu'il faut qu'il s'éveille, et cela
promptement.
LE BOUFFON. — Jo VOUS en prie, monsieur Bernardino,
restez éveillé jusqu'à ce que vous soyez exécuté, et dor-
mez après.
ABHORSON. — Entre dans son cachpt, et fais-l'en sortir.
LE BOUFFON. — Il viout, monsieur, il vient; j'entends
craquer sa paille.-
(Entre Bernardino.)
ABHORSON, au 6oi///b?i.— La hache est -elle sur le billot,
drôle?
LE BOUFFON. — Touto prête, monsieur.
BERNARDINO. — Hé bien! qu'est-ce qu'il y a, Abhorson?
Quelles nouvelles avez-vous à me dire?
ABHORSON. — Franchement, monsieur, je voudrais que
vous vous missiez promptement à vos prières; car
voyez, l'ordre est venu.
BERNARDINO. — AUous, coquiu ; j'ai passé toute la nuit à
boire : je ne suis pas en état. . . .
LE BOUFFON. — Oh! tant mieux, monsieur; car celui
qui boit toute la nuit, et qui est pendu de bon matin
n'en dort que mieux tout le jour.
(Entre le duc.)
ABHORSON. — Tenez, voyez-vous, voilà votre père spiri
* Trait contre les puritains.
70 MESURE POUR MESURE.
tuel qui vient. Plaisantons -nous maintenant? Qu'en
pensez- vous?
LE DUC, à Bernardino. — Mon ami, excité par ma cha-
rité, et apprenant combien vous êtes prés de quitter ce
monde, je suis venu pour vous exhorter, vous consoler
et prier avec vous;
BERNARDINO. — Nou pas, moiuc, j'ai bu dru toute la
nuit, et Ton me donnera plus de temps pour me prépa-
rer, ou il faudra qu'on me casse la tête à coup débuche ;
je ne veux pas consentir à mourir aujourd'hui, cela est
SÛÏ-.
LE DUC— Oh I mon ami, il le faut; ainsi, je vous en
conjure, jetez vos regards sur le voyage que vous allez
faire.
BERNARDINO. — Jc jurc que nul homme au monde ne
viendra à bout de me persuader de mourir aujourd'hui.
LE DUC. — Mais, écoutez-moi...
BERNARDINO.— Pas uu mot : si vous avez quelque chose
à me dire, venez à mon cachot, car je n'en sors pas deJa
journée.
(Il s'en va.)
(Entre le prévôt.)
LE DUC. — Egalement impropre à vivre et à mourir I 0
cœur de pierre I
LE PRÉVÔT. — Hé bien ! mon père, comment trouvez-
vous le prisonnier? — {A Abhorson et au bouffon.) — Suivez-
le, mes amis : conduisez-le au billot.
LE DUC — C'est une créature qui n'est pas préparée. Il
n'est- pas disposé pour mourir, et le faire passer de vie
à trépas dans l'état où est son âme, ce serait le damner.
LE PRÉVÔT. — Il est mort ce matin, ici, dans la prison,
mon père, ùû iVagusain, un infâme pirate, d'une fièvre
vi(îlente : cet homme est de l'âge de Claudio; il a la
barbe et les cheveux précisément de la couleur des
siens. Si nous laissions-là cet autre réprouvé jusqu'à ce
qu'il fût bien disposé, et si on satisfaisait le ministre au
moyen de la tête de ce Ragusain, qui est l'homme qui
ressemble le plus à Claudio? Qu'en dites-vous?
LE DUC— Oh! c'est un accident que le ciel a préparé.
ACTE IV, SCÈNE III. 71
Dépêchez-la sans délai : l'heure fixée par Angelo est
proche, voyez à ce que cela soit fait, et envoyez-lui
cette tête suivant ses ordres; tandis que moi, je vais
exhorter ce brutal malheureux à se résigner à la mort.
LE PRÉVÔT. — Gela sera fait, mon bon père, dans Tinstant
même. Mais il faut que Bernardino meure cette après-
midi; et comment prolongerons - nous l'existence de
Claudio, de façon à me garantir du malheur qui pourrait
m'arriver, si Ton s'apercevait qu'il est vivant?
LE DUC. — Faites ceci : Mettez Bernardino et Claudio
dans des recoins secrets; avant que le soleil ait été
saluer deux fois la génération qui habite sous nos pieds,
vous trouverez votre sûreté bien manifeste.
LE PRÉVÔT. — Je me repose en tout sur vous.
LE DUC — Vite, dépêchez, et envoyez la tête à Angelo.
(Le prévôt sort.)— Maintenant je vais écrire une lettre à
Ajigelo ; ce sera le prévôt qui la portera. — Le contenu lui
attestera que j'approche de mes Etats, et que, par de
graves motifs, je suis tenu de rentrer publiquement; je
lui demanderai de venir à ma rencontre à la fontaine
sacrée, à une lieue au-dessous de la ville. Et à partir de
là nous procéderons avec Angelo, avec ime froide grada-
tion et des formes bien combinées, et toutes les pratiques
régulières.
(Le prévôt revient.)
LE PRÉVÔT.— Voici la tête : je veux la porter moi-
même.
LE DUC — Gela est à propos : revenez promptement;
car je voudrais causer avec vous de certaines choses qui
ne doivent être confiées qu'à vous.
LE PRÉVÔT. — Je vais faire toute diligence.
(Il sort.)
ISABELLE, en dedans. — La paix soit ici I holà, quelqu'un !
LE DUC— C'est la voix d'Isabelle. — Elle vient savoir si
la grâce de son frère a déjà été envoyée ici ; mais je veux
lui laisser ignorer son bonheur, pour lui offrir les con-
solations du ciel dans son désespoir, au moment où elle
les attendra le moins.
(Entre Isabelle.)
72 MESURE POUR MESURE.
ISABELLE. — Ah! avec votre permission...
LE DUC. — Bonjour, belle et aimable fille.
ISABELLE. — D'autant meilleur pour m'^tre souhaité
par un si saint homme. Le ministre a-t-il envoyé le par-
don de mon frère?
LE DUC. — Il Ta élargi de ce monde, Isabelle ; sa tête est
tranchée, et envoyée à Angelo.
ISABELLE.—- Non, cela n*est pas.
LE DUC. — Cela est comme je vous le dis : montrez
votre sagesse, ma fille, dans votre paisible patience.
ISABELLE. — Oh! je vais le trouver, et lui arracher les
yeux.
LE DUC. — Vous ne serez p^as admise en sa présence.
ISABELLE. — Infortuné Claudio! Malheureuse Isabelle!
Odieux monde ! Infernal Angelo !
LE DUC. — Ces imprécations ne lui font aucun mal, et
ne vous font pas le moindre bien ; abstenez-vous en
donc; remettez votre cause au ciel. Faites attention à ce
que je vous dis, et vous trouverez que chaque syllabe est
l'exacte vérité. — Le duc revient demain matin. — Allons,
séchez vos yeux; c'est un père de notre couvent, son
confesseur, qui m'apprend cette nouvelle , et il en a
déjà porté l'avis à Escalus et à Angelo qui se préparent
à venir au-devant de lui aux portes de la ville,- pour lui
remettre leur autorité. Si vous le pouvez, conduisez votre
sagesse dans le bon sentier où je voudrais la voir mar-
cher; et vous obtiendrez le désir de votre cœur sur ce
misérable, la faveur du duc, et l'estime générale.
ISABELLE. — Je me laisse gouverner par vos con-
seils.
LE DUC —Allez donc porter cette lettre au frère Pierre ,
c'est la lettre où il m'avertit du retour du duc ; dites-lui,
sur ce gage, que je désire sa compagnie ce soir dans la
maison de Marianne ; je Tinstruirai à fond de son affaire
et de la vôtre, il vous présentera au duc, il accusera An-
gelo en face, et le confondra. Quant à moi, pauvre religieux,
je suis lié par un vœu sacré , et je serai absent. Allez avec
cette lettre, consolez votre cœur, commandez à ces torrents
de larmes qui coulent de vos yeux. Ne vous fiez jamais à
ACTE IV, SCÈNE III. 73
mon saint ordre, si je vous égare du droit chemin. — Qui
vient là?
(Entre Lucio.)
Lucio. — Bonsoir. Frère, où est le prévôt?
LE DUC. — Il n'est pas dans la prison, monsieur.
LUCIO. — 0 gentille Isabelle ! Mon cœur pâlit de voir tes
yeux si rouges; il faut que tu prennes patience; j'ai bien
l'air de diner et de souper dorénavant avec du son et de
l'eau; je n'oserai plus, pour sauver ma tête, remplir
mon estomac. Un repas un peu succulent me mènerait
au même point ; mais on dit que le duc sera ici demain
matin. Sur ma foi, Isabelle, j'aimais ton frère. Si notre
vieux duc de joyeuse humeur et ami des coins obscurs
avait été chez lui, Claudio vivrait encore.
(Isabelle sort.)
LE DUC — ^Monsieur, le duc a vraiment bien peu d'obli-
gation à vos rapports ; mais ce qu'il y a de bon, c'est que
sa réputation n'en dépend pas.
LUCIO. — Frère, tu ne connais pas le duc aussi bien
que moi ; c'est un meilleur chasseur que lu ne l'ima-
gines.
LE DUC — Allons, vous répondrez un jour de tout ceci.
Portez-vous bien.
LUCIO. — Non, reste : je veux Raccompagner; je puis
Raccompagner; je puis te raconter de jolies histoires du
duc.
LE DUC — Vous ne m'en avez déjà que trop dit, mon-
sieur, si elles sont vraies; si eUes ne le sont pas, jamais
vous n'en direz assez.
LUCIO. — J'ai comparu devant lui une fois pour avoir
donné un enfant à une fille.
LE DUC — Avez-vous fait pareille chose?
LUCIO. — Oui, d'honneur, je l'ai fait; mais il a bien
fallu jurer que non ; autrement ils m'auraient marié au
bois pourri.
LE DUC — Monsieur, votre compagnie est plus agréa-
ble qu'honnête : restez en paix.
LUCIO. — Sur ma foi, je vous accompagnerai jusqu'au
bout de la rue; si un propos libertin vous offense, nous
74 MESURE POUR MESURE.
n'en aurons pas long à dire ensemble. Allons, frère, je
suis une espèce de glouteron, je m'attacherai à toi.
(Us sortent.)
SCÈNE IV
Salle dans la maison d'An^elo.
Entrent ESCALUS bt ANGELO.
ESCALUS. — Chaque lettre qu'il a écrite a désavoué
l'autre.
ANGELO. — De la manière la plus contradictoire et la
plus bizarre. Ses actions témoignent quelque chose qui
tient beaucoup de la folie ; prions le ciel que sa sagesse
n'en soit pas altérée. Et pourquoi aller au-devant de lui
aux portes de la ville, et lui remettre là notre autorité?
ESCALUS. — Je n'en devine pas le motif.
ANGELO. — Et pourquoi veut-il que nous fassions pu-
blier, une heure avant son entrée, que si quelqu'un
demande réparation de quelque injustice, il ait à pré-
senter sa pétition dans la rue?
ESCALUS. — En cela il se montre judicieux ; c'est pour
expédier toutes les plaintes, et nous affranchir pour tou-
jours des intrigues, qui, ce jour passé, ne pourront plus
être tramées contre nous.
ANGELO. — Fort bien. Je vous en prie, faites-le pro-
clamer; demain, de grand matin, j'irai vous trouver à
votre maison. Faites avertir les personnes de distinction
qui doivent aller à sa rencontre.
ESCALUS. —Je le ferai, monsieur. Adieu.
(Escalus sort.)
ANGELO. — Bonne nuitl Cette action me bouleverse
tout à fait, me rend incapable de penser, et stupide pour
toute affaire. Une vierge déflorée 1 et cela par un per-
sonnage important qui appliquait la loi portée contre ce
délit! Si ce n'était que sa timide pudeui* n'osera pro-
clamer sa virginité perdue, comme elle pourrait parler
de moi ! mais la raison ne Texcite-t-elle pas à m'accuser?
— Non, car mon autorité porte un poids de crédit qu'au-
ACTE IV, SCÈNE V. 75
cune accusation particulière ne peut toucher sans qu'il
écrase celui qui oserait la prononcer.... Il aurait vécu,
si ce n'est que sa jeunesse libertine, conservant im
ressentiment dangereux, aurait pu quelque jour cher-
cher à se venger d'avoir ainsi reçu une vie déshonorée
pour une rançon aussi honteuse ; et cependant, plût au
ciel qu'il vécût encore ! Hélas ! quand une fois nous avons
perdu la grâce, rien ne va bien : nous voulons, et nous
ne voulons pas.
(H sort.)
SCÈNE V*
La plaine, hors de la ville.
LE DUC, revêtu de ses propres habits, et le frère PIERRE.
LE DUC— Remettez-moi ces lettres au moment conve-
nable. (Il lui donne des lettres.) Le prévôt est instruit de
nos vues et de notre projet : l'affaire une fois commen-
cée, suivez vos instructions, et tendez constamment à
notre but particulier, quoique vous ayiez Tair de vous en
écarter pour ceci ou pour cela, selon que les circonstan-
ces le conseilleront. Partez, allez chez Flavius, et dites-
lui où je suis : instruisez-en également Valentin*, Row-
land et Crassus; et dites-leur d'envoyer des trompettes
à la porte de la ville. Mais envoyez-moi Flavius le
premier.
LE RELIGIEUX. — Vos ordrcs seront fidèlement remplis.
(Il sort.)
(Entre Varrius.)
LE DUC. — Je VOUS rends grâces, Varrius; vous avez
fait bonne diligence. VcDez, nous allons nous promener ;
il y en a encore d'autres de nos amis qui vont venir ici
nous saluer dans un n^oment, mon cher Varrius.
(Ils sortent.)
* Certaines personnes font de cette scène la première deTacte V.
76 • MESURE POUR MESURE.
SCÈNE VI
Une rue près de la porte de la ville.
Entrent ISABELLE et MARIANNE.
ISABELLE. — Parler avec tous ces détours me répugne :
je voudrais dire la vérité; mais c'est votre rôle à vous
de l'accuser ouvertement. Cependant il me conseille de
le faire, et dit que c'est pour cacher un but avantageux.
MARIANNE. — Laîssez-vous guider par lui.
ISABELLE. — Il me dit encore que si par .hasard il parle
contre moi en faveur de l'autre , je ne le trouve pas
étrange : c'est, un remède, dit-il, qui est amer pour en
venir à la douceur.
MARIANNE. — Je voudrais que le frère Pierre...
ISABELLE. — Oh! silence, le religieux est arrivé.
(Entre un religieux.)
LE RELIGIEUX. — Vouez, je VOUS ai trouvé une très-
bonne place, où vous serez sûres que le duc ne pourra
pas passer sans que vous le voyiez; les trompettes ont
déjà retenti deux fois ; les plus nobles et les plus notables
citoyens ont pris possession des portes, et le duc ne va
pas tarder à entrer; ainsi, partons, allons nous-en.
FIN DU QUATRIÈME ACTE.
ACTE CINQUIÈME
SCÈNE I
Place publique près de la porte de la ville.
MARIANNE voilée, ISABELLE et PIERRE dans Véloigne-
ment. Par la porte opposée entrent LE DUC , VARRIUS,
DIVERS SEIGNEURS, ANGELO, ESCALUS, LUCIO, LE
PREVOT , DES OFFICIERS ET DES CITOYENS-
LE DUC. — Mon digne cousin, vous êtes le bienvenu.
— Mon ancien et fidèle ami, je suis bien aise de vous
voir.
ANGELO. — Un heureux retour à Votre Altesse royale!
LE DUC, àAngelo etEscalus, — Mille actions de grâces
sincères à tous les deux : nous avons pris des informa-
tions sur votre compte, et nous entendons dire tant de
bien de votre justice, que notre cœur ne peut s'empêcher
de vous en faire notre remerciement public, comme
précurseur d'autres récompenses.
ANGELO. — Vous uc faitcs qu'augmenter de plus en
plus mes obligations.
LE DUC. — Votre mérite parle haut; ce serait lui faire
injure que d'en renfermer le témoignage dans le secret
de notre connaissance personnelle, lorsqu'il mérite de
trouver dans des caractères d'airain une sécurité éter-
nelle contre la dent du temps et les ravages de l'oubli.
Donnez-moi votre main, et que mes s; jets le voient, afin
qu'ils apprennent que mes faveurs visibles voudraient
vous annoncer les grâces que mon cœur vous réserve. —
Venez, Escalus; vous devez être près de nous de l'autre
côté. Vous êtes pour moi deux bons appuis.
(Frère Pierre et Isabelle s'avancent.)
?8 MESURE POUR MESURE.
FRÈRE PIERRE, à Isabellc, — Voici le moment; parlez
haut et mettez-vous à genoux devant lui.
ISABELLE. — Justice, ô Tojal duc! abaissez vos regards
sur une malheureuse, .je voudrais pouvoir dire vierge!
Oh ! digne prince, ne déshonorez pas vos yeux, en les
détournant vers un autre objet, que vous n'ayez entendu
ma juste plainte, et que vous ne m'ayez fait justice ,
justice ! justice ! justice !
LE DUC. — Racontez vos griefs. En quoi avez-vous été
outragée? par qui? abrégez : voici le seigneur Angelo qui
vous rendra justice ; expliquez-vous à lui.
ISABELLE. — 0 noble duc ! vous m'ordonnez d'aller de-
mander mon salut au démon : entendez-moi vous-même ;
car ce qu'il faut que je dise doit ou me faire punir si vous
ne me croyez pas, ou vous forcer à me donner satisfac-
tion ; daignez, ah! daignez m' entendre ici.
ANGELO. — Seigneur, sa raison, je le crains, n'est pas
bien saine ; elle m'a sollicité pour son frère qui a été
exécuté par ordre de la justice.
ISABELLE. — La justice I
ANGELO. — Et elle va se répandre en plaintes amères
et étranges.
ISABELLE. — Oui, jo vais révéler des choses bien étranges,
mais bien vraies. Cet Angelo est un parjure; cela n'est-il
pas étrange? Cet Angelo est un assassin ; cela n'est-il pas
étrange ? Cet Angelo est un adultère clandestin, un hypo-
crite, \m ravisseur de vierges; cela n'est-il pas étrange
et très-étrange?
LE DUC — Oh ! 'dix fois étrange.
ISABELLE. — ^11 n'est pas plus vrai qu'il est Angelo, qu'il
n'est certain quetout cela est aussi vrai qu'étrange; car au
bout du compte, la vérité est la vérité.
LE DUC, à unde ses officiers. — Qu'on la fasse retirer. —
Pauvre malheureuse ! C'est la fîdblesse de sa raison qui
la fait parler ainsi.
ISABELLE. — : 0 mou piînce I Je vous en conjure, par la
foi que vous avez qu'il est un autre lieu de consolation
que ce monde, ne me dédaignez pas en vous persuadant
que je suis atteinte de folie ; ne jugez pas impossible ce
ACTE V, SCENE 1. 79
qui n'est qu'invraisemblable : il n'est pas impossible
qu'un homme, qui est le plus vil scélérat de la terre,
paraisse aussi réservé, aussi grave, aussi parfait que le
parait Angelo ; il est même possible qu'Angelo, malgré
toutes ses belles apparences, sa réputation , ses titres et
ses formes imposantes, soit un archi-scélérat. Croyez-le,
illustre prince : s'il est moins que cela, il n'est rien;
mais il est plus encore, si je savais trouver des mots
pour exprimer toute sa scélératesse.
LE DUC. — Sur mon honneur, si elle est insensée (et je
ne puis croire autre chose), sa folie a la plus étrange appa-
rence de bon sens ; elle montre autant de liaison dans ses •
idées, que j'en aie jamais entendu dans la folie.
ISABELLE. — Gracieux duc, ne vous attachez pas à cette
idée, ne me croyez pas privée de ma raison parce que je
parle sans ordre, et faites servir votre jugement à tirer la
vérité des ténèbres où elle semble cachée , où se cache
aussi rimposture qui semble la vérité.
LE DUC — Sûrement, bien des gens qui ne sont pas
fous montrent moins de raison qu'elle. — Que voulez-
vous dire?
ISABELLE. — Je suis la sœur d'un certain Claudio, con-
damné à perdre la tête pour un acte de fornication , et
condamné par Angelo. Moi, qui étais en noviciat dans
une communauté, j'ai été mandée par mon frère : un
nommé Lucio a été son messager.
Lucio. — C'est moi, sous le bon plaisir de Votre Altesse ;
j'ai été la trouver de la part de Claudio, et je l'ai priée de
tenter sa bonne fortune auprès du seigneur Angelo, pour
obtenir le pai*don de son pauvre frère.
ISABELLE. — Oui, c'ost lui-mêmc en effet.
LE DUC, à Lucio. — On ne vous a pas dit de parler.
LUCIO. — Non, mon bon seigneur; mais on n'a pas
demandé non plus de me taire.
LE. DUC — Allons, je vous le demande maintenant ;
je vous prie, faites attention à ce que je vous dis, et
quand vous aurez une affaire personnelle," priez le ciel
d'être alors sans reproche.
LUCIO. — Oh I j'en réponds à Votre Altesse.
80 MESURE POUR MESURE
LE DUC. — Répoudez-vous-eu à vous-même, prenez-y
bien garde.
ISABELLE. — Cet honnête homme a dit quelque chose
de mon histoire.
Lucio. — Rien que de juste.
LE DUC — Cela peut être juste; mais vous avez tort de
parler avant votre tour. {A Isabelle.) Continuez.
ISABELLE. — J'allai trouver ce dangereux et nuisible
ministre.
LE DUC. — Voilà qui sent un peu la démence.
ISABELLE. — Pardonnez-moi : la phrase convient au
sujet.
LE DUC. — En la rectifiant. — Au fait; continuez.
ISABELLE. — ■ En un mot, et pour laisser de côté un inu-
tile récit, comment j'ai cherché à le persuader ; com-
ment j'ai prié; comment je me suis jetée à ses genoux ;
comment il a réfuté mes raisons; comment je lui ai
répliqué (car tout cela a été long), je déclare d'abord avec
honte et douleur l'infâme conclusion. Il n'a voulu relâ-
cher mon frère qu'au prix du sacrifice de mon chaste
corps' à l'intempérance de ses impudiques désirs. Après
beaucoup de débats, ma pitié de sœur a fait taire mon
honneur, et j'ai cédé; mais le lendemain, dès le matin,
après avoir accompli ses desseins, il a envoyé l'ordre de
couper la tête à mon pauvre frère.
LE DUC — Gela est fort vraisemblable!
ISABELLE. — Ah! plût au ciel que cela fût aussi vrai-
semblable que cela est vrai !
LE DUC — Par le ciel, malheureusç insensée, tu ne sais
ce que tu dis ; ou bien il faut que tu aies été subornée
contre son honneur par quelque odieux complot. —
D'abord, son intégrité est sans tache.— Ensuite, il est
hors de toute raison qu'il poursuivit avec tant de sévé-
rité des fautes qui lui seraient personnelles : s'il avait
ainsi péché, il aurait pesé ton frère dans sa propre
balance, et il ne l'aurait pas fait mourir.— Quelqu'un
vous a excitée contre lui. Avouez la vérité, et déclarez
par le conseil de qui vous êtes venue ici vous plaindre.
ISABELLE. — Et est-ce là tout? 0 vous donc, bienheureux
ACTE V, SCÈNE I. 81
ministres du ciel , conservez-moi la patience ! Et
quand le temps sera mûr, dévoilez le crime qui reste ici
caché sous de fausses apparences ! — Que le ciel préserve
Votre Altesse de tout malheur, lorsque moi, ainsi outra-
gée, je vous quitte sans qtte vous me croyiez I
LE DUC— Je sais que vous ne demanderiez pas mieux
que de vous en aller. — Un officier ! — Conduisez-la en pri-
son.— Quoi ! permettrons-nous qu'ime accusation aussi
flétrissante, aussi scandaleuse, tombe impunément sur
un homme qui nous est attaché de si près? Il y a néces-
sairement ici quelque intrigue. — Qui a su votre dessein
et votre démarche?
ISABELLE.— Un homme que je voudrais bien voir ici,
le frère Ludovic.
LE DUC — Votre père spirituel, sans doute; — qui con-
naît ce Ludovic?
Lucio.— Seigneur, moi, je le connais; c'est un moine
intrigant ; je n'aime point cet homme-là : s'il avait été
laïque, seigneur, je l'aurais vertement châtié pour cer-
tains propos qu'il a tenus contre Votre Altesse, pendant
votre absence.
LE DUC — Des propos contre moi? C'est sans doute un
digne religieux! Et d'exciter cette malheureuse femme
à venir accuser ici notre substitut ! — Qu'on me trouve ce
moine.
Lucio. — Pas plus tard qu'hier au soir, seigneur, le
religieux et elle, je les ai vus tous deux dans la prison :
un moine impertinent, un vrai misérable !
LE MOINE PIERRE.— Que le cicl bénisse Votre Altesse
royale! Je me tenais ici, seigneur, et j'ai entendu qu'on
vous en imposait. D'abord , c'est bien à tort que cette
femme a accusé votre ministre, qui est aussi innocent de
toute impureté ou commercé avec elle, qu'elle Test elle-
même de tout commerce avec im homme encore à
naître.
LE DUC— C'est ce que nous croyons. — Connaissez-vous
ce frère Ludovic dont elle parle ?
LE MOINE PIERRE.— Je lo couuais pour uu saint homme
de Dieu, et qui n'est point un méchant, ni un intrigant
T. IV. 6
82 MESURE POUR MESURE.
du siècle, comme le rapporte ce gentilhomme. Et, sur
ma parole, c'est un homme qui n'a jamais, coilime il le
prétend, mal parlé de Votre Altesse.
Lucio. — Seigneur , de la manière la plus infâme :
croyez-moi.
LE MOINE PIERRE. — Allous, il pouTra, avoc le temps^ se
justifier lui-même : mais pour le moment,- il est malade,
seigneur, d'une fièvre violente; c'est uniquement à sar
prière, ayant su qu'on projetait d'accuser ici devant vous
le seigneur Angelo, que je suis venu ici, pour déclarer,
comme par sa propre bouche, ce qu'il sait être vrai et
faux, et ce que lui-même, par son serment et par toutes
sortes de preuves, il démontrera, en quelque temps qu'il
soit appelé en témoignage. D'abord, quant à èette femme
(à la justification de ce digne seigneur, si directement et
si publiquement accusé), vous la verrez démentie en
face, jusqu'à ce qu'elle l'avoue elle-même.
LE DUC — Bon père, nous vous écoutons, parlez. Gela
ne vous fait-Il pas sourire, seigneur Angelo? 0 ciel! Ce
que c'est que la témérité de ces misérables insensés!—^
Donnez-nous des sièges. — Venez, cousin Angelo : je
yeux être partial dans cette affaire : soyez vous-même
juge dans votre propre cause. (Isabelle est emmenée par les
gardes» et Marianne s* avance.) Est-ce là le témoin, frère t
—Qu'elle commence par montrer son visage, et qu'après,
elle parle.
Marianne'. — Pardonnez , seigneur : je ne montrerai
point mon visage, que mon époux ne me l'ordonne.
LE DUC — Gomment ! êtes-vous mariée?
MARIANNE.— Non, scigueur.
LE DUC. — Êtes-vous fille?
MARIANNE. — Nou, seigucur.
LE DUC. — Vous êtes donc veuve?
MARIANNE. —Non plus, scigueur.
LE DUC. — Vous n'êtes donc rien? — Ni fille, ni femme,
ni veuve.
LUCIO. — Seigneur, elle pourrait bien être uiie catin ;
car il y en a beaucoup parmi elles qui ne sont ni filles,
ni femmes, ni veuves.
ACTE V, SCÈNE I. 83
LE DUC— Imposez silence à cet homme : je voudrais
qu'il eût quelque raison de babiller pour lui-même.
Lucio. — Allons, seigneur.
MARIANNE.— Seigneur, j'avoue que jamais je n'ai été
mariée ; et j avoue encore que je ne suis point fille : j'ai
connu mon mari, et cependant mou mari ne sait pas
qu'il m*ait jamais connue.
Lucio.— il fallait donc qu'il fût ivre, seigneur: cela ne
peut être autremen|;.
LE DUC— Pour obtenir l'avantage de ton silence, je
voudrais que tu le fusses aussi.
. LUCIO. — Très-lDien, seigneur.
, LE pue— Ce n'est pas là un témoin pour le seigneur
Angelô.
MARIANNE.— Je vais y venir, seigneur. Cette femme
qui l'accuse de fornication, intente la même accusation
contre mon mari, et elle l'accuse de l'avoir commise,
seigneur, dans un moment où je déposerai, moi, que je
le tenais dans mes bras avec toutes les preuves de
l'amour.
ANGÊLO.— L'accuse-t-elie de quelque chose de plus oue
moi? ^
MARIANNE^ — Pas quo je sache.
LE DUC— -Non? Vous dites votre époux?
MARIANNE. — Oui , précisément, seigneur; et c'est
Angelo qui croit être certain de n'avoir jamais connu
ma personne, mais qui sait bien qu'il croit avoir connu
celle d'Isabelle.
ANOELo. — Voilà une étrange énigme. — Voyons votre
visage.
MARIANNE.— Mon mari me l'ordonne; et je vais mç
démasquer. (Elle oie son voile.)— Le yoilà ce visage, cruel
Angelo, que tu jurais naguère être digne de tes regards :
voilà la main qui a été pressée par la tienne avec un
contrat appuyé de tes serments : voilà la personne qui a
usurpé ton rendez-vous avec Isabelle, et qui a satisfait
tes désirs dans la maison de ton jardin, sous le nom
supposé d'Isabelle.
LE DUC, à in^c/o.— Connaissez-vous cette femirie?
84 MESURE POUR MESURE.
LUGio. — Charnellement, à ce qu'elle dit.
LE DUC, à Lucio. — Taisez-vous, drôle.
Lucio.— Cela suffit, seigneur.
ANGELO. — Seigneur, je dois convenir que je connais
cette femme ; et il y a cinq ans qu'il y fut question de
mariage entre elle et moi, ce qui fut rompu en partie
parce que la dot promise s'est trouvée au-dessous de la
convention; mais la principale raison, c'est que sa répu-
tation a été ternie par sa légèreté; et depuis ce temps,
depuis cinq ans, jamais je ne lui ai parlé, jamais je ne
l'ai vue, ni entendu parler d'elle, sur mon honneur et
ma foi.
MARIANNE. — Noblc princc, comme il est vrai que la
lumière vient du ciel, et que les paroles viennent de la
voix, que la raison est dans la vérité, et la vérité dans la
vertu, je suis fiancée à cet homme, et sa femme par les
liens les plus forts que les paroles puissent former ; oui,
mon bon seigneur, pas plus tard que la nuit de mardi
dernier, dans la maison de son jardin, il m'a connue
comme sa femme : au nom de la vérité de ce que je
vous déclare, souffrez que je me relève de vos genoux en
sûreté, ou autrement laissez-moi m'y attacher à jamais
comme une statue de marbre.
ANGELO. — Je n'ai fait jusqu'à ce moment que sourire à
ces extravagances; maintenant, mon noble seigneur,
donnez-moi la liberté de me faire justice : ma patience
est mise ici à l'épreuve; je m'aperçois que ces malheu-
reuses folles ne sont que les instriunents de quelque
ennemi plus puissant qui les excite contre moi : laissez-
moi la liberté, seigneur, de découvrir cette sourde
menée.
LE DUC — De tout mon cœur, et punissez-les absolu-
ment à votre gré. — Toi, moine téméraire, — et toi,
méchante femme, conjurée avec celle qu'on vient d'em-
mener, penses-tu que tes serments, quand ils feraient
descendre à force de protestations tous les saints du ciel,
fussent des ténioignages admissibles contre son mérite
et sa réputation, qui sont munis du sceau de mon appro-
bation?— Vous, seigneur Escalus, siégez avec mon cou-
ACTE V, SCKNE I. 83
sin : prêtez-lui vos obligeants secours, pour découvrir la
source de cette diffamation. — Il y a un autre moine qui
les a excitées : qu'on Tenvoie chercher.
LE MOINE PIERRE. — Plùt ù Dieu qu il fût ici, seigneur!
car c'est lui en effet qui a poussé ces femmes à intenter
cette accusation : votre prévôt connaît le lieu de sa
demeure, et il peut vous l'amener.
LE DUC, au prévôt. — Allez, et amenez-le dans l'instant.
— Et vous, mon noble cousin, qui me donnez tant de
garanties, et à qui il importe d'entendre à fond cette
affaire, procédez sur vos injures comme vous le trou-
verez bon, et infligez le châtiment qu'il vous plaira. Je
vais vous quitter pour quelques moments : ne bougez
pas de votre siège que vous n'ayez bien résolu la ques-
tion de ces calomniateurs.
ESCALUS.— Seigneur, nous allons l'examiner à fond.
(Le duc sort.)
ESCALus, à Lxiclo. — Seigneur Lucio, n'avez-vous pas dit
que vous connaissiez le moine Ludovic pour être un
malhonnête personnage?
Lucio. — Cvculhis non facit monachum^. Il n'est honnête
en rien que par sa robe, et c'est un homme qui a tenu
les plus infâmes propos sur le compte du duc.
ESCALUS. — Nous vous demanderons de rester ici jus-
qu'à ce qu'il vienne, pour en témoigner contre lui...
Nous allons trouver dans ce moine un insigne vaurien.
LUCIO. — Autant que qui que ce soit dans Vienne, sur
ma parole.
• ESCALUS.— Qu'on fasse reparaître ici cette Isabelle, je
voudrais causer avec elle. (A in^eio.)— Je vous en prie,
seigneur, laissez-moi le soin de l'interroger ; vous verrez
comme je saurai la manier.
LUCIO. — Pas mieux que lui, d'après son propre rapport
à elle-même.
ESCALUS.— Que dites- vous?
LUCIO.— Moi, monsieur, je pense que si vous la maniez
* « L'habit ne fait pas le moine, » proverbe latin qui revient
plusieurs fois dans Shakspeare.
86 MESURE POUR MESURE.
en particulier, elle avouerait plutôt : peut-être qu'en
public elle aura honte.
(Le duc revient en habit de religieux, le prévôt : on amène
Isabelle.)
EsdALUs. — Je vais questionner un peu obscurément.
Lucio. —Voilà le vrai- moyen; car les femmes sont
légères vers minuit * .
ESC ALUS.— Venez çà, madame : voici une dame qui
nie tout ce que vous avez dit.
Lucio. — Seigneur, voici ce misérable dont je vous ai
parlé : il vient avec le prévôt.
ESCALus.— Fort à propos. — Ne lui parlez pas, que nous
ne vous y engagions.
Lucio. — Motus I
EscALTjs. — Avancez, monsieur. Est-ce vous qui avez
excité ces femmes à calomnier le seigneur Angejo? Elles
ont avoué que vous l'aviez fait.
LE DUC — Gela est faux.
ESCALUS. — Comment! Savez-vous où vous êtes?
LE DUC— Respect à la dignité de votre plape ! Et le
démon lui-même est quelquefois honoré à cause de son
trône brûlant. — Où est le duc? C'est lui qui doit m'en-
tendre.
ESCALUS.— Le duc réside en nous, et nous vous enten-
drons : songez à dire la vérité.
LE DUC — Je parlerai du moins avec hardiesse. — Mais,
hélas! pauvres âmes, venez-vous ici demander Tg-gneau
au renard? Adieu la justice que vous demandiez. — Jjp
duc est-il parti? En ce cas, votre cau^e est perdue. -r-
C'est une injustice au duc de repousser ainsi votre appel
public, et de remettre l'examen de votre affaire dans les
mains du scélérat même que vous venez accuser.
LUCIO. — C'est ce coquin; c'est bien lui dont je vous ai
parlé.
ESCALUS. — Quoi I moine irrévérent et profane, ne te
sufiit-il pas d'avoir suborné ces femmes pour accuser ce
» Équivoque entre light (lumière) et ligbt légère. Ce jeu de mots
se retrouve constamment dans Shakspeare.
ACTE V, SCÈNE I. 87
digne homme, sans que ta bouche infâme vienne à pjbs
propres oreilles l'appeler scélérat? Et de là tu passes
au duc même, pour le taxer d'injustice? Qu'on rem-
mène d'ici : qu'on le conduise à la torture. — Nous te ser-
rerons les articulations Tune après l'autre, jusqu'à ce
que nous sachions ton but. Qnoi, le duc injuste?
LE DUC — Ne vous échauffez pas tant. Le duc n'oserait
pas plus torturer un de mes doigts, qu'il n'oserait faire
souffrir un des siens; je ne suis point son sujet,' ni pro-
vincial de ce pays-ci. Mes affaires, dans cet État, m'ont
mis à portée d'observer les mœurs dans Vienne, et j'y ai
vu la corruption bouillir et bouillonner, et déborde^ de
la marmite ; j'ai vu des lois pour toutes les fautes ; mais
les fautes si bien protégées, que les statuts les plus éner-
giques sont comme le tableau des amendes pendu dans
la boutique d'un barbier*, — objet d'autant de risée que
d'attention.
ESCALus. — Calomnier rÉtat! Qu'onl'emmène en prison.
ANGELO. — Seigneur Lucio , que pouvez-vous certifier
contre cet homme? Est-ce celui dont vous nous avez
parlé?
LUCIO. — C'est lui-même, seigneur. — Venez çà, mon
bon vieux à tète chauve. Me connaissez-vous?
LE DUC. — Je vous reconnais, monsieur, au son de
votre voix : je vous ai rencontré dans la prison, pendant
rabs3nc.e du duc.
Lucio.T— Oh I oui-dà ? Et vous rappelez-vous ce que vous
m'avez dit du duc?
LE DUC. — Très-nettement, monsieur.
Lucio.—Oui-dà, monsieur? Et le duc était-il un mar-
chand de chair humaine, un imbécile, un lâche, comme
vous me l'avez dit alors?
LE DUC —Il faut, monsieur, que vous changiez de per-
" sonne avec moi, avant que vous mettiez ce propos sur
* Anciennement, dans la boutique des barbiers, il y avait un
tableau des règlements et des peines pour empocher les prati-
ques de manier les instruments de chirurgie; mais les règlements
(étaient si ridicules et les barbiers avaient si peu d'autorité, qu'ils
étaient un objet de risée.
88 MESURE POUR MESURE.
mon compte : car c'est vous-même qui avez dit cela de
lui; et bien pis, bien pis.
Lucio. — 0 danmé coquin! Ne t'ai-je pas tiré par le
bout du nez, pour tes propos?
LE DUC. — Je proteste que j'aime le duc comme je
m'aime moi-même.
ANGELO. — Entendez-vous comme ce misérable voudrait
terminer la chose, après ses injures de haute trahison?
ESCALUS. — Ce n'est pas là un homme à qui Ton doive
parler. Qu'on l'entraîne en prison:— Où est le prévôt?
Emmenez-le en prison : mettez-le sous les verroux, et
qu'il ne parle plus. — Qu'on emmène aussi ces malheu-
reuses avec leur autre compUce.
(Le prévôt met la main sur le duc.)
LE DUC. — Arrêtez, monsieur; arrêtez un moment.
ANGELO. — Quoi, il résiste? Prêtez main-forte, Lucio.
Lucio. — Venez, monsieur, venez, monsieur, venez,
monsieur : allons donc! monsieur : comment, tête
chauve, vil menteur I II faut donc vous encapuchonner •
ainsi, oui-dà? Montrez votre visage de coquin, et que la
peste vous saisisse î Montrez-nous votre face de galefre-
tier, et soyez pendu dans une heure. Vousne voulezpas?
(Lucio arrache le capuchon et le duc paraît.)
LE DUC— Tu es le premier coquin qui ait jamais fait
un duc. — D'abord, prévôt, je me porte pour caution de
ces trois honnêtes gens. (^4 Lucio,) Ne t'échappe pas, toi;
le moine et toi vont s'expliquer tout à l'heure. — Qu'on
s'empare de lui.
LUCIO.— Cela pourrait unir par pis que le gibet.
LE DUC, à Escalus, — Ce que vous avez dit, je vous le
pardonne : asseyez-vous. (Montrant Angelo,) Lui, nous
prêtera sa place. (A Angelo,) Monsieur, avec votre per-
mission. (Il s^assied à la place d' Angelo,)-— (A Angelo.) Te
reste-t-il encore des paroles, de l'adresse ou de l'impu-
dence, qui puissent te servir? Si tu en as, comptes-y,
jusqu'à ce qu'on ait entendu mon récit, et ne te défends
pas plus longtemps.
ANGELO.— Mon redoutable souverain, je me rendrais
plus coupable que ne m'a fait mon crime, si je m'imagi-
ACTE V, SCÈNE I. 89
nais que je suis impénétrable, lorsque je vois que Votre
Altesse, comme une intelligence divine, a pénétré toutes
mes intrigues. Ainsi, bon prince, ne siégez pas plus long-
temps à ma honte ; et que mon procès se borne à mon
propre aveu. Votre sentence à Tinstant, et la mort après;
c'est toute la grâce que j'implore.
LE DUC. — Venez ici, Marianne. (^4 Angelo.) — Réponds,
as- tu engagé ta foi par un contrat à cette femme?
ANGELO.— Oui, seigneur.
LE DUC — Va, emmène-la, et épouse-la sur-le-champ.
— ^Religieux, accomplissez la cérémonie; et quand elle
sera achevée, renvoyez-le-moi ici. — Prévôt, accompa-
gnez-le.
(Angelo, Marianne, le prévôt et le religieux sortent.)
ESCALUS. — Seigneur, je suis plus confondu de son dés-
honneur, que de la singularité de la cause.
LE DUC — Venez ici, Isabelle : votre moine est mainte-
nant votre prince; et comme j'étais alors zélé et fidèle
pour vos intérêts, ne changeant point de cœur en chan-
geant de vêtement, je reste toujours attaché à votre
service.
ISABELLE. — Ah ! daignez me pardonner, à moi, votre
sujette, d'avoir employé et importuné Votre Altesse qui
m'était inconnue.
LE DUC — Je vous le pardonne, Isabelle; et vous, chère
fille, soyez aussi généreuse pour nous. La mort de votre
frère, je le sais, vous reste sur le cœur, et vous pourriez
vous demander avec étonnement pourquoi je me suis
caché pour travailler à sauver sa vie, et pourquoi je n'ai
pas dévoilé témérairement ma puissance plutôt que de
le laisser périr ainsi. Tendre sœur, c'est la rapidité de
son exécution, que je croyais voir venir d'un pas plus
lent, qui a renversé mes desseins. Mais, la paix soit avec
lui! La vie dont il jouit n'a plus la mort à craindre, et
vaut mieux que celle qui n'existe que pour craindre.
Faites votre consolation de cette idée, que votre frère est
heureux.
ISABELLE. — C'est ce que je fais, seigneur.
(Entrent Angelo, Marianne, le religieux, le prévôt.)
90 MESURE POUR MESURE.
LE DUC. — Quant à ce nouveau marié qui revient vers
nous, et dont l'imagination impure a outragé votre
honneur, que vous avez si bien défendu, vous devez lui
pardonner pour Tamour de Marianne. Mais comme il a
condamné votre frère, étant criminel, par une double
violation de la chasteté sacrée, et de sa promesse posi-
tive de vous accorder la vie de votre frère à cette condi-
tion, la clémence même de la loi demande à grands cris,
et par sa bouche même : Angelo pour Claudio, mort pour
mort, La célérité répond à la célérité, la lenteur suit la
lenteur , représailles pour représailles , et mesure pour
mesure^ Ainsi, Angelo, voilà donc ton crime manifesté;
et quand tu voudrais le nier, cela ne te serait d'aucun
avantage. Nous te condamnons à périr sur le même bil-
lot où Claudio a posé sa tête pour mourir, et avec la
même précipitation. —Qu'on Temmène.
MARIANNE.— 0 mou très-gracloux seigneur, j'espère
que vous ne m'avez point donné un mari pour vous
moquer de moi.
LE DUC— C'est votre mari qui s'est moqué de vous en
vous donnant un mari. Pour la sauvegarde de votre hon-
neur, j'ai cru votre mariage nécessaire : autrement, le
reproche de votre faiblesse pour lui pouvait flétrir votre
vie, et nuire à votre* avantage dans l'avenir. Quoique ses
biens nous appartiennent par la confiscation, nous vous
en faisons don , comme d'un douaire de veuve; ils vous
serviront à acquérir un meilleur mari.
MARIANNE. — 0 mou cher seigneur I je n'en désire point
d'autre ni de meilleur que lui.
LE DUC. — Ne le demandez point , ma résolution est
définitive.
MARIANNE, SB jetant à ses pieds. — Mon bon souverain I...
LE DUC. — Vous perdez vos peines. — Qu'on l'emmène à
la mort. (^4 Lucio.) Maintenante vous, monsieur.
MARIANNE. — 0 mou bou seigucur I — Chère Isabelle,
charge-toi de mon rôle; prête-moi tes genoux, et je te
prêterai toute ma vie à venir pour te rendre service.
LE DUC— Vous allez contre toute raison, en l'importu-
nant. Si elle s'agenouillait pour me demander la grâce de
SCÈNE l. 91
ce crime , l'ombre de son frère briserait son lit de pierre ,
et Tentraînerait avee horreur.
MARIANNE.— Isabelle, chère Isabelle I agenouillez-vous
seulement à côté de moi : levez vos mains; ne dites rien,
je parlerai, moi. On dit que les hommes les plus parfaits
sont pétris de défauts, et qu'ils deviennent souvent d'au-
tant meilleurs qu'ils ont été un peu mauvais : mon
mari peut être du nombre. Isabelle, ne voulez-vous pas
fléchir le genou pour moi?
LE DUC. — Il meurt pour la mort de CUudio.
ISABELLE, à genoux. — Prince très-miséricordieux, dai-
gnez voir cet homme condamné comme si mon frère
vivait. Je suis disposée à croire qu'une vraie sincérité a
gouverné ses actions, jusqu'à ce qu'il m'ait vue ; et puis-
qu'il en est ainsi, qu'il ne meure pas. Mon frère a été
justement puni, puisqu'il avait commis Faction pour
laquelle il est mort.— Le crime d'Angelo n'a pas atteint
sa mauvaise intention, qui doit être enterrée comme une
intention qui est morte en route : les pensées ne sont
point sujettes à la loi, les intentions ne sont que des
pensées.
MARIANNE. — ^EUcs 06 sont quo Cela, seigneur.
LE DUC. — Vos prières sont inutiles : levez-vous, vous
dis-je. Je viens de me rappeler encore un autre délit. —
Prévôt, comment s'est-il fait que Claudio ait été décapité
à une heure qui n'est pas d'usage ?
LE PRÉVÔT. — On me l'a commandé ainsi.
LE DUC. — Aviez-vous pour cela un ordre écrit et spécial?
LE PRÉVÔT. — Non, seigneur; je l'ai reçu par un mes-
sage secret.
LE DUC — Et pour cela, je vous dépouille de votre
office : rendez-moi vos clefs.
LE PRÉVÔT. — Daignez me pardonner, noble seigneur :
je croyais bien que c'était une faute : mais je ne le savais
pas, cependant après avoir réfléchi davantage je m'en
suis repenti; et, pour preuve, c'est qu'il y a un homme
dans la prison qui, d'après un ordre secret, devait être
exécuté, et que j'ai laissé vivre encore.
LE DUC. — Qui est-ce?
92 MESURE POUR MESURE.
LE PRÉVÔT. — Son nom est Bernardino.
LE DUC— Je voudrais que vous en eussiez agi de même
avec Claudio.— Allez : amenez-le ici, que je le voie.
(Le prévôt sort.)
EscALus, à in^e/o.— Je suis bien affligé qu'un homme
aussi éclairé, aussi sensé que vous, seigneur Angelo,
soit tombé dans un écart si grossier, d'abord par Tardeur
des sens et ensuite par le défaut de bon jugement.
ANGELO. — Et moi, je suis affligé d'être la cause de tant
de chagrins; et un remords si profond pénètre mon cœur
repentant, que je désire bien plus la mort que le par-
don : je l'ai méritée, et je la demande.
(Le prévôt, amenant Bernardino, Claudio et Juliette.)
LE DUC. — Lequel est ce Bernardino?
LE PRÉVÔT. — Celui-ci, seigneur.
LE DUC — Il y a un religieux qui m'a parlé de cet
homme. — Drôle, on dit que tu as une âme entêtée, qui
ne voit rien au delà de ce monde, et que tu règles ta vie
en conséquence. Tu es condamné; mais, quant à tes
fautes et leur punition en ce monde, je te les remets
toutes. Je t'en prie, use de ce pardon pour te préparer à
une meilleure vie à venir. — Rehgieux, conseillez-le; je
le laisse entre vos mains. Quel est cet homme si bien
enveloppé?
LE PRÉVÔT. — C'est un autre prisonnier que j'ai sauvé, et
qui devait périr quand Claudio a perdu la tête, et qui res-
semble tant à Claudio, qu'on le prendrait pour lui-même.
LE DUC, à Isabelle, — S'il ressemble à votre frère, je lui
pardonne pour l'amour de lui ; et vous, Isabelle, pour
Tamourde votre charmante personne, donnez-moi votre
main, et dites que vous serez à moi; il est mon frère
aussi : mais remettons ce soin à un moment plus conve-
nable. A présent, le seigneur Angelo commence à s'aper-
cevoir qu'il est en sûreté ; il me semble voir ses yeux
briller. Allons, Angelo, votre crime vous traite bien. —
Songez à aimer votre femme ; son mérite égale le vôtre.
— Je trouve dans mon cœur un penchant à la clémence ;
et cependant il y a là devant nous quelqu'un à qui je ne
peux pardonner. — (^4 Lticio.) Vous, maraud, qui m'avez
ACTE V, SCÈNE I. 93
connu pour un imbécile , un lâche, un homme livré
tout entier à la débauche, un âne, un fou, comment ai-
je mérité de vous que vous fassiez de moi un semblable
panégyrique ?
Lucio. — En vérité, seigneur, je n'ai tenu ces discours
que d'après la mode. Si vous voulez me faire pendre
pour cela, vous le pouvez : mais j'aimerais mieux qu'il
vous plût de me faire fouetter.
LE DUC— Fouetté d'abord, monsieur, et pendu après.
— Prévôt, faites proclamer dans toute la ville que, s'il est
quelque femme outragée par ce libertin, comme je lui
ai entendu jurer à lui-même qu'il y en a une qui est
enceinte de ses œuvres, qu'elle se présente, et il faudra
qu'il l'épouse; les noces finies, qu'on le fouette et qu'on
le pende.
LUCIO. — J'en conjure votre altesse, ne me mariez point
à une prostituée. Votre Altesse a dit, il n'y a qu'un
moment, que j'ai fait de vous un duc : mon bon sei-
gneur, ne m'en récompensez pas, en faisant de moi un
homme déshonoré.
LE DUC— Sur mon honneur, tu l'épouseras. Je te par-
donne tes calomnies, et à cette condition je te remets
toutes tes autres offenses.— Emmenez-le en prison, et
ayez soin que notre bon plaisir en ceci soit exécuté.
Lucio. — Me marier à une fille publique, seigneur, c'est
me condamner à la mort, au fouet et au gibet.
LE DUC — Calomnier un prince mérite bien cette puni-
tion.— Vous, Claudio, songez à réparer l'honneur de
celle que vous avez outragée. — Vous, Marianne, soyez
heureuse.— Aimez-la, Angelo; je l'ai confessée, et je
connais sa vertu. — Je vous remercie, mon bon ami Esca-
lus, de votre grande bonté : j'ai en réserve pour vous
d'autres preuves de reconnaissance. — Je vous remercie
aussi, prévôt, de vos soins et de votre discrétion : nous
vous emploierons dans un poste plus digne de vous. —
Pai»donnez-lui, Angelo, de vous avoir porté la tête d'un
Ragusain, au lieu de celle de Claudio. La faute porte
avec elle son pardon. CJière Isabelle, j'ai à vous faire
une demande qui intéresse votre bonheur, et si vous
94 MESURE POUR MESURE.
voulez y prêter une oreille favorable, ce qui est à moi
est à vous, et ce qui est à vous est à moi. — Allons, con-
duisez-nous à notre palais : là, nous vous révélerons ce
qui vous reste à savoir, et dont il convient que vous
soyez tous instruits.
(Tous sortent.)
FIN DÛ CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.
OTHELLO
OU
LE MORE DE VENISE
TRAGÉDJE
NOTICE SUR OTHELLO
« 11 y avait jadis à Venise un More très-vaillant que sa bravoure
et les preuves de prudence et d'habileté qu'il avait données h la
guerre avaient rendu cher aux seigneurs de la république.... Il advint
qu'une vertueuse dame d'une merveilleuse beauté, nommée Disdé-
mona, séduite, non par de secrets désirs, mais par la vertu du More,
s'éprit de lui, et que lui à son tour, vaincu par la beauté et les no-
bles sentiments de la dame , s'enflamma également pour elle. L'a-
mour leur fut si favorable qu'ils s'unirent par le mariage , bien que
les parents de la dame fissent tout ce qui était en leur pouvoir pour
qu'elle prît un autre époux. Tant qu'ils demeurèrent à Venise, ils
vécurent ensemble dans un si parfait accord et un repos si doux que
jamais il n'y eut entre eux , je ne dirai pas la moindre chose , mais
la moindre parole qui ne fut d'amour. Il arriva que les seigneurs
vénitiens changèrent la garnison qu'ils tenaient dans Chypre, et choi-
sirent le More pour capitaine des troupes qu'ils y envoyaient. Celui-
ci, bien que fort content de l'honneur qui lui était offert, sentait
diminuer sa joie en pensant à la longueur et à la difficulté du voyage...
Disdémona , voyant le M#re troublé, s'en affligeait, et, n'en doinant
pas la cause, elle lui dit un jour pendant leur repas : — Cher More,
pourquoi , après l'honneur que vous avez reçu de la Seigneurie , pa-
raissez-vous si triste? — Ce qui trouble ma joie, répondit le More,
c'est l'amour que je te porte ; car je vois qu'il faut que je t'emmène
avec moi affronter les périls de la mer, ou que je te laisse à Venise.
Le premier parti m'est douloureux , car toutes les fatigues que tu
T. IV. 7
98 NOTICE
auras à éprouver, tons les périls qui surviendront me rempliront de
tourment; le second mVst insupportable, car me séparer de toi, c'est
me séparer de ma vie. — Cher mari, que signifient toutes ces pensées
qui vous agitent le cœur? Je veux venir avec vous partout oîi vous
irez. S'il fallait traverser le feu en chemise, je le ferais. Qu'est-ce
donc que d'aller avec vous par mer, sur un vaisseau solide et bien
équipé? — Le More charmé jeta ses bras autour du cou de sa femme,
et avec un tendre baiser lui dit : Que Dieu nous conserve longtemps,
ma chère, avec un tel amour! — et ils iparlirént ei arrivèrent à
Chypre après la navigation la plus heureijse.
« Le More avait avec lui un enseigne d'une très-belle figure, mais
de la nature la plus scélérate qu'il y ait jamais eu au monde Ce
méchant homme avait aussi amené à Chypre sa femme, qui était
belle et honnête; et, comme elle était italienne, elle était chère à la,
femme du More, et elles passaient ensemble la plus grande partie du
jour. De la même expédition était un officier fort aimé du More; il
allait très-souvent dans la maison du More, et prenait ses repas avec
lui et sa femme. La dame, qui le savait très-agréable à son mari, lui
donnait beaucoup de marques de bienveillance, ce dont le More
était très-satisiait. Le méchant enseigne ne tenant compte ni de
la fidélité qu'il avait jurée à sa femme, ni de l'amitié, ni de la recon-
naissance qu'il devait au More, devint violemment amoureux de Dis-
démona , et tenta toutes sortes de moyens pour lui faire connaître et
partager son amour Mais elle, qui n'avait dans sa pensée que le
More, ne faisait pas plus d'attention aux démarches de l'enseigne que
s'il ne les eût pas faites Celui-ci s'imagina qu'elle était éprise de
l'officier L'amour qu'il portait à la dame se changea en une ter-
rible haine, et il se mit à chercher comment il pourrait, après s'être
débarrassé de l'officier, posséder la dame, ou empêcher du moins
que le More ne la possédât; et, machinant dans sa pensée mille
choses toutes infâmes et scélérates , il résolut d'accuser Disdémona
d'adultère auprès de son mari , eW de faire croire à ce dernier que
l'officier était son complice Cela était difficile, et il fallait une
occasion Peu de temps après, l'officier ayant frappé de son épée
un soldat en sentinelle, le More lui ôta sjn emploi. Disdémona en
fut affligée et chercha plusieurs foi^ à le réconcilier avec son mari.
Le More dit un jour à l'enseigne que sa femme le tourmentait telle-
ment pour l'officier qu'il finirait par le reprendre. — Peut-être, dit le
perfide, que Disdémona a ses raisons pour le voir avec plaisir. — Et
pourquoi, i-eprit le More? — Je ne veux pas mettre la main entre le
mari et la femme ; mais si vous tenez vos yeux ouwrts , vous verrez
SUR OTHELLO. 99
vous-même. — Et quelques efforts que fit le More, il ne voulut pas
en dire davantage *. »
Le romancier continue et raconte toutes les pratiques du perfide
enseigne pour convaincre Othello de l'infidélité de Desdémona» Il n'est
pas, dans la tragédie de Shakspeare, un détail qui ne se retrouve
dans la nouvelle de Cinthio : le mouchoir de Desdémona , ce mou-
choir précieux que le More tenait de sa mère , et qu'il avait donné
à sa femme pendant leurs premières amours ; la manière dont l'en-
seigne s'en empare , et le fait trouver chez l'officier qu'il veut per-
dre; l'insistance du More auprès de Desdémona pour ravoir ce mou-
choir, et le trouble où la jette sa perte; la conversation artificieuse
de l'enseigne avec l'officier, à laquelle assiste de loin le More, et où
il croit entendre tout ce qu'il craint ; le complot du More trompé et
du scélérat qui l'abuse pour assassiner l'officier; le coup que l'en*
seigne porte par derrière à celui-ci , et qui lui casse la jambe ; enfin
tous les faits , considérables ou non , sur lesquels reposent successi-
vement toutes les scènes de la pièce , ont été fournis au poète par le
romancier, qui en avait sans doute ajouté un grand nombre à la tra-
dition historique qu'il avait recueillie. Le dénoûment seul diffère ;
dans la nouvelle , le More et l'enseigne assomment ensemble Desdé-
mona pendant la nuit, font écrouler ensuite sur le lit où elle dor^
mait le plafond de la chambre, et disent qu'elle a été écrasée par cet
accident. On en ignore quelque temps la vraie cause. Bientôt le More
prend l'enseigne en aversion , et le renvoie de son armée. Une autre
aventure porte l'enseigne , de retour à Venise , à accuser le More du
meurtre de sa femme. Ramené à Venise , le More est mis à la ques-
tion et nie tout ; il est banni , et les parents dé Desdémona le font
assassiner dans son exil. Un nouveau crime fait arrêter l'enseigne, et
il meurt brisé par les tortures. « La femme de l'enseigne, dit Girald
Cinthio , qui avait tout su , a tout rapporté , depuis la mort de son
mari , comme je viens de le raconter. »
Il est clair que ce dénoûment ne pouvait convenir à la scène;
Shakspeare l'a changé parce qu'il le fallait absolument. Du reste il a
tout conservé , tbut reproduit ; et non-seulement il n'a rien omis ,
mais il n'a rien ajouté ; il semble n'avoir attaché aux faits mêmes
presque aucune importance ; il les a pris comme ils se sont olferls,
sans se donner la peine d'inventer le moindre ressort, d'altérer le
plus petit incident.
* Hecatommythi ovvero cento novélle di G,-B. Giraldi Cinthio ^
part. I , décad, III, nov. 7, pages 313-321; édition de Venise, 160S.
100 NOTICE
Il a tout créé cependant ; car, dans ces faits si exactement em-
pruntés à autrui , il a mis la vie qui n'y était point. Le récit de
Giraldi Cinthio est complet ; rien de ce qui semble essentiel à Tin-
térêt d'une narration n'y manque; situations, incidents, développe-
ment progressif de l'événement principal , cette construction , pour
ainsi dire extérieure et matérielle , d'une aventure pathétique et sin-
gulière , s'y rencontre* toute dressée ; quelques-unes des conversa-
tions ne sont même pas dépourvues d'une simplicité naïve et tou-
chante. Mais le génie qui , à cette scène , fournit des acteurs , qui
crée des individus, impose à chacun d'eux une figure, un caractère,
qui fait voir leurs actions , entendre leurs paroles , pressentir leurs
pensées, pénétrer leur sentiments; cette puissance vivifiante qui
ordonne aux faits de se lever, de marcher, de se déployer, de s'ac-
complir ; ce souffle créateur qui , se répandant sur le passé , le res-
suscite et le remplit en quelque sorte d'une vie présente et impéris-
sable; c'est là ce que Shakspeare possédait seul; et c'est avec quoi,
d'une nouvelle oubliée, il a fait Othello.
Tout subsiste en effet et tout est changé. Ce n'est plus un More,
un officier, un enseigne , une femme, victime de la jalousie et de la
trahison. C'est Othello, Cassio, Jago, Desdémona, êtres réels et
vivants, qui ne ressemblent à aucun autre , qui se présentent en
chair et en os devant le spectateur, enlacés tous dans les liens d'une
situation commune, emportés tous par le même événement, mais
ayant chacun sa nature personnelle , sa physionomie distincte , con-
courant chacun à l'efiet général par des idées , des sentiments ; de§
actes qui lui sont propres et qui découlent de son individualité.
Ce n'est point le fait , ce n'est point la situation qui a dominé le
poète et où il a cherché tous ses moyens de saisir et d'émouvoir. La
situation lui a paru posséder les conditions d'une grande scène dra-
matique ; le fait l'a frappé comme un cadre heureux où pouvait venir
se placer .la vie. Soudain il a enfanté des êtres complets en eux-
mêmes, animés et tragiques indépendamment de toute situation* par-
ticulière et de tout fait déterminé ; il les a enfantés capables de sen-
tir et de déployer, sous nos yeux, tout ce que pouvait faire éprouver
et produire à la nature humaine l'événement spécial au sein duquel
ils allaient se mouvoir ; et il les a lancés dans cet événement , bien
sûr qu'à chaque circonstance qui lui serait fournie par le récit , il
trouverait en eux , tels qu'il les avait faits , une source féconde d'ef-
fets pathétiques et de vérité.
Ainsi crée le poète, et tel est le génie poétique. Les événements,
les situations même ne sont pas ce qui lui importe, ce qu'il se com-
SUR OTHELLO. . 10\
plait à inventer : sa puissance veut s'exercer autrement que dans la
recherche d'incidents plus ou moins singuliers , d'aventures plus ou
moins touchantes ; c'est par la création de l'homme lui-même qu'elle
se manifeste; et quand elle crée l'homme, elle le crée complet, armé
de toutes pièces , tel qu'il doit être pour suffire à toutes les vicissi-
tudes de la vie, et offrir en tous sens l'aspect de la réalité. Othello est
bien autre chose qu'un mari jaloux et aveuglé , et que la jalousie
pousse au meurtre ; ce n'est là que sa situation pendant la pièce , et
son caractère va fort au delà de sa situation. Le More brûlé du
soleil , au saug ardent , à l'imagination vive et brutale , cré-
dule par la violence de son tempérament aussi bien que par celle de
sa passion; le soldat parvenu, fier de sa fortune et de sa .gloire, res-
pectueux et soumis devant le pouvoir de qui il tient son rang, n'ou-
bliant jamais, dans les transports de l'amour, les devoirs de la guerre,
et regrettant avec amertume les joies de la guerre quand il perd tout
le bonheur de l'amour; l'homme dont la vie a été dure, agitée, pour
qui des plaisirs doux et tendres sont quelque chose de nouveau qui
l'étonné en le charmant, et qui ne lui donne pas le sentiment de la
sécurité, bien que son caractère soit plein de générosité et de con-
fiance ; Othello enfin , peint non-seulement dans les portions de lui-
même qui sont en rapport présent et direct avec la situation accident
telle où il est placé, mais dans toute l'étendue de sa nature et tel que
l'a fait l'ensemble de sa destinée ; c'est là ce que Shakspeare nous
fait voir. De même Jago n'est pas simplement un ennemi irrité et
qui veut se venger, ou un scélérat ordinaire qui veut détruire un
bonheur dont l'aspect l'importune ; c'est un scélérat cynique et rai-
sonneur, qui de l'égoïsme s'est fait une philosophie , et du crime une
science; qui ne voit dans les hommes que des instruments ou des
obstacles à ses intérêts personnels ; qui méprise la vertu comme une
absurdité et cependant la hait comme une injure ; qui conserve, dans
la conduite la plus servile, toute l'indépendance de sa pensée, et qui,
au moment où ses crimes vont lui coûter la vie , jouit encore , avec
un oi^eil féroce, du mal qu'il a fait, comme d'une preuve de sa
supériorité.
Qu'on appelle l'un après l'autre tous les personnages de la tragédie,
depuis ses héros jusqu'aux moins considérables , Desdémona , Gassio,
Émilia , Bianca : on les verra paraître , non sous des apparences va
gués, et avec les seuls traita qui correspondent à leur situation dra-
matique, mais avec des formes précises, complètes, et tout ce qui
constitue la personnalité. Gassio n'est point là simplement pour deve-
nir l'objet de la jalousie d'Othello, €t comme une nécessité du drame,
102 NOTICE
il a son caractère, ses penchants, ses qualités, ses défauls; et de
là découle naturellement Vintluence qu'il exerce sur ce qui arrive.
Émilia n'est point une suivante employée par le poëte comme in-
strument soit du nœud, soit de la découverte des perfidies qui amè-
nent la catastrophe; elle est la femme de Jagoqu elle n'aime point, et
à qui cependant elle obéit parce qu'elle le craint, et quoiqu'elle s'en
méfie ; elle a même contracté , dans la société de cet homme , quel-
que chose de l'immoralité de son esprit ; rien n'est pur dans ses pen>
sées ni dans ses paroles; cependant elle est bonne, attachée à sa
maltresse ; elle déteste le mal et la noirceur. Kanca elle-même a sa
physionomie tout à fait indépendante du petit rôle qu'elle joue dans
l'action. Oubliez les événements, sorte» du drame; tous ces per-
sonnages demeureront réels , animés , distincts ; ils sont vivants par
eux-mêmes; leur existence ne s'évanouira point avec leur situation.
C'est en eux que s'est déployé le pouvoir créateur du poëte , et les
faits ne sont , pour lui , que le théâtre sur lequel il leur ordonne de
monter.
Comme la nouvelle de Giraldi Cinthio , entre les mains de Shak-
speare, était devenue OikellOy de même, entre les mains de Voltaire,
ÔUieUo est devenu Zaïre. Je ne veux point comparer. De tels rap-
prochements sont presque toujours de vains jeux d'esprit qui ne
prouvent rien , si ce n'est l'opinion personnelle de celui qui juge.
Voltaire aussi était un homme de génie ; la meilleure preuve du
génie, c'est l'empire qu'il exerce sur les hommes : là où s'est mani-
festée la puissance de saisir, d'émouvoir, de charmer tout un peuple,
ce fait seul répond à tout; le génie est là, quelques reproches qu'on
puisse adresser au système dramatique ou au poëte. Mais il est cu-
rieux d'observer l'infinie variété des moyens par lesquels le génie se
déploie, et combien de formes diverses peut recevoir de lui le même
fond de situations et de sentiments.
Ce que Shakspeare a emprunté du romancier italien , ce sont les
faits; sauf le dénoûment, il n'en a répudié, il n'en a inventé aucun.
Or les faits sont précisément ce que Voltaire n'a pas emprunté à
Shakspeare. La contexture entière du drame, les lieux, les incidents,
les ressorts, tout est neuf, tout est de sa création. Ce qui a frappé
Voltaire, ce qu'il a fallu reproduire, c'est la passion, la jalousie, son
"aveuglement, sa violence, le combat de l'amour et du devoir, et ses
tragiques résultats. Toute son imagination s'est portée sur le déve-
loppement de cette situation. La fable, inventée librement, n'est
dressée que vers ce but ; Lusignan^ Nérestan, le rachat des prisonniers,
tout a pour dessein de placer Zaïre entre sou amant et la foi de son
SUR OTHELLO. 103
père , de motiver Terreur d'Orosmane , et d'amener ainsi Fexplosion
progressive des sentiments que le poète voulait peindre. Il n'a point
imprimé à ses personnages un caractère individuel, complet, indé-
pendant des circonstances où ils paraissent. Il ne vivent que par la
passion et pour elle. Hors de leur amour et de leur malheur, Oros-
mane et Zaïre n'ont rien qui les distingue , qui leur donne une phy-
sionomie propre et les fit partout reconnaître. Ce ne sont point des
individus réels, en qui se révèlent, k propos d'un des incidents de
leur vie, les trails particuliers de leur nature et l'empreinte de toute
leur existence. Ce sont des êtres en quelque sorte généraux , et par
conséquent un peu vagues , en qui se personnilient momentanémen t
l'amour, la jalousie, le malheur, et qui intéressent, moins pour leur
propre compte et à cause d'eux-mêmes, que parce qu'ils deviennent
ainsi , et pour un jour, les représentants de cette portion des senti-
ments et des destinées possibles de la nature humaine.
De cette manière de concevoir le sujet. Voltaire a tiré des beautés
admirables. 11 en est résulté aussi des lacunes et des défauts graves.
Le plus grave de tous, c'est cette teinte romanesque qui réduit, pour
ainsi dire, à l'amour l'homme tout entier, et rétrécit le champ de la
poésie en même temps qu'elle déroge à la vérité. Je ne citerai qu'un
exemple des effets de ce système ; il s^ftira pour les faire tous pres-
sentir.
Le sénat de Venise vient d'assurer à Othello la tranquille posses-
sion de Desdémona ; il est heureux , mais il faut qu'il parte , qu'il
s'embarque pour Chypre , qu'il s'occupe de l'expédition qui lui est
confiée : « Viens, dit- il à Desdémona, je n'ai à passer avec toi
« qu'une heure d'amour, de plaisir et de tendres soins. Il faut obéir
« à la nécessité. »
Ces deux vers ont frappé Voltaire, il les imite; mais en les imi-
tant, que fait-il dire à Orosmane, aussi heureux et confiant? Préci-
sément le contraire de ce que dit Othello :
Je vais donner une heure aux soins de mon empire ,
Et le reste du jour sera tout à Zaïre.
Ainsi voilà Orosmane, ce fier sultan qui, tout à l'heure, parlait
de conquêtes et de guerre, s'iuquétait du sort des Musulmans et
tançait la mollesse de ses voisins, le voilà qui n'est plus ni sultan ni
guerrier; il oublie tout, il n'est plus qu'amoureux. A coup sur
Othello n'est pas moins passionné qu'Orosmane, el sa passion ne sera
ni moins crédule ni moins violente; mais il n'abdique pas, en un
104 NOTICE SUR OTHELLO.
instant, tous les intérêts, toutes les pensées de sa vie passée et future.
L'amour possède son cœur sans envahir toute son existence. La pas-
sion d'Orosmane est celle d'un jeune homme qui n'a jamais rien fait,
jamais rien eu à faire , qui n'a encore connu ni les nécessités ni les
travaux du monde réel. Celle d'Othello se place dans un caractère
plus complet, plus expérimenté et plus sérieux. Je crois cela moins
factice et plus conforme aux vraisemblances morales aussi bien qu'à
la vérité positive. Mais, quoi qu'il en soit , la différence des deux sys-
tèmes se révèle pleinement dans ce seul trait. Dans l'un , la passion
et la situation sont tout ; c'est là que le poète puise tous ses moyens :
dans l'autre, ce sont les caractères individuels et l'ensemble de la
nature humaine qu'il exploite ; une passion , une situation ne sont ,
pour lui, qu'une occasion de les mettre en scène avec plus d'énergie
et d'intérêt.
L'action qui fait le sujet d'Othello doit être rapportée à l'année
1570, époque de la principale attaque des Turcs contre l'île de
Chypre, alors au pouvoir des Vénitiens. Quant à la date de la eom-
position même de la tragédie, M. Malone la fixe à l'année 1611.
Quelques critiques doutent que Shakspeare ait connu la nouvelle
même de Giraldi Cinthio, et supposent qu'il n'a eu entre les mains
qu'une imitation française, publiée à Paris en 1584 par Gabriel
Cliappuys. Mais l'exactitude avec laquelle Shakspeare s'est conformé
au récit italien, jusque dans les moindres détails , me porte à croire
qu'il a fait usage de quelque traduction anglaise plus littérale.
OTHELLO
OU
LE MORE DE VENISE
TRAGÉDIE
PERSONNAGES
LE DUC DE VENISE.
BRABANTIO, sénateur.
GRATIANO, frère de Brubantio.
LODOVICO, parent de Brabantio.
OTHELLO , le More.
CASSIO, lieutenant d*Othello.
JAGO . enseigne d'Othello.
RODERIGO, gentilhomme vénitien.
MONTANO f prédécesseur d'Othello
dans le guuvernementde Tile de Chypre.
UN BOUFFON au service d'Othello.
UN HÉRAUT.
DESDEMONA , fille de Brabantio, et
femme d'OUielIo.
ÉMILJA, femme de Jago.
BIANCA, courtisane, maîtresse de Cas-
sio.
SÉNATEURS , OFFICIERS , MESSAGERS ,
MUSICIENS, MATELOTS ET SUITE.
La scène, au premier acte, est à Venise; pendant le reste de la
pièce elle est dans un port de mer, dans l'île de Chypre.
ACTE PREMIER
SCÈNE 1
Venise.— Une rue.
Entrent RODERIGO et JAGO.
RODERiGo. — Allons, ne m'en parle jamais I Je trouve
très-mauvais que toi, Jago, qui as disposé de ma bourse
comme si les cordons en étaient dans tes mains, tu aies
eu connaissance de cela.
JAGO. — Au diable ! mais vous ne voulez pas m'en-
tendre. Si jamais j'ai eu le moindre soupçon de cette
affaire, haïssez-moi.
RODERIGO. — Tu m'avais dit que tu le détestais.
106 OTHELLO.
JAGO.— Mépi'isez-moi, si cela n'est pas. Trois grands
personnages de la ville, le sollicitant en personne pour
qu'il me fit lieutenant, lui ont souvent ôté leur chapeau;
et foi d'homme, je sais ce que je vp,ux, je ne vaux pas
moins qu'un tel emploi : mais lui, qui n'aime que son
orgueil et ses idées, il les a payés de phrases pompeuses,
horriblement hérissées de termes de guerre, et finale-
ment il a éconduit mes protecteurs : « Je vous le proteste^
leur a-t-il dit, fai déjà choisi mon officier. » Et qui était-
ce? Vraiment un grand calculateur, un Michel Gassio,
un Florentin, un garçon prêt à se damner pour une
belle femme, qui n'a jamais manœuvré un escadron sur
le champ de bataille, qui ne connaît pas plus qu'une
vieille fille la conduite (J'une bataille; mais savant, le
livre en main, dans la théorie que nos sénateurs en toge
discuteraient aussi bien que lui. Pur bavardage sans
pratique, c est là tout son talent militaire. Voilà l'homme
sur qui est tombé le choix du More ; et moi, que ses yeux
ont vu à l'épreuve à Rhodes, en Chypre, et sur d'autres
terres chrétiennes et infidèles, je me vois rebuté et payé
par ces paroles : « Je sais ce que je vous dois; prenez
« patience, je m'acquitterai un jour ! n C'est cet autre qui,
dans les bons jours, sera son lieutenant ; et moi (Dieu
me bénisse!), je reste l'enseigne de sa moresque sei-
gneurie.
RODERiGo. — Par le ciell j'auraig mieux aimé être son
bourreau.
JAGO. — Mais à cela nul remède. Tel est le malheur du
service. La promotion suit la recommandation et la
faveur; elle ne se règle plus par l'ancienne gradation,
lorsque le second était toujours héritier du premier.
Maintenant, seigneur, jugez vous-même sij'ai la^moindre
raison d'aimer le More.
RODERIGO.— En ce cas, je ne resterais pas à son service.
jAGO.-r-Seigneur, rassurez-vous. Je le sers pour me
servir moi-même contre lui. Nous ne pouvons tovis être
maîtres, et tous les maîtres ne peuvent être fidèlement
servis. Vous trouverez beaucoup de serviteurs soumis,
rampants, qui, passionnés pour leur propre servitude,
ACTE 1, SCÈNE I. iOl
usent leur vie comme Tane de leur maître, seulement
pour la nourriture de la journée. Quand ils sont vieux
on les casse aux gages. Châtiez-moi ces honnêtes es-
claves. Il en est d'autres qui, revêtus des formes et des
apparences du dévouement, tiennent au fond toujours
leur cœur à leur service. Ils ne donnent à leurs seigneurs
que des démonstrations de zèle , prospèrent à leurs dépens;
et dès qu'ils ont mis une bonne doublure à leurs habits,
ce n'est plus qu'à eux-mêmes qu'ils rendent hommage.
Ceux-là ont un peu d'âme, et je professe d'en être; car,
seigneur, aussi vrai que vous êtes Roderîgo, si j'étais le
More, je ne voudrais pas être Jago. En le servant, je ne
sers que moi, et le ciel m'est témoin que je ne le fais ni
par amour, ni par dévouement, mais, sous ce masque,
pour mon propre intérêt. Quand mon action visible et
mes compliments extérieurs témoigneront au vrai la
disposition naturelle et le dedans de mon âme, attendez-
vous à me voir bientôt porter mon cœur sur la main,
pour le donner à becqueter aux corneilles. Non, je ne
suis pas ce que je suis.
RODERiGp. — Quelle bonne fortune pour ce More aux
lèvres épaisses, s'il réussit de la sorte dans son dessein ?
JAGO.— Appelez son père ; éveillez-le; faites poursuivre
le More, empoisonnez sa joie ; dénoncez-le dans les rues;
excitez les parents de la jeune fille; au sein du paradis
où le More repose, tourmentez-le par des mouches; et
quoiqu'il jouisse du bonheur, mêlez-y de telles inquié-
tudes que sa joie en soit troublée et décolorée.
RODERIGO. — Voici la maison de son père; je vais l'ap-
peler à haute voix.
JAGO. — Appelez avec des accents de crainte et des hur-
lements de terreur, comme il arrive quand on découvre
l'incendie que la négligence et la nuit ont laissé se glis-
ser au sein des cités populeuses.
RODERIGO. — Holà, holà, Brabantio ! seigneur Brabantio !
holà!
JAGO. — Éveillez-vous : holà, Brabantio! des voleurs!
des voleurs! voyez à votre maison, à votre fille, à vos
coffres! au voleur! au voleur!
108 OTHELLO.
BRABANTio, à.la fenêtre.— Et quelle est donc la cause de
ces effrayantes clameurs? Qu'y a-t-il?
RODERiGO . — Seigneur, ton t votre monde est-il chez vous?
JAGO. — Vos portes sont-elles bien fermées?
BRABANTIO. — Comment, pourquoi me demandez-vous
cela?
JAGO. — ^Par Dieu, seigneur, vous êtes volé : pour votre
honneur passez votre robe : votre cœur est frappé ; vous
avez perdu la moitié de votre âme : en ce moment, à
rheure même, un vieux bélier noir ravit votre brebis
blanche. Levez-vous, hâtez-vous, réveillez au son de la
cloche les citoyens qui ronflent ; ou le diable va cette
nuit faire de vous un grand-père. Debout, vous dis-je.
BRABANTIO. — Quoi douc, avcz-vous perdu Tosprit ?
RODERIGO. — ^Vénérable seigneur, reconnaissez-vous ma
voix?
BRABANTIO. — Moi, uou. Qui êtcs-vous?
RODERIGO.— Je m'appelle Roderigo.
BRABANTIO. — Tu n'cu cs quo plus mal' venu. Déjà je
t'ai défendu de rôder autour de ma porte. Je t'ai franche-
ment déclaré que ma fille n'est pas pour toi : et aujour-
d'hui dans ta folie, encore plein de ton souper, et
échauffé de boissons enivrantes , tu viens me braver
méchamment et troubler mon sommeil !
RODERIGO. — Seigneur, seigneur, seigneur...
BRABANTIO. — Mais tu pcux être bien sûr que j'ai assez
de pouvoir pour te faire repentir de ceci.
RODERIGO. — Modérez-vous, seigneur.
BRABANTIO. — Que mo pàrles-tu de vol? C'est ici Venise :
ma maison n'est pas une grange isolée.
RODERIGO.— Puissant Brabantio, c'est avec une âme
droite et pure que je viens à vous...
JAGO.— Parbleu, seigneur, vous êtes un de ces hommes
qui ne veulent pas servir Dieu quand c'est Satan qui le
leur commande. Parce que nous venons vous rendre
service, vous nous prenez pour des bandits. Vous voulez
donc voir votre fille associée à un cheval de Barbarie*?
1 Covered with a Barhary horse.
ACTE I, SCÈNE I. i09
Vous voulez donc que vos petits-enfants hennissent après
vous? vous voulez avoir des coursiers pour cousins et
des haquenées pour parents ?
BRABANTio.— Quel iuipudeut misérable es-tu?
JAGO. — ^Je suis un homme, seigneur, qui viens vous
dire qu'à l'heure où je vous parle, dans les bras l'un de
l'autre, votre fille et le More ne font qu'un*.
BRABANTIO. — Tu e^ uu coquiu.
JAGO. — Vous êtes un sénateur!
BRABANTIO. — Tu mo répoudras de ton insolence. Je te
connais, Roderigo.
RODERiGO.— Seigneur, je consens à répondre de tout.
Mais de grâce écoutez -nous; si (comme je crois le voir
en partie) c'est selon votre bon plaisir et de votre aveu
que votre belle fille, à cette heure sombre et bizarre de
la nuit, sort sans meilleure ni pire escorte qu'un coquin
aux gages du public, im gondolier, et va se livrer aux
grossiers embrassements d'un More débauché; si cela
vous est connu, et que vous l'avez permis, alors nous
vous avons fait un grand et insolent outrage ; mais si
vous ignorez tout cela, mon caractère me garantit que
vous nous repoussez à tort. Ne croyez pas que, dépourvu
de tout sentiment des convenances, je voulusse plaisan-
ter et me jouer ainsi de Votre Excellence. Votre fille, je
le répète, si vous ne lui en avez pas donné la permis-
sion, a commis une étrange-faute en attachant ses affec-
tions, sa beauté, son esprit, sa fçrtune, au sort d'un
vagabond, étranger ici et partout. Éclaircissez-vous sans
délai. Si elle est dans sa chambre ou dans votre maison,
déchaînez contre moi la justice de l'État, pour vous avoir
ainsi abusé.
BRABANTIO.— Battez le briquet! Vite! ^onnez-moi un
flambeau! Appelez tous mes gens! Cette aventure res-
semble assez à mon songe : la crainte de sa vérité
oppresse déjà mon cœur. De la lumière! de la lumière!
(Brabantio se retire de la fenêtre.)
1 Shakspeare se sert ici d'un proverbe grossier : Your daughter
and the Mo'or are now making the heast with two hacks.
110 OTHELLO.
jAGo, à Roderigo, — Adieu, il faut que je vous quitte. II
n'est ni convenable, ni sain pour ma place, qu'on me
produise comme témoin contre le More, ce qui arrivera
si je reste. Je sais ce qui en est; quoique ceci lui puisse
causer quelque échec, le sénat ne peut avec sûreté le
renvoyer. Il s'est engagé avec tant de succès dans la
guerre de Chypre maintenant en train, que, pour leur
salut, les sénateurs n'ont pas un autre homme de sa
force pour conduire leurs affaires. Aussi, quoique je le
haïsse comme je hais les peines de lenfer, la nécessité
du moment me contraint à arborer l'étendard du zèle,
et à en donner des signes ; des signes, sur mon âme, rien
de plus. Pour être sûr de le trouver, dirigez vers le Sagit*
taire * la recherche du vieillard; j'y serai avec le Uoxe,
Adieu.
(Jago sort.)
(Entrent dans la rue BrabAntio et des domestiques avec des
torcbes.)
BRABANTio.— -Mon malheur n'est que trop vrai! Elle
est partie ; et ce qui me reste d'ime vie déshonorée ne
sera plus qu'amertume. Roderigo, où Tas-tu vue? — 0
malheureuse fille 1... Avec le More, dis-tu? — Qm vou-
drait être père?— Gomment as-tu su que c'était elle? —
Oh ! tu m'as trompé au delà de toute idée. — Et que vous
a-t-elle dit? — Allumez encore des flambeaux. Eveillez
tous mes parents. — Sont-ils mariés, croyez- vous?
RODERIGO. — En vérité, je crois qu'ils le sont.
BRABANTIO. — 0 ciol 1— Commout est-elle sortie ? — 0 tra-
hison de mon sang!— Pères, ne vous fiez plus au cœur
de vos filles d'après la conduite que vous leur voyez
tenir. — Mais n'est-il pas des charmes par lesquels on
peut corrompre la virginité et les penchants de la jeu-
nesse? Roderigo, n'avez-vous rien lu sur de pareilles
choses?
RODERIGO.— Oui, en vérité, seigneur, je l'ai lu.
BRABANTIO. — Appelez mon frère. — Oh ! que je voudrais
vous l'avoir donnée! — Que les uns prennent un chemin,
* C'est probablement le nom de quelque auberge de Venise,
ACTE ï, SCÈNE II. IH
•
et les autres un autre.— Savez-vous où nous pourmns la
surprendre avec le More ?
RODERiGc— J'espère pouvoir le découvrir, si vous vou-
lez emmener une bonne escorte et venir avec moi.
BRABANTio. — Ahl je VOUS prie, conduisez-nous. A
chaque maison je veux appeler : je puis demander du
monde presque partout : Prenez vos armes, courons :
rassemblez quelques officiers chargés du service de nuit.
Allons ! marchons.*— Honnête Roderigo, je vous récom-
penserai de votre peine.
(Ils sortent.)
SCÈNE II
Une autre rue.
Les mêmes. Entrent OTHELLO, JÀGO
ET DES SERVÏTEURS.
5AGO.— Ouoique dans le métier de la guerre j'aie tué
des hottifties, cependant je liens qu'il est de l'essence de
la conscience de ne pas commettre un meurtre prémé-
dité : je manque quelquefois de méchanceté quand j'en
aurais besoin. Neuf ou dix fois j'ai été tenté de le piquer
sous les côtes.
OTHELLO. — La chose vaut mieux comme elle est.
jA(Jo. — Soit. Cependant il a tant bavardé, il a vomi
tant de propos révoltants, injurieux à votre honneur,
qu'avec le peu de vertu que je possède, j'ai eu bien de la
peine à me contenir. Mais, dites-moi, je vous prie, sei-
gneur , étes-vous solidement marié ? Songez-y bien , le
magnifique ' est très-aimé; et sa voix, quand il le veut,
a deux fois autant de puissance que celle du duc : il va
vous forcer au divorce, ou il fera peser sur vous autant
d'embarras et de chagrins que pourra lui en fournir la
loi, soutenue de tout son crédit.
OTHELLO. — Qu'il fasse du pis qu'il pourra; les services
* Magnifiques était le terme d'honneur en usage pour les sei-
gneurs vénitiens.
112 OTHELLO.
que j'ai rendus à la Seigneurie parleront plus haut que
ses plaintes. On ne sait pas encore, et je le publierai si
je vois qu'il y ait de Thonneur à s'en vanter, que je tire
la vie et Têtre d'ancêtres assis sur un trône, et mes mé-
rites peuvent répondre, la tête haute, à la haute fortune
que j'ai conquise. Car sache, Jago, que si je n'aimais la
charmante Desdémona, je ne voudrais pas pour tous les
trésors de la mer, enfermer ni gêner ma destinée jus-
qu'ici libre et sans liens.. — Mais vois, que sont ces lu-
mières qui viennent là-bas?
(Entrent Cassio à distance et quelques officiers avec des
flambeaux.}
JAGO. — C'est le père irrité avec ses amis. Vous feriez
mieux de rentrer.
OTHELLO. — Mais, non : il faut qu'on me trouve. Mon
caractère, mon titre, et ma conscience sans reproche me
montreront tel que je suis. — Est-ce bien eux?
JAGO. — Par Janus, je pense que non.
OTHELLO. — Les serviteurs du duc et mon lieutenant !
— Que la nuit répande ses faveurs sur vous, amis ! quelles
nouvelles?
CASSio. — Général, le duc vous salue, et il réclame
votre présence dans son palais en hâte, en toute hâte, à
l'instant même. ,
OTHELLO. — Savez-vous pourquoi?
CASSio. — Quelques nouvelles de Chypre, autant que je
puis conjecturer; une affaire de quelque importance.
Cette nuit même les galères ont dépêché jusqu'à douze
messagers de suite sur les talons l'un de l'autre. Déjà
nombre de conseillers sont levés, et rassemblés chez le
duc. On vous a demandé plusieurs fois avec empresse-
ment ; et, voyant qu on ne vous trouvait point à' votre
demeure, le sénat a envoyé trois bandes différentes pour
vous chercher de tous côtés.
OTHELLO. — Il est bon que ce soit vous qui m'ayez
rencontré. Je n'ai qu'un mot à dire, ici dans la maison,
et je vais avec vous.
(Othello sort.)
CASSIO. — Enseigne, que fait-il ici?
ACTE I, SCENE II. H3
JAGO. — Sur ma foi, il a abordé cette nuit une prise de
grande valeur; si elle est déclarée légitime, il a jeté
l'ancre pour toujours.
cASsio. — Je ne comprends pas.
jAGo. — Il est marié.
CASSio. — A qui?
JAGO. — Marié à... Allons, général, partons-nous?
(Othello rentre.)
OTHELLO. — Venez, amis.
CASSIO. — ^Voici une autre troupe qui vous cherche aussi.
(Entrent Brabantio et Rodrigo, et des officiers du guet avec
des flambeaux et des armes.)
JAGO. — C'est Brabantio! général, faites attention:
il vient avec de mauvais desseins.
OTHELLO. — Holà! n'avancez pas plus loin.
RODERiGO. — Seigneur, c'est le More !
BRABANTIO, avcc furic, — Tombez siu* lui, le brigand !
(Les deux partis mettent Tépée à la main.)
JAGO. — A vous, Roderigo : allons, vous et moi.
OTHELLO. — Rentrez vos brillantes épées , la rosée de
la nuit pourrait les ternir. Mon seigneur, vous comman-
derez mieux ici avec vos années qu'avec vos armes.
BRABANTIO. — 0 toi , infâme ravisseur, où as- tu recelé
ma fille? Damné que tu es, tu Tas subornée par tes malé-
fices; car je m'en rapporte à tous les êtres raisonnables :
si elle n'était liée par des chaînes magiques, une fille si
jeune, si belle, si heureuse, si ennemie du mariage qu'elle
dédaignait lés amants riches et élégants de notre nation,
eût-elle osé, au risque de la risée publique, quitter la
maison paternelle pour fuir dans le sein basané d'un être
tel que toi, fait pour efl*rayer, non pour plaire? O^ele
monde me juge. Ne tombe-t-il pas sous le sens que tuas
ensorcelé sa tendre jeunesse par des drogues ou des mi-
néraux qui affaiblissent l'intelligence? — ^Je veux que cela
soit examiné. La chose est probable; elle est manifeste.
Je te saisis donc, et je t'arrête comme trompant le monde,
comme exerçant un art proscrit et non autorisé. — Mettez
la main sur lui; s'il résiste, emparez-vous de lui au péril
de sa vie.
T. IV. 8
114 OTHELLO.
OTHELLO. — Retenez vos mains, vous qui me suivez, et
les autres aussi. Si mon devoir était de comj^attre, je
l'aurais su connaître sans que personne m'en fit la leçon.
{A Brabantio.) Où voulez-vous que je me rende pour ré-
pondre à votre accusation?
BRABANTIO. — En prisou, jusqu'à ce que le temps pres-
crit par la loi, et les formes du tribunal t'appellent pour
te défendre.
OTHELLO. — Et, si j'obéis, comment satisferai-je
aux ordres du duc dont les messagers sont ici, à côté de
moi, réclamant ma présence auprès de lui pour une
grande affaire d'État?
UN OFFICIER. -—Rien n'est plus vrai, digne seigneur;
le duc est au conseil, et, je suis sûr qu'on a envoyé cher-
cher Votre Excellence.
BRABANTIO. — Gommcut I le duc au conseil? à cette
heure de la nuit? Qu'il y soit conduit à l'instant. Ma
cause n'est point d'un intérêt frivole. Le duc même, et
tous mes frères du sénat ne peuvent s'empêcher de res-
sentir cet affront comme s'il leur était personnel. Si de
tels attentats avaient un libre cours, des esclaves et des
païens seraient bientôt nos maîtres.
(Ils sortent.)
SCÈNE III
Salle du conseil.
te DUC et les SÉNATEURS assis autour d'une table,
des OFFICIERS à distance.
LE DUC. — Il n'y a, entre ces avis, point d'accord qui
les confirme.
PREMIER SÉNATEUR. — En effet, ils s'accordent peu:
mes lettres disent cent sept galères.
LE DUC. — Et les miennes cent quarante.
SECOND SÉNATEUR. — Et les mienucs deux cents : cepen-
dant quoiqu'elles varient sur le nombre, comme il arrive
lorsque le rapport est fondé sur des conjectures, toutes
cependant confirment la nouvelle d'une flotte turque se
portant sur Chypre I
ACTE I, SCÈNE III. ilS
LE DUC. — Oui, il y en a assez pour asseoir une opi-
nion ; les erreurs ne me rassurent pas tellement que le
fond du récit ne me paraisse fait pour causer une juste
crainte.
UN MATELOT, au declam. — Holà, holà! des nouvelles
des nouvelles.
vEntre un officier avec un matelot.)
L^OFFiciER. — Un messager de la flotte.
LE DUC. — Encore I — Qu'y a-t-il ?
LE MATELOT. — L'escadre turque s'avance sur Rhodes :
j'ai ordre du seigneur Angélo de venir l'annoncer au
sénat.
LE DUC. — Que pensez-vous de ce changement?
PREMIER SÉNATEUR. — Gela ne peut soutenir le moindre
examen de la raison. C'est un piège dressé pour nous
donner le change. Quand on considère l'importance de
Chypre pour le Turc, et si nous réfléchiijsons seulement
que cette île, qui intéresse beaucoup plus le Turc que
Rhodes, peut d'ailleurs être plus aisément emportée, car
elle n'est pas dans un aussi bon état de défense, mais
manque de toutes les ressources dont Rhodes est munie;
si nous songeons à tout cela, nous ne pouvons croire le
Turc assez malhabile pour laisser derrière lui la place
qui lui importe d'abord, et négliger une tentative facile
et profitable, pour courir après un danger sans profit.
LE DUC. — Non, il est certain que le Turc n'en veut
point à Rhodes.
UN OFFICIER. — Voici d'autrcs nouvelles.
(Entre un autre messager.)
LE MESSAGER. — Lcs Ottomaus, magnifiques seigneurs,
gouvernant sur l'Ile de Rhodes , ont reçu là un renfort
qui vient de se joindre à leur flotte.
PREMIER SÉNATEUR. — Oui, c'est cc quc je pensais. —
De quelle force, suivant votre estimation?
LE MESSAGER. — De trente voiles; et soudain virant de
bord, ils retournent sur leurs pas et portent franchement
leur entreprise sur Chypre. Le seigneur Mon tano, votre
fidèle et brave commandant, avec l'assurance de sa foi,
vous envoie cet avis, et vous prie de l'en croire.
116 OTHELLO.
LE DUC. — Nous voilà donc certains que c'est Chypre
qu'ils menacent. Marc Lucchese n'est-il pas à Venise?
PREMIER SÉNATEUR. — II est actuellement à Florence.
LE DUC — Ecrivez-lui en notre nom, dites-lui de se hâter
au plus vite. Dépêchez-vous.
PREMIER SÉNATEUR, — Voici Brabautio et le vaillant More.
(Entrent Brabantio, Othello, Roderigo, Jago et des officiers.)
LE DUC. — Brave Othello, nous avons besoin de vous
à rinstant, contre le Turc, cet ennemi commun. {A Bra-
bantio.) Je ne vous voyais pas, seigneur, soyez le bien-
venu : vos conseils et votre secours nous manquaient
cette nuit.
BRABANTIO. — Moi, j'avais bien besoin des vôtres. Que
Votre Gtrandeur me pardonne ; ce n'est point ma place
ni aucun avis de Taffaire qui vous rassemble, qui m'ont
fait sortir de mon lit : Tintérêt public n'a plus de prise
sur mon âme. Ma douleur personnelle est d'une nature
si démesurée el si violente, qu'elle engloutit et absorbe
tout autre chagrin, sans cesser d'être toujours la même.
LE DUC — Quoi donc? et de quoi s'agit-il?
BRABANTIO. — Ma fille ! ô ma fille !
SECOND SÉNATEUR. — Quoi ! morte?
BRABANTIO. — Oui, pour moi ; elle m'est ravie; elle est
séduite, corrompue par des sortilèges et des philtres
achetés à des charlatans. Car une nature qui n'est ni
aveugle, ni incomplète, ni dénuée de sens, ne pourrait
s'égarer de la sorte si les pièges de la magie...
LE DUC — Quelque soit l'homme qui, par ces manœu-
vres criminelles, ait privé votre fille de sa raison, et vous
de votre fille, vous lirez vous-même le livre sanglant des
lois ; vous interpréterez à votre gré son texte sévère ; oui ,
le coupable fût-il notre propre fils.
BRABANTIO. — Je rcmercic hiunblement Votre Gran-
deur : voilà l'homme, ce More, que vos ordres exprès ont,
à ce qu'il paraît, mandé devant vous pour les affaires de
l'État.
LE DUC ET LES SÉNATEURS. — Nous OU sommcs désolés.
LE DUC, à Othello, — Qu'avez-vous à répondre pour votre
défense?
ACTE I, SCÈNE III. 117
BRABANTio. — Rien ; sinon que le fait est vrai.
OTHELLO. — Très- puissants, très-graves et respectables
seigneurs, mes nobles et généreux maîtres ; — que j'aie
enlevé la fille de ce vieillard, cela est vrai; il est vrai
que je l'ai épousée : voilà mon offense sans voile et dans
sa nudité ; elle va jusque-là et pas au delà. Je suis rude
dans mon langage et peu doué du talent des douces pa-
roles de paix; car depuis que ces bras ont atteint Page de
sept ans, à l'exception des neuf lunes dernières, ils ont
trouvé dans les champs couverts de tentes leur plus chers
exercices; et je ne puis pas dire, sur ce grand univers,
grand'chose qui n'ait rapport à des faits de bataille et de
guerre ; en parlant pour moi-même j'embellirai donc peu
ma cause. Cependant, avec la permission de votre bien-
veillante patience, je vous ferai un récit simple et sans
ornement du cours entier de mon amour ; je vous dirai
par quels philtres, quels charmes et quelle magie puis-
sante (car c'est là ce dont je suis accusé), j'ai gagné le
cœur de sa fille.
BRABANTIO. — Une fille si timide, d'un caractère si calme
et si doux qu'au moindre mouvement, elle rougissait
d'elle-même I Elle ! en dépit de sa nature, de son âge, de
son pays, de son rang, de tout enfin, se prendre d'amour
pour ce qu'elle craignait de regarder ! — Il faut un juge-
ment faussé ou estropié pour croire que la perfection ait
pu errer ainsi contre toutes les lois de la nature; ilfaut
absolument recourir, pour l'expUquer, aux pratiques
d'un art infernal. J'affirme donc encore que c'est par la
force de mélanges qui agissent sur le^ang, ou de quelque
boisson préparée à cet effet , que ce More a triomphéd'elle.
LE DUC. — L'affirmer n'est pas le prouver : il faut
des témoins plus certains et plus clairs que ces légers
soupçons et ces faibles vraisemblances fondées sur des
apparences frivoles, que vous fournissez contre lui.
PREMIER SÉNATEUR. — Mais , VOUS , Othcllo , parlez ,
avez-vous par des moyens iniques et violents soumis et
empoisonné les affections de cette jeune fille? ou Tavez-
vous gagnée par la prière, et par ces questions permises
que le cœur adresse au cœur?
H8 OTUELLO
OTHELLO. — Envoyez-la chercher au Sagittaire, sei-
gneurs, je vous en conjure, et laissez-la parler elle-
même de moi devant son père. Si vous me trouvez
coupable dans son récit, non-seulement ôtez-moi la con-
fiance et le grade que je tiens de vous ; mais que votre
sentence tombe sur ma vie même.
LE DUC — Qu'on fasse venir Desdémona.
(Quelques officiers sortent.)
OTHELLO. — Enseigne, conduisez-les: vous connaissez
bien le lieu. (Jago sHndine et part.) Et en attendant qu'elle
arrive, aussi sincèrement que je confesse au ciel toutes
les fautes de ma vie, je vais exposer à vos respectables
oreilles comment j'ai fait des progrès dans l'amour de
cette belle dame, et elle dans le mien.
LE DUC — Parlez, Othello.
OTHELLO. — Son père m'aimait ; il m'invitait souvent :
toujours il me questionnait sur l'histoire de ma vie,
année par année, sur les batailles, les sièges où je me
suis trouvé, les hasards que j'ai courus. Je repassais ma
vie entière, depuis les jours de mon enfance jusqu'au
moment où il me demandait de parler. Je parlais de
beaucoup d'aventures désastreuses , d'accidents émou-
vants de terre et de mer; de périls imminents où, sur la
brèche meurtrière, je n'échappais à la mort que de l'é-
paisseur d'un cheveu. Je dis comment j'avais été pris
par l'insolent ennemi et vendu en esclavage ; comment
je fus racheté de mes fers, et ce qui se passa dans le
cours de mes voyages, la profondeur des cavernes, et
l'aridité des déserts , et les rudes carrières , et les ro-
chers et les niontagnes dont la tête touche aux cieux :
on m'avait invité à parler; telle fut la marche de mon
récit. Je parlais encore des cannibales qui se mangent les
uns les autres, et des anthropophages et des hommes dont
la tête est placée au-dessous de leurs épaules. Desdé-
mona avait un goût très-vif pour toutes ces histoires ;
mais sans cesse les affaires de la maison l'appelaient
ailleurs; et toujours, dès qu'elle avait pu les expédier à la
hâte, elle revenait, et d'une oreille avide elle dévorait
mes discours. M'en étant aperçu, je saisis un jour une
ACTE I, SCÈNE III. H9
heure favorable, et trouvai le moyen de Tamener à me
faire du fond de son cœur la prière de lui raconter tout
mon pèlerinage, dont elle avait bien entendu quelques
fragments, mais jamais de suite et avec attention. J'y
consentis, et souvent je lui surpris des larmes, quand je
rappelais quelqu'un des coups désastreux qu'avait essuyés
ma jeunesse. Mon récit achevé, elle me donna, pour ma
peine, un torrent de soupirs ; elle s'écria : « Qu'en vérité
« tout cela était étrange! mais bien étrange! que c'était
« digne de pitié ; profondément digne de pitié ! — Elle eût
« voulu ne l'avoir pas entendu; et cependant elle sou-
« haitait que le ciel eût fait d'elle un pareil homme. »
— Elle me remercia, et me dit que, si j'avais un ami qui
l'aimât, je n'avais qu'à lui apprendre à raconter mon
histoire, et que cela gagnerait son amour. Sur cette ou-
verture, je parlai : elle m'aima pour les dangers que
j'avais courus; je l'aimai parce qu'elle en avait pitié.
Voilà toute la magie dont j'ai usé. — La voilà qui vient.
Qu'elle en rende elle-même témoignage.
(Entrent Desdémona, Jago et des serviteurs.)
LE DUC. — Je crois que ce récit gagnerait aussi le cœur
de ma fille. Cher Brabantio, prenez aussi bien qu'il se
peut cette mauvaise affaire. Avec leurs armes brisées,
les hommes se défendent encore mieux qu'avec leurs
seules mains.
BRABANTIO. -r Je VOUS cu prie, écoutez-la parler : si elle
avoue qu'elle a été de moitié dans cet amour, que la
ruine tombe sur ma tête si mes reproches tombent sur
l'homme. — Approchez, belle madame. Distinguez- vous,
dans cette illustre assemblée, celui à qui vous devez le
plus d'obéissance?
DESDÉMONA. — Mou uoble père, j'aperçois ici un devoir
partagé : je tiens à vous par la vie et l'éducation que j'ai
reçues de vous. Toutes deux m'enseignent à vous révérer.
Vous êtes le seigneur de mon devoir : jusqu'ici je n'ai
été que votre fille : mais voilà mon mari ; et autant ma
mère vous a montré de dévouement, en vous préférant à
son père,, autant je déclare que j'en puis et dois témoi-
gner au More, mon seigneur.
120 OTHELLO.
BRABANTio. — " Dieu soit avec vous! J'ai fini. (Au duc.)
Passons s'il vous plait, seigneur, aux affaires d'État.
J'eusse mieux fait d'adopter un enfant que de lui donner
la vie ; More ; approche : je te donne ici de tout mon
cœur, ce que (si tu ne Tavais déjà) je voudrais de tout mon
cœur te refuser. Grâce à vous, mon trésor, je suis ravi de
n'avoir pas d'autres enfants. Ta fuite m'eût appris à les
tenir en tyran dans des chaînes de fer. J'ai fini, sei-
gneur.
LE DUC — Laissez-moi parler comme vous, et expri-
mer un avis qui pourra servir de marche, ou de degré à
ces amants poiu* retrouver votre faveur. Quand on a
épuisé les remèdes, et qu'on a éprouvé ce coup fatal que
suspendait encore l'espérance, tous les chagrins sont
finis. Déplorer un malheur fini et passé, c'est le sûr
moyen d'attirer un malheur nouveau. Quand on ne peut
sauver un bien que le sort nous ravit, on déjoue les
rigueure du sort, en les supportant avec patience.
L'homme qu'on a volé et qui sourit vole lui-même quel-
que chose au voleur ; mais celui qui s'épuise en regrets
inutiles se vole lui-même.
BRABANTIO. — Aiusi laissous le Turc nous enlever
Chypre ; nous ne l'aurons pas perdue tant que nous pour-
rons sourire. Celui-là supporte bien les avis, qui n'a rien
à leur demander que les consolations qu'il en recueille ;
mais celui qui, pour payer le chagrin, est obligé d'em-
prunter à la pauvre patience, supporte à la fois et le
chagrin et l'avis. Ces maximes qui s'appliquent des deux
côtés, pleines de sucre ou de fiel, sont équivoques; les
mots ne sont que des mots; je n'ai jamais ouï dire
que ce fût par l'oreille qu'on eût atteint le cœur brisé.
Je vous en conjure humblement, passons aux affaires de
l'État.
LE DUC— Le Turc s'avance sur Chypre avec une flotte
formidable. Othello, vous connaissez mieux que per-
sonne les ressources de la place. Nous y avons, il est
vrai, un officier dune capacité reconnue; mais l'opi-
nion, maîtresse souveraine des événements, croit, en
vous donnant son suffrage, assui*er le succès. 11 vous
ACTE I, SCENE III. 121
faut donc laisser obscurcir l'éclat de votre nouveau bon-
heur par cette expédition pénible et hasardeuse.
OTHELLO. — Graves sénateurs, ce tyran de Thomme,
l'habitude, a changé pour moi la couche de fer et de
cailloux des camps en un lit de duvet. Je ressens
cette ardeur vive et naturelle qu'éveillent en moi les
pénibles travaux : j'entreprends cette guerre contre
les Ottomans, et, m'inclinant avec respect devant vous,
je demande un état convenable pour ma femme, le trai-
tement et le rang dus à ma place, en un mot, un sort et
une situation qui répondent à sa naissance.
LE DUC —Si cela vous convient, elle habitera chez son
père.
BRABANTio. — Je uo vcux pas qu'il en soit ainsi.
OTHELLO. — Ni moi.
DESDÉMONA. — Ni moi : je ne voudrais pas demeurer
dans la maison de mon père, pour exciter en lui mille
pensées pénibles en étant toujours sous ses yeux. Géné-
reux duc, prêtez à mes raisons ime oreille propice, et
que votre suffrage m'accorde un privilège pour venir en
aide à mon ignorance.
LE DUC — Que désirez-vous, Desdémona?
DESDÉMONA. — Quc j'aie assez aimé le More pour vivre
avec lui, c'est ce que peuvent proclamer dans le monde
la violence que j'ai faite aux règles ordinaires, et la
façon dont j'ai pris d'assaut la fortune. Mon cœur a été
dompté par les rares qualités de mon seigneur. C'est
dans l'âme d'Othello que j'ai vu son visage ; et c'est à sa
gloire, à ses belliqueuses vertus que j'ai dévoué mon
âme et ma destinée. Ainsi, chers seigneurs, si, tandis
qu'il part pour la guerre, je reste ici comme un papillon
de paix, les honneurs pour lesquels je l'ai aimé me sont
ravis, et j'aurai un pesant ennui à supporter durant son
absence. Laissez-moi partir avec lui.
OTHELLO. — Vos voix, scigueurs : je vous en conjure,
que sa volonté s'accomplisse librement. Je ne le demande
point pour complaire à l'ardeur de mes désirs, ni pour
assouvir les premiers transports d'une passion nouvelle
par une satisfaction personnelle; mais pour me montrer
122 OTHELLO.
bon et propice à ses vœux. Et que le ciel éloigne de vos
âmes généreuses la pensée que, parce que je l'aurai près
de moi, je négligerai vos grande^ et sérieuses affaires !
Non, si les jeux légers de Tamour ailé plongent dans une
molle inertie mes facultés de pensée et d'action, si mes
plaisirs gâtent mes travaux et leur font tort, que vos
ménagères fassent de mon casque un vil poêlon, et que
tous les affronts les plus honteux s'élèvent ensemble
contre ma renommée !
LE DUC— Qu'il en soit comme vous le déciderez entre
vous; qu'elle reste ou qu'elle vous suive. Le danger
presse, que votre célérité y réponde. Il faut partir cette
nuit.
DEsbÉMONA. — Cette nuit, seigneur?
LE DUC — Cette nuit.
OTHELLO.— De tout mou cœur.
LE DUC — A neuf heures du matin nous nous retrouve-
rons ici. Othello, laissez un officier auprès de nous; il
vous portera votre commission, ainsi que tout ce qui
pourra intéresser votre poBte ou vos affaires.
OTHELLO. — Je laisserai mon enseigne, s'il plaît à Votre
Seigneurie ; c'est un homme d'honneur et de confiance ;
je remets ma femme à sa conduite, ainsi que tout ce
que Vos Excellences jugeront à propos de m adresser.
LE DUC — Qu'il en soit ainsi. — Je vous salue tous. {A
Brabantio.) Et vous, noble seigneur, s'il est vrai que la
vertu ne manque jamais de beauté, votre gendre est bien
plus beau qu'il n'est noir.
PREMIER SÉNATEUR. — ^Adicu, bravo Mote. Traitez bien
Desdémona.
BRABANTIO. — Vcillc SUT cUc, More ; aie l'œil ouvert sur
elle; elle a trompé son père, et pourra te tromper.
OTHELLO. — Ma vie sur sa foil (Le duc sort avec les séna-
teurs,) Honnête Jago, il faut que je te laisse ma Desdé-
mona. Donne-lui, je te prie, ta femme pour compagne ;
et choisis pour les amener le temps le plus favorable. —
Viens, Desdémona, je n'ai à passer avec toi qu une heure
pour l'amour, les affaires et les ordres à donner. Il faut
obéir à la nécessité. (Us sortent.)
ACTE I, SCÈNE III. 123
RODERIGO . — JagO ?
jAGO. — Que dites-vous, noble cœur?
BODERiGo.— Devines- tu ce que je médite?
JAGO. — Mais, de gagner votre lit et de dormir. .
RODERIGO. — ^Je veux à rinstant me noyer.
JAGO. — Ohl si vous vous noyez, je ne vous aimerai
plus après; et pourquoi, homme insensé?
RODERIGO. — C'est folie de vivre quand la vie est un
tourment : et quand là mort est notre seul médecin, alors
nous avons une ordonnance pour mourir.
JAGO. — 0 lâche! depuis quatre fois sept ans j'ai pro-
mené ma vue sur ce monde; et, depuis que j'ai su dis-
cerner un bienfait d'une injure, je n'ai pas encore trouvé
d'homme qui sût bien s'aimer lui-même. Plutôt que de
dire que je veux me noyer pour l'amour d'une fille*, je
changerais ma qualité d'homme contre celle de singe.
RODERIGO. — Que puis-je faire? Je l'avoue, c'est une
honte que d'être épris de la sorte; mais il n'est pas au
pouvoir de la vertu de m'en corriger.
JAGO. — La vertu ! baliverne : c'est de nous-mêmes qu'il
dépend d'être tels ou tels. Notre corps est le jardin,
notre volonté le jardinier qui le cultive. Que nous y
semions l'ortie ou la laitue, l'hysope ou le thym, des
plantes variées ou d'une seule espèce ; que nous le ren-
dions stérile par notre oisiveté, ou que notre industrie
le féconde, c'est en nous que réside la puissance de don-
ner au sol ses fruits, et de changer à notre gré. Si la
balance de la vie n'avait pas le poids de la raison à oppo-
ser au poids des passions, la fougue du sang et la bas-
sesse de nos penchants nous porteraient aux plus
absurdes inconséquences; mais nous avons la raison
pour calmer la fureur des sens, émousser Taiguillon de
nos désii-s, et dompter nos passions effrénées; d'où je
conclus que ce que vous appelez amour est une bouture
ou un rejeton.
t A guinea-hen; littéralement, une poule de Gtiinée. C'était une
expression usitée du temps de Shakspeare, pour désigner une
tille publique.
12i OTHELLO.
RODERiGO. — Cela ne peut être.
JAGO. — C'est uniquement un bouillonnement du sang
que permet la volonté. Allons, soyez homme. Vous
noyer I Noyez les chats et les petits chiens aveugles. J'ai
fait profession d'être votre ami; et je proteste que je suis
attaché à votre mérite par des câbles solides. Jamais je
n'aurais pu vous être plus utile qu'à présent. Mettez de
l'argent dans votre bourse; suivez ces guerres; dégui-
sez votre bonne grâce sous une barbe empruntée. Je le
répète, mettez de l'argent dans votre bourse. Il est
impossible que la passion de Desdémona pour le More
dure longtemps ; . . . . mettez de l'argent dans votre bourse ;
ni la sienne pour elle. Le début en fut violent : vous
verrez cela finir par une rupture aussi brusque. — Mettez
seulement de l'argent dans votre bourse Ces Mores
sont changeants dans leurs volontés Remplissez votre
bourse d'argent. ... La nourriture qu'il trouve aujourd'hui
aussi déUcieuse que les sauterelles, bientôt lui semblera
aussi amère que la coloquinte Elle doit changer, car
elle est jeune ; dès qu'elle sera rassasiée des caresses du
More, elle verra l'erreur de son choix Elle doit chan-
ger; elle le doit; ainsi mettez de l'argent dans votre
bourse. Si vous voulez absolument vous damner, faites-
le d'une manière plus agréable qu'en vous noyant
Recueillez autant d'argent que vous pouvez. Si le sacre-
ment et un vœu fragile, contracté entre un barbare
vagabond et une rusée Vénitienne, ne sont pas plus forts
que mon esprit et toute la bande de l'enfer, vous la pos-
séderez : ainsi ramassez de l'argent. La peste soit de la
noyade, il est bien question de cela ! Faites-vous pendre
s'il le faut, en satisfaisant vos désirs, plutôt que de vous
noyer en vous passant d'elle.
RODERIGO. — Promets- tu de servir fidèlement mes espé-
rances, si je consens à en attendi^e le succès?
JAGO. — Comptez sur moi. —Allez, amassez de l'argent.
— Je vous l'ai dit souvent, et vous le redis encore, je
hais le More. Ma cause me tient au cœur; la vôtre n'est
pas moins fondée. Unissons-nous dans notre vengeance
contre lui. Si vous pouvez le déshonorer, vous vous pro-
ACTE ï, SCÈNE III. 125
curez un plaisir, et à moi un divertissement. Il y a dans
le sein du temps plus d'un événement dont il accou-
chera. En avant, allez, procurez- vous de l'argent : nous
en parlerons plus au long demain. Adieu.
RODERiGo. — Où nous rctrouverons-nous demain matin?
JAGO. — A mon logement.
RODERIGO. — Je serai avec vous de bonne heure.
JAGO. — Partez, adieu. Entendez-vous, Roderigo?
RODERIGO. — Quoi?
JAGO. — Ne songez plus à vous noyer. Entendez-vous?
RODERIGO. — J'ai changé de pensée. Je vais vendre
toutes mes terres.
JAGO. — ^Allez , adieu; remplissez bien votre bourse.
{Roderigo 5or/.)— C'est ainsi q]ie je fais ma bourse de la
dupe qui m'écoute : et ne serait-ce pas profaner l'habi-
leté que j'ai acquise, que d'aller perdre le temps avec un
pareil idiot sans plaisir ni profit pour moi? Je hais le
More : et c'est l'opinion commune qu'entre mes draps il
a rempli mon office ; j'ignore si c'est vrai : mais pour un
simple soupçon de ce genre, j'agirai comme si j'en étais
sûr. Il m'estime ; mes desseins n'en auront que plus d'ef-
fet sur lui. — Gassio est l'homme qu'il me faut. — Voyons
maintenant... Gagner sa place, et donner un plein essor
à mon désir. — Double adresse. — Mais comment? com-
ment?— Voyons. Au bout de quelque temps tromper
l'oreille d'Othello en insinuant que Cassio est trop fami-
her avec sa femme. Gassio a une personne, une fraî-
cheur, qui prêtent aux soupçons. Il est fait pour rendre
les femmes infidèles. Le More est d'un naturel franc et
ouvert, prêt à croire les hommes honnêtes dès qu'ils le
paraissent : il se laissera conduire par le nez aussi aisé-
ment que les ânes.— Je le tiens. — Le voilà conçu... L'en-
fer et la nuit feront éclore à la lumière ce fruit mon-
strueux.
(Il sort.)
FIN DU PREMIER ACTE.
AGTE DEUXIÈME
SCENE I
Un port de mer dans l'île de Chypre. — Une plate-forme.
Entrent MONTANO et DEUX OFFICIERS.
MONTANO. — De la pointe du câp que découvrez-vous
en mer?
PREMIER OFFICIER. — Rien du tout, tant les vagues sont
fortes! Entre la mer et le ciel je ne puis reconnaître une
voile.
MONTANO. — Il me semble que le vent a soufBlé bien fort
sur terre; jamais plus fougueux ouragan n'ébranla nos
remparts. S'il s'est ainsi déchaîné sur les eaux, quels
flancs de diêne pourraient garder leur emboîture, quand
des montagnes viennent fondre sur eux ? Qu'apprendrons-
nous de ceci?
SECOND OFFICIER. — La dispcrsiou de la flotte otto-
mane. Avancez seulement sur le rivage écumant : les
flots grondants semblent frapper les nuages ; les lames
chassées par le vent, soulevées en masses énormes, sem-
blent jeter leurs eaux sur Tourse brûlante, et éteindre
les étoiles qui gardent le pôle immobile. Je n'ai point
encore vu de semblable tourmente sur la mer en furie.
MONTANO. — Si la flotte turque n'a pas gagné Tabri de
quelque rade, ils sont noyés : il est impossible de sup-
porter ceci au large.
(Entre un troisième officier.)
TROISIÈME OFFICIER. — Des nouvcllcs, scigncurs I Nos
campagnes sont finies : la tempête effrénée a tellement
accablé les Turcs, que leurs projets en sont arrêtés. Un
ACTE I, SCÈNE I. 127
noble vaisseau de Venise a vu la détresse et le terrible
naufrage atteindre la plus grande partie de leur flotte.
MONTANo. — Quoi ! dites-vous vrai ?
TROISIÈME OFFICIER. — Le navire est déjà sous le môle,
un bâtiment de Vérone; Michel Gassio, lieutenant d'O-
thello, le vaillant More, est déjà à terre ; le More lui-même
est en mer, muni d'une commission expresse pour com-
mander en Chypre.
MONTANO. — J'en suis ravi; c'est un digne gouverneur.
TROISIÈME OFFICIER. — Mais co même Gassio, en expri-
mant sa joie du désastre des Turcs, parait cependant
triste, et prie pour le salut du More; car ils ont été sépa-
rés par cette horrible et violente tempête.
MONTANO. — Plaise au ciel qu'il soit en sûreté! J'ai
servi sous lui, et l'homme commande en vrai soldat.
Allons sur la plage pour voir le navire qui vient d'abor-
det*, et pour chercher des yeux ce brave Othello, jusqu'à
ce que les flots et le bleu des airs se confondent sous nos
regards en une seule et même étendue.
PREMIER OFFICIER. — AUous, car à chaque minute on
attend de nouvelles arrivées.
(Entre Gassio.)
GASSIO. — Grâces au vaillant officier de cette lie belli-
queuse qui rend ainsi justice au More î Oh ! que le ciel
prenne sa défense contre les éléments, car je Tai perdu
sur une dangereuse mer I
MONTANO. — Monte-t-ilun bon vaisseau?
CASsio. — Sa barque est solidement pontée ; son pilote
est habile, et d'une expérience consommée. Aussi l'espé-
rance n'est pas morte dans mon cœur; elle s'enhardit à
l'idée des ressources.
DES VOIX, dans le /otniam. — Une voile! une voile! une
voile !
(Entre un quatrième officier,
CASSIO. — Quel est ce bruit?
t;n OFFICIER. — La ville est déserte : des rangées de
peuple debout sur le bord de la mer crient : une voile !
GASSIO. — Mes espérances lui font prendre la forme du
gouverneur. (Le canon tire.)
128 OTHELLO.
l'officier. — On tire la salve d'honneur. Ce sont nos
amis du moins.
CAssio. — Allez, je vous prie, et revenez nous apprendre
qui est arrivé.
l'officier. — J'y cours.
(Il sort.)
MONTANO. — Dites-moi, cher lieutenant, votre général
est-il marié?
CASSIO. — Très-heureusement... Il a conquis une jeune
fille au-dessus de toute description et des récits de la
renommée, chef-d'œuvre que ne sauraient peindre les
plus hahiles pinceaux, et qui dépasse tout ce que la créa-
tion a de plus parfait. [U officier rentre,) Eh bien! qui a
pris terre?
l'officier. — Un officier nommé Jago , l'enseigne du
général.
CASSIO. — Il a fait une heureuse et rapide traversée!
Ainsi les tempêtes elles-mêmes, les mers en courroux, et
les vents mugissants, et les tranchants écueils, et les
sables amoncelés , traîtres cachés sous les eaux pour
arrêter la nef innocente, toutes ces puissances, comme si
elles étaient sensibles à la beauté, oublient leur nature
malfaisante, et laissent passer en sûreté la divine Desdé-
mona.
MONTANO. — Qui est-elle?
CASSio. — Celle dont je vous parlais; le général de
nôtre grand général qui l'a remise à la conduite du hardi
Jago. Son arrivée ici devance nos pensées; en sept jours
de passage! Grand Jupiter! garde Othello. Enfle sa voile
de ton souffle puissant; permets que son grand vaisseau
apporte la joie dans cette rade; quil vienne sentir les
vifs transports de l'amour dans les bras de Desdémona,
allumer notre courage éteint, et répandre la confiance
dans Chypre. {Entrent Desdémona, Êmilia, Jago, Roderigo
et des serviteurs.) — Oh! voyez! le trésor du vaisseau est
descendu à terre! Habitants de Chypre, fléchissez le
genou devant elle. Salut à toi, noble dame ; que la faveur
des cieux te précède, te suive, t'environne de toutes
parts ! •
ACTE II, SCÈNE 1. 129
DESDÉMONA. — Je VOUS remercie, brave Gassio; quelles
nouvelles pouvez-vous m'apprendre de mon seigneur?
CASSio.— Il n'est pas encore arrivé; tout ce que je sais,
c'est qu'il est bien et sera bientôt ici.
DESDÉMONA. — Oh!... Jc crains pourtant... Comment
avez-vous été séparés?
CAssio. — C'est ce gi*and combat des cieux et des mers
qui nous a séparés. — Mais écoutons ; une voile !
DES voix au loin. — Une voile ! une voile!
(On entend des coups de canon.)
UN OFFICIER. — Ils sàlueut la citadelle. C'est sans doute
encore un ami.
CASSIO. — Allez aux nouvelles. — Cher enseigne, vous
êtes le bienvenu. (^4 Êmilia.) Et vous aussi, madame. —
Bon Jago, ne vous offensez point de ma hardiesse; c'est
mon éducation qui me donne cette courtoisie téméraire.
JAGO. — Si elle était pour vous aussi prodigue de ses
lèvres qu'elle Test souvent pour moi de sa langue, vous
en auriez bientôt assez.
DESDÉMONA. — Hélas ! elle ne parle jamais.
JAGO. — Beaucoup trop, sur mon âme. Je l'éprouve tou-
jours, quand j'ai envie de dormir. Devant vous, madame,
jeTavoue, elle retient sa langue au fond de son cœur, et
ne querelle que dans ses pensées.
ÉMiLiA. — Vous avez peu de raisons de parler ainsi.
JAGO. — Allez, allez , vous êtes muettes comme des
peintures hors de cliez vous, et bruyantes comme des
cloches dans vos chambres ; de vrais chats sauvages dans
la maison , des saintes quand vous injuriez; des démons
quand on vous offense; vous perdez à vous divertir le
temps que vous devriez à vos affaires, et vous n'êtes des
femmes de ménage que dans vos lits.
DESDÉMONA. — Fi ! calomniatcur !
JAGO. — Oui, que je sois im Turc s'il n'est pas vrai que
vous vous levez pour jouer, et que vous vous couchez
pour travailler.
ÉMILIA. — Je ne vous chargerai pas d'écriie mon éloge.
JAGO. — Non, ne m'en chargez pas.
DESDÉMONA. ~ Quedii'ais-tu demoisi tn avais à me louer?
Î30 OTHELLO.
jAGo. — Belle dame , dispensez-m'en; je ne suis rien si
je ne puis critiquer.
OESDÉMONA. — Allous, essaye. A-t-on couru vers le
port?
JAGO. — Oui, madame.
DESDÉMONA. — Je ne suis pas gaie; mais je trompe ce
que je suis en m'effbrçant de paraître autrement. —
Voyons, comment ferais-tu mon éloge?
JAGO. — J'y songe, maïs ma pensée tient à ma tête
comme la glu à la laine ; il faut, pour l'en faire sortir,
arracher le cerveau et tout. — Cependant ma muse est
en travail, et voici de quoi elle accouche :
Sa femme est belle et spirituelle,
La beauté est faite pour qu'on en jouisse, et Tesprit
sert à faire jouir de la beauté.
BESDÉMONA. — Bel éloge! -*- Et si elle est noire et spi-
rituelle?
JAGO.
Si elle est noire et spirituelle,
Elle trouvera un blanc qui s'accommodera de sa noir-
ceur.
DESDÉMONA. — C'est pis eucoro.
ÉMiLiA. — Mais si elle est belle et sotte?
JAGO.
Celle qui est belle n'est jamais sotte ;
Car sa sottise même l'aide à avoir un enfant.
DESDÉMONA. — Co soùt dc vieux propos bons pour faire
rire les fous dans un cabaret. Et quel misérable éloge
as-tu à donner à celle qui est laide et sotte?
JAGO.
Il n'y en a point cïe si laide et de si softe
Qui ne fasse taus l^s malins touri; que font celles qui
sont spirituelles et jolies.
DESDÉMONA. — Oh! qucUe lourde ignorance I tu loues
le mieux celle qui le mérite le moins. Mais quel éloge
réserves-tu à la femme vraiment méritante qui, par Tau-
ACTE II, SCÈNE I. 131
torité de sa vertu, obtient de force les hommages de la
malice même?
JAGO.
Celle qui a toujours été belle et jamais vaine,
Qui a su parler et ti*a jamais crié;
Qui ti*a jamais manqué d'or, et cependant n'a jamais
fait de sottises;
Qui s'est refusé ses fantaisies, en disant: — Maintenant
je pourrais; —
Celle qui , étant courroucée et maîtresse de se venger,
A ordonné à l'offense de demeurer etàlacolère de s'en-
fuir;
Celle qui n'a jamais été assez fragile dans sa sagesse
Pour échanger la tête d'un brochet contre la queue d'un
saumon*;
Celle qui a pu penser et ne pas découvrir sa pensée;
Qui a pu voir des amants la suivre, et ne pas regarder
par derrière,
Celle-là est un phénix, si jamais il y a eu un phénix.
Î3ESDÉM0NA. — Et à (Juoi est-cllc bonne?
JAGO.
 allaiter des idiots et à inscrire le compte de la petite
bière.
DESDÉMON A. — Oh ! la sotte et ridicule conclusion î Émî-
iia, n'apprends rien de lui, quoiqu'il soit ton mari. Qu'en
dites-vous, Gassio? N'est-ce pas un censeur bien hardi et
bien libre ?
CASsio. — Il parle grossièrement, madame : vous l'ai-
merez mieux comme soldat que comme bel esprit.
(Desdémona fait quelques pas vers le port, Cassio lui donne la
main et s'éloigne avec elle.)
JAGO. — n lui prend la main. — Ah! bon, parle-îiii à
l'oreille. — ^Oui, avec ce réseau si frêle, je prendrai ce
grand papillon de Gassio. — Souris-lui; bon, va. — C'est
avec ta galanterie même que je t'attraperai. — Tu parles
bien : c'est cela. — Si pour ces fadaises tu te vois dépouillé
* Proverbe du temps qui signifie (^changer ce qui est excellent
pour ce qui ne le vaut pas.
i32 OTHELLO.
de ta lieutenance, mieux eût valu baiser moins souvent
tes trois doigts; — voilà que tu recommences à te don-
ner les airs d'un aimable galant. — A merveille* ! beau
baiser, superbe révérence!— Rien de mieux. — Comment,
encore! tes doigts pressés sur tes lèvres? — Je voudrais,
tant je t'aime, qu'ils fussent des tuyaux de seringue! —
(Une trompette se fait entendre,) — Ah! le More; je recon-
nais sa trompette.
CAssio. — C'est lui-même.
DESDÉMONA.— Courons au-devant de lui; allons le rece-
voir.
CASsio. — Regardez, le voici qui s'avance.
(Entre OtheUo avec sa suite.)
OTHELLO. — 0 ma belle guerrière 1
DESDÉMONA.— Mon cher Othello!
OTHELLO.— Je suis aussi surpris que charmé de vous
trouver ici arrivée avant moi! 0 joie de mon âme! Si
chaque tempête doit être suivie de pareils calmes, que
les vents se déchaînent jusqu'à réveiller la mort; que la
barque labourant les mers s'élève sur des montagnes de
vagues aussi hautes que l'Olympe, et redescende ensuite
aussi bas que l'enfer! Ah ! c'est maintenant qu'il faudrait
mourir pour comble de bonheur ; car mon âme est pleine
d'une joie si parfaite qu'aucun ravissement semblable
ne pourra m'être accordé dans le cours inconnu de ma
destinée.
DESDÉMONA. — O^e le ciel ne le permette pas! mais plu-
tôt puissent notre amour et nos joies aller toujours
croissant avec le nombre de nos jours !
OTHELLO. — Exaucez son vœu, puissances célestes! Je
ne saurais assez parler de mon bonheur : il m'étouffe.
C'est trop de joie! Ah! que ce baiser, et cet autre
encore... (Il Vemlrrasse) soient toute la dispute que
jamais nos cœurs élèvent entre nous !
JAGO, à part, — Oh! vous voilà à l'unisson : mais sur
t En regardant de loin Desdémona et Cassio qui causent, Jago
voit Cassio envoyer des baisers avec la main, pendant que Des-
démona lui fait la révérence.
ACTE II, SCÈNE I. 133
mon honneur je relâcherai les cordes qui font cette
musique.
OTHELLO. — Venez, allons à la citadelle : j'ai des nou-
velles, amis, nos guerres sont terminées : les Turcs sont
engloutis. Comment se portent nos vieilles connaissances
de l'île? — Mon amour, vous êtes bien accueillie en
Chypre : j'ai trouvé beaucoup d'affection parmi eux. 0
ma chèi'e, je parle à. tort et à travers, je suis fou de joie.
Bon Jago, je te prie, va au port, et fais débarquer mon
bagage : amène avec toi le pilote à la citadelle ; c'est un
brave marin, et son mérite a droit à nos égards. Viens,
Desdémona, encore une fois sois la bienvenue à Chypre!
(Othello et Desdémona sortent avec leur suite.)
JAGO. — Viens me retrouver au port; viens.— On dit
que les hommes pusillanimes, quand ils sont amoureux,
ont plus de courage qu'ils n'en ont reçu de la nature. Si
donc tu as du cœur, écoute-moi. Le lieutenant veille
cette nuit au corps de garde : avant tout, je dois te pré-
venir que Desdémona est décidément éprise de lui.
RODEUiGo. — De lui? cela n'est pas possible.
JAGO. — Mets ainsi le doigt sur tes lèvres, et laisse ton
àme s'instruire. Remarque avec quelle violence elle a
d'abord aimé le More; et pourquoi? pour ses forfante-
ries, et les mensonges bizarres qu'il lui débitait. L'ai-
mera-trolle toujours pour ce bavardage? garde-toi de le
penser. 11 faut à ses yeux quelque chose qui nourrisse
son amour ; et quel plaisir trouvera-t-elle à regarder le
diable?— Quand la jouissance a refroidi le sang, pour
l'enflammer de nouveau et redonner «à la satiété de nou-
veaux désirs, il faut de l'agrément dans la figure, de la
sympathie d'âge, de goiUs, de beauté, toutes choses qui
manquent au More. Faute de ces convenances néces-
saires , sa déUcatesse \a sentir qu'elle a été abusée ;
bientôt son cœur commencera à se soulever, elle se
dégoûtera du More, et le détestera : la nature elle-même
saura bien l'instruire, et la pousser à quelque nouveau
choix. Maintenant, Roderigo, cela convenu (et c'est une
conséquence naturelle , et qui n'est pas forcée) , quel
homme est placé aussi près de cette bonne fortune que
134 OTHELLO.
Gassio? C'est un drôle très-bavard; sa conscience ne va
pas plus loin qu'à lui faire prendre des formes décentes
et convenables, pour satisfaire plus sûrement ses désirs
cachés et ses penchants déréglés. Non, nul n'est mieux
placé que lui : le drôle est adroit et souple, habile à sai-
sir l'occasion : il sait feindre et revêtir les apparences de
toutes les quaUtés qu'il n'a pas. C'est un fourbe diabo-
lique : d'ailleurs le drôle est beau, jeune; il a tout ce
que cherchent la foUe et les esprits sans expérience.
C'est un fourbe accompli, dangereux comme la peste, et
déjà la femme a appris à le connaître.
RODERiGo. — ^Je ne puis croire ce que vous dites ; elle
est du naturel le plus vertueux.
JAGO. — Fausse monnaie 1 le vin qu'elle boit est fait de
raisin. Si elle avait été si vertueuse, elle n'eût jamais
aimé le More. Pure grimace ! Ne Tavez-vous pas vue jouer
avec la main de Cassio? ne Tavez-vous pas remarqué?
RODERIGO. — Oui, je l'ai vu; mais c'était une pure poli-
tesse.
JAGO. — Pure corruption ; j'en jure par cette main : c'est
le prélude mystérieux de toute l'histoire des voluptés et
des pensées impures. Leurs lèvres s'approchaient de si
près que leurs haleines s'embrassaient : pensées hon-
teuses, Roderigo I quand ces avances mutuelles ouvrent
ainsi la voie, les actions décisives suivent de près,
comme un dénoûment infaillible. Allons donc... — Mais
seigneur, laissez-moi vous diriger. Je vous ai amené de
Venise ; veillez cette nuit; voici la consigne que je vous
impose : Cassio ne vous connaît point ; je ne serai pas
loin de vous ; trouvez quelque occasion d'irriter Cassio,
soit en prenant un ton haut, soit en vous moquant de sa
discipline, ou sur tout autre prétexte qu'il vous plaira :
le moment vous le fournira mieux que moi.
RODERIGO. — Soit.
JAGO. — Il est violent et prompt à la colère; peut-être
vous frappera-t-il de sa canne. Provoquez-le pour qu'il
vous frappe; car, sous ce prétexte, j'exciterai dans l'île
une émeute si forte que, pour l'apaiser, il faudra que
Cassio tombe. Par là, aidé des moyens que j'aurai alors
ACTE II, SCÈNE I. 135
pour vous servir, vous vous verrez plus tôt au terme de
vos désirs ; et les obstacles eeront tous écartés : sans
quoi nul espoir de succès pour nous.
RODERiGO. — Je le ferai , si j'en trouve une occasion
favorable.
JAGO. — ^Je vous le garantis. Venez dans un moment me
rejoindre à la citadelle. Je suis chargé de transporter
ses équipages à terre. Adieu.
BODBRiGO. — Adieu,
(Roderigo sort.)
JAGO, seul, — Que Cassio Taime, je le crois sans peine :
qu'elle aime Cassio , cela est naturel et très-vraisem-
blable. Le More, quoique je ne le puisse souffrir, est
d'une nature constante, aimante et noble ; j ose répondre
qu'il sera pour Desdémona un mari tendre. — Et moi je
Taime, non pas précisémaxt par amour du plaisir, quoi-
que peut-être j'aie à répondre d'un péché aussi grave;
mais y Y suis conduit en partie par le besoin de nourrir
ma vengeance, car je soupçonne que ce More lascif s'est
glissé dans ma couche. Cette pensée, comme une sub-
stance empoisonnée, me ronge le cœur : et rien ne peut,
rien ne pourra satisfaire mon âme, que je ne lui aie rendu
la pareille, femme pour femme ^ ou si j'échoue de ce
côté, que je n'aie plongé le More dans une jalousie si
terrible, qu'elle soit incurable à la raison. Or, pour y
réussir, si ce pauvre traqueur amené de Venise, et que
j'emploie à cause de l'ardeur qu'il met à chasser ,
demeure ferme où je l'ai mis, je tiendrai notre Michel
Cassio à la gorge, je le noircirai auprès du More sans^
ménagement; — oui; car je crains que Cassio n'ait eu
envie aussi de mon bonnet de nuit. — Je veux amener le
More à me chérir, à me remercier, à me récompenser
d'avoir si bien fait de lui un âne, et d'avoir troublé la
paix de son âme jusqu'à la frénésie : — Tout est ici;
(Ridant son front) mais confus encore. La fourberie ne
se laisse jamais voir en face qu'au moment d'agir.
(H sort.)
136 OTHELLO.
SCÈNE II
(Une rue.)
Entre UN HÉRAUT tenant une proclamation; le peuple
le suit.
LE HÉRAUT. — G*est le bon plaisir d'Othello, notre vail-
lant et noble général, que, sur les nouvelles certaines
du naufrage complet de l'escadre ottomane, ce triomphe
soit célébré par tous les habitants : que les uns forment
des danses, que d'autres allument des feux de joie ; enfin
que chacun se livre au genre de divertissement qui lui
plaira ; car outre ces bonnes nouvelles, aujourd'hui se
célèbrent aussi les noces d'Othello. Yoilcà ce qu'il est de
son bon plaisir de faire proclamer. Tous les lieux publics
sont ouverts, et pleine liberté de se livrer aux fêtes
depuis cette cinquième heure du soir, jusqu'à ce que la
cloche sonne onze heures. Que le ciel bénisse l'île de
Chypre et notre illustre général Othello !
(Il sort.)
SCÈNE 111
Une salle du château.
Entrent OTHELLO, DESDÉMONA, CASSIO et leur suite.
OTHELLO, à Cassio. — Bon Michel, veillez à la garde
cette nuit : dans ce poste honorable, montrons nous-
mêmes l'exemple de la discipline, et non l'oubli de nos
devoirs dans les plaisirs.
CASSIO. — Jago a déjà reçu ses instructions ; mais cepen-
dant je verrai à tout de mes yeux.
OTHELLO. — Jago est très-fidèle. Ami, bonne nuit :
demain, à l'heure de votre réveil, j'aurai à vous parler.
— Venez, ma bien-aimée; le marché conclu, il faut en
goûter les fruits : ce bonheur est encore à venir entre
vous et moi. (A Cassio et à d'autres officiers.) Bonne nuit.
(Othello et Desdémona sortent avec leur suite.)
(Entre Jago.^
ACTE U, SCÈNE III. 137
CASsio. — Vous arrivez à propos, Jago ; voici Theure de
nous rendre au poste de garde.
jAGo. — Pas encore ; il n'est pas dix heures, lieutenant.
Notre général nous congédie de bonne heure pour Ta-
mour de sa Desdémona. Gardons-nous bien de le blâmer ;
il n'a pas encore passé avec elle la joyeuse nuit des noces,
et c'est un gibier digne de Jupiter.
CASSIO. — C'est une dame accomplie.
JAGO.— Et, j'en réponds, une femme friande de plaisir.
CASsio. — C'est à vrai dire une créature bien délicate et
bien fraîche.
JAGO. — Quel œil elle a ! Il semble qu'il appelle les
désirs.
CASSIO. — Ses regards sont tendres et cependant bien
modestes.
JAGO. — Et dès qu'elle parle, n'est-ce pas comme la
trompette de l'amour?
CASSIO. — En vérité, elle est la perfection 1
JAGO. — Eh bien I que le bonheur soit entre leurs draps !
— Allons, lieutenant, j'ai un flacon de vin; et ici tout
près il y a une paire de braves garçons de Chypre, prêts à
boire à la santé du noir Othello.
CASSIO. — Non pas ce soir, bon Jago. J'ai une pauvre
et malheureuse tête pour le vin... Je voudrais que la
courtoisie pût inventer quelque autre manière de s'égayer
ensemble.
JAGO. — Oh! ce sont nos amis,: seulement un verre;
après, je boirai pour vous.
CASSIO. — J'ai bu ce soir un seul verre et encore adroi-
tement mitigé, et voyez à mes yeux l'impression qu'il m'a
déjà faite. Je suis malheureux de cette infirmité, et n'ose
pas imposer quelque chose de plus à ma faiblesse.
JAGO. — Allons, monsieur, c'est une nuit de réjouis-
sance ; nos amis vous invitent.
CASSIO. —Où sont-ils?
JAGO. ~ A cette porte. De grâce, faites-les entrer.
CASSIO. — J'y consens, mais cela me déplaît.
(Cassio sort.)
JAGO. — Si je puis le déterminer à verser encore un
138 OTHELl.0.
verre de vin sur celui qu'il a déjà bu, il deviendra plus
colère et plus querelleur que le cbien de ma jeune niaîr
tresse. — D'une autre part, mon imbécile Roderigo, dont
Tamour a presquç mis la tête à Tenvers, a bu ce soir à la
santé de Desdémona de profondes rasades , et il doit
veiller. Enfin, grâce aux coupes débordantes, j'ai bien
excité trois braves Cypriotes, caractères bouillants et
fiers, qui, sans cesse en arrêt sur le point d'honneur,
vrais enfants de cette lie guerrière, sont toujours prêts à
se quereller comme le feu et l'eau ; et ceux-là sont de garde
aussi. Maintenant, au milieu de ce troupeau dlyrpgnes,
il faut, moi, que je porte notre Cassio à quelque impru-
dence qui fasse éclat dans l'île. Mais ils viennent. Pourvu
que l'effet réponde à ce que je rêve, jna barque cipgle
rapidement avec vent et marée.
(Rentre Cassio avec Montano et d'autres officiers.)
GASsio.—Par le ciel, ils m'ont déjà versé à plei^s bords.
MONTANO. — Ah ! bien peu. Foi de soldat, pa§ plus d'une
pinte.
JAGO. — Du vin, holà !
{Il chante.)
Et que la cloche sonne, sonne,
Et que la cloche sonne, sonne;
Un soldat est un homme ;
Sa vie n'est qu'un iftoment :
Eh bien! alors, que le soldat boive.
Allons du vin, garçon.
CASSIO. — Par le ciel ! voilà une chanson impayable.
jAGo. — Je Tai apprise en Angleterre où, certes, ils sont
puissants quand il faut boire. Votre Danois, votre Alle-
mand, votre Hollandais avi gros ventre... holà du vin!-*-
ne sont rien auprès d'un Anglais.
CASSIO. — Quoi! votre Anglais est donc bien habile à
boire?
JAGO. — Gomment ! votre Danois est déjà ivre-mort que
mon Anglais boit encore sans se gêner; il n'a pas besoin
de se mettre en nage pour jeter bas votre Allemand ; et
votre Hollandais est déjà prêt à rendre gorge qu'il fait
encore remplir la bouteille.
ACTE U, SCÈNE 111. 139
CASsio, -*• Ma santé do notre général !
MONTANO. -* J'en suis, lieutenant et je vous fais raison.
JAGO, chuintant.
Le roi Etienne était un digne seigneur;
Ses culottes ne Jui coûtaient qu'une couronne :
Il les trouvait de douze sous trop chères,
Et il appelait le tailleur uu drôle.
C'était un homme de grand renom,
Et tu n'es que de bas étage ;
C'est l'orgueil qui renverse les pays,
Prends donc sur toi ton. vieux manteau t.
Ho! du vin!
CA8SI0. — Comment , cette chansoni-ci est encore
meilleure que la première !
JAGO. — Voulez-vous que je la répète?
CASSIO. — Non, je tiens pour indigne de son poste qui-
conque fait de pareilles choses, eh bien! le ciel est au-
dessus de tout, et il y a des âmes qui ne seront pas
sauvées.
JAGO. — C'est une vérité, lieutenant.
CASSIO. — Quant à moi, sans offenser mon général, ni
aucun de mes chefs, j'espère bien être sauvé.
JAGO. — Et moi aussi, lieutenant.
CASSIO. — Soit, mais avec votre permission, pas avant
moi. Le lieutenant doit être sauvé avant l'enseigne; n'en
parlons plus : allons à nos affaires. Que Dieu pardonne
nos fautes, messieurs, songeons à nos affaires. — Mes-
sieurs, n'allez pas croire que je sois ivre; c'est là mon
enseigne, voici ma main droite, et voilà ma main gauche.
Je ne suis pas ivre, je puis bien marcher et bien parler.
TOUS. — Parfaitement bien.
CASSIO. — C'est bon, c'est bon, alors, ne croyez pas
que je sois ivre. (il sort.)
MONTANO. — Allons, camarados, allons à Tesplanade.
Allons placer la garde.
(Les Cypriotes sortent.)
1 Les couplets sont tirés d'une vieille ballade populaire du
temps de Shakspeare, et qui se trouve dans un recueil intitulé :
ReUcks of ancienh poetry^ 3 vol. in-12.
140 OTHELLO.
JAGO. — ^Vous voyez cet ofRcier qui est sorti le premier;
c'est un soldat capable de marcher à côté de César, et de
commander une armée ; mais aussi voyez son vice ; c'est
l'équinoxe de sa vertu, Tun est aussi long (jue l'autre;
cela fait pitié pour lui. Je crains que la confiance qu'O-
thello place en lui, quelque jour, dans un accès de cette
maladie, ne mette cette île en désordre.
MONTANO. — Mais est-il souvent ainsi ?
JAGO. — C'est toujours le prélude de son sommeil. Il
verra tout éveillé Taiguille faire deux fois le tour du
cadran, si son lit n'est bercé par l'ivresse.
• MONTANO. — Il serait bon d'en avertir le général. Peut-
être ne s'en aperçoit-il pas, ou son bon naturel ne voit-il
dans Cassio que les vertus qui le frappent, et ferme-t-il
les yeux sur ses défauts. N'est-il pas vrai ?
(Entre Roderigo)
JAGO, à voix basse. — Quoi , Roderigo, ici ! je vous en
prie, suivez le lieutenant; allez.
(Roderigo sort.)
MONTANO. — Et c'est unc vraie pitié que le noble
More hasarde une place aussi importante que celle de
son second aux mains d'un homme sujet à cette faiblesse
invétérée. Ce serait une bonne action d'en informer le
More.
JAGO. — Moil je ne le ferais pas pour cette belle île.
J'aime infiniment Cassio, et je ferais beaucoup pour le
guérir de ce vice. — Mais, écoutons; quel bruit I
(On entend des cris : Au secours, au secours!)
(Cassio rentre Tépée à la main, poursuivant Roderigo.)
CASSIO. — Impudent ! lâche!
MONTANO. — Qu'y a-t-il, lieutenant?
CASSIO. — Un drôle me remontrer mon devoir ! je veux
le rosser, jusqu'à' ce qu'il puisse tenir dans une bouteille
d'osier.
RODERIGO. — Me rosser?
CASSIO. — Tu bavardes, misérable !
(Il frappe Roderigo.)
MONTANO. — Y pensez-vous, cher lieutenant? de grâce,
retenez-vous.
ACTE II, SCÈNE III. iH
CASSio. — Laissez-moi, monsieur! ou je vais vous casser
le museau.
MONTANO. — Allons, allous ; vous êtes ivre.
CASsio. — Ivre?
Cassio l'attaque.— Ils se battent.)
JAGO, bas à Roderigo, — Sortez donc, je vous dis, sortez,
et criez à l'émeute. (Roderigo sort,) (A Cassio,) Quoi, cher
lieutenant ! — • Hélas, messieurs! — Au secours, holà!
— Lieutenant! — Montano! — Camarades, au secoure !
— Voilà une belle garde en vérité ! — {La cloche du beffroi
se fait entendre.) Et qui donc sonne le tocsin? Diable! La
ville va prendre Talarme. A la volonté de Dieu, lieute-
nant, arrêtez ! vous allez vous couvrir de honte à jamais.
(Entre Othello avec sa suite.)
OTHELLO. — Qu'est-ce? De quoi s'agit-il?
MONTANO. — Mon sang coule : je suis blessé à mort.
Qu'il meure.
OTHELLO. — Sur votre vie, arrêtez.
JAGO. — Arrêtez ! arrêtez! lieutenant, — seigneur
Montano , — lieutenant, — officiers : — avez-vous perdu
tout sentiment de votre devoir, et du lieu où vous êtes?
Arrêtez, le général vous parle. Arrêtez, arrêtez, au nom
de rhonneur !
OTHELLO. — Eh! quoi donc? Comment! d'où vient tout
ceci? Sommes-nous devenus Turcs pour exercer sur
nous-mêmes les fureurs que le ciel a interdites aux Otto-
mans? Par pudeur chrétienne; finissez cette barbare
querelle : le premier qui fera im pas pour assouvir sa
rage ne fait pas grand cas de sa vie, car il mourra au
premier mouvement. Qu'on fasse taire cette terrible
cloche, elle épouvante Tlle et trouble son repos. Quel est
le sujet de ceci, messieurs? — Honnête Jago, qui sem-
blez mort de douleur, parlez. Qui a commencé ceci? Au
nom de votre amitié, je l'exige.
JAGO. — Je n'en sais rien. Ils étaient tous amis, au
quartier, il n'y a qu'un instant, et en aussi bons rapports
que le marié et la mariée lorsqu'on les déshabille pour
les mettre au lit; et puis, tout à l'heure, comme si quel-
que étoile les eût soudain privés de leur raison, voilà les
142 OTHELLO.
épées nues, et dans un sanglant combat pointées contre
le cœur Tun de Tautre. Je ne puis dire l'origine de cette
folle rixe, et je voudrais avoir perdu dans une action
glorieuse ces jambes qui m'ont conduit ici pour en être
le témoin.
OTHELLO. — Comment avez- vous pu, Michel, vous ou-
blier à ce point?
cAssio. — Excusez-moi, de grâce ; je ne puis parler.
OTHELLO. — Digne Monlano, vous avez toujours été
doux. Le monde a remarqué la gravité, le calme de votre
jeunesse ; et votre nom sort avec éloge de la bouche des
plus sévères. Quel motif vous porte à souiller ainsi votre
réputation, à perdre la haute estime où vous êtes pour
mériter le nom de querelleur de nuit? Répondez-moi.
MONTANO. — Noble Othello, je suis dangereusement
blessé. Pendant que je m'abf-tiendrai de parler, ce qui me
fait un peu souffrir pour le moment , votre officier Jago
peut vous instruire de tout ce que je sais de l'affaire.
Je ne sache pas avoir cette nuit rien dit ou fait de dé-
placé ; à moins que ce ne soit parfois un vice de s'aimer
soi-même, et un péché de se défendre, quand la violence
fond sur nous.
OTHELLO. — Par le ciel! mon sang commence enfin à
remporter sur le frein de ma raison, et Tindignation qui
obscurcit mon bon jugement menace de me gouverner
seule. Si je fais un pas, ou que seulement je lève ce bras,
le meilleur d'entre vous disparaîtra sous ma colère.
Faites-moi savoir comment a commencé ce honteux dé-
sordre; qui Ta mis en train; et celui qui en sera prouvé
l'auteur, fût-il mon frère jumeau né en même temps que
moi, sera perdu sans retour. — Quoi , dans ime ville de
guerre, encore émue, tandis que le cœur du peuple pal-
pite encore de terreur, engager ainsi une quei^elle domes-
tique, au milieu de la nuit, au corps de garde et de sûreté !
Cela est monstrueux. — Jago, qui a commencé?
MONTANO. — Si par quelque partialité ou quelque
communauté d'emplois, tu dis plus ou moins que la
vérité, tu n'es pas un soldat.
JAGO. — Ne me pressez pas de si près. J'aimerais mieux
ACTE ÎI, SCÈNE IIK 143
voir ma langue coupée dans ma bouche, que de m'en
servir pour nuire à Michel Cassio : mais je me persuade
que la vérité ne peut lui faire tort. Voici le fait, général :
Montano et moi nous conversions paisiblement ensem-
ble; tout à coup est entré un homme criant au secours;
Cassio le suivait l'épée nue, prêt à le frapper. Ce gentil-
homme, seigneur, va au-devànt de Cassio, et le prie de
s'arrêter : et moi je poursuis le fuyard qui poussait des
Cris; craignant, comme il est arrivé, que ses clameurs
lie jetassent l'effroi dans la ville. Lui, plus leste à la course,
échappe à mon dessein : je revenais en grande hâte,
entendant de loin le choc et le cliquetis des épées, et
Cassio jurant de toutes ses forces, ce que je ne lui avais
jàrtiais entendu faire jusqu'à ce soir. Dès que je suis
rentré, car totit ce mouvement a été court, je les ai trouvés
pied contre pied, à l'attaque et à la défense, comme ils
étaient eîicore quand vous les avez vous-même séparés.
Voilà tout ce que je peux vous rapporter : mais les
hommes sont hommes ; les plus sages s'oublient quel-
quefois. Quoique Cassio ait fait à celui-ci quelque légère
injure, comme il peut arriver à tout homme en fureur
de frapper son meilleur ami, il faut sûrement que Cassio,
je le crois, eût reçu de celui qui fuyait quelque étrange
iridignifé que sa patience n'a pu supporter.
OTHELLO. — Je vois bien, Jago, que ton honnêteté et ton
amitié veulent adoucir l'affaire pour rendre la part de
Cassio plus légère. Cassio, je t'aime; mais tu ne seras
plus mon officier. {Entre Desdémona avec sa suite.) — Voyez
si ma bien-aimée n'a pas été réveillée. — Je ferai de toi
un exemple.
DESDÉMONA. -^Que s'cst-il douc passé, mon ami?
OTHELLO. — Tout cst fini maintenant, ma chère. Venez
vous coucher. Montano, quant à vos blessures, je serai
moi-même votre chirurgien. — Ëmmenez-le d'ici. — Jago,
faites une ronde exacte dans la ville, et calmez ceux que
ce sot tumulte a effrayés. Rentrons, Desdémona; c'est la
vie des soldats de voir leur doux sommeil troublé par la
discorde.
(Us sortent.)
144 OTHELLO.
JAGO, « Camo.— Quoi, lieutenant, êtes- vous blessé?
CASSio.— Oui, et hors du pouvoir de la chirurgie.
JAGO. — Que le ciel nous en préserve !
CASSIO.— Ma réputation, ma réputation , ma réputa-
tion ! Ah ! j'ai perdu ma réputation ! j'ai perdu la portion
immortelle de moi-même; celle qui me reste est gros-
sière et brutale. Ma réputation, Jago, ma réputation !
JAGO. — Foi d'honnête homme, j'ai cru que vous aviez
reçu quelque blessure dans le corps ; c'est là qu'une
plaie est sensible, bien plus que dans la réputation : la
réputation est une vaine et fausse iniposture, acquise
souvent sans mérite, et perdue sans qu'on Tait mérité :
mais vous n'avez rien perdu de votre réputation, à moins
que votre esprit ne rêve cette perte. — Allons, homme,
quoi donc? il y a des moyens de ramener le général :
vous êtes simplement réformé par Son Honneur ; c'est
une peine de discipline, non d'inimitié ; comme on bat-
trait un chien qui ne peut faire aucun mal, pour effrayer
un lion terrible. Implorez-le, et il revient à vous.
CASsio.— J'implorerais le mépris, plutôt que de trom-
per un si digne commandant, en lui offrant encore un
officier si imprudent, si léger, si ivrogne.— Ivre, et par-
lant comme un perroquet, et querellant, et faisant le
rodomont, et jurant et bavardant avec l'ombre qui passe.
— 0 toi, invisible esprit du vin, si tu n'as pas encore de
nom qui te fasse reopnnaître, je veux t'appeler démon.
JAGO. - Quel est celui que vous poursuiviez l'épée à la
main? que vous avait-il fait ?
CASSIO.— Je n'en sais rien.
JAGO. — Est-il possible?
CASSIO. — Je me rappelle une foule de choses, mais rien
distinctement : une querelle, oui; mais le sujet, non.
Oh! comment les hommes peuvent -ils introduire un
ennemi dans leur bouche pour leur dérober leur raison !
Se peut-il que ce soit avec joie, volupté, délices, trans-
port , que nous nous transformions nous-mêmes en
brutes ?
JAGO. — Eh bien! voilà que vous êtes assez bien à pré-
sont ; comment êles-vous revenu à vous ?
ACTE II, SCÈNE III. 145
CASSio. — Il a plu au démon de Tivresse de céder la
place au démon de la colère. Ainsi une faiblesse m'en
découvre une autre pour me forcer è me mépriser fran-
chement moi-même.
JAGO. — Allons, vous êtes un moraliste trop sévère.
Dans ce moment, dans ce lieu, et dans les circonstances
actuelles où se trouve Tile, je voudrais de toute mon âme
que cela ne fût pas arrivé ; mais puisque ce qui est fait
est fait, ne songez qu'à le réparer pour votre propre
avantage.
CASSIO. — J'irai lui redemander ma place; il me dira
que je suis un iVrogne. Eussé-je autant de bouches que
rhydre", une telle réponse les fermerait toutes. Être
maintenant un homme sensé, l'instant d'après un fré-
nétique et tout de suite après une brute!— Oui, chaque
verre donné à l'intempérance est maudit, et il y a
dedans un démon.
JAGO. — Allons, alloua : le bon vin est une bonne et
douce créature si on en use bien. N'en dites pas tant de
mal : et, cher lieutenant, j'espère que vous croyez que
je vous aime,
CASSIO. — Je l'ai bien éprouvé, monsieur. — Moi ivre !
JAGO. — Vous ou tout autre homme vivant, vous pouvez
l'être quelquefois. Je vous dirai ce que vous devez faire :
la femme de notre général est notre général aujour-
d'hui; je peux bien l'appeler ainsi, puisqu'il s'est dévoué
tout entier à la contemplation , à l'adoration de ses
talents et de ses grâces. Confessez-vous librement à elle ;
importunez-la; elle vous aidera à rentrer dans votre
emploi. Elle est d'un naturel si affable, si doux, si obli-
geant, qu'elle croirait manquer de bonté, si elle ne fai-
sait beaucoup plus qu'on ne lui demande. Conjurez-la
de renouer ce nœud d'amitié, rompu entre vous et son
époux, et je parie ma fortune contre le moindre gage
qui en vaille la peine, que votre amitié en deviendra
plus forte que jamais.
CASSIO. — Le conseil que vous me donnez là est bon.
JAGO. — ^11 est donné, je vous proteste, dans la sincérité
de mon amitié et de mon honnête zèle.
T. IV. 10
n
146 OTHELLO.
cASSio. — Je le crois sans peine. Ainsi dès demain
matin, de bonne heure, j'irai prier la vertueuse Desdé-
mona de solliciter pour moi. Je désespère de ma fortune,
si ce coup en arrête le cours.
JAGO. — Vous avez raison. Adieu, lieutenant; il faut
que j'aille faire la ronde.
CASSio. — Bonne nuit, honnête Jago.
(CasTsio sort.)
JAGO, seul. — Eh bien ! qui dira maintenant que je joue le
rôle d'un fourbe, après un conseil gratuit honnête , et
dans ma pensée, le seul moyen de fléchir le More? Car
nen de plus aisé que d'engager Desdémona à écouter une
hotlorable requête, elle y est toujours disposée; elle est
d'une nature aussi libérale que les libres éléments. Et
qu est-ce pour elle que de gagner le More ? Pallût-il renon-
cer à son baptême, abjurer tous les signes, tous les sym-
boles de sa rédemption, son âme, est tellement enchaînée
dans cet amour qu'elle peut faire, défaire, gouverner
comme il lui plait, tant son caprice règne en dieu sur la
faible volonté du More. Suis-je donc un fourbe, quand je
mets Gassio sur la route facile qui le mène droit au suc-
cès ? Divinité d'enfer ! quand les démons veulent insi-
nuer aux hommes leurs œuvres les plus noires, ils les
suggèrent d'abord sous une forme céleste, comme je fais
maintenant. Car tandis que cet honnête idiot pressera
Desdémona de réparer sa disgrâce, et qu'elle plaidera
pour lui avec chaleur auprès du More, moi je glisserai
dans l'oreille de celui-ci le soupçon empoisonné qu'elle
rappelle cet homme par. volupté ; et plus elle fera d'ef-
forts pour le rétablir, plus elle perdra de son crédit sur
Othello. Ainsi, je ternirai sa vertu; et sa bonté même
ourdira le filet qui les enveloppera tous. — Qu'y a-t-il,
Roderigo ?
(Entre Roderigo.)
RODERIGO. — Me voilà courant, non comme le chien qui
suit sa proie, mais comme celui qui remplit vainement
l'air de ses cris. Mon argent est presque tout dépensé;
j'ai été cette nuit cruellement rossé, et je crois que l'is-
sue de tout ceci sera d'avoir acquis de l'expérience pour
ACTE II, SCÈNE III. 147
ma peine. — Je retournerai à Venise sans argent et avec
un peu plus d'esprit.
JAGO. — Les pauvres gens que ceux qui n'ont point de
patience! Quelle blessure fut jamais guérie autrement
que par degrés? Nous opérons, vous le savez, avec notre
seul esprit, et sans aucune magie ; et Tesprit compte sur
le temps qui traîne tout en longueur. Tout ne va-t-il pas
bien? Gassio t'a frappé ; et toi, au prix de ce léger coup,
tu as perdu Gassio : quoique le soleil fasse croître mille
choses à la fois, les plantes qui fleurissent les premièi^s
doivent porter les premiers fruits ; prends un peu pa-
tience.— Par la messe, il est jour. Le plaisir et l'action
abrègent les heures. Retire-toi ; va à ton logis ; sors, te
dis-je. Tu en sauras plus tard davantage — Encore une
fois, sors. {Roderigo sort.) Il reste deux choses à faire ;
d'abord que ma femme agisse auprès de sa maîtresse en
faveur de Gassio ; je cours l'y pousser;— et moi, pendant
ce temps, je tire le More à l'écart; puis au moment où il
pourra trouver Gassio sollicitant sa femme, je le ramène
pour fondre brusquement sur eux. Oui, c'est là ce qu'il
faut faire. N'engourdissons pas ce dessein par la négli-
gence et les retards.
ACTE TROISIÈME
SCENE I
Devant le château.
Entrent CASSIO et DES MUSICIENS.
CASSio. — Messieurs, jouez ici; je récompenserai vos
peines : — quelque chose de court. —Saluez le général à
son réveil.
(Musique.)
(Entre le bouffon.)
LE BOUFFON. — Comment, messieurs, est-ce que vos
instruments ont été à Naples, pour parler ainsi du nez?
PREMIER MUSICIEN.— Quoi donc, monsieur?
LE BOUFFON. — Je VOUS en prie, n'est-ce pas là ce qu'on
appelle des instmments à vent?
PREMIER MUSICIEN. — Oui, COrtCS.
LE BOUFFON. — Daus cc cas, certainement il y a une
queue à cette histoire.
PREMIER MUSICIEN. — Quelle histoire, monsieur?
LE BOUFFON. — Je VOUS dis que plus d'un instrument à
vent, à moi bien connu, a une queue. Mais, mes maî-
tres, voici de l'argent pour vous. Le général aime tant la
musique qu'il vous prie par amour pour lui de n'en plus
faire.
PREMIER MUSICIEN. — Nous allons cesser.
LE BOUFFON.— Si VOUS avcz de la musique qu'on n'en-
tende pas, à la bonne heure; car, comme on dit, le gé-
ACTE III, SCÈNE I. 149
néral ne tient pas beaucoup à entendre la musique.
pREMiEk MUSICIEN. — ^Nous n'en avons point de cette
espèce, monsieur.
LE BOUFFON. — En co cas, mettez vos flûtes dans votre
sac, car je vous chasse. Allons, partez ; allons.
(Les musiciens s'en vont.)
CASsio, au bouffon. — Entends-tu, mon- bon ami?
LE BOUFFON. — Nou, je n'enteuds pas votre bon ami;
c'est vous que j'entends.
CASSIO.— De grâce, garde tes calembours. Prends cette
petite pièce d'or. Si la dame qui accompagne l'épouse
du général est levée, dis-lui qu'un nommé Cassio lui
demande la faveur de lui parler. Veux-tu me rendre ce
service?
LE BOUFFON. — Elle cst Icvée, monsieur; si elle veut se
rendre ici, je vais lui dire votre prière.
CASSIO. — Fais-le, mon cher ami. {Le bouffon sort.) (Entre
Jago.) Ah, Jago, fort à propos.
JAGO.— Quoi, vous ne vous êtes donc pas couché?
CASSIO. — Non. Avant que nous nous soyons séparés, le
jour commençait à poindre. J'ai pris la liberté, Jago, de
faire demander votre femme : mon objet est de la prier
de me procurer quelque accès auprès de la vertueuse
Desdémona.
* JAGO. — ^Je vous l'enverrai à l'instant. Et j'inventerai un
moyen d'écarter le More, afin que vous puissiez causer
et traiter librement votre affaire.
(Jago sort.)
CASSIO.— Je vous en remercie humblement. Jamais je
n'ai connu de Florentin plus obligeant et si honnête.
(Entre Émilia.)
ÉMiLiA.— Bonjour, brave Heutenant; je' suis fâchée de
votre chagrin ; mais tout sera bientôt réparé. Le général
et sa femme s'en entretiennent, et elle parle avec cha-
leur pour vous. Le More répond que celui que vous avez
blessé jouit d'une haute considération dans Chypre ,
tient à une noble famille; qu'ainsi la saine prudence le
force à vous refuser : mais il proteste qu'il vous aime et
n'a besoin d'aucune sollicitation autre que son affection
150 OTHELLO.
pour vous, pour saisir aux cheveux la première occasion
de vous remettre en place.
CASsio. — Néanmoins, je vous en supplie, si vous le
jugez à propos , et si cela se peut, ménagez-moi un
moment d'entretien avec Desdémona seule.
ÉMiLiA. — Venez donc, entrez : je veux vous mettre à
portée de lui ouvrir librement votre âme.
CASSIO. — Que je vous ai d'obligations!
(Ils sortent.)
SCÈNE II
Une chambre dans le château.
Entrent OTHELLO, JAGO et DES OFFICIERS.
OTHELLO.— Jago, remettez ces lettres au pilote, et char-
gez-le d'offrir mes hommages au sénat; après quoi,
revenez me joindre aux forts que je vais visiter.
jAGO. — Bon, mon seigneur, je vais le faire.
OTHELLO, aux offlciers. — Ces fortifications, messieurs,
allons-nous les voir?
LES OFFICIERS.— Nous voilà prêts à suivre Votre Sei-
gneurie.
(Ils sortant.)
SCÈNE III
Devant le château.
Entrent DESDÉMONA, CASSIO et ÉMILIA.
DESDÉMONA.— Soyez sûr, bonCassio, quej'emploiraien
votre faveur toute mon éloquence.
ÉMILIA. —Faites-le , chère madame. Je sais que ceci
afflige mon mari comme si c'était sa propre affaire.
DESDÉMONA. — Oh! c'cst uu bravc homme. N'en doutez
point, Gassio; je vous reverrai, mon seigneur et vous,
aussi bons amis qu'auparavant.
CASSIO. — Généreuse dame, quoi qu'il arrive de Michel
ACTE III, SCÈNE III. 151
Gassio, il ne sera jamais autre chose que votre fidèle
serviteur.
DESDÉMONA. — Oh ! je vous en remercie. Vous aimez
mon seigneur, vous le connaissez depuis longtemps.
Soyez hien sûr qu'il ne vous laissera éloigné de lui
qu'aussi longtemps qu'il y sera forcé par une politique
nécessaire.
CAssio. — Oui; mais, madame, cette politique peut
durer si longtemps, se nourrir d'une suite de prétextes
si faibles et si subtils, renaître de tant de circonstances,
que ma place étant remplie et moi absent, mon général
oubliera mon zèle et mes services.
DESDÉMONA. — Ne lo craiguez pas. Ici, devant Émilia, je
vous réponds de votre place. Soyez certain que lors-
qu'une fois je promets de rendre un service, je m'en
acquitte jusqu'au moindre détail. Mon seigneur n'aura
point de repos; je le tiendrai éveillé jusqu'à ce qu'il
s'adoucisse^; je lui parlerai jusqu'à lui faire perdre
patience; son lit deviendra pour lui une école, sa table
un confessional ; je mêlerai à tout ce qu'il fera la requête
de Gassio. Allons, un' peu de gaieté, Gassio : votre défen-
seur mourra plutôt que d'abandonner votre cause.
(Entrent Othello et Jago, à distance.)
ÉxMiLiA. — Madame, voilà mon seigneur qui vient.
CASsio. — Madame, je vais prendre congé de vous.
DESDÉMONA. — Pourquoi? demeurez, entendez-moi lui
parler.
CASSIO. — Pas en ce moment, madame. Je suis fort mal
à l'aise et très-peu propre à me servir moi-même.
DESDÉMONA. — Bien, faites comme il vous jjlaira.
(Cassro sort.)
JAGO.— Ah ! ah ! ceci me déplaît.
OTHELLO. — Que dis-tu?
JAGO. — Rien, seigneur, ou si... Je ne sais trop...
^ ru watch him tame; comparaison avec les animaux qu'on
apprivoise, et k qui on apprend des tours en les privant du son:-
raeil. Ce moyen a été employé avec succès pour les chevaux; il
l'était autrefois pour les faucons et autres oiseaux de chasse.
132 OTHELLO.
OTHELLO. — N'est-ce pas Cassio qui vient de quitter ma
femme ?
JAGO.— Gassio, seigneur? Non sûrement, je ne puis
croire qu'il eût voulu s'enfuir ainsi comme un coupable,
en vous voyant arriver.
OTHELLO. — Je crois que c'était lui.
DESDÉMONA. — Vous voilà dc rctour, mon seigneur? Je
m'entretenais ici avec un suppliant, un homme qui lan-
guit sous le poids de votre déplaisir.
OTHELLO. — De qui voulez-vous parler?
DESDÉMONA. — Eh ! de Gassio , votre lieutenant. Mon
cher seigneur, si j'ai quelque attrait à vos yeux, quel-
que pouvoir de vous toucher, réconciliez -vous tout de
suite avec lui ; car si ce n'est pas un homme qui vous
aime de bonne foi, qui ne s'est égaré que par ignorance
et sans dessein, je ne me connais pas à l'honnêteté d'un
visage. Je t'en prie, rappelle-le.
OTHELLO. — Est-ce lui qui vient de sortir?
DESDÉMONA. — Lui-mêmc, mais si humilié, qu'il m'a
laissé une partie de ses chagrins : je souffre avec lui. —
Mon cher amour, rappelle-le.
OTHELLO. — Pas encore, douce Desdémona ; dans quelque
autre moment.
DESDÉMONA. — Mais scra-cc bientôt?
OTHELLO.— Aussitôt qu'il se pourra, chère amie, à
cause de vous.
DESDÉMONA. — Scra-co ce soir au souper?
OTHELLO.— Non, pas ce soir.
DESDÉMONA. — Demain donc au dîner?
OTHELLO. — Je ne dîne pas demain au logis; je suis
invité par les officiers à la citadelle.
DKSDÉMONA. — Eh bicu I demain soir, ou mardi matin,
ou mardi à midi ou le soir, ou mercredi matin : je t'en
prie, fixe le moment, mais qu'il ne passe pas trois jours.
— En vérité, il est repentant, et cependant sa faute,
selon l'opinion commune, et si ce n'est que la guerre
exige, dit on, qu'on fasse quelquefois des exemples sur
les meilleurs sujets, est une faute qui mérite à peine une
réprimande secrète. Quand reviendra- t-il? Dis-le-moi,
ACTE III, SCÈNE III. iS3
Othello. Je me demande avec étonnement dans mon
âme ce que vous pourriez demander que je voulusse
vous refuser, ou qui pût me faire hésiter si longtemps
sur la réponse. Comment, Michel Cassio. lui qui venait
avec vous quand vous me faisiez la cour, qui plus d'une
fois, lorsque je parlais de vous d'im ton de blâme, a pris
votre parti, avoir tant à plaider pour obtenir son rappel !
Croyez-moi, je vous accorderais beaucoup plus...
OTHELLO. — Assez, assez, je t'en prie; qu'il revieniie
quand il voudra ; je ne veux te rien refuser.
DESDÉMONA.— Quoi ! mais ce n'est point une grâce;
c'est comme si je vous conjurais de porter vos gants, de
vous nourrir de mets sains, de vous vêtir chaudement,
comme si je vous suppliais de faire quelque chose qui
dût tourner à votre propre avantage. Ohî quand j'aurai
à demander une grâce où je voudrai. véritablement inté-
resser votre amour, ce sera une chose de poids, difficile
et dangereuse à accorder.
OTHELLO. — Je ne veux rien te refuser : mais à mon
tour, je t'en prie, laisse-moi un moment à moi-même.
DESDÉMONA. — Vous Tcfuserai-je? Non, Adieu, seigneur.
OTHELLO. — Adieu, ma Desdémona; je te joindrai
bientôt.
DESDÉMONA. — EmiUa , venez. — {A Othello,) Qu'il en
soit selon votre fantaisie : quelle qu'elle soit, je suis sou-
mise.
(Desdémona sort avec Émilia.
OTHELLO. — Adorable créature ! — Que l'enfer me sai-
sisse, s'il n'est pas vrai que je t'aime; et si je ne t'aimais
plus, le chaos reviendrait.
JAGO. — Mon noble seigneur?
OTHELLO. — Que veux-tu, Jago?
JAGO. — Quand vous faisiez la cour à Desdémona, Michel
Cassio eut-il connaissance de vos amours?
OTHELLO. — Oui, du Commencement à la fin. Pourquoi
me le demandes-tu?
JAGO. — Seulement pour le savoir, rien de plus.
OTHELLO. — Et à quoi donc pensais-tu, Jago ?
JAGO. — Je ne croyais pas qu'il la connût.
i34 OTHELLO.
OTHELLO. — Oh! parfaitement; et il nous a souvent
servi d'intermédiaire.
JAGO. — En vérité?
OTHELLO, — En vérité. Oui, en vérité. Vois-tu là quel-
que chose? Cassio n'est-îl pas honnête?
JAGO. — Honnête, seigneur?
OTHELLO. — Oui, honnête?
JAGO. — Seigneur, autant que je puis savoir. .. .
OTHELLO. — Gomment? Que penses- tu?
JAGO. — Ce que je pense? Par le ciel!
OTHELLO. — Ce que je pense, Seigneur ? Par le ciel,., il
répète mes paroles, comme si sa pensée recelait quelque
monstre trop hideux pour être montré. Tu veux dire
quelque chose? Tout a Theure, à Tinstant où Gassio
quittait ma femme, je t'ai entendu dire : Ceci me dêplaîu
Qu'est-ce donc qui te déplaisait? Et encore, quand je t'ai
dit qu'il avait ma confiance pendant tout le temps de
mes amours, tu t'es écrié : En vérité? Et je t'ai vu fron-
cer et rapprocher tes sourcils, comme si tu eusses enfermé
dans ton cerveau quelque horrible soupçon. Si tu
m'aimes, montre-moi ta pensée.
JAGO. — Seigneur, vous savez que je vous aime.
OTHELLO. — Je le crois, et c'est parce que je te sais
plein d'honneur, d'attachement four moi, parce que tu
pèses tes paroles, avant de les prononcer, que ces pauses
de ta part m'alarment davantage. Dans un misérable
déloyal et faux, de telles choses sont des ruses d'habi-
tude ; mais dans l'homme sincère ce sont de secrètes
délations qui s'échappent d'un cœur à qui la vérité fait
violence.
JAGO. — Pour Michel Gassio, j'ose jurer que je le crois
honnête.
OTHELLO. — Je le crois comme toi.
JAGO. — Les hommes devraient bien être ce qu'ils pa-
raissent; ou plût au ciel du moins que ceux qui ne sont
pas ce qu'ils paraissent fussent enfin forcés de paraître
ce qu'ils sont !
OTHELLO. — Oui, certes, les hommes devraient être ce
qu'ils paraissent.
ACTE III, SCÈNE III. 155
JAGO. — Eh bien!* alors je pense que Cassio est vm
homme d'honneur.
OTHELLO. — Il y a, quelque chose de plus dans tout
cela ; je te prie, parle-moi comme à toi-même, comme tu
te parles dans ton âme ; exprime ta pensée la plus sinistre
par le plus sinistre des mots.
JAGO. — Mon bon seigneur, pardonnez-moi. Quoique
je sois tenu envers vous à tous les actes d'obéissance, je
ne le suis point à ce dont les esclaves mêmes sont affran-
chis ; proférer mes pensées ! — Quoi I supposez qu'elle^
soient basses et fausses ; et quel est le palais où n'entrent
pas quelquefois des choses souillées? Quel homme a le
cœur assez pur pour n'y avoir jamais admis quelques
soupçons téméraires qui viennent y tenir leur cour,
y plaider leur cause et siéger à côté de ses opinions légi-
times?
OTHELLO. — Jago, tu couspires contre ton ami, si, dès
que tu le crois offensé, tu refuses à son oreille la confi-
dence de tes pensées.
JAGO. — Je vous conjure... d'autant plus... que peut-
être je suis injuste dans mes conjectures;... et c'est, je
l'avoue, c'est le malheur de mon caractère de soupçonner
toujours le mal; souvent ma défiance voit des fautes qui
n'existent pas. Je vous supptie donc de ne pas prendre
garde à un homme qui conjecture ainsi de travers, de ne
pas vous forger des inquiétudes sur ses observations
vagues et peu sûres, n n'est bon ni pour votre repos,
ni pour votre bien, il ne Test pas pour mon honneur,
mon honnêteté, ma prudence, que je vous laisse con-
naître mes pensées .
OTHELLO. — Que veux-tu dire?
JAGO. — Mon cher seigneur, pour les hommes et pour les
femmes, le premier trésor de l'âme, c'est une bonne re-
nommée. Qui dérobe ma bourse, dérobe ime bagatelle :
c'est quelque chose, ce n'est rien ; elle fut à moi, elle est
à lui, et elle a eu mille autres maîtres; mais celui qui
me vole ma bonne renommée me vole un bien dont la
perte m'appauvrit réellement, sans Tenrichir lui-même.
OTHELLO. -^ Par le ciel ! je connaîtrai tes pensées !
156 OTHELLO.
JAGO. — Vous ne les pourriez connaître, quand mon
cœur serait dans votre main ; vous ne les connaîtrez pas
tandis qu'il est sous ma garde.
OTHELLO. — Ah !
JAGO. — Oh ! gardez-vous, seigneur, de la jalousie. C'est
un monstre aux yeux verdâtres qui prépare lui-même
Taliment dont il se nourrit. Ce mari trompé vit heureux,
qui, certain de son sort, n'aime point son infidèle : mais,
ô quelles heures d'enfer compte celui qui idolâtre, et qui
doute ; qui soupçonne, mais aime avec passion !
OTHELLO. — 0 malheur !
JAGO. — L'homme pauvre , mais content, est riche et
assez riche; mais la richesse fdt-elle infinie, elle est
stérile comme Thiver pour celui qui craint toujours de
devenir pauvre. Bonté céleste, préserve de la jalousie les
cœurs de tous mes amis !
OTHELLO. — Quoi! qu'cst ceci? Penses-tu que je vou-
lusse me faire une vie de jalousie? suivre sans cesse tous
les changements de la lune, avec de nouveaux soupçons?
Non, être une fois dans le doute, c'est être décidé sans
retour. Regarde-moi comme une chèvre si jamais, sem-
blable à celui que tu viens de peindre, j'échange les
occupations de mon âme ,contre ces suppositions exa-
gérées et légères. On ne me rendra point jaloux pour me
dire que ma femme est belle, mange bien, aime le monde,
parle librement, chante, joue et danse bien. Où règne la
vertu, tous ces plaisirs sont vertueux. Je ne veux pas
même puiser dans le sentiment de mon peu de mérite la
moindre alarme, le plus léger soupçon de son infidélité :
elle avait des yeux et elle m'a choisi. Non, Jago, je verrai
avant de douter; quand je douterai, je chercherai la
preuve; et après la preuve il ne reste plus qu'un parti :
au diable à l'instant l'amour ou la jalousie.
JAGO. — J'en suis ravi. Je pourrai désormais vous
montrer plus librement l'amour et le dévouement que je
vous porte. Recevez donc de moi cet avis. Je ne parle
point de preuves encore; mais veillez sur votre femme,
observez-la bien avec Cassio : regardez-les d'un œil qui
ne soit ni jaloux, ni rassuré. Je ne voudrais pas voir votre
ACTE 111, SCÈNE III. . 157
noble et généreuse nature trompée ainsi par sa propre
bonté : veillez à cela. Je connais bien les mœurs de notre
contrée. Nos Vénitiennes laissent voir au ciel des tours
qu'elles n'osent montrer à leurs maris. Leur conscience
la plus scrupuleuse consiste, non à ne pas faire, mais à
tenir caché.
OTHELLO. — C'est là ce que tu dis?
JAGO. — Elle a trompé son père en vous épousant, ec
quand elle semblait repousser ou craindre vos regards,
c'était alors qu'elle les aimait le plus.
OTHELLO. — Il est vrai : elle faisait ainsi.
JAGO. — Eh bien! alors! allez : celle qui sut si jeune
soutenir im rôle pareil, fermer les yeux de son père
aussi serrés que le cœur d'un chêne... Il crut qu'il y
avait de la magie. — Mais je suis bien blâmable. Je vous
demande humblement pardon de mou trop d'amitié
pour vous.
OTHELLO. — Je te'suis obligé pour jamais.
. JAGO. — Tout ceci, je le vois, aun peu troublé vos esprits.
OTHELLO. — Non, pas du tout, pas du tout.
JAGO. — Avouez-le-moi, je crains que cela ne soit. Vous
voudrez bien, je l'espère , considérer que tout ce qui s'est
dit part de mon amitié. Mais, je le vois, vous êtesému. —
Je vous en prie, ne donnez pas trop d'étendue âmes
remarques, ni plus de portée que celle d'un simple
soupçon.
OTHELLO. — Je n'y veux rien voir de plus.
JAGO. — Si vous le faisiez, seigneur, mes paroles
pourraient conduire à d'odieuses conséquences où ne
tendenj nullement mes pensées. Gassio est mon digne
ami. — Seigneur, je le vois, vous êtes ému.
OTHELLO. — Non, très-peu ému. — Je pense seulement
que Desdémona est vertueuse.
JAGO.— Puisse-t-elle vivre longtemps ainsi, et puissiez-
vous vivre longtemps pour le croire!
OTHELLO. — Et cependant comment la nature s'écar-
tant de sa propre tendance ?. . .
JAGO. — Oui, voilà le point; — et pour vous parlée*
franchement — dédaigner, comme elle l'a fait, plusieurs
iS8 OTHELLO.
mariages qui lui ont été proposés, assortis à son rang, à
son âge, de la même patrie , rapports vers lesquels nous
voyons tendre toujours la nature... Huml on pourrait
démêler dans tout cela un caprice bien déréglé, des goûts
désordonnés, des penchants bien étranges. — Mais excu-
sez-moi, ce n'est pas d'elle précisément que je prétends
parler ; quoique je puisse craindre que son esprit, repre-
nant toute la netteté de son jugement, ne vienne à vous
comparer avec les hommes de son pays, et peut-être à se
repentir.
OTHELLO. — Adieu, adieu; si tu en découvres davan-
tage, instruis-moi de tout, charge ta femme d'observer.
Laisse-moi, Jago.
JAGO , faisant quelques pas pour sortir. — Seigneur, je
me retire.
OTHELLO. — Pourquoi me suis-je marié? — Certaine-
ment cet honnête homme en voit et en sait plus, beau-
coup plus qu'il ne m'en révèle.
JAGO. — Seigneur, je voudrais, je supplie Votre Hon-
neur de ne pas sonder plus avant cette affaire. Laissez-
la au temps... Il est sans doute à propos de rendre à
Gassio sa place, car certes il la remplit avec une grande
habileté; cependant, s'il vous plaît, seigneur, de le tenir
éloigné quelque temps, vous en connaîtrez mieux
rhomme et ses ressources. Remarquez si Desdémona
presse son rétablissement avec beaucoup d'importunité,
d'instances : on verra par là bien des choses. En atten-
dant tenez-moi pour un homme de craintes trop préci-
pitées, comme en effet j'ai de fortes raisons de le craindre
moi-même; et tenez Desdémona pour innocente; je vous
en conjure.
OTHELLO. — Ne te défie point de ma conduite.
JAGO. — Je pi^nds encore une fois congé de vous.
(Jago sort.)
OTHELLO, seul. — Cet homme est d'une honnêteté rare!
son esprit plein d'expérience voit toutes les faces des
actions des hommes. — Si je la trouve rebelle à ma voix,
quand les liens qui l'attachent à moi seraient les fibres
mêmes de mon cœur, je la repousserai en sifilant et je
ACTE m, SCÈNE llî. 159
l'abandonnerai au vent pour chercher sa proie au
hasard. — Cela est possible, car je suis noir, et n'ai
point ce doux talent de parole que possèdent ces citadins.
— D'ailleurs je commence à pencher vers le déclin des
ans. — Cependant pas tout à fait encore. — Oui, elle est
perdue, je suis trompé, et ma seule ressource doit être
de la haïr. 0 malédiction du mariage ! que nous puissions
nous dire maîtres de ces frêles créatures, et jamais de
leurs désirs ! J'aimerais mieux être un crapaud, et vivre
des vapeurs d'un donjon, que de garder une place dans
ce que j'aime pour l'usage d'autrui. Et cependant c'est le
malheur des grandes âmes ; elles sont moins bien trai-
tées que les hommes vulgaires. C'est un sort inévitable,
comme la mort. Oui, cette plaie honteuse nous est des-
tinée dès que nous venons à la vie. — Desdémona vient!
{Entrent Desdémona et Èmilia.) — Si elle est perfide, ah !
le ciel se trahit lui-même. Je ne veux pas le croire,
DESDÉMONA. — Eh bien! venez-vous, moucher Othello?
Le repas est prêt, et les nobles insulaires invités par vous
n'attendent que votre présence.
OTHELLO. — Je suis dans mon tort.
DESDÉMONA. — Pourquoi parlez-vous d'une voix si faible?
ne seriez-vous pas bien?
OTHELLO. — J'ai une douleur, là, dans le front.
DESDÉMONA. — Saus douto c'est d'avoir veillé. — Cela
passera. Laissez-moi seulement vous serrer bien le front ;
dans quelques moments le mal sera dissipé.
OTHELLO. — Votre mouchoir est trop petit. (// ôte de son
front le mouchoir qui tombe à terre.) Laissez cela tranquille.
Venez, je vais rentrer avec vous.
DESDÉMONA. — Jc suis bien fâchée que vous ne soyez
pas bien.
(Othello et Desdémona sortent ensemble.)
ÉMiLiA. — Je suis bien aise d'avoir trouvé ce mouchoir;
c'est le premier souvenir qu'elle ait reçu du More. Cent
fois mon fantasque époux m'a pressé de le dérober ; mais
Othello l'a priée de le garder toujours, et elle aime tant
ce gage d'amour, qu'elle le porte sans cesse sur elle,
pour le baiser ou lui parler. Je ferai copier le dessin et
160 OTHELLO.
je le donnerai à Jago. Qu'en veut-il faire? le ciel le sait,
non pas moi ; je neveux que complaire à sa fantaisie.
(Entre Jago.)
JAGO. — Quoi, VOUS voilà! Qne faites-vous ici seule?
ÉMiLiA. — Ne grondez pas; j'ai quelque chose pour
vous.
JAGO. — Pour moi? C'est quelque chose qui n'est pas
rare.
ÉMiLiA. — Ha! haï
JAGO. — Oui, une femme sans cervelle.
ÉMILIA. — Oh I est-ce là tout? Que me donnerez-vous
maintenant pour ce mouchoir?
JAGO. — Quel mouchoir?
ÉMILIA. — Quel mouchoir? Celui que le More a donné
à Desdémona dans les premiers temps, et que tant de fois
vous m'avez dit de dérober.
JAGO. — Tu. le lui as dérobé ?
ÉMILIA. — Non , iria foi ; par inadvertance elle l'a laissé
tomber, et moi, me trouvant heureusement là, je l'ai
ramassé ; regardez, le voilà.
JAGO. — Brave femme! Donne-le-moi.
ÉMILIA. — Qu'en voulez-vous donc faire, pour m'avoir
tant sollicitée de m'en emparer?
JAGO. — Quoi ! que vous importe?
(Il lui arrache le mouchoir.)
ÉMILIA. — Si ce n'est pas pour quelque dessein impor-
tant, rendez-le-moi. Ma pauvre maîtresse! elle va deve-
nir folle, quand elle ne le trouvera plus.
JAGO. — Prenez garde qu'on ne vous soupçonne. J'en ai
besoin. Allez, laissez-moi. — (Émilia sort,)le veux laisser
tomber ce mouchoir dans l'appartement de Cassio, afin
qu'il l'y trouve lui-même. Des bagatelles légères oomme
l'air sont aux yeux du jaloux des autorités aussi fortes
que les preuves de la sainte Écriture. Ceci peut produire
quelque effet : déjà le More ressent l'atteinte de mes
poisons ; — de dangereux soupçons sont au fait des poi-
sons véritables qui d'abord causent à peine quelque
dégoût, mais qui, une fois en action sur le sang, l'en-
flamment comme une mine de soufre. — Je le disais
ACTE m, SCÈNE IIÏ. 161
bien*... (Entre Othello.) Le voilà; il s'avance. Va, ni
Topium, ni la mandragore, ni toutes les potions assou-
pissantes du monde ne te rendront jamais ce doux som-
meil que tu goûtais hier.
OTHELLO. — Ah ! ah ! perfide ! Envers moi! envers moi I
JAGO. — Quoi! encore, général? ne pensez plus à cela.
OTHELLO. — Va-t'en; fuis; tu m'as mis sur la roue! Je
jure qu'il vaut mieux être trompé tout à fait que d'en
avoir seulement quelque soupçon.
JAGO.— Comment, seigneur?
OTHELLO. — Quel sentiment avais-je des heures de plai-
sir qu'elle dérobait? Aucun. Je n'en souffrais point; je
dormais bien la nuit suivante; j'avais Tesprit hbre et
l'humeur gaie ; je n'ai point trouvé les baisers de Cassio
sur ses lèvres. Quand celui qu'on a volé ne s'aperçoit
point de ce qui lui manque, s'il n'en sait rien, c'est
comme s'il n'avait rien perdu.
JAGO. — Je suis fâché de vous entendre parler ainsi.
OTHELLO. — Quand toute Tarmée, soldats et pionnière,
aurait goûté la douceur de ses charmes, si je n'en avais
rien su, j'aurais été heureux. — Et maintenant, adieu
pour jamais le repos de mon âme; adieu, contentement!
Adieu, bataillons aux panaches flottants ; adieu, grandes
guerres, qui faites de l'ambition une vertu : oh I adieu
pour toujours ! Adieu, le coursier hennissant, et la trom-
pette éclatante, et le fifre qui frappe Toreille, et le tam-
bour qui anime le courage, et la royale bannière, et tout
l'appareil, l'orgueil, la pompe, l'éclat de la glorieuse
guerre ! Et vous, instruments de mort, dont les bouches
terribles imitent la formidable voix de l'immortel Jupi-
ter; adieu! adieu! La tâche d'Othello est finie.
JAGO.— Est-il possible, seigneur?
OTHELLO. — Misérable, compte qu'il faut que tu me
prouves que ma bien-aimée est une prostituée : comptes-
1 En voyant entrer Othello préoccupé et sombre, Jàgo se dit à
lui-même que tout ce qu'il vient de dire sur les effets de la jalou-
sie est vrai : Je le disais bien. C'est l'explication de Steevens et la
seule qu'on puisse donner, avec vraisemblance, de ces mots:
I did say so.
T. IV. 11
162 OTHELLO.
y bien : donne-m'en la preuve oculaire. (Il le saisit à la
gorge,) Ou par la valeur de mon âme immortelle, il eût
mieux valu pour toi naître un phien, quçi d'avoir à
répondre à ma colère, maintenant que tu Vas éve|llée.
jAGo.— En êtes-vous là?
oTHELLO.T-Fais-le-moi voir ;— ou du moius prpuve-le
de manière que ta preuve ne laisse ni place ui prise au
' moindre doute*; ou malheur à ta vie!
JAGO. — Mon noble seignpur...
OTHELLO. — Si tu la calomnies, et que tu me mettes à
la torture, renonce à prier le ciel, étouffe tout remords,
entasse horreurs sur horreurs, fais des actiqns qui épou-
vantent la terre et fs^ssent pleurer le ciel; tu ne peux
rien ajouter à ce que tu as d^à fait ; tu ne peu3^ rien
faire qui consomme plus sûrement ta damnation.
jAGo.— 0 grâce 1 que le ciel me défende. Êtes-vous yn
homme? avez-vous une âme et votre raispn? Dieu soit
avec vous! Reprenez mon emploi, r- û malheureux
insensé, qui as vécu pour faire de ta droiture un vice ! ô
monde pervers! Prends-y garde, ô monde; prends-y
garde; il est dangereux d'être honnête et sincère. Je
vous remercie de cette leçon; j'en profiterai, et désor-
mais je n'aurai plus aucun ami, puisque Tamitié suscite
un pareil outrage.
(Jago veut sortir.)
QTUïiLLQ.— Non, de^peure. — Tu devrais être honnête!
jAGO.-rJe devrais être sage : car la probité est une
insensée qui travaille pour des ingrats.
QTHEt.LQ.— Par Tvinivers, je crois que ma femme est
vertueuse, et je crois qu'elle ne Test pas : je crois que tu
es honnête, et je crpis que tu ne Tes pas. Je yeux avoir
quelque preuve.— Son image, qui était pour moi aussi
pure que les traits de Diaue, est maintenant noire et
hideuse comme mcin propre visage. S'il est des lacets,
des poignards, des poisons, des flammes, des vapeurs
* That the prohation hear no hin^e nor loop
To hang a douht on.
Littéralement : Que la preuve n'ait ni crochet ni nçeud où se puisse
suspendre un doute.
ACTE m, SCÈNE III. iQ^
suffocantes, je ne le souffrirai pas... Que je voud^^aiç
être satisfait!..
JAGO. — Je vois, seigneur, que la passion vous dévore :
je me repens de l'avoir allumée en vous. Vous voudriez
vous satisfaire ?
QTHBLLO.— îJe le voudrais? — Oui, je le veux.
JAGO. — Et vous le pouvez : mais de quelle manière?
comment voulez-vous être satisfait, seigneur? Voudriez-
vous être le témoin... et la voir, la bouche béante, dans
les bras d'un autre* ?
OTHELLO.— Mort et damnation ! oh 1
JAGO. — Oe serait, je crois, une grave difficulté, que.de
les amener à vous offrir cet aspect. Que le diable les
emporte, si jamais d'autres yeux que les leurs les voient
dans les bras Tun de Tautre*. Quoi donc? Gomment?
que dirai-je? le pioyen de vous satisfaire? 11 vous est
impossible de voir cela, quand ils seraient aussi éhontés
que les chèvres, aussi ardents que les singes, aussi
pétris d'orgueil que les loups, et aussi imprudents qu'on
peut l'être dans IHvresse. Mais cependant, si des indices
et de fortes probabilités, qui vous mèneront tout droit à
la porte de la vérité, suffisent à vous satisfaire, vous
pouvez être satisfait.
OTHELLO. — Donne-moi une preuve vivante qu'elle est
déloyale.
JAGO.— Je n'aime pas ce rôle; mais puisque, entraîné
par mon zèle et ma sotte franchise, je me suis avancé si
loin dans cette affaire, je j)oursuivrai. La nuit dernière
j'étais couché près de Cassio, et tourmenté d'une vio-
lente douleur de dents, je ne pouvais dormir. — 11 est des
hommes dont l'âme est si abandonnée que dans leur
sommeil ils révèlent leurs affaires. Cassio est de cette
espèce. Dans son sommeil je l'entendis qui murmurait :
Chère Desdémona^ soyons circonspects * cachons nos amours!
Et alors, seigneur, il saisit ma main, et en la serrant il
s'écriait, â douce créature! et puis il m'embrassait avec
t Behold her topp'd.
Bohter.
464 OTHELLO.
ardeur comme s'il eût voulu arracher des baisers qui
croissaient sur mes lèvres, et il soupirait, et s'écriait : ô
maudite destinée^ qui fa donnée au More^ !
OTHELLO. — 0 monstmeux, monstrueux!
JAGO. — Ce n'était qu'un songe.
OTHELLO. — Mais ce songe révèle l'action qui Ta pré-
cédé. C'est une violente présomplion, quoique ce ne soit
qu'un songe,
JAGO. — Et ceci peut aider à ajouter aux autres preuves
qui témoignent faiblement.
OTHELLO. — ^Je la mettrai en pièces.
JAGO. — Non. Soyez prudent; nous n'avons encore rien
vu; il se peut encore qu'elle soit innocente.— Dites-moi
seulement, n'avez-vous jamais vu un mouchoir parsemé
de fraises dans les mains de votre fenune?
OTHELLO. — Je lui en ai donné un pareil; ce fut mon
premier présent.
JAGO. — Je ne sais pas cela; mais c'est avec un pareil
mouchoir, qui j'en suis sûr était celui de votre femme,
que j'ai vu aujourd'hui Cassio essuyer sa barbe.
OTHELLO. — Si c'est celui-là ! . . .
JAGO. — Si c'est celui-là, ou tout autre qui soit à elle,
cela, joint aux autres preuves, dépose contre elle.
OTHELLO. —Oh! que le misérable n'a-t-il quarante
mille vies? Une seule est trop faible, trop chétive pour
ma vengeance ! Je vois maintenant que c'est vrai. —
Regarde-moi, Jago; j'exhale ainsi tout mon fol amour;
il est parti.— Lève-toi, noire vengeance, sors de ton antre
obscur ! Amour, cède à la tyrannique haine ta couronne
elle trône de mon cœur! soulève-toi, ô mon sein, car
tu es gonflé du venin de l'aspic.
JAGO. — ^Je vous en prie, contenez-vous.
* Voici le texte qu'il était impossible de traduire exactement :
And then, sir^ would he gripe and wring my hand,
Cry : — o sveet créature ! — And then kiss me hard ,
As if he pluck'd up hisses hy the roots
That grew upon my îips ; then îay^d his leg
Over my thigh and sigh'd and fetss'd and then
Cri'd . « cursed fate gave thee to the Moorî
ACTE III, SCÈNE IV. 165
OTHELLO. -Oh! du sang! Jago, du sangî
JAGO. — Patience, vous dis-je; vous changerez peut-
être d'idée.
OTHELLO.— Jamais, Jago. Comme le Pont-Euxin dont
les courants glacés et le cours uniforme ne subissent
jamais l'action du reflux, et se précipitent sans relâche
vers la Propontide et l'Hellespont, ainsi mes sanglantes
pensées, dans la violence de leur cours, ne reviendront
jamais en arrière , ne reflueront pas vers l'humble
amour; il faut qu'elles aillent s'abîmer dans une vaste
et profonde vengeance. Oui, par cette voûte immuable
du ciel {il se met à ^fenoito?), j'engage ici ma parole avec le
respect dû à un vœu sacré.
JAGO. — Ne vous levez pas encore. [Il se met aussi à
genoux,) Soyez témoins, vous flambeaux toujoui^s bini-
lants sur nos têtes, vous éléments qui nous enfermez de
toutes parts, soyez témoins qu'ici Jago dévoue son esprit,
son bras et son ccfeur au service d'Othello outragé. Qu'il
commande, et, quelque sanglants que soient ses ordres,
l'obéissance m'afl'ranchira de tout repentir.
OTHELLO. — J'accepte ton dévouement, non avec de
vains remerciements, mais avec une sincère reconnais-
sance ; je vais à l'instant te mettre à l'épreuve : que dans
ces trois jours je t'entende dire que Cassio ne vit plus.
JAGO.— Mon ami est mort! vous le voulez; c'en est
fait. — Mais laissez-la vivre,
OTHELLO. — Qu'elle soit damnée, l'infâme traîtresse!
oh! qu'elle soit damnée! Viens, suis-moi; je veux sortir
e\, me pourvoir de quelque prompt instrument de mort
pour ce charmant démon. De ce moment, tu es mon
lieutenant.
JAGO. — Je suis à. vous pour jamais.
(Ils sortent.;
SCÈNE IV
Toujours dans le château.
Entrent DESDÉMONA et ÉMILIA mwies du BOUFFON.
DESDÉMONA.— Savez-vous, drôle, où est caché le lieute-
nant Cassio?
166 OTHELLO;
LE BOUFFON. — Je lie puis dire qu'il soit caché quelque
part^
DESDÉMONA. — Quoi doUC?
LE BOUFFON. — C'cst UD soldat, et, pour moi, dire qu'un
soldat se cache, c'est le frapper.
DESDÉMONA. — Alloiis-donc, OÙ logG t-il?
LE BOUFFON.— Vous dire où il loge, ce serait vous dire
par où je mens.
DESDÉMONA. — Quo vcut dire tout cela?
LE BOUFFON. — Jo ue sais où il loge; et poui- moi, sup-
poser un logement et vous dire : ^ Il loge ici ou là, » ce
serait mentir par ma gorge.
DESDÉMONA.— Pouvez- vous aller le chercher et vous
informer du lieu où il est?
LE BOUFFON.— Je questionnerai tout le monde sur lui,
et par mes questions, je dicterai les réponses.
DESDÉMONA. — Cherchcz-le, dites-lui de venir, annon-
cez-lui que j'ai touché mon seignetu' eii sa faveur, et que
j'espère que tout ira bien.
LE BOUFFON. — Cccl cst à la portéc de l'esprit d'un
homme, et je vais l'entreprendre.
DESDÉMONA.— Où puis-jc avoir perdu ce mouchoir,
Émiha?
ÉMiLiA. — Je ne sais, madame.
DESDÉMONA.— Crois-moi, j'aimerais mieux avoir perdu
ma bourse pleine de crusades : et si mon noble More
n'avait pas une belle âme où n'entrent point les bas-
sesses de tant de jalouses créatures, il y en aurait assez
pour lui donner de mauvaises pensées.
ÉMILIA. — Il n'est donc pas jaloux ?
DESDÉMONA.— Qui, lui? Je crois que le soleil sous lequel
il est né a purgé son sang de toutes ces humeurs.
ÉMILIA. — Regardez, le voilà qui vient.
1 Dans l'impossibilité de rendre avec exactitude tous les ca-
lembours du bouffon, on a tâché de suppléer par des équiva-
lents; il joue sans cesse sur les mots to ?te,être couché, être dans
quelque endroit, et to lie, mentir. Ce jeu de mots est très-fré-
quent dans Shakspeare.
A.,
ACTE III, ^CÈNE IV. 16T
DESDÉMONA.'— ^Je ne le quitte plus qu'il n'ait rappelé
Cassio. [Entre Othello.) Eh bien! seigneur, comment allez-
vous?
OTHELLO.— Bien, ma bonne dame. (A part.) Oh! qu'il
est difficile de dissimuler !— Goinment vous portez- vous,
Désdémona?
DESDÉMONA. — Bien, mon bon seigneur.
OTHELLO —Donnez -moi votre niain. Gétte main @st
moite, madame.
DESDÉMONA.— Elle n'a encore éprouvé ni les atteintes
de l'âge, ni celles du chagtin.
OTHELLO; — Ceci dénote une grande fécondité et un
cœur facile. — Chaude, chaude et moite !— Cette main dit
qu'il vous faut de la retraite, moins de liberté^ des jeûnes,
des prières^ des mortifications, de pieux exercices; car il
y a ici un jeune et ardent démon, qui souvent se révolte :
voilà une bonne main, une main bien franche !
DESDÉMONA. — Oh! VOUS pouvoz bien le dire avec vérité,
car ce fut cette main qui donna mon cœur.
OTHELLO. — Une main libérale! Jadis le cœur donnait
la main ; maintenant, dans notre blason moderne, c'est
la main qu'on donne et non plus le cœur.
DESDÉMONA. — Je uc sais ce que vous voulez dire ; reve-
nons à votre promesse.
OTHELLO.-— Quelle promesse, ma belle?
DESDÉMONA. — J'ai cuvoyé dire à Cassio de venir vous
parler.
OTHELLO.— J'ai un rhume opiniâtre qui m'importune :
prêtez-moi votre mouchoir.
DESDÉMONA. — Le voilà, seigneur.
OTHELLO.— Celui que je vous ai donné.
DESDÉMONA. — Je ïie l'ai pas sur moi.
OTHELLO. — Non?
DESDÉMONA. — Nou, BU Vérité, séigueur.
OTHELLO. — Vous avoz tort. C'est une Égyptienne qui
avait donné ce mouchoir à ma mère ! et c'était une magi-
cienne qui savait presque lire dans les pensées. Elle lui
promit que, tant qu'elle le conserverait, il la rendrait
toujours aimable et soumettrait complètement mon père
168 OTHIÇ^LLO.
à son amour ; mais que si elle le perdait ou le donnait,
les yeux de mon père ne la verraient plus qu'avec
dégoût, et chercheraient ailleurs de nouveaux caprices.
En mourant elle me le donna, et me recommanda,
quand ma destinée me ferait épouser une femme, de le
lui donner aussi. Je l'ai fait, et prenez-en bien soin.
Conservez-le précieusement comme la prunelle de votre
œil. Le perdre ou le donner serait un malheur que
n'égalerait aucun autre.
DESDÉMONA. — Est-il pOSSiblC ?
OTHELLO.— Cela est vrai. — Il y a une vertu magique
dans le tissu de ce mouchoir. — Une prétresse, qui deux
cents fois avait vu le soleil parcourir le cercle de Tan-
née, en ourdit la trame dans ses fureurs prophétiques ;
les vers qui ont fourni la soie étaient consacrés; et il
fut teint avec la couleur de momie que d'habiles gens
tiraient des cœurs déjeunes filles.
DESDÉMONA. — En vérité, cela est-il vrai?
OTHELLO. — Rien n'est plus vrai. Ainsi prenez-y bien
garde.
DESDÉMONA. — Ah ! plùt au ciel que je ne l'eusse jamais
vu !
OTHELLO . — Ah I pourquoi ?
DESDÉMONA. — Pourquoi me parlez-vous d'un ton si
brusque et emporté ?
OTHELLO. — Est-il perdu? Est-il sorti de vos mains?
parlez, ne l'avez-vous plus?
DESDÉMONA. — Lc cicl uous béuissc !
OTHELLO.— Que dites-vous?
DESDÉMONA. — Il u'cst pas pcrdu : mais quoi? quand il
le serait?
OTHELLO. — Ah !
DESDÉMONA. — Je VOUS dis qu'il n'est pas perdu.
OTHELLO. — Allez le chercher, je veux le voir.
DESDÉMONA. — Oui, mousicur, je le pourrais; mais en
ce moment, je ue veux pas. C'est une ruse de votre part,
pour me faire perdre de vue ma demande. Je vous en
prie, que Cassio rentre en grâce.
OTHELLO. — Trouvez -moi le mouchoir; j'augure mal...
ACTE 111, SCÈNE IV. 169
DESDÉMONA. — Allons, cédez, vous ne retrouverez jamais
un officier plus capable.
OTHELLO.— Le mouchoir !
DESDÉMONA. — De grâce, parlez-moi de Cassio.
OTHELLO.— Le mouchoir!
DESDÉMONA. — Un hommo qui toute sa vie a fondé Tes-
poir de sa fortune sur votre amitié, qui partagea tous
vos dangers.
OTHELLO. — Le mouchoir!
DESDÉMONA.— En vérfté , vous méritez mes reproches.
OTHELLO. — Allez-vous-en ! (Il sort.)
ÉMiLiA. — Cet homme n'est-il pas jaloux?
DESDÉMONA. — Je u'avais encore rien vu de semblable^
Sûrement il y a quelque charme dans ce mouchoir. Je
suis bien malheureuse de l'avoir perdu !
ÉMiLTA. — Ce n'est pas une année ou deux qui nous
montrent le cœur d'un homme :. d'abord ils sont comme
affamés, et nous sommes leur proie; ils nous dévorent
avec avidité; puis, quand ils sont rassasiés, ils nous
repoussent. — Voyez ! C'est Cassio et mon mari.
(Entrent Jago et Cassio.)
JAGO, à Cassio, — Il n'y a pas d'autre moyen : c'est elle
qui peut l'obtenir. (Apercevant Desdémona.) Et voyez, le
bonheur! Allez, pressez-la.
DESDÉMONA. — Qu'y a-t-il, bon Cassio? Quel nouveau
sujet vous amène?
CASSIO. — Madame, toujours mon ancienne prière. Je
vous en conjure , que par vos généreux secours je
revienne à la vie et reprenne ma place dans Tamitié de
celui que j'honore de tout l'hommage de mon cœur. Je
ne voudrais pas essuyer tant de délais. Si mon offense
est mortelle ; si mes chagrins actuels, ni mes services
passés, ni ceux que je me propose pour l'avenir ne peu-
vent racheter son amitié, en être instruit est du moins
une grâce qui m'est due. Alors, je me revêtirai d'une
satisfaction forcée, j'irai me jeter dans quelque autre
route à la merci de la fortune.
DESDÉMONA. — Hélas ! trop honnête Cassio, mes sollici-
tations ne sont pas maintenant à l'unisson de son âme.
170 OTHELLO.
Mon seigneur n'est plus mbn seigneur ! Et je ne Iib riecon-
naîtrais pas si ses traits étaient aussi chaUgés que sôh
humeur. Que tous les saints fesprils du ciel me Soient
propices, comme il est vtai que j'ai parlé pour Toùis de
mon mieux, et que je suis restée en butte à son déplaisir
pour m'être expliquée librement I II vous faut patienter
quelque temps : be que je puis, je le ferai; et je tenterai
pour vous plus que je n*oserais pour moi-même. Que
cela vous suffise.
JAGO.— Mon seigneur eôt-ilen colère?
ÉMiLiA. — Il vient de sortir, et certes dans une étrange
agitation.
JAGO. — Peut-il être en colère? J'ai vu le canon faire
voler en Tair les files de ses soldats, et, comme le diable
lui-même, venir emporter son frère jusque dans ses
bras... Et il serait en colère! Il faut quelque chose de
bien grave... Je vais aller le trouver. La chose doit être
bien grave, s'il est en colère.
DESDÉMONA. — Je t'cu prie, vas-y. — (Jago sort.) Sûre-
ment quelque nouvelle importante arrivée de Venise, ou
quelque complot tramé sourdement dans Chypre, et
dont il aura découvert le secret, aura troublé la paix de
son âme; et dans de tels cas Thumeur des hommes s'en
prend à de petites choses, bien que ce soient les grandes
qui les occupent : voilà comme nous sommes ; que nous
ayons mal à un doigt, le sentiment de la douleur se
répand dans tous nos autres membres qui se portent
bien ; car enfin nous devons penser que les hommes ne
sont pas des dieux. Nous ne devons pas toujours nous
attendre, de leur part, à ces soins qui conviennent au
jour des noces. Gronde-moi, Emilia; juge injuste que
j'étais, je l'accusais dans mon âme de dureté, mais
je reconnais maintenant que le témoin était suborné, et
qu'il était faussement accusé.
ÉMILIA.— Je prie le ciel que ce soit< comme vous le
croyez, quelque affaire d'État, et non aucune idée,
aucun soupçon de jalousie, qui l'aigrisse contre vous.
DESDÉMONA. — Hélas! le malheureux jour! — Jamais je
ne lui en donnai sujet.
ACTE III, SCÈNE IV. ITI
ÉMiLiA.— Mais les cœurs jaloux ne se salisfont pas de
cette réponse : ils ne sont pas toujours jaloux pour quel-
que raison ; mais ils sont toujours jaloux, parce qu'ils
sont jaloux. La jalousie est un monstre qui s'engendre
lui-même, et qui nait de lui-même.
DESDÉMONA. — Que le ciel écarte ce monstre du cœur
d'Othello l
ÉMiLiA. — Amen, madame!
DF.sDÉMONA. — Je voux Taller chercher. Gassio, prome-
nez-vous par ici. Si je le trouve disposé, je lui rappelle-
rai votre demande, et je ferai tout ce que je pourrai
pour en obtenir le succès.
CAssio. — Je remercie humblement Votre Seigneurie.
(Desdémona et Emila sortent.)
(Entre Bianca.)
BiANCA.— Ah ! Dieu vous garde, cher Cassio !
cÀssio.— Qui est-ce qui vous fait sortir de chez vous?
Comment vous portez-vous, ma belle Bianca? D'honneur,
ma douce amie, j'allais de ce pas chez vous.
BIANCA. — Et moi j'allais chez vous, Cassio. Comment!
me fuir une semaine entière, sept jours et sept nuits,
huit fois vingt heures ! Et les heures de l'absence des
amants sont cent fois plus lentes que les heures du
cadran. Oh! triste calcul !
CASSIO. — Excusez-moi, Bianca; tout ce temps j'ai été
oppressé de pensées accablantes ; mais avec moins d'in-
terruptions j'effacerai le souvenir de cette longue suite
d'absences. Chère fiiâncà (il tire de sa poche le mouchoir
de Desdémona et le lui présente) ^ copiez-moi ce dessin.
BIANCA. — Oh! Cassio, d'où vient ceci? C'est le don de
quelque nouvelle amie? Ah! je devine la cause d'une
absence que j'ai trop sentie. En êtes- vous là? Bien, bien!
CASSIO. — Allez, femme, rejetez vos vils soupçons dans
la gueule du diable où vous les avez pris. Vous êtes
jalouse, maintenant? Vous croyez que ceci vient de
quelque maîtresse, que c'est un souvenir? Non, en bonne
foi, Bianca.
BIANCA. — Eh bien ! à qui appartient-il?
CASSIO. — Je n'en sais rien encore, ma chère. Je l'ai
172 OTHELLO.
trouvé dans ma chambre; le travail m'en plait fort :
avant qu'on le redemande, comme cela arrivera proba-
blement, je voudrais en avoir le dessin : prenez-le,
copiez-le, et laissez-moi pour le moment.
BiANCA. — Vous laisser, et pourquoi?
CASsio. — ^J'attends ici le général, et je n'ai pas envie,
car ce ne serait pas une recommandation pour moi, qu'il
me trouve accosté d'une femme.
BIANCA. — Et pourquoi, s'il vous plaît?
CASsio.— Ce n'est pas que je ne vous aime.
BiANGA. — ^Non, non, vous ne m'aimez point : je vous
prie, du moins reconduisez-moi quelques pas ; et dites si
je vous verrai de bonne heure ce soir?
CASSIO. — Je ne puis vous accompagner bien loin, car
c'est ici même que j'attends; mais je vous verrai de
bonne heure.
BIANGA. — C'est bon, bon. Il faut bien que je me plie
aux circonstances.
(Ils sortent.)
FIN DU TROISIÈME ACTE.
ACTE QUATRIÈME
. SCÈNE I
Devant le château.
Entrent OTHELLO et JAGO
JAGO. — Voulez-vous vous arrêter à cette pensée?
OTHELLO.— A cette pensée, Jago.
JAGO. — Quoi, donner en secret un baiser!
OTHELLO. — Un baiser que rien ne légitime !
JAGO.— Ou s'enfermer seule avec un amant, dans la
nuit', une heure ou deux, sans aucun mauvais dessein!
OTHELLO.— S'enfermer seule, Jago, et sans mauvais
dessein ! G'e'st vouloir user d'hypocrisie avec le diable.
Ceux qui, avec des intenlions pures, s'exposent ainsi,
tentent le ciel, et le diable tente leur vertu.
JAGO. — S'ils s'en tiennent là, c'est une faute légère :
mais si je donne à ma femme un mouchoir...
OTHKLLO.— Eh bien?
JAGO. — Eh bien! alors il est à elle, seigneur; et dès
qu'il est à elle, elle est libre, je pense, de le donner à
qui il lui plaît.
OTHELLO. — Son honneur lui appartient de même :
peut-elle aussi le donner?
JAGO. — L'honneur est un être invisible. Bien des
femmes qui ne Tont plus l'ont encore à nos yeux : mais
pour le mouchoir...
OTHELLO.— Par le ciel, je l'aurais oublié volontiers. —
* Or to be naked with her friend ahed
An hour or more, not meaning any harin !
OTH. — NaJted ahed, Jago, and not mean harm!
ilA OTHELLO.
Tu dis?— Oh! cette idée revient dans ma mémoire,
comme sur la maison infestée revient le corbeau, pré-
sage de malheur. — Il a eu mon mouchoir !
JAGO. — Oui, qu'importe?
OTHELLO. — C.e^£^ se gâte, maintenant...
JAGO. — Que serait-ce si je disais Tavoir vu vous faire
outrage , lui avoir entendu dire...? Car il est de par le
monde des misérables qui, après avoir, à force de pour-
suites importunes , subjugué une maîtresse , ou reçu
d'elle de volontaires faveurs, ne peuvent s'empêcher de
bavarder.
OTHELLO. — A-t-il dit quelque chose?
JAGO. — Oui, seigneur; mais, soyez-en bien sûr, il n'a
rien dit qu'y ne soit prêt à nier.
OTHELLO . — Qu'a-t-il dit ?
JAGO. — Mafpi... qu'il ?i... Je ne sais pas ce qu'il a fait.
OTHELLO.— Quoi, quoi?
JAQQ. — Été reçu...
OTHELLO. — Où?
J4GQ.— Jjai^s son lit.
oTHELi.0 . —-Avec elle ?
aAGO.r-rAvec eUc, î^uprès. d'elle.— Tfout ce que vous
voudrez.
OTHELLO. — Reçu fl^ns son lit!— Avec elle!— Auprès
d'elle! — Dans squ lit!— 0 cela est horrible! — Le mou-
choir ! — Des aveux !— Le mouchoir ! — Qu'il avoue et qu'il
soit pendu pour soji forfait. — Non, d'abord pendu, et il
avouera après... — Jf'^n frissonne. — Non, la nature ne
serait point ainsi saisie et possédée par une passipn sou-
veraine, sans un motif réel*. — Non, ce ne sont point des
paroles qui me bouleversent de la sorte! — Ses yeux! —
Ses joues! — Ses lèvres!— Est-il possible? — Avoue.— Le
mouchoir !—Q démon !
(Il tombe sans connaissance.)
* Nature would not vest herselfin such shadowing passion without
some instruction. Les commentateurs ont tourmenté de mille façons
le passage dont le sens tel que nous l'avons donné est parfaite-
ment clair et d'accord avec les mots qui précèdent comme avec
toute la situation.
ACTE IV, SCÈNE I. 175
JAGQ. — Opérez, mes poisons, opérez. Voilà comment
SG laissent prendre les fous crédules, et comment, mal-
gré leur imiocence, de chastes et vertueuses dames
subissent les reproches.-:— Holà, seigneur! monseigneur!
Othello! (Et^tre-Cassio.) Ah! Gassio, quelle nouvelle]
CASSio.— :Ou'est-il donc arrivé ?
UGp. — î|fon seigneur vient de tomber dans une attaque
d'épilepsie \ c'est la seconde ; il en eut une hier.
CAssio. —Frottons-lui les tempes.
JAGQ.— -Non, laissez; il faut que cet engourdisseineut
léthargique ait son libre cours, autrement vous le ver-
rez écumer et passer bientôt à une sauvage frénésie. —
Regardez, il s'ç^gite : retirez-vous pour quelque temps; il
va reprendre ses sens : (iès qu'il w'aura quitté, j ai à
yous parler d'une affipiire importante. (Cassia sort.) Eh
bien! général, comment vous trouvez-vous? ne vous
êtç^-vous pas blessé à la tête I
OTHELLO. — Te moques-tu de moi?
HGp..— Mp uipquer de vous? non par le ciel ; je vou-
drais que vous supportassiez votre sort en homme.
OTHELLO. — Un hqmme qui porte des cornes n'est plus
tju'une brute, un monstre.
JA^Q. — Il y a donc bien des brutes et des monstres dans
une grande ville?
QTHELLO. — L'a-t-il avoué ?
JAGQ. — Mon bon seigneur, soyez un homme. Croyez
qu'un même sort attelle avec vous tout homme qui a
subi le joug du mariage. Il y a, à l'heure qu'il est, des
millions de maris qui la nuit dorment dans des lits où
d'autres ont pris place, et qu'ils jureraient n'appartenir
qu'à eux seuls. Votre situation vaut mieux : ohl c'est
être le jouet de l'enfer, et subir les suprêmes moqueries
du démon, que d'embrasser une prostituée et de reposer
avec sécurité près d'elle, en la croyant chaste. —Nqu,
que je sache tout; et sachant ce que je suis, je saurai
aussi ce qu'elle doit devenir à son tour.
OTHELLO. — Oh ! tu as raison ! cela est certain.
jAGO.— -Restez un monieut à l'écart, at prêtez Toreille
avec patience. Tandis que vous étiez ici, il y a un
176 OTHELLO.
moment, fou de votre malheur (passion indigne d'un
homme tel que vous), Cassio est arrivé ; je Tai congédié
en donnant à votre évanouissement une cause naturelle;
mais je lui ai dit de revenir bientôt me parler, et il Ta
promis. Cachez-vous dans cet enfoncement, et de là
observez les airs moqueurs, les dédains, les sourires
insultants qui viendront se peindre sur chaque trait de
son visage. Je lui ferai raconter de nouveau toute l'aven-
ture, où, comment, combien de fois, depuis quelle
époque et quand il a été et doit être encore reçu par votre
femme; remarquez seulement ses gestes; mais de la
patience, seigneur, ou je dirai que vous n'êtes après tout
que colère et que vous n'avez rien d'un homme.
OTHELLO. — Entends-tu, Jago? je serai bien prudent
dans ma patience ; mais aussi, entends-tu? bien sangui-
naire.
JAGO. — Et ce ne sera pas sans raison; mais laissez
venir le temps pour tout. Voulez-vous vous retirer?
(Othello s'éloigne et se cache.) Maintenant je veux question-
ner Cassio sur Bianca. C'est une aventurière qui, en
vendant ses caresses; s'achète du pain et des vêtements.
Cette créature est passionnée pour Cassio ; car c'est le
fléau des filles de tromper cent hommes, pour être trom-
pées par un seul. Quand on parle d'elle à Cassio, il ne
peut s'empêcher d'éclater de rire. — Il vient. — Dès qu'il
va sourire, Othello deviendra furieux, et son aveugle
jalousie verra tout de travers les sourires, les gestes, les
airs libres du pauvre Cassio. {Entre Cassio.) Eh bien!
lieutenant, comment êtes-vous maintenant?
CASSIO. — D'autant plus mal, que vous me donnez un
titre dont la privation me tue.
JAGO, élevant la voix. — Cultivez bien Desdémona et vous
êtes sûr du succès. (Baissant le ton.) Oh! si cette grâce
dépendait de Bianca, comme vos désirs seraient bientôt
satisfaits !
CASSIO. — Ah ! bonne petite âme !
OTHELLO, à part. — Voyez comme il sourit déjà.
JAGO, à voix haute. — Je n'ai jamais vu femme si pas-
sionnée pour un homme.
ACTE IV, SCÈNE L 177
CASsiô.— Oh I la pauvre créature , je crois en efîet
qu'elle m'aime.
OTHELLO, à part.— Oui^ il le nie faiblement, et sourit.
JAGO. — ^M'entendez-vous, Cassio?
OTHELLO , à part. — Maintenant il le presse de tout
raconter. Va; poursuis : bien dit, bien dit.
JAGO.— Elle fait courir le bruit que vous comptez
l'épouser : en avez-vous l'intention?
CASSIO.— Ha 1 ha! ha!
OTHELLO^àpart. — Triomphes-tu,Romain? triomphes-tu?
CASSio. — ^Moi Tépouser? Qui? une fille! Aie, je t'en
prie, un peu meilleure opinion de mon esprit; ne lui crois
pas si mauvais goût. Ha! ha! ha!
OTHELLO, à par?.— Oui, oui, ils rient ceux qui rempor-
tent la victoire.
JAGO. — En vérité, le bruit court que vous l'épouserez.
CASSîo. — ^De grâce, parle vrai.
JAGO. — Je suis un drôle si je mens.
OTHELLO, à part. — As-tu fait mon compte? Bien, bien.
CASsio. — C'est un propos de cette créature : elle s'est,
dans son amour et sa vanterie, persuadée que je l'épou-
serais; mais je ne lui ai rien promis.
OTHELLO, à part. — Jago me fait signe : sans doute Cas-
sio commence l'histoire.
CASSIO. — Elle était ici, il n'y a qu'un moment; elle me
poursuit partout. L'autre jour j'étais sur le bord de la
mer, causant avec quelques Vénitiens; tout à coup
arrive la folle, et elle se jeté ainsi à mon cou...
(Cassio peint, par son geste, le mouvement de Bianca.)
OTHELLO, à part. — S'écriant, ô mon cher Cassio! c'est
ce que son geste exprime, je le vois.
CASSIO. — Et elle se pend à mon cou, et s'y balance, et
pleure, et me tire, et me pousse. Ha ! ha ! ha !
OTHELLO , à part. — Il raconte maintenant comment
elle l'a entraîné dans ma chambre. Oh! je vois mainte-
nant ton nez, mais non le chien auquel je le jetterai*
CASSIO. — ^11 faut que j'évite sa rencontre.
JAGO. — Devant moi ! Tenez, la voilà qui vient.
(Entre Bianca.)
T. IV. 12
178 OTHELLO.
CASSio. — Ardente comme une chatte sauvage! — Mais
celle-ci est parfmnée. — {A Dianca.) Que me voulez-vous
en me poursuivant de la sorte?
BiANCA. — Que le diable et ga femme vous poursuivent!
Que me vouliez-vous vous-même, avec ce mouchoir que
vous m'avez remis tantôt? J'étais une grande dupe de le
prendre : et ne faut-il pas que j'en copie le dessin? Oui,
sans doute, il est bien vraisemblable que vous l'ayez
trouvé dans votre chambre, sans savoir qui peut l'y
avoir laissé. C'est un don de quelque péronnelle, et il
faut que j'en copie le dessin! (Elle lui j^tl^ le mouchoir.)
Tenez, rendez-le à votre belle. Où que vous l'ayez pris,
je n'en copierai pas un point.
CAssio. — Comment, ma douce Biauca? Quoi doftc ? quoi
donc?
OTHELLO, à par^^-Par le ciel, voilà sûrement mon
mouchoir !
BiANCA. — Si vous voulez venir souper ce soir, vous en
êtes le maître; sinon, venez quand il vous plaira.
(Elle sort.)
jAGo. — ^Suivez-la, suivez-la.
CASSIO.— Il le faut bien, sans quoi elle va bavarder
dans la rue.
JAGO. — Soupez-vous chez elle?
CASSIO. — Oui, c'est mou projet.
JAGO. — Peut-être pourrai-je vous y voir ; car j'ai vrai-
ment besoin de causer avec vous.
CAssio. — Venez-y, je vous prie : voulçz-vous ?
JAGO. — N'en dites pas plus, partez.
(Cwsio sort.)
(Othello s'avance.)
OTHELLO. — Comment le tuerai-je, Jago?
JAGO. — Avez-vous remarqué comme il s'applaudissait
de sou infâme action ?
OTHELLO. -4) Jago !
JAGO. — Et ie mouchoir, l'avez-vous vu ?
OTHELLO. — Était-ce le mien?
JAGO. — Le votre : je vous jure. Et de voir le cas qu'il
fait de cette femme insensée , votre femme ! Elle lui
ACTE IV, SCÈNE L 179
a donné ^e mouchoir, et il Ta donné à sa maîtresse !
OTHELLO.— rJe voudrais que son supx>lice pût durer
neuf ans. — Une femme accomplie ! une femme si belle !
une femme si douce !
JAGO. — Allons, il faut oublier tout cela.
OTHELLO. — Oui; qu'elle meure, qu^elle périsse, qu'elle
soit damnée cette nuit ; elle ne vivra point. — Non, mon
cœur est changé en pierre, je le frappe et cela me fait
mal à la main. — Oh! l'univers n'avait pas une plus
douce créature. — Elle était digne de partager la couche
d'un empereur, et de lui imposer ses lois.
JAGO. — Eh ! ce n'est pas là votre objet.
OTHELLO. — Qu'elle soit maudite! Je ne dis que ce
qu'elle est en effet. — Si habile avec son aiguille I — Une
musicienne admirable! — Oh! elle adoucirait en chantant
la férocité d'un ours. — D'un esprit si élevé, d'une imagi-
nation si féconde ! *
JAGO. — Elle n'en est que plus coupable.
OTHELLO.— Oh! mille, mille fois plus! — Et puis, de si
bonne naissance !'
JAGO. — Oui, trop bonne!
OTHELLO.— Oui , cela est certain : mais vois, Jago,
quelle pitié! — Oh ! Jago ! quelle pitié, Jago!
JAGO. — Si vous êtes si épris même de sa perfidie, don-
nez-lui pleine licence de vous outrager; car si Tinjure
ne vous touche point, elle n'offense personne.
OTHELLO.'— 'Je veux la mettre en pièces. — Me désho-
norer !
jAfto. — Oh! cela est infâme de sa part.
OTHELLO. — Avec mou officier !
JAGO. — Cela est plus infâme encore.
OTHELLO. — Procurê-moi du poison, Jago, pour cette
nuit; je ne veux point entrer en explication avec elle,
de peur que ses grâces et sa beauté ne désarment encore
mon âme. — Cette nuit, Jago.
JAGO.— Ne vous servez pas de poison : étranglez-la
plutôt dans son ht; dans ce lit même qu'elle a souillé.
OTHELLO, — ^Bon, bon! cette justice me plaît. — Excel-
lente idée.
i80 OTHELLO.
JAGO. — Et pour Cassio, laissez-moi faire, je me charge
de lui : vers minuit vous en saurez davantage.
(Une trompette se fait entendre au dehors.)
OTHELLO. — Excellente idée. Qu'annonce cette trompette?
JAGO. — Sûrement quelque nouvelle de Venise. Ah!
c'est Lodovico envoyé par le duc : et voyez, votre femme
raccompagne.
(Entrent Lodovico, Desdémona et leur suite.)
LODOVICO. — Salut, brave général.
OTHELLO. — De tout mou cœur, seigneur.
LODOVICO. — Le duc et le sénat de Venise vous saluent.
(Il remet une dépêche à OtheUo.)
OTHELLO. — Je baise cet écrit, interprète de leur bon
plaisir.
(Othello ouvre et lit la dépêche.)
DESDÉMONA . — Etquellesnouvelles,cher cousiu Lodovico?
JAGO. — Je suis ravi de vous voir, spigneur : soyez le
bienvenu en Chypre.
LODOVICO.— Je vous remercie; comment se porte le
lieutenant Cassio?
JAGO.— Il vit, seigneur. .
DESDÉMONA. — Mou cousiu, il cst surveuu entre lui et
mon seigneur une mésintelligence fâcheuse : mais vous
saurez tout arranger.
OTHELLO, à demi-voix, — En étes-vous bien sûre ?
DESDÉMONA. — Mou soigueur?
OTHELLO, continuant de lire. — « Ne manquez pas de
« vous y conformer? Si vous voulez..-.
LODOVICO, à Desdémona, — Il ne s'adressait à personne;
c'est de la lettre qu'il est occupé. — Est-ce qu'il y a de la
division entre le général et Cassio ?
DESDÉMONA. — Une division tout à Tait malheureuse ; je
ferais beaucoup pour les réconcilier, à cause de l'amitié
que je porte à Cassio.
OTHELLO, d'une voix étouffée. — Feux et soufre !
DESDÉMONA . — SeigueuT ?
OTHELLO. — Avez-vous votre bon sens?
DESDÉMONA.— -Quoi, ost-il cu colèrc?
LODOVICO. — Il se peut que la lettre lui cause cette émo-
ACTE IV, SCÈNE I. 181
tion; car le sénat, je crois, le rappelle à Venise, et donne
à Gassio son gouvernement.
DESDÉMON A. — En Vérité, j en suis bien aise.
OTHELLO. — En vérité?
DESDÉMONA. — Mou seigueur?
OTHELLO. — ^Je suis bien aise, moi, de vous voir folle.
DESDÉMONA.— Pourquoi, cher Othello?
OTHELLO. — Démon !
(II la frappe.)
DESDÉMONA. — Je u'ai pas mérité ceci.
LODOvico. — Seigneur, on ne croirait pas cela à Venise,
quand je jurerais que je Tai vu de mes yeux. C'est beau-
coup trop. Consolez-la, elle pleure.
OTHELLO. — Oh! démon, démon! Si les pleurs d'une
femme pouvaient féconder la terre, chaque larme qu'elle
laisse tomber deviendrait un crocodile. — (A Desdértwna.)
Hors de ma vue !
DESDÉMONA. — ^Je uc vcux pas rester, puisque je vous
offense.
(Elle fait quelques pas pour sortir.)
LODOVICO. — En vérité, voilà ime femme bien soumise.
Je vous en conjure, seigneur, rappelez-la.
OTHELLO. — Madame ?
DESDÉMONA. — Mon scigncur?
OTHELLO, à Lodovico. — Que lui voulez-vous?
LODOVICO. — Qui! moi, seigneur?
OTHELLO. — Oui, vous; vous avez désiré que je la fisse
revenir : seigneur, elle peut revenir et s'en aller, et
revenir encore : et elle peut pleurer, seigneur, pleurer ;
et elle est soumise, comme vous dites, soumise, oh!
très-soumise. — {A Desdémona.) Continuez, pleurez, pleu-
rez. {A Lodomco.) Quant à celte lettre, seigneur... — {A
Desdémona.) Oh! passion bien jouée! — {A lui-même,) On
me l'appelle à Venise.— (A Desdémona.) Sortez; je vous
enverrai chercher tout à l'heure.— ( A Lodovico. ) Sei-
gneur, j'obéis aux ordres ; et je vais me rendre à Venise.
— (A Desdémma,) Hors d'ici, sortez I (Desdénnona sort.)
Cassio prendra ma place : et (à Lodovico) seigneur, je
vous invite à souper chez moi ce soir. Vous êtes le bien-
182 OTHELLO.
venu à Chypre. — (En s'en allant.) Chèvres et guenons* ! 1
(Il sort.)
LODOvico. — Est-ce là ce noble More que tout notre
sénat regarde comme suffisant à tout et pour tout? —
Est-ce là ce grand caractère que la passion ne peut
ébranler, et ce ferme courage qu'aucun accident, ni
aucun coup du sort ne peut troubler ni abattre ?
JAGO. — Il est bien changé.
LODOVICO. — Sa tête est-elle saine? son cerveau n'est-il
pas dérangé?
JAGO. — Il est ce qu'il est : je ne puis me permettre de
dire ce que je pense de lui, ce qu'il pourrait être... — S'il
n'est pas tout ce qu'il pourrait être, je prie le ciel qu'il
le soit.
LODOVICO. — Comment! frapper sa femme I
JAGO.— En effet cela n'était pas trop bien; et cepen-
dant je voudrais être sûr que ce coup-là sera le plus
violent.
LODOVICO: —Est-ce son habitude? ou les lettres du
sénat lui auraient-elle allumé le sang, et l'ont-elles jeté
pour la première fois dans cet emportement?
JAGO. — Hélas 1 hélas ! il ne serait pas honnête à moi de
dire ce que j'ai vu et su. Vous l'observerez, et ses pro-
pres démarches le feront assez connaître pour me dis-
penser de parler. Suivez-le seulement^ et voyez com-
ment il agit.
LODOVICO. — Je suis fâché de m'être trompé sur son
compte.
(Ils sortent.)
SCÈNE II
Une chambre dans le château.
Entrent OTHELLO, ÉMILIA.
OTHELLO. — Vous u'avcz douc rien vu?
ÉMiLiA. — Ni rien entendu, ni jamais rien soupçonné.
1 Othello se rappelle ici les perfides comparaison de Jago, lors-
qu'il cherche pour la première fois à exciter la jalousie du More.
ACTE IV, SCÈNE II. 183
OTHELLO. — Mais VOUS le» avez vus elle et Cassio
ensemble.
ÉMiLiA.— "Mais alors je n'ai rien vu de mal ; et cepen^
dant j'entendais chaque syllabe qui était prononcée
entre eux.
OTHELLO. — Quoi I ils ne se sont jamais parlé bas?
ÉMiLiA. — Jamais, mon seigneur.
OTHELLO. — Ils ne vous ont jamais renvoyée?
ÉMILIA. — Jamais*
OTHELLO.— Pour aller lui chercher son éventail, ses
gants, son masque, ou quoi que ce soit?
EMILIA. — ^Jamais, mon seigneur.
OTHELLO.— Cela est étrange.
ÉMILIA. — J'ose vous répondre, seigneur, qu'elle est
fidèle : j'y engage mon âme. Si vous pensez autre chose,
bannissez cette pensée, elle abuse votre cœur. Si quel-
que misérable vous a mis des soupçons en tête, que le
ciel lui envoie pour salaire la malédiction du serpent ;
car si elle n'est pas vertueuse, chaste et sincère, il n*y a
point de mari heureux; la plus pitre des femmes est
impure comme la calomnie.
OTHELLO. — Dites-lui de venir, allez. {Émilia sort.) Elle
en dit assez; mais ce n'est qu'uile entremetteuse qui
n'en peut dire davantage. -^ L'autre est une adroite
coquine qui tient enfermés sous le verrou et la clef
d'infâmes secrets, et cependant elle se met â genoux, et
elle prie !... Je le lui ai vu faire.
(Entre Dosdémona avec Étnilia.)
DESDÉMON A.— Mon seigueur, que voulez-vous de moi?
OTHELLO. — Je vous prie, ma poiile, venez ici.
DESDÉMONA.— Où VOUS plaît-il?
OTHELLO. — Que j6 voie dans vos yeux. Regardez-moi
en face.
DESDÉMONA. — Quellc horriWe fantaisie vous saisit?
OTHELLO, à Êmilia, — Les femmes de votre métier,
madame, laissent les amants tête-à-tête et ferment la
porte; puis elles toussent ou crient hem! hem! si quel-
qu'un sument. A votre office, à votre office.— Allons,
dépêchez-vous. (Émilia sort.
184 OTHELLO.
DRSDÉMONA tombe à genoux. — Je vous le demande à
genoux, m6n seigneur, que signifie votre discours ? J'en-
tends votre fureur dans vos paroles, mais je ne com-
prends pas vos paroles.
OTHELLO. — Qu'eS-tU ?
DESDÉMONA. — Votre femme, mon seigneur, votre fidèle
et loyale femme.
OTHELLO. — Viens, jure-le, damne-toi, de peur, comme
tu ressembles aux êtres célestes, que les démons eux-
mêmes n'osent s'emparer de toi. Damne-toi donc par un
double crime ; jure que tu m'es fidèle.
DESDÉMONA. — Lc cicl Sait que cela est vrai!
OTHELLO. — Le ciel sait que tu es perfide comme l'enfer.
DESDÉMONA. — Envers qui, mon seigneur? avec qui?
Comment suis-je perfide ?
OTHELLO.— Ah! Desdémona! va-t'en, va-t'en, va-t'en!
DESDÉMONA. — Hélas ! jour fatal! pourquoi pleurez-
vous? Suis-je la cause de ces larmes, mon seignem^? Si
vous soupçonnez mon père d'être l'auteur de votre rap-
pel, n'en rejetez pas le reproche sur moi : si vous l'avez
perdu, moi aussi je l'ai perdu.
OTHELLO. — S'il avait plu au ciel de m'éprouver par le
malheur, s'il avait fait pleuvoir sur ma tète nue tous les
maux et toutes les humiliations, s'il m'avait plongé jus-
qu'au cou dans la pauvreté, s'il avait livré aux fers moi
et mes plus belles espérances, j'aurais trouvé dans quel-
que coin de mon âme un reste de patience : mais, hélas I
faire de moi un objet en butte au mépris qui dirigera
vers moi son doigt immobile... Oh! oh !... Eh bien î cela
même, j'aurais pu le supporter.— Oui, oui, je l'aurais
pu. — Mais l'asile où j'avais enfermé tous les trésors de
mon cœur, là où je dois vivre ou perdre la vie, la soiu^ce
où je puise mon existence, qui autrement se tarit, en
être chassé, ou ne la garder que comme une citerne où
d'impurs crapauds viennent s'unir ! — Toi - même, ô
patience, jeune chérubin aux lèvres de rose, voilà de
quoi décolorer ton teint et rendre ta face aussi sombre
que l'enfer !
ACTE IV, SCÈNE II. 185
DESDÉMONA. — ^J'cspèrc que mon noble seigneur me
tient pour vertueuse.
OTHELLO.— Oui, comme les mouches d'été, dans les
boucheries, qui s'animent en battant des ailes*. — 0 toi,
fleur des bois qui es si belle et exhales un parfum si doux
que tu enivres les sens !... — ^Je voudrais que tu ne fusses
jamais née !
DESDÉMONA. — Hélas I quel crime ai-je commis, sans le
savoir? .
OTHELLO.— Ce beau visage, ce livre admirable était-il
donc fait pour écrire dessus prostituée ? — Ce que tu as,
ce que tu as commis?— 0 fille publique, si je disais ce
que tu as fait, un feu ardent embraserait mes joues et
toute pudeur serait réduite en cendres* ! Ce que tu as
commis? le ciel s'en bouche le nez et la lune ferme les
yeux ; le souffle lascif du vent qui baise tout ce qu'il ren-
contre se tait dans le sein de la ten-e, pour ne pas l'en-
tendre. Ce que tuas commis? Indigne effrontée !
DESDÉMONA. — Au uom du ciel, vous me faites injure.
OTHELLO. — N'êtes-vous pas une prostituée ?
DESDÉMONA. — Non, commo il est vrai que je suis chré-
tienne. Si me conserver à mon époux pure de tout
attouchement illégitime, c'est n'être pas une impudique;
non, je ne suis pas une...
OTHELLO. — Ouoil tu u'cs pas une prostituée?
DESDÉMONA. — Nou, SUT mou salut.
OTHELLO. — Est-il possible?
DESDÉMONA. — Oh ! Diou, aie pitié de nous !
OTHELLO. — En ce cas je vous demande grâce. Je vous
prenais pour cette rusée courtisane de Venise qui a
épousé Othello. {Rentre Émilia.) — Vous, madame qui,
' O ay; as summer fUes are in the shambles^
That quicken even wiih blowing.
Littéralement : Oui^ comme sont, dans les boucheries , les mouches^
d'été qui s'accouplent en étendant leurs ailes,
• I should make very forges of my cheeks
That would to cinders burn t*p modesty.
Littéralement : Je ferais, de mes joues, des forges qui réduiraient en
cendres la pudeur eUe-méme,
186 OTHELLO.
remplissez roflice opposé à celui de saint Pierre, et qui
ouvrez les portes de Penfer : vous I vous ! oui vous ! nous
avons fini.— Voilà de l'argent pour votre peine : je vous
prie, tournez la clef et gardez*nou» le secret.
(Il sort.)
ÉMiLiA. — Hélas! que rêve donc cet homme? comment
êtes-vous, madame ? ma chère maîtresse, comment ôtes-
vous?
DESDÉMONA. — A moitié endormie, je crois.
ÉMILIA. — Chère maîtresse , qu est-Il arrivé à mon
seigneur ?
DESDÉMONA.— A qul ?
ÉMILIA. — Hé î à mon seigneur, madame.
DESDÉMONA. — Qui est ton seigneur?
ÉMILIA.— Celui qui est aussi le vôtre, chère maîtresse.
DESDÉMONA. — Je n'en ai point : ne me parle pas, Emi-
lia. Je ne puis pas pleurer, ei je ne pourrais te répondre
que par mes larmes-— Je t'en prie, place ce soir sur mon
lit les draps du jour de mes noces ;— ne Toublie pas; et
va chercher ton mari.
ÉMILIA.— Dieu ! quel changement !
(Elle sort.)
DESDÉMONA. — Il était justo que je fusse ainsi traitée.
Oui, bien juste. — Comment me suis-je conduite pour
qu'il ait pu concevoir sur moi le moindre soupçon du
plus grand des crimes ?
(Rentrent Jago et Émilia.)
JAGO. — Quel est votre bon plaisir, madame? comment
vous trouvez=-vous?
DESDÉMONA. — 'Je UB saurais le dire. Ceux qui instruisent
de jeunes enfants s'y prennent avec douceur et en leur
imposant des tâches légères. Il aurait dû me gronder
ainsi ; car en vérité je suis une enfant quand on me
gronde.
jAGO.— Qu'y a-t-il donc, madame?
ÉMILIA.— Hélas! Jago, mon seigneur l'a traitée d'in-
fâme ; il Ta accablée de tant de mépris et d'outrages
qu'un cœur fidèle ne peut le supporter.
DESDÉMONA. — Suis-jc co qu'il m'a nommée, Jago?
ACTE IV, SCÈNE II. 187
JAGO. — Quel nom, belle dame?
DESDÉMONA.—Gelui qu'elle a dit que mon mari m'avait
donné.
ÉMiLiA.— Il Ta appelée prostituée. Un mendiant dans
son ivresse n'çùt pas vomi de semblables injures sur la
compagne de sa misère.
jAGo. — Pourquoi s'est-il emporté de la sorte?
DESDÉMONA. — ^Je u'ou sais rien : je suis certaine que je
ne suis pas ce qu'il dit.
JAGO.— Ne pleurez pas, ne pleurez pas : hélas! funeste
jour!
ÉMILIA.— A-t*elle renoncé à tant de nobles alliances, à
son père et à son pays, et à ses amis, pour s'entendre
appeler prostituée? Cela ne ferait-il pas pleurer?
DESDÉMONA.— C'est ma misérable destinée.
jAGo. — Que le ciel le punisse de son emportement !
D'où lui vient cette fantaisie?
DESDÉMONA.— ^ Ah ! Dicu le sait.
ÉMILIA.— Je veux être pendue si ce n'est pas quelque
infatigable coquin, quelque drôle actif et adroit, quelque
esclave perfide et flagorneur, qui, pour surprendre
quelque emploi, aura forgé cette calomnie : je veux être
pendue, si cela n'est pas!
JAGO. — Fi ! cela est impossible; il n'y a point d'homme
semblable.
DESDÉMONA. — S'il y cu a Un, que le ciel lui pardonne !
ÉMILIA. — One le gibet lui pardonne ^ et que l'eufer
dévore ses os!— Pourquoi l'appellerai t-il prostituée? Qui
lui fait la cour? en quel lieu? dans quel temps? de quelle
manière? avec quelle apparence? Le More est trompé
par quelque indigne misérable, quelque grossier coquin,
quelque méchant fourbe. 0 ciel ! que ne démasques-tu
de pareils scélérats? Que ne mets-tu à la main de
chaque honnête homme un fouet pour flageller le drôle
tout nu, d un bout du monde à l'autre, depuis l'orient
jusqu'au couchant !
JAGO.— Parlez plus bas.
ÉMILIA. — 0 fl ! fl ! de cet homme. C'était aussi quelque
compagnon de cette trempe qui vous mit l'esprit iens
188 OTHELLO.
dessus dessous, quand vous jj^ soupçonnâtes d'une
intrigue avec le More.
JAGO. — Allez, vous êtes une écervelée.
DESDÉMONA.— 0 bou Jago, que ferai -je pour ramener
le cœur de mon mari? Bon ami, va le trouver; par cette
lumière du ciel, j'ignore comment j'ai pu le perdre. Je
tombe ici à genoux ; si jamais ma volonté eut quelque
tort envers son amour, en pensée, en parole ou en
action ; si jamais mes yeux, mes oreilles, aucun de mes
sens, ont pu se complaire en quelque autre objet que
lui ; et s'il n'est pas vrai que je l'aime encore, que je Tai
toujours aimé, et que je Taimerai toujours tendrement
quand il me rejetterait loin de lui dans la misère par
un divorce... que toute consolation m'abandonne! La
dureté peut beaucoup, et sa dureté peut détruire ma
vie, mais jamais altérer mon amour. Je ne peux pas dire
prostituée : — ce mot me fait horreur maintenant que je
le prononce ; mais tous les vains trésors du monde ne
me feraient pas commettre l'action qui pourrait mériter
ce titre.
JAGO. — Calmez-vous, je vous prie ; ce n'est qu'un
moment d'humeur. Les affaires d'État l'irritent, et c'est
vous qu'il gronde.
DESDÉMONA. — S'il n'y avait pas d'autre cause...
^ JAGO.— Ce n'est que cela, je le garantis. (Des trompettes,)
Ecoutez : ces trompettes annoncent le souper. Les
grands messagers de Venise vous attendent. Entrez et
ne pleurez plus; tout ira bien. (Soldent Desdémona et
Émilia.) (Entre Roderigo.) Eh bien! Roderigo?
RODERiGo. — Je ne trouve pas que tu agisses franche-
ment avec moi.
JAGO. — Quelle preuve du contraire?
RODERIGO. — Chaque jour tu me trompes par quelque
nouvelle ruse, et à ce qu'il me semble, tu m'éloignes de
toutes les occasions, bien plutôt que tu ne me procures
quelque espérance. Je ne veux pas le supporter plus
longtemps ; et même je ne suis pas encore décidé à digé-
rer en silence ce que j'ai déjà follement souffert.
JAGO. — Voulez-vous m'écouter, Roderigo?
ACTE IV, SCÊNÊ II. 18Ô
noDERiGo.— Bah ! je n'ai* qiie trop écouté. Vos paroles
et vos actions ne sont pas cousines.
JAGO. — Vous m'accusez très-injuslement.
RODERiGo. — De rien qui ne soit vrai. Je me suis
dépouillé de toutes mes ressources. Les bijoux que vous
avez reçus de moi poUr les offrir à Desdémona auraient
à demi corrompu une religieuse. Vous m'avez dit qu'elle
les avait acceptés; et en retour vous m'avez apporté Tes-
poir et la consolation d'égards prochains et d'un paye-
ment assuré; mais je ne vois rien.
JAGO.— Bon, poursuivez, fort bien.
RODERIGO.— Forf 6ien, poursuivez : je ne puis pour-
suivre, voyez-vous, et cela n'est pas fort bien; au con-
traire, je dis qu'il y a ici de la fraude, et je commence à
croire que je suis dupe.
JAGO. — Fort bien.
RODERIGO.— Je vous répète que ce n'est pas fort bien.
— Je veux me faire connaître à Desdémona. Si elle me
rend mes bijoux, j'abandonnerai ma poursuite, et je me
repentirai de mes recherches illégitimes. Sinon, soyez
sûr que j'aurai raison de vous.
JAGO.— Vous avez tout dit?
RODERIGO. — Oui ; et je n'ai rien dit gue je ne sois bien
résolu d'exécuter.
JAGO. — Eh bien ! je vois maintenant que lu as du sang
dans les veines, et je commence à prendre de toi meil-
leure opinion que par le passé. Donne-moi ta main,
Roderigo; tu as conçu contre moi de très-justes soup-
çons ; cependant je te jure que j'ai agi très-sincèrement
dans ton intérêt.
RODERIGO. — Il n'y a pas paru.
JAGO. — Il n'y a pas paru, je l'avoue ; et vos doutes ne
sont point dénués de raison et de jugement. Mais, Rode-
rigo, si tu as vraiment en toi ce que je suis maintenant
plus disposé que jamais à y croire, je veux dire de la
résolution, du courage et de la valeur, montre-le cette
nuit ; et si la nuit suivante tu ne possèdes pas Desdé-
mona, fais-moi sortir traîtreusement de ce monde, et
dresse des embûches contre ma vie.
\9Ù OTHELLO.
RODEBiGO. — Quoi ! qu'est ceci? Y a-t-il en cela quelque
lueur, quelque apparence de raison?
JAGO. — Seigneur, il est arrivé des ordres exprès de
Venise pour mettre Cassio à la place d'Othello.
RopERiGo. — Est-il vrai? Othello et Desdémona vont
doue retourner i\ Venise ?
JAGo.---Non, non ; il va en Mauritanie, et emmène avec
lui la belle Desdémona, à moins que son séjour ici ne
soit prolongé par quelque accident ; et pour cela, il n'est
point de plus sûr moyen que d'écarter ce Gasèio.
RODERiGo. — Que voulez-vous dire? — L'écarter?
JAGO. —Quoi 1 en le mettant hors d'état de succéder à
Othello, en lui faisant sauter la cervelle.
RODERIGO.— Et c'est là ce que vous voulez que je fasse ?
JAGO. — Oui, si vous osez vous rendra service et jus-
tice vous-même. Ce soir il soupe chez une fille de mau-
vaise vie, et je dois aller l'y trouver. U ne sait rien
encore de sa brillante fortune. Si vous voulez l'épier au
sortir de là (et je m'arrangerai pour que ce soit entre
minuit et une heure), vous pourrez faire de lui tout ce
qu'il vous plaira. Je serai à deux pas prêt à vous secon-
der; il tombera entre nous deux. Venez, ne restez pas
ébahi du projet; mais suivez-moi. Je vous prouverai si
bien la nécessité de sa mort, que vous vous sentirez
obligé de la lui donner. Allons, il est grandement l'heure
de souper, et la nuit s'avance vers son milieu. A Fceuvre.
RODERIGO. — Je veux bien savoir auparavant la raison
de tout ceci.
JAGO.— Vous serez satisfait.
(Us sortent.)
SCÈNE III
Un appartement dans le château.
Entrent OTHELLO, LODOVICO, DESDÉMONA,
EMILIA et leur suite.
LODOVICO. — Seigneur, je vous en conjure, ne venez pas
plus loin.
ACTE IV, SCÈNE HT. 191
OTHELLO.— Excusez-moi , la promenade me fera du
bien.
LODovicp.'— Madame, bonne nuit; je remercie humble-
ment Votre Seigneurie.
DESDÉMONA. — Votre Honneur est le bienvenu.
OTHELLO. — Vous plaît-il de venir, seigneur? (A voix
basse.) Oh! Desdémona!
DESDÉMONA .- — ^Mou seigueur ?
OTHELLO.— Allez à rinstant voua mettre au lit , je
reviens tout à Theure. Renvoyez votre suivante. N'y
manquez pas.
DESDÉMONA. — Je le ferai, mon seigneur.
(Sprtent Otbello, Lodovica et la suite.)
ÉMiLiA.— Comment cela va-t-il à présent? Il a Tair plus
doux que tantôt.
DESDÉMONA.— Il dit qu'il va revenir tout à Theure. Il
m'a ordonné de me mettre au lit, et de te renvoyer.
ÉMILL4. — De me renvoyer?
DESDÉMONA. — C'cst SOU Ordre. Ainsi, bonne Émilia,
donne-moi mes vêtements de nuit, et adieu. 11 ne faut
pas lui déplaire maintenant.
ÉMILIA. — Je voudrais que vous ne l'eussiez jamais vu !
DESDÉMONA. — Oh ! moi, non. Mon amour le chérit tel-
lement que même son humeur bourrue, ses dédains, ses
brusqueries (je t'en prie, délace-moi) ont de la grâce et
du charme pour moi.
ÉMILIA.— J'ai mis au lit les draps que vous m'avez
demandés.
DESDÉMONA. — 0 mou pèro, que nos cœurs sont insen-
sés!— (A Èmîlia,) Si je meurs avant toi, ensevelis-moi,
je t'en prie, dans un de ces draps.
ÉMILIA. — Allons, allons, comme vous bavardez.
DESDÉMONA. — Ma mère avait auprès d'elle une jeune
fille, elle s'appelait Barbara. Elle était amoureuse, et
celui qu'elle aimait devint fou et l'abandonna. Elle avait
une chanson du saule : c'était une vieille chanson, mais
qui exprimait sa destinée; et elle mourut en la chantant.
Ce soir, cette chanson ne veut pas me sortir de l'esprit :
j'ai bien de la peine à m'empêcher de laisser tomber de
192 OTHELLO.
côté ma tête, et de chanter la chanson comme la pauvre
Barbara.— Je t'en prie, dépêche-toi.
ÉMiLiA. — Irai-je chercher votre robe de nuit?
DESDÉMONA. — Nou, détache cela.— Ce Lodovico est un
homme agréable.
ÉMILIA. — Un très-bel homme.
DESDÉMONA. — Et il parle bien.
ÉMILIA. — J'ai connu à Venise une dame qui aurait fait
pieds nus le pèlerinage de la Palestine, seulement pour
toucher à ses lèvres.
DESDÉMONA.
La pauvre enfant était assise, en soupirant, auprès d*un
sycomore.
Chantez tous le saule vert.
Sa main sur son cœur, sa tête sur ses genoux;
Chantez le saule, le saule, le saule.
Le frais ruisseau coulait près d'elle, et répétait en murmu-
rant ses gémissements ;
Chantez le saule, le saule, le saule.
Ses larmes amères coulaient de ses yeux el amollissaient
les pierres;
(A Émilia.)
Laisse ceci là :
Chantez le saule, le saule, le saule,
(A Émilia.)
Je t'en prie, dépêche-toi ; il va rentrer.
Chantez tous le saule vert; ses rameaux feront ma guirlande.
Que personne le blâme; j'approuve ses dédains :
Non; ce n'est pas là ce qui suit. — Écoute; qui
frappe?
ÉMILIA. — C'est le vent.
DESDÉMONA.
J'appelais mon amour, amour trompeur ; mais que me disait-
il , alors?
Chantez le saule, le saule, le saule.
ACTE IV, SCÈNE III. 193
— Si je faig la cour à plus de femmes, plus d'hommes vous
feront la cour ^
(A Émilia.)
Va-t'en.. Bonne nuit. Les yeux me font mal. Cela pré-
sage-t-il des pleurs?
ÉMILIA. — Ce n'est ni ici ni là.
DESDÉMONA — Jc l'avais 9UÏ dire ainsi. Oh ! ces hommes,
ces hommes! — Dis-moi, Emilia : — crois -tu en conscience
qu'il y ait des femmes qui trompent si indignement
leurs maris ?
ÉMILIA.— Il y en a; cela n'est pas douteux.
DESDÉMONA. — Voudrais-tu faire une pareille chose
pour le monde entier?
ÉMILIA. — Et vous, madame, ne le voudriez-vous pas?
DESDÉMONA. — Nou, par cette lumière du ciel.
ÉMILIA. — Ni moi non plus, par cette lumière du ciel.
Je le ferais tout aussi bien dans l'obscurité.
DESDÉMONA.— Mais, voudrais-tu faire une pareille chose
pour le monde entier ?
ÉMILIA.— Le monde est bien grand; c'est un grand
prix pour une petite faute I
DESDÉMONA. — Nou, cu vérité, je pense que tu ne le
voudrais pas.
ÉMILIA. — En vérité, je crois le contraire, et que je
voudrais le défaire après l'avoir fait. Certes, je ne ferais
pas une pareille chose pour un anneau d'alliance, une
pièce de linon, des robes, des jupons, des chapeaux, ni
pour une médiocre récompense; mais pour le monde
entier... Et qui refuserait d'être infidèle à son mari pour
le faire roi? A ce prix je risquerais le purgatoire.
DESDÉMONA.— Que jo sois maudilo si je voudrais com-
mettre un pareil crime pour le monde entier !
ÉMILIA. — Bah! Le crime n'est qu'un crime dans le
monde, et si vous aviez le monde pour votre peine, votre
crime serait dans votre monde, et vous en feriez sur-le
champ une vertu.
1 Cette chanson est une ancienne ballade qui se trouve dans
les Rélicks of ancient Poetry. Le saule était alors, en Angleterre,
l'arbre de l'amour malheureux.
T. IV. 13
194 OTHELLO.
DESDÉMONA. — Et moi je ne crois pas qu'il y ait de
pa'reilles femmes.
ÉMiLiA. — Il y en a par douzaines, et encore autant
par-dessus le marché qu'il en tiendrait dans ce monde
entier qui serait le prix de leur faute : mais je pense
que la faute en est aux maris si les femmes succombent;
voyez-vous, ils négligent leurs devoirs, et versent nos
trésors dans le sein des étrangères, ou ils éclatent en
accès d'une insupportable jalousie, et nous accablent de
contraintes, ou ils nous battent et diminuent pour nous
faire enrager ce que nous avions à dépenser ; eh bien I
alors nous avons de la rancune, et en dépit de notre
douceur, nous sommes capables de vengeance. Que les
maris sachent que leurs femmes sont sensibles comme
eux; elles Voient, elles sentent, elles ont un palais qui
sait distinguer ce qui est doux et ce qui est amer comme
les maris. Que font-ils quand ils nous abandonnent pour
d'autres? est-ce par plaisir? je le crois; est-ce par pas-
sion? je le crois encore; est-ce la légèreté qui les en-
traine? c'est aussi cela. Et nous, donc, n'avons-nous pas
des passions, et le goût du plaisir et de la légèreté
comme les hommes? Qu'ils nous traitent donc bien;
sinon qu'ils sachent que, nos torts envers eux, ce sont
leurs torts envers nous qui les amènent.
DESDÉMONA. — Bonuc uuit, boune nuit. Que le ciel
m'inspire Thabitude de ne pas apprendre le mal par le
mal, et de me corriger au contraire par la vue du mal!
(Elles sortent.)
FIN DU QUATRIÈME ACTE.
ACTE CINQUIÈME
SCÈNE I
tJne rue.
Entrent JAGO et RODERIGO.
JAGO.— Là, mets-toi derrière cette borne. — Dans l'in-
stant il va venir. Tiens ta bonne épée nue, et plonge-la
dans son sein : ferme, ferme, ne crains rien; je serai à
côté de toi. 'Ceci nous sauve où nous perd : songes-y et
affermis-toi dans ta résolution.
i\dnERïaô.-^Tiens-toi près d'e moi : je peux manquer
ïùon coup.
jÀGo. — Ici, sous ta main. — Sois ferme et tire ton épée.
(Il se retire à peu de distance.)
BODî^iGO. — Je ne me sens pas très-porlé à cette action.
Cependant ïl m'a donné des motifs déterminants. —
Après tout, ce n'est qu'un homme mort. — Allons, mon
épée, sors du fourreau.— Il mourra.
(Il va à son poste.)
JAGO. — J'ai frotté ce jeune bouton presque jusqu'à
le rendre sensible , et le voilà qui s'irrite. Maintenant
qu'il tue Cassio, que Cassio le tue, ou qu'ils se tuent
tous deux, quoi qu'il arrive, j'y trouve mon profit.— Si
Roderigo vit, il me somme de lui restituer l'or et tous
les bijoux que je lui ai escamotés sous le nom de pré-
sents pour Dèsdémona. Il ne faut pas que cela soit. Si
Cassio survit, il y a dans sa vie un éclat de tous les
jour» qui me rend hideux. — D'ailleurs le More peut me
dévoiler à lui : je vois là un grand péril jDour moi. — Non,
il faut qu'il meure. — Mais chut! je Tentends qui vient.
(Entre Cassio.)
196 OTHELLO.
RODERiGO.— Je reconnais sa démarche. C^est lui. (//
s'élance et fond sur Cassio.) Misérable, tu meUrs.
CASsio.— Ce coup en effet m'eût- été fatal , si mon
armure n'était meilleure que tu ne croyais. Je veux
éprouver la tienne.
(Il tire son épée et blesse Roderigo.)
RODERiGO. — Oh ! je suis mort.
(Jago s'élance de sa place, frappe Cassio par derrière à la
jambe, et s'en va.)
CASSIO. — Je suis estropié pour toujours. Ohl du
secours ! au meurtre ! au meurtre I
(Il tombe.)
OTHELLO, dans réloignement, — La voix de Cassio !— Jago
tient sa parole.
RODERIGO. — 0 misérable que je suis !
OTHELLO. — Oui, c'est cela même.
CASSIO. — Oh ! du secours ! un chirurgien I de la lumière!
OTHELLO. — C'est lui. — 0 brave Jago, homme juste et
honnête qui ressens si généreusement l'injure de ton
ami, tu m'enseignes mon devoir.— Femme, votre amant
est couché mort et votre destin arrive à grands pas. —
Prostituée, j'arrive. Hors de mon cœur et ces charmes
et tes yeux, tout est effacé. Ton lit, ce lit souillé par
rimpudicité, va être taché du sang de Timpudique.
(Il s'éloigne.)
(Entrent Lodovico et Gratiano, à distance.)
CASSIO.— Ohl comment! point de garde, pas un seul
passant? au meurtre ! au meurtre !
GRATiANO. — C'est quclque accident sinistre; ces cris
sont terribles.
CASSIO. — Oh ! du secours !
LODOVICO. — Écoutez !
RODERIGO.— 0 perfide scélérat!
LODOVICO. — Deux ou trois gémissements! la nuit est
noire ; ces cris pourraient être feints. — Croyez qu'il n'est
pas sûr d'avancer vers ces cris sans plus de monde^
RODERIGO. — Personne ne vient. Alors je vais mourir en
perdant tout mon sang.
(Entre Jago un flambeau à la main.)
ACTE V, SCÈNE 1. 197
LODovico. — Ecoutons .
GftATiANo. — Voici quelqu'un qui vient en chemise,
avec un flambeau et des armes.
JAGo. — Oui est là? Quel est ce bruit? On crie au
meurtre ?
LODovico. — Nous ne savons pas.
JAGO.— N'avez-vous pas entendu un cri?
CAssio. — Ici, ici : au nom du ciel, secourez-moi!
JAGO. — Qu'est-il arrivé?
GRATiANO. — C'est renseigne d'Othello, à ce qu'il me
semble.
LODOVICO. — Lui-même en effet, un brave soldat.
JAGO.— Oui êtes-vous, vous qui criez si piteusement?
CASsio. — Jago ! — Oh ! je suis perdu, assassiné par des
traîtres. Donne-moi quelque secours.
JAGO, accourant. — Hélas I vous, lieutenant? Quels sont
les misérables qui ont fait ceci ?
CASSIO. — Il y en a un, je crois, à quelques pas. et qui
est hors d'état de s'enfuir.
JAGO. — 0 lâches assassins I {à Lodovico et Gratiano,) Qui
étes-vous là? approchez, et venez à notre aide.
RODERiGo. — Ohl secourez-moi.
CASsio. — C'est l'un d'entre eux.
JAGO. — Exécrable meurtrier ! 0 scélérat !
(U perce Roderigo.)
RODERIGO.— 0 infernal Jago! Chien inhumain! oh!
oh ! oh I
JAGO, élevant la voix. — Egorger les gens dans l'obscu-
rité ! où sont ces bandits sanguinaires ? Ouel silence dans
cette ville I Au meurtre ! au meurtre ! — (5e tournant vers
Lodovico.) Oui pouvez-vous être? Êtes-vous des bons ou
des méchants?
LODOVICO. — Comme nous agirons, jugez-nous.
JAGO. — Seigneur Lodovico ?
LODOVICO. — Lui-même.
JAGO. — Je vous demande pardon , seigneur. — Voici
Cassio blessé par des bandits.
GRATIANO . — Cassio ?
JAGO, à Cassio. — Comment cela va-t-il, frère ?
198 OTHELLO.
CAssio. — Ma jambe est en deux.
JAGO.— Le ciel noua eu préserve I — Messieurs,, c^e la
lumière, je vais bander sa plaie ayec ma chemise.
(Entre Bianca.)
BiANCA.— Quoi? qu'est-il donc arrivé? Qui est-cç qv\i
criait ?
JAGO. — Qui e$Vçe qui p^-iait?
BIANCA.— P mon doux Çassial mon cher Ga^sio ! Q Ças-
sio, Cassio, Cassio!
JAGO.— 0 impudente coquine! — Cassip, pourriez-VQus
soupçonner quels sont ceux qui vous ont ainsi mutiWt
CASSIO. — Non.
GRATiANo. — Je suis désQ.lé ^p yo\xs tro^ive^ eçi ce| état.
Tai été vous chercher chez vous.
JAGO. — Prêtez-moi une jarretière. Bop.— Oh! ci ^q^s
avions une chaise pow l'emporter doucement d'ici !
BIANCA. — Hélas ! il s'évanouit. 0 Cassio , Çs^ssip ,
Cassio I
JAGO. — Nobles seigneurs, vous tous, je soupçonpe cette
malheureuse d'être de compagnie dans cet attentat. Un
peu de patience, cher Casaip. — Venpz, venez; prêtez-
moi une lumière, [Il va à Roderigo,] Voyons^ pppnaUs-
sons-nousce visage, ou non? — Comiflent,mon ami, mon
cher compatriote, Rpderigol— Non!....— Qu^, c'e^t lui-
même, ô ciel ! c'est Rpderigo.
GRATIANO. — Quoi l Rodcrigo de Venise?
JAGO.— Lui-même : le connaissiez-vous?
GRATIANO. — Si je le connaissais? oui.
JAGO. — Le seigneur Gratiano l J'implpre voire pardon.
Ces sanglants accidents doivent excuser la négUgence de
mes manières envers vous.
GRATIANO. — Je suis bicu aise de vous voir.
JAGO. — Eh bien ! Cassio, comment vous trouvez-vous?
oh ! une chaise, une chaise!
GRATIANO, avec étonnemtnt. — Roderigo I
JAGO. — C'est lui, c'est lui. — Ah ! bonne nouvelle 1 voilà
la chaise. — Que quelque bonne âme l'emporte soigneu-
sement. Je cours chercher le chirurgien du général. {A
Bianca.) Pour vous, madame, ne prene? pas tant de
ACTE V, SCÈNE I. 19,9
peines. Celui qui est étendu là, Cassio, était mon intime
ami. [A Cassio.) Quelle querelle y avait-il donc entre vous
deux ?
CASSIO. — Nulle au inonde, et j[e ne coupais pas cet
homme.
JAGO, à Bianca. — Pourquoi êtes-vous si pâle? (Aux por-
teurs du brancard.) Marchez, qu'il ne reste pas plus long-
temps à l'air. {On emporte Cassio et Boderigo.) Vous,
dignes seigneurs, demeurez. Pourquoi êtes-vous si pâle,
madame? — Remarquez-vcps Végarementde ses yeux? —
Ah ! si vous ayez le regard fixe, nous en saurons davan-
tage tout à l'heure. — Regardez-^a bien, je vous prie ,
ohservez-la : voyez-vous, messieurs? quand Jes langues
seraient nfiuettes, le crime parlerait encore.
(En^re Émilia.)
ÉMiLiA.— Hélas 1 qu'y a-t-il donc? qu'y a-t-il, mqp
mari?
JAGO. — Cassio vient d'être attaqué dans l'obscurité par
Ro^e^igo et des drôles qui se sopt sauvés. H est presque
«assassine et Roderigo est mort.
ÉiyriLiA. — Hélas 1 J^raye homme \ Hélas 1 bon Cassio 1
JAGO.— ;-Voilà ce qu'on gagne à aller chez des créa-
tures.— Éipilia, je t'ep prie, va savoir de Cassio où il a
soupe ce soir.— {Regardant Bianca.) Quoi, vous frémissez
à cette question ?
BiANCA. — C'est chez moi qu'il a soupe, mais je ne fré-
mis point de le dire.
JAGO. — Ah ! chez vous! je vous accuse, suivez-moi.
ÉMILIA. — Fi donc! fi donc, coquine !
BIANCA.— Je ne suis pas une coquine. Je mène iine vie
aussi honnête que vous qui m'insultez.
ÉMILIA. — Que moi? pouah ! fi donc!
JAGO. — Généreux et nobles seigneurs, allons voir pan-
ser le pauvre Cassio. — Venez, madame, vous avez d'au-
tres histoires à nous conter. — Émilia, cours à la cita-
delle, va dire à mon seigneur et à sa femme ce qui vient
d'arriver. {Aux autres.) Voulez-vous venir, je vous prie?
{A part. )\oici la nuit qui fait ma fortune ou qui me perd,
(Ils sortent."*
200 OTHELLO.
SCÈNE II
Une chambre à coucher. — Un flambeau allumé.
DES DÉMON A endormie dans son lit. Entre OTHELLO.
OTHELLO. — C'est la cause, c'est la cause, ô mon âme î
ne permettez pas que je la dise devant vous, chastes
étoiles ! c'est la cause ! cependant je ne veux pas verser
son sang, je ne veux pas percer son sein, ce sein plus
blanc que la neige, plus uni que TalMtre des tombeaux.
(Il pose à terre son épée,) Pourtant il faut qu'elle meure,
autrement elle trahira encore d'autres hommes. Étei-
gnons ce flambeau et ensuite éteignons le flambeau de
sa vie*. — Si je t'éteins , toi , serviteur enflammé, je puis
ressusciter ta flamme, si je venais à me repentir. — ^Mais
que j'éteigne une fois ta flamme , toi le plus merveil-
leux ouvrage de la souveraine nature, je ne sais où se
retrouverait le feu de Prométhée qui pourrait rallumer
ta lumière. — Quand j'ai cueilli la rose, je ne puis plus
la faire refleurir ; il faut qu'elle se fane.— Je veux sentir
encore la rose sur sa tige. (Il l'embrasse.) 0 haleine em-
baumée qui persuaderait presque à la justice de briser
^ Put out the light and then put oui the light :
Ce passage a beaucoup occupé les commentateurs: son- sens
le plus naturel est celui que nous avons adopté ; Othello appli-
que successivement l'expression put out the light, éteindre la lu-
mièrcj au flambeau allumé qu'il éteint, et au flambeau de la vie
de Desdémona, rien n'est plus commun dans Shakspeare que ce
double emploi du même mot appliqué, dans le même vers, à
deux objets différents. Warburton avait changé \e sens, en chan-
geant la ponctuation.
Put out the light, and then. — Put out the light !
« Éteignons ce flambeau et alors.... — Éteindre ce flambeau? Si
je t'éteins, toi, serviteur enflammé, je puis ressusciter la flamme,
etc. etc. »
Ce changement ne me parait nullement nécessaire ; un jeu de
mots, ou ce qui y ressemble, est souvent le texte original le plus
vraisemblable.
ACTE V, SCÈNE II. î201
son glaive ! — Encore un baiser ; encore un ! sois telle
que tu es là quand tu seras morte, et je veux te tuer et
je t'aimerai après. — Encore un, voici le dernier. —
Jamais baiser si doux ne fut si fatal. — Il faut que je
pleure ; mais ce sont de cruelles larmes ! — C'est le cour-
roux du ciel, il frappe ce qu'il aime. — Elle s'éveille.
DESDÉMONA. — Qui CSt là? OtllcUo?
OTHELLO . — Oui, Desdémona.
DESDÉMONA. — Voulcz-vous VOUS mettre au lit, seigneur?
OTHELLO.— Avez- vous fait votre prière ce soir, Des-
démona?
DESDÉMONA. — Oui, mou seigncur.
OTHELLO. — Si vous VOUS souvcuez dans votre âme de
quelque crime pour lequel vous ne soyez pas encore
assurée de la grâce du ciel, implorez-la sur-le-champ.
DESDÉMONA. — Hélas ! mon seigneur, que voulez-vous
dire?
OTHELLO. — Allons, faitos ce que je dis, et soyez
prompte; je vais me promener en attendant; — je ne
voudrais pas tuer votre âme avant qu'elle se fût prépa-
rée;— non, le ciel m*en préserve! je ne voudrais pas
tuer ton âme.
DESDÉMONA. — Vous parlcz de tuer?
OTHELLO. — Oui, j'en parle.
DESDÉMONA. — Quc lo cicl ait donc pitié de moi !
OTHELLO. — Amen, de tout mon cœur.
DESDÉMONA. — Si VOUS parlcz aiusi, j'ospèrc que vous ne
me tuerez pas.
OTHELLO. — Hum !
DESDÉMONA. — Et Cependant je vous crains; car vous
êtes fatal quand vos yeux roulent ainsi. Pourquoi je
craindrais, je n'en sais rien, car je ne me connais pas
de crime ; et pourtant je sens que je crains.
OTHELLO.— Pense à tes péchés.
DESDÉMONA.. — G'est TamouT que je vous porte.
OTHELLO. — Oui, c'est pour cela que tu meurs.
DESDÉMONA. — C'est uuc mort bien contre nature, que
d'être tuée pour aimer. Hélas! pourquoi mordez-vous
ainsi votre lèvre inférieure? Quelque violente passion
202 OTHELLO.
ébranle tout voire corps : ce sont des présages sinis.tres.;
cependant j*espère que ce n'est pas moi qu'ils méhaceht.
OTHELLO.— Paix, tiens-toi tran'çjuille. '
DESDÉMONA. — Je le fais. Qu^est-cîe ?
OTHELLO.— Ce mouchoir que j'aimais tant et que ie
t'avais donné, tu Vas donné à Gassio.
DESDÉMONA. — ^Nou, sur ma vie et mon âme : envoyez-
le chercher, et demandez-lui.
OTHELLO. — Ma chère âme, prends gar^e, prends garde
au parjure ; tu es sur ton lit ae mort.
DESDÉMONA. — Mais uon pas pour y mourir entore.
OTHELLO. — Si, tout à Theure : ainsi, confesse sincère-
ment ton crime : en vain nierais-tu chaque article avec
serment, tu n'écarterais point, tu n'étoufferais point la
terrible pençe^qui me fait gémir. Tu vas mourir.
DESDÉMONA. — Dieu du ciel, ayez pitié de moi !
OTHELLO. — Je dis amen.
DESDÉMONA.— Et VOUS aussi, ayez piti^, ^e moi ! — Je ne
vous ai jamais offensé de ma vie : jamais je n'aimai
Cassio que de cette bienveillance générale dont le ciel
me permettait de l'aimer. Je ne lui donnai jamais aucun
gage.
OTHELLO.— Par le ciel, j['a^ vu mon mouchoir dans ses
mains : ô femme parjùteî tu changes mon cœur en
pierre, et tu m'obligeras à appeler ce que je vais faire un
meurtre V quand je croyais h'accqûiplir qu'un sacrifice.
J'ai vu le mouchoir.
DESDÉMONA. — Il Ta douc trouvé ; je ne le lui ai jjamais
donné : faites-le venir ici, qu'il déclare la vérité.
OTHELLO. — Il Ta déclarée.
DESDÉMONA. — Quoî, mou soigneur?
OTHELLO. — Qu'il t'avait. . . possédée.
DESDÉMONA. — Quoi ! illégitimement ?
OTHELLO. — Oui.
DESDÉMONA. — Il DO le dira pas.
OTHELLO. — Non, sa bouché est fermée; l'honnête Jago
y a mis ordre.
DESDÉMONA.— Ma craiute m'explique tout. — Quoi ! il est
mort?
ACTE V, ^ÇÈNE II. 2^3
OTHELLO.— Qufi^nd tous le^chevevuç de sa tête aurç^ej?it
été autant de vies, ma terrible vengefl^nce. avait de quoi
les détruire toutes.
DESDÉMONA.— Hélas l il est trahi, et moi perdue !
OTHELLQ.-T-Ouoi ! prostituée, tu \e pleUres sous mes
yevxl
DESDÉMONA.— Oihl baïuiissez-moi, seigneur; mais ne
me tuez pas.
OTHELLO. — A bas, infâme !
DESDÉMONA. — Tuoz-moi demain, laissez-moi vivre cette
nuit. /
OTHELLO. — Ah I si vous résistez...
DESDÉMONA. — Seulement uno demi-heurc.
OTHELLO. — Le parti pris, point de délai.
DESDÉMONA. — Mais Seulement pendant que je dis une
prière !
OTHELLO. — Il est trop ta^'d.
(Il l'étoufFe.)
ÉMiLiA, du dehors. — Mon seigneur, ^lo^ seigneur! de
grâce, mon seigneur, mon seigneur î
OTHELLO.— Quel est ce bruit?.... Elle n'es^ pas morte,
pas encore tout à fait morte..... Moi qui suis çruol, je suis
cependant miséricordieux Je ne veux pas te laisser
languir clans ta spufiFrance Non, nou.
ÉMILIA, en dieh'ors.^Uon seigneur, mon seigneur l
OTHELLO. — Qui est là?
ÉMILIA.— Oh! mon bon seigneur ! je voudrais vous dire
un seul mot.
OTHELLO.— Oui, c'est ÉMlia Tout à Vheuve Elle
est morte Elle vient sap§ dpute me parler ^e^ ^mort
deCassio; le bruit a été grand Ah ! elle ne remue plus.
Immobile comme la tombe Entrera-t-elie? Ferai-je
bien ? .... Je crois qu'elle remue encore Non .... Qui est-
ce qui vaut l^ mieux?... Si elle çntre, elle vpudrs^ mûre-
ment parler à ma femme... ma femme! uia femme!
Quelle femme?.... Je n'ai plus de femme!... 0 pensée
insupportable ! 0 heure accs^blaute ! .... Il me semble qyi'il
devrait y avoir à présent une éclipsa totale de lune et de
204 OTHELLO.
soleil, et que le globe épouvanté devrait s'entr*ouvrir
dans un tel bouleversement.
ÉMiLiA, toujours en dehors, — ^Je vous conjure, que je
puisse vous parler, mon bon seigneur.
OTHELLO. — Je t'avais oubliée; ah! entre, Éniilia
Doucement..... Tout à Theure Tirons ces rideaux, flù
es-tu? (// ouvre la porte,) Que me veux-tu maintenant?
(Entre Emilia.)
ÉMILIA. —Oh ! mon digne seigneur! un meurtre affreux
vient d'être commis là-bas.
OTHELLO. — Quoi! tout à rheure?
ÉMILIA. — A rheure même, mon seigneur.
OTHELLO. — C'est l'influence de la lune elle-même ; elle
s'approche de la terre plus que de coutume et rend les
hommes fous.
ÉMILIA. — Cassio, mon seigneur, a tué un jeune Véni-
tien nommé Roderigo.
OTHELLO. — Roderigo tué! — Et Cassio tué?
ÉMILIA. — Non, Cassio n'est pas tué.
OTHELLO. — Cassio n'est pas tué? Le meurtre n'est plus
d'accord, et la douce vengeance devient dure.
DESDÉMONA. — Oh! injustement, injustement massacrée!
ÉMILIA. — Hélas! quel est ce cri?
OTHELLO. — Quoi] qucl cri?
ÉMILIA. — Hélas! bon Dieu! c'était la voix de ma mai-
tresse. Du secours! du secours! oh! parlez-moi, ma-
dame, douce Desdémona! 0 ma chère maîtresse, parlez.
DESDÉMONA. —Je meuTs innocente.
ÉMILIA.— Oh ! qui a fait cela ?
DESDÉMONA. — Persounc, moi-même.— Adieu. Recom-
mande-moi à mon cher seigneur. Oh ! adieu !
(Elle expire.)
OTHELLO.— Quoi! commcut a-telle pu être assassinée?
ÉMILIA. — Hélas! qui le sait?
OTHELLO. — Vous l'avcz entcuduc le dire elle-même; ce
n'est pas moi.
ÉMILIA. —Elle l'a dit ; je ne puis rapporter que la vérité.
OTHELLO. — Eh bien ! elle est partie, comme une men-
teuse, pour les flammes de l'enfer. C'est moi qui l'ai tuée.
ACTE V, SCÈNE II. 205
ÉMiLiA.— Oh !*elle n'en est que plus un ange et vous
un plus noir démon.
OTHELLO. — Elle tournait au vice ; c'était une prostituée.
ÉMiLiA.— Tu la calonmies; tu es un démon.
OTHELLO.— Elle était perfide comme l'onde.
ÉMILIA. — Tu es effréné comme le feu d'oser dire qu'elle
était perfide ! Oh ! elle était d'une candeur céleste. '
OTHELLO. — Cassio l'avait déshonorée : demande à ton
mari. Oh ! je serais damné dans le gouffre le plus pro-
fond de l'enfer, si je m'étais porté, sans de justes motifs»
à cette dernière extrémité. Ton mari savait tout.
pîMiLiA. — Mon mari ?
OTHELLO. — Ton mari.
ÉMILIA. — Qu'elle était infidèle au mariage?
OTHELLO. — Oui, avec Cassio. Ah ! si elle avait été fi-
dèle, le ciel eût-il créé pour moi un autre univers d'une
seule et parfaite chrysolithe, je ne l'aurais pas changée
pour cet univers.
ÉMILIA. — Mon mari ?
OTHELLO. — Oui, c'est lui qui me l'a dit le premier.
C'est un homme d'honneur; il abhorre Topprobre qui
s'attache aux actions infâmes.
ÉMILIA.— Mon mari!
OTHELLO. — A qud bon ces répétitions, femme? Ton
mari, te dis-je.
ÉMILIA.— 0 ma maîtresse I la scélératesse s'est cruelle-
ment moquée de l'amour. Mon mari dire qu'elle était
infidèle !
OTHELLO.— Lui, femme ; je dis ton mari, comprends-tu
ce mot? Mon ami, ton mari, l'honnête, l'honnête Jago.
ÉMILIA. — S'il dit cela, puisse son cœur pervers pour-
rir d'un demi-grain par jour! Il ment à sa conscience.
Elle était trop éprise de son indigne choix.
OTHELLO. — Ah!
ÉMILIA.— Faites du pis que vous pourrez. Cette action
que vous avez faite n'est pas plus digne du ciel que vous
n'étiez digne d'elle.
OTHELLO. — Tais-toi, tu feras bien.
ÉMILIA. — Va, tu n'as pas pour me faire du mal la moi-
206 ÔTÈlELLO.
tié de la force que j'ai poïir Tendurer. 0 dupe î ô insensé !
stupide comme la fange ! Tu as commis là une action!...
— Je ne m'inquiète pas de ton épée. Je te ferai connaître,
dussé-je perdre viûgt Vies!.... Dû secours! du secours!
holà! du secours!.... Le More a tué ma maîjresse ! Au
meurtre 1 au meurtre !
(Entrent Montano, Gratiano et Jàgo.)
MONTANo.— Qaoi doûc? que s'^est-il passé, général?
ÉMiLiA. — Oh! vous voilà donc, Jago! Il faut que votre
conduite ait été belle, pour que les meurtriers vous
chargent de leurs assassinats.
TtRatiano. — De quoi s'agik-il?
ÉMILIA, à Jago, — Démens ce rtiiséraMe, si tù es un
homme. Il dit que tu as dit que sa feimme était infidèle :
je sais que tu ùe Tas pas dit, car t\i n'es pas assez scélé-
rat. Parle, car mon cœur est ï)lei1i.
JAGO. — Je lui ai dît ce que je penèais, et ne lui ai rien
dit qu'il n'ait lui-même trouvé juste et vrai.
ÉMILIA. — Mais lui avez-vous jamais dit qu'elle était
infidèle?
jAGo,-— Je l'ai dit.
ÉMILIA. — Vous avez dit iin mensonge, \in odieux, uù
infernal mensonge, sur mon âme, un mensonge, un
mensonge atroce. Elle infidèle avec Gassio ! Avez-vous dit
avecGassio?
JAGO. — Avec Gassio , fcmime ; — allez , réprimez votre
langue.
ÉMILIA. — ^Je ne veux pas réprimer ma langue ! Je suis
tenue de parler; ma màîti^esse est là assassinée dans son
lit.
TOUS. — ^Oh! le ciel nous en pfréserve !
ÉMILIA. — Et ce sont vos rapports qui ont amené le
meurtre.
OTHELLO. — Allons, n'aycz pas Tair égaré, messieurs;
c'est la vérité.
GRATIANO. — C'est uuc étrange vérité !
MONTANO. — 0 action monstrueuse!
ÉMILIA. — Scélératesse! scélératesse! scélératesse! — ^J'y
songe, j'y songe. — Je démêle tout.— 0 scélératesse! J'en
ACTE V, SCÈNE II. 207
ai eu la pensée alors... Je me tuerai de douleur.—O scé-
lératesse ! scélératesse !
JAGO. — Quoi ! êtes-voùs folle? Je vous ordonne de Vous
rendre au logis.
ÉMiLiA. — Bignes seigneurs, que j'aie la liberté de par-
ler. Il convient que je lui obéisse, mais non pas en ce
moment. — Peut-être, Jago, nerentrerai-jejaniaisaulogis.
OTHELLO, se précipitant sur le lit. — Oh ! oh î oh!
ÉMILIA. — Oui, couche-toi et rugis; car tu as tué là plus
douce, la plus innocente femnàe qui jamais àït levé les
yeux vers le ciel.
OTHELLO.— Oh! elle était coupable. (A 'Gràtiano.) Je
vous reconnaissais à peine, mon oiicîe. — Voilà votre
nièce; elle est morte : oui ces mains viennent en effet
d'arrêter le souffle 'de sa vie. Je sais que cette action
paraît horrible et hideuse.
GRATiANo.— Pauvre Desdémona! je suis bien aise que
ton père soit mort. Ton mariage lui a été mortel et le
chagrin seul a tranché le fil usé de ses jours. S'il vivait
encore, cette Vue le plongerait dans l'égarement du
désespoir : oui, il maudirait son ange tutélaire, et tom-
berait dans la réprobation du ciel.
OTHELLO. — Gela est lamentable ; mais Jago sait qu'elle
s'est abandonnée mille fois à Cassio : Cassio l'a avoué et
elle à récompensé ses transports d'amour avec le pre-
mier signe, le premier gage d*ainour que je Tùi eusse
donné; je l'ai vu dans les mains de Cassio; c'était un
mouchoir, un ancien présent que ma mère avait reçu de
mon père.
ÉMILIA.— 0 ciel ! 0 puissances célestes !
JAGO. — Allons, taisez-vous.
ÉMiLiA. — ^La vérité veut sortir, elle veut sortir.— Que
je me taise! monsieur, noû, non, je parlerai, libre
comme l'air. Quand le ciel, lés homines, les dénions,
quand tous devraient crier ensemble honte sur moi, je
parlerai.
JAGO.— Prenez garde... Allez- vous-en chez vous.
ÉMILIA. — Je ne veux pas.
(Jago essaye de frapper sa femme de son épée.j
208 OTHELLO.
GRATiANO.— Fi ! tirer votre épée contre une femme !
ÉMiLiA.— 0 toi, More stupidel ce mouchoir dont tu
parles, je le trouvai par hasard et le donnai à mon
mari; car souvent, par des instances plus sérieuses que
ne méritait en effet cette bagatelle, il m'avait sollicitée
de m'en emparer.
JAGO. — Infâme coquine !
ÉMILIA. — Elle Ta donné à Cassio ! non, hélas! c'est moi
qui l'ai trouvé, et je Tai donné à mon mari.
JAGO. — Malheureuse, tu mens.
ÉMILIA. — Par le ciel I je ne mens point, je ne mens
point, seigneurs.— 0 meurtrier imbécile ! qu'avait à faire
un pareil fou d'une si bonne femme ?
(Jago blesse Emilia et s'enfuit.)
OTHELLO. — N'y a-t-il de foudres dans le ciel que celles
qui servent au tonnerre? (Il tombe à la renverse,) 0 scélé-
rat inouï !
GRATIANO.— Sa femme tombe; sûrement il a tué sa
femme.
ÉMILIA. — Oui, oui, oh! couchez-moi à côté de ma
maîtresse.
GRATIANO.— Il s'est cufui, mais sa femme est frappée à
mort!
MONTANO. — C'est un scélérat, bien évidemment. Pre-
nez cette épée que je viens d'arracher au More. Gardez la
porte au dehors : ne le laissez pas soitir, tuez-le plutôt ;
je cours après ce monstre, car c'est un misérable damné.
(Sortent Montano et Gratiano.)
OTHELLO.— Je ne suis même plus brave! le premier
petit gringalet m'enlève mon épée. Mais pourquoi l'hon-
neur survivrait-il à la vertu? Que tout périsse à la fois.
ÉMILIA. — Que présageait ta chanson, ô ma maîtresse!
écoute, peux-tu m'entendre encore ! je veux faire comme
le cygne et mourir en chantant : Le saule, le saule, le
saule! — More, elle était chaste, elle t'aimait, cruel More!
Que mon âme entre en paradis, comme il est vrai que je
dis la vérité; en disant ce que je pense, je meurs, je
meurs.
(Elle expire.)
ACTE V, SCÈNE II. 209
OTHELLO. — J'ai dans cette chambre une autre épée ;
c'est une épée d'Espagne, de la trempe de TÈbre*. — Ah !
la voici. — Mon oncle, il faut que je sorte.
GRATL4N0, en dchovs. — Si tu le lentes, il t'en coûtera
cher : tu n'as point dVmes, il faut que tu te soumettes
de force.
OTHELLO. — Regarde-moi donc, et me parle; ou, dé-
sarmé comme je suis, je vais fondre sur toi.
(Rentre Gratiano.)
GRATIANQ.— Que VCUX-tU?
OTHELLO.— Vois! j'ai une épée. Jamais arme plus sûre
ne reposa sur la cuisse d'un soldat. J'ai vu le temps où
avec ce faible bras et cette bonne épée je me suis fait
jour à travers des obstacles vingt fois plus puissants que
celui que tu m'opposes. Mais, ô vaine bravade ! qui peut
surmonter sa destinée? Il n'en est plus de même. Ne
crains point quoique lu me voies armé : je suis au terme
du voyage : me voilà au but, voilà l'écueil où finit ma
dernière course. Tu recules troublé ? Va, c'est une crainte
perdue. Avance seulement un roseau contre le sein
d'Othello et il va fuir. Où irait Othello maintenant?... (//
se tourne vers Desdèmona.) Voyons, quelle mine as-tu
maintenant? — Malheureuse enfant, née sous une étoile
fatale! pâle comme ta chemise! Quand nous nous ren-
contrerons au jour du jugement, ton regard précipitera
mon âme des deux, et soudain les démons s'en saisiront.
— Froide, froide, ma fille! comme ta vertu. — 0 maudit!
maudit scélérat! — Prenez vos fouets, démons! frappez!
éloignez-moi de la contemplation de cet objet céleste!
lancez-moi dans les tourbillons de l'orage, rôtissez-moi
dans le soufre, baignez-moi dans les abîmes où roulent
des torrents de feu.— 0 Desdémona! Desdémona! Mortel
morte! oh! oh!
(Entrent Lodovico, Cassio qu'on apporte blessé, Montano.
Jago prisonnier, et des officiers.)
LODovico. — Où est ce forcené et malheureux homme ?
OTHELLO. — ^Voici celui qui fut Othello. Me voici.
* Les armes trempées dans les eaux de l'Èbre avaient une
réputation particulière.
T. IV, 14
210 OTHELLO.
LODOVico. — Où est cette vipère? Faites avancer ce
scélérat.
OTHELLO.~Je regarde ses pieds.— Mais c'est une fable.
Si tu es un démon, je ne puis te tuer.
(Il blesse Jago.)
LODOVICO. — Arrachez-lui son épée.
jactO.— Mon sang coule, seigneur, mais je ne suis pas
mort.
OTHELLO. — Je n'en suis pas fâché non plus : je désire
que tu vives-, car, à mon sens, c'est un bonhem* de
mourir.
LODOVICO. — 0 toi, Othello, jadis si bon et maintenant
tombé dans les pièges d'un esclave maudit, que te dira-
t-on?
OTHELLO. — Tout, tout. Ditos, si vous voulez, que je
suis un honorable assassin, car je n'ai rien fait par
haine, mais tout par honneur.
LODOVICO.— Ce misérable vient d'avouer une partie de
ses perfidies. Est-il vrai que vous ayez conspiré avec lui
lamortdeCassio?
OTHELLO. — Oui.
CASSio. — Cher général, je ne vous en ai jamais donné
sujet.
OTHELLO.— Je le crois, et je vous demande pardon. —
Voulez-vous, je vous prie, demander à ce demi-démon
pourquoi il m'a ainsi enveloppé corps et âme dans ses
pièges?
JA.QO.— Ne me demandez rien : vous savez ce que vous
savez -, à partir de ce moment je ne dirai plus un mot.
LODOVICO. — Quoi! pas même pour prier?
GRATiANO.— Les tortuTOS te desserreront les lèvres.
OTHELLO. — ^Bien, vous ferez bien.
LODOVICO.— Je présume, Othello, que vous compren-
drez ce qui est arrivé ; je crois que vous ne le savez pas
encore. Voici \me lettre trouvée dans la poche de Rode-
rigo, et en voici une autre. L'une annonce que Roderigo
se chargeait de l'assassinat de Gassio*
OTHELLO.— Traître !
CASsio.— Complot barbare! Action de païen!
ACTE V, SCÈNE II. 2H
LODOvico.— La seconde est une lettre de reproches,
trouvée aussi dans la poche de Roderigo. Il paraît qu'il
avait dessein de renvoyer à cet infernal scélérat, mais
que Jago survint dans l'intervalle et le satisfit.
OTHELLO. — 0 le pernicieux scélérat î — Cassio, comment
étiez-vous venu en possession de ce mouchoir qui appar-
tenait à ma femme?
CASSIO. — Je le trouvai dans ma chambre ; et il vient
d'avouer lui-même tout à Theure qu'il l'y avait laissé
exprès pour un projet qui a réussi au gré de ses désirs.
OTHELLO. — 0 insensé! insensé ! insensé I
CAssio. — Il y a encore, dans la lettre de Roderigo, des
reproches à Jago de l'avoir excité à m'insulter pendant
que-j'étais de garde, ce qui a causé ma disgrâce ; et lui-
même, qui avait longtemps paru mort, il a parlé tout à
l'heure : « Jago l'avait aposté, et Jago Ta poignardé. »
LODOVICO, à Olhello.—ll vous faut quitter ce lieu et
nous suivre; votre pouvoir et votre emploi vous sont
ôtés, et Cassio commande en Chypre. Quant à cet esclave,
si par quelque torture raffinée on peut le tourmenter et
le laisser vivre longtemps, elle sera son partage. Vous
(à Othello), vous resterez prisonnier jusqu'à ce que le
genre de votre crime soit connu du sénat de Venise.
Allons, qu'on l'emmène.
OTHELLO. — Doucement : encore un mot ou deux avant
que vous partiez. J'ai rendu à l'État quelques services ;
on le sait, n'en parlons plus. Je vous en prie, dans vos
lettres, quand vous rendrez compte de ces faits déplora-
bles, parlez de moi comme je suis, sans rien atténuer,
sans rien aggraver par malignité. Alors vous parlerez
d un homme qui a trop aimé, mais qui ne sut pas aimer
sagement; d'un homme qui ne devint pas aisément
jaloux, mais qui, une fois excité, fut poussé jusqu'aux
derniers excès ; d'un homme dont la main, comme celle
du Juif pervers ^ a détruit une perle plus précieuse que
toute sa race, d'un homme dont les yeux vaincus, quoi-
que peu accoutumés à fondre en eau, répandent des
' Allusion à Hérode et à Marianne*
212 OTHELLO.
larmes aussi abondamment que les arbres d'Arabie
répandent leurs parfums. — Parlez de moi ainsi— et dites
encore qu'un jour, dans Alep, un Turc insolent, portant
le turban, frappait un Vénitien et insultait TÉtat, je sai-
sis à la gorge ce chien circoncis, et le frappai ainsi.
(Il ae perce de son épée.)
LODOvico. — 0 sanglante catastrophe !
GRATiANO. — Tout cc quB uous avous dit ne peut plus
s'accomplir.
OTHELLO, Rapprochant du lit en chancelant,— iQ t'ai
donné un baiser avant de te tuer. — En me tuant, je ne
puis m'empêcher d'aller mourir sur tes lèvres.
(Il meurt en embrassant Desdémona.)
cASsio. — Voilà ce que je craignais. — Mais je croyais
qu'il n'avait point d'arme, car il avait le cœur grand.
LODOVICO, à Jago, — Chien de Sparte, plus impitoyable
que la douleur, la faim ou la mer, contemple le tragique
fardeau dont ce lit est chargé. Voilà ton ouvrage. Ce
spectacle empoisonne la vue.— Qu'on le cache.— Gra-
tiano, gardez la maison et prenez possession des biens
du More; ils vous reviennent en héritage. (^4 Cassio,)
C'est à vous, seigneur gouverneur, qu'appartient le châ-
timent de cet infernal traître : choisissez le temps, le
lieu, les tortures : oh! redoublez les tortures. Moi je
m'embarque à l'instant, et je vais d'un cœur désolé
raconter au sénat cette désolante aventure.
PIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.
GOMME IL VOUS PLAIRA
COMÉDIE
NOTICE
SDR
COMME IL VOUS PLAIRA
Après avoir vu dans Timon d'Athènes un misanthrope farouche,
qui fuit dans un désert où il ne cesse de maudire les hommes et
d'entretenir la haine qu'il leur a jurée , nous allons faire connais-
sance avec un ami de la solitude , d'une mélancolie plus douce , qui
se permet quelques traits de satire , mais qui plus souvent se con-
tente de la plainte, et critique le monde , inspiré par le seul regret
de ne l'avoir pas trouvé meilleur. Retiré dans les bois pour y rêver
au doux murmure des ruisseaux et au bruissement du feuillage,
Jacques pourrait dire de lui-même comme un poète de nos jours qui
oublie de temps en temps ses sombres dédains :
I love not man the less , but nature more,
(Childe Harold, chant IV.)
Je n'aime pas moins l'homme , mais j'aime davantage la nature,
Jacques^ jadis joui des plaisirs de la société; mais il est désa-
busé de toutes ses vanités : c'est un personnage tout à fait contem-
platif; il pense et ne fait rien, dit Hazlit. C'est le prince des philo-
sophes nonchalants ; sa seule passion , c'est la pensée.
Avec ce rêveur aussi sensible qu'original, Shakspeare a réuni dans
la forêt des Ardennes, autour du duc exilé , une espèce de cour ar-
cadienne, dans laquelle le bon chevalier de la Manche aurait été
sans doute heureux de se trouver, lorsque, dans l'accès d'un goût
pastoral , il voulait se métamorphoser en berger Quichotis et faire
de son écuyer le berger Pansino. Les Arcadiens de Shakspeare ont
conservé quelque chose de leurs mœurs chevaleresques , et ses ber-
gères nous charment les unes par la vérité de leurs mœurs champê-
tres, et les autres par le mélange de-ces mœurs qu'elles ont adoptées,
et de cet esprit cultivé qu'elles doivent à leurs premières habitudes.
Peut-être trouvera-t-on que Rosalinde , dans la liberté de son lan-
gage , profite un peu trop du privilège du costume qui cache son
sexe ; mais elle aime de si bonne foi , et en même temps avec une
2î6 NOTICE SUR COMME IL VOUS PLAIRA.
gaieté si piquante ; le dévouement de son amitié l*ennoblit tellement
à nos yeux, sa coquetterie est si franche et si spirituelle, son caque-
tage est presque toujours si aimable qu*on se sent disposé à lui tout
pardonner. Célie, plus silencieuse et plus tendre, forme avec elle un
heureux contraste.
L*amour, comme le font les villageois , est peint au naturel dans
Sylvius et la dédaigneuse Pbébé.
Touchstone, qui est dans son genre un philosophe grotesque, n'est
pas Famoureux le plus fou de la pièce; si pour aimer il choisit la
paysanne la plus gauche, et sHl aime en vrai bouffon, ses saillies sur
le mariage, Tamour et la solitude sont des traits excellents : il est le
seul qu'aucune illusion n'abuse.
Il y a dans cette pièce plus de conversations que d'événements :
on y respire en quelque sorte l'air d'un monde idéal , la pièce sem-
ble inspirée par la pureté des deux héroïnes, et lorsque les mariages
et la conversion subite du duc usurpateur qui forment une espèce
de dénoûment vont rappeler les habitants de la forêt des Ardennes
dans les habitudes dé la vie réelle, si Jacques les abandonne, ce n'est
pas dans un caprice morose , mais parce qu'il y a dans ce caractère
insouciant et rêveur un besoin de pensées, et peut-être même de re-
grets vagues , qu'il espère retrouver encore auprès du duc Frédéric,
devenu à son tour un solitaire.
On abandonnerait d'autant plus volontiers avec Jacques la fête
générale, que Shakspeare, par oubli sans doute, ne nous y montre
pas le vieux Adam , ce fidèle serviteur, ce véritable amwd'Orlando ,
si touchant par son dévouement, ses larmes généreuses et sa noble
sincérité.
La fable romanesque de cette pièce fut puisée dans une nouvelle
pastorale de Lodge qui était sans doute bien connue du temps de
Shakspeare. On y voit Adam dignement récompensé par le prince.
Les emprunts que le poète a faits au romancier sont assez nom-
breux ; mais le caractère de Jacques , ceux de Touchstone et d'Au-
drey sont de l'invention de Shakspeare.
Le docteur Malone suppose que c'est en 1600 que fut écrite la
comédie de Comme il vous plaira; c'est une de celles qui ont le plus
enrichi les recueils d'extraits élégauts; on y remarquera le fameux
tableau de la vie humaine : Le monde est uu théâtre, etc.^ etc.
GOMME IL VOUS PLAIRA
COMEDIE
PERSONNAGES
LE J)U.C, vivant dans Texil.
FREDERIC, frère du duc, et usurpa-
teur de son duché.
AMIENS, ) seigneurs qui ont suivi
JACQUES, I le duc dans son exil.
LE BEAU, courtisan à la suite de Fré-
déric.
CHARLES, son lutteur.
OLIVIER, g,g ^g ^.^ Rowland des
Bois.
JACQUES,
ORLANDO,
ADAM.
DENNIS,
serviteurs d'Olivier.
TOUCHSTONE, paysan bouffon.
SIR OLIVIER MAR-TEXT, vicaire.
CORIN, \ K^,.„«,„
SYLVIUS,! ^^^i^^-
WILLIAM, paysan, amoureux d'Au-
drey.
Personnage représentant l'HYMEN.
ROSALINPË , fille du duc exilé.
CÉLIE/ fille de Frédéric.
PHÉBE, bergère.
AUDREY, jeune villageoise.
Seigneurs a la suite des deux ducs,
PAGES , gardes-chasse, ETC., ETC.
La scène est d'abord dans le voisinage de la maison d'Olivier,
ensuite en partie à la cour de l'usurpateur, et en partie dans la
forêt des Ardennes.
ACTE PREMIER
SCÈNE I
Verger, près de la maison d'Olivier.
Entrent ORLANDO bt ADAM.
ORLANDO. — Je me rappelle bien, Adam; tel a été mon
legç, une misérable somme de mille écus dans son testa-
ment; et, comme tu dis, il a chargé mon frère, sous
peine de sa malédiction, de me bien élever, et voilà la
cause de mes chagrins. Il entretient mon frère Jacques à
l'école, et la renommée parle magnifiquement de ses
progrès. Pour moi, il m'entretient au logis en paysan,
ou pour mieux dire, il me garde ici sans aucun entre-
tien; car peut -on appeler entretien pour un gentil-
218 COMME IL VOUS PLAIKA.
homme de ma naissance, un traitement qui ne diffère
en aucune façon de celui des bœufs à Tétable ? Ses che-
vaux sont mieux traités ; car, outre qu'ils sont très-bien
nourris, on les dresse au manège ; et à cette fin on paye
bien cher des écuyers : moi, qui suis son frère, je ne
gagne sous sa tutelle que de la croissance : et pour cela
les animaux qui vivent sur les fumiers de la basse-cour
lui sont aussi obligés que moi ; et pour ce néant qu'il
me prodigue si libéralement, sa conduite à mon égard
me fait perdre le peu de dons réels que j'ai reçus de la
nature. Il me fait manger avec ses valets; il mlnterdit
la place d'un frère, et il dégrade autant qu'il est en lui
ma distinction naturelle par mon éducation. C'est là,
Adam, ce qui m'afîlige. Mais l'âme de mon père, qui est,
' je crois, en moi, commence à se révolter contre cette
servitude. Non, je ne l'endurerai pas plus longtemps,
quoique je ne connaisse pas encore d'expédient raison-
nable et sûr pour m'y soustraire.
(Olivier survient.)
ADA.M.— Voilà votre frère, mon maître, qui vient.
ORLANDO.— Tiens-toi à Técart, Adam, et tu entendras
comme il va me secouer.
OLIVIER.— Eh bien ! monsieur, que faites- vous ici?
' ORLANDO. — Rien : on ne m'apprend point à faire quel-
que chose.
OLIVIER. — Que gâtez-vous alors, monsieur?
ORLANDO. — Vraiment, monsieur, je vous aide à gâter
ce que Dieu a fait, votre pauvre misérable frère, à force
d'oisiveté.
OLIVIER. — Que diable! monsieur occupez- vous mieux,
et en attendant soyez un zéro.
ORLANDO. — Irai-je garder vos pourceaux et manger 'des
carouges avec eux? Quelle portion de patrimoine ai-je
follement dépensée, pour en être réduit à une telle
détresse?
OLIVIER. — Savez-vous où vous êtes, monsieur?
ORLANDO.— Oh ! très-bien, monsieur : je suis ici dans
votre verger.
OLIVIER. — Savez-vous devant qui vous êtes, monsieur?
ACTE I, SCÈNE I. 219
ORLANDO.— Oui, je le sais mieux que celui devant qui
je suis ne sait me connaître. Je sais que vous êtes mon
frère aîné ; et, selon les droits du sang, vous devriez me
connaître sous ce rapport. La coutume des-nations veut
que vous soyez plus que moi, parce que vous êtes né
avant moi : mais cette tradition ne me ravit pas mon
sang, y eût-il vingt frères entre nous. J'ai en moi autant
de mon père que vous, bien que j'avoue qu'étant venu
avant moi, vous vous êtes trouvé plus près de ses titres.
OLIVIER. — Que dites-vous, mon garçon?
ORLANDO. — Allons, allons, frère aîné, quant à cela
vous êtes trop jeune.
OLIVIER. — Vilain*, veux- tu mettre la main sur moi?
ORLANDO, — Je ne suis point un vilain : je suis le plus
jeune des fils du chevalier Rowland des Bois; il était
mon père, et il est trois fois vilain celui qui dit qu'un tel
père engendra des vilains. —Si tu n'étais pas mon frère,
je ne détacherais pas cette main de ta gorge que l'autre
ne t'eût arraché la langue, pour avoir parlé ainsi; tu
t'es insulté toi-même.
ADAM. — Mes chers maîtres, soyez patients : au nom du
souvenir de votre père, soyez d'accord.
OLIVIER. — Lâche-moi, te dis-je.
ORLANDO. — Je ne vous lâcherai que quand il me plaira.
— n faut que vous m'écoutiez. Mon père vous a chargé,
par son testament, de me donner une bonne éducation,
et vous m'avez élevé comme im paysan, en cherchant à
obscurcir, à étouffer en moi toutes les qualités d'un gen-
tilhomme. L'âme de mon père grandit en moi, et je ne
le souffrirai pas plus longtemps. Permettez-moi donc les
exercices qui conviennent à un gentilhomme, ou bien
donnez-moi le chétif lot que mon père m'a laissé par son
testament, et avec cela j'irai chercher fortune.
OLIVIER. — Et que voulez- vous faire? Mendier, sans
doute, après que vous aurez tout dépensé? Allons, soit,
monsieur; venez ; entrez. Je ne veux plus être chargé de
^ Vilain, coquin et homme de basse extraction, les deux frères
lui donnent chacun un sens différent.
220 COMME IL VOUS PLAIRA.
vous : vous aurez une partie de ce que vous demandez.
Laissez-moi aller, je vous prie.
ORLANDO. — Je ne veux point vous offenser au delà de
ce que mon intérêt exige.
OLIVIER. — ^Va-t'en avec lui, toi, vieux chien.
ADAM. — Vieux chien : c'est donc là ma récompense!—
Vous avez bien raison, car j'ai perdu mes dents à votre
service. Dieu soit avec Tâme de mon vieux maître! Il
n'aurait jamais dit un mot pareil.
(Orlando et Adam sortent.)
OLIVIER.— Quoi, en est-il ainsi? Commencez-vous à
prendre ce ton? Je remédierai à votre insolence, et
pourtant je ne vous donnerai pas mille écus. — Holà,
Dennis !
(Dennis se présente.)
DENNIS. — Monsieur m'appelle-t-il?
OLIVIER. — Charles, le lutteur du duc, n'est-il pas venu
ici pour me parler?
DENNIS. — Oui, monsieur; il est ici, à la porte, et il
demande même avec importunité à être introduit auprès
de vous.
OLIVIER. — Fais-le entrer. (Dennis sort,) Ce sera un
excellent moyen; c'est demain que la lutte doit se faire.
(Entre Charles.)
CHARLES. — Je souhaite le bonjour à Votre Seigneurie.
OLIVIER. — Mon bon monsieur Charles, quelles nou-
velles nouvelles y a-t-il à la nouvelle cour?
CHARLES. — Il n'y a de nouvelles à la cour que les
vieilles nouvelles de la cour, monsieur; c'est>-à-dire que
le vieux duc est banni par son jeune frère le nouveau
duc, et trois ou quatre seigneurs, qui lui sont attachés,
se sont exilés volontairement avec lui ; leurs terres et
leurs revenus enrichissent le nouveau duc : ce qui fait
qu'il consent volontiers qu'ils aillent où bon leur semble.
OLIVIER.— Savez-vous si Rosalinde, la fille du duc, est
bannie avec son père?
CHARLES. — Oh! non, monsieur; car sa cousine, la fille
du duc, l'aime à un tel point (ayant été élevées ensemble
depuis le berceau), qu'elle l'aurait suivie dans son exil,
ACTE I, SCÈNE I. * 221
OU gérait morte de douleur, si elle n'avait pu la suivre.
Elle est à la cour, où son oncle Taime autant que sa
propre fille, et jamais deux dames ne s'aimèrent comme
elles s'aiment.
OLIVIER. — Où doit vivre le vieux duc?
CHARLES. — On dit qu'il est déjà dans la forêt des
Ardennes, et qu'il a avec lui plusieurs braves seigneurs
qui vivent là comme le vieux Robin Hood d'Angleterre .
on assure que beaucoup de jeunes gentilshommes s'em-
pressent tous les jours auprès de lui, et qu'ils passent
les jours sans soucis, comme on faisait dans l'âge d'or.
OLIVIER. — Ne devez-vous pas lutter demain devant le
nouveau duc?
CHARLES, — Oui vraiment, monsieur, et je viens vous
faire part d une chose. On m'a donné secrètement à
entendre, monsieur, que votre jeune frère Orlando avait
envie de venir déguisé s'essayer contre moi. Demain,
monsieur, je lutte pour ma réputation, et celui qui
m'échappera sans avoir quelque membre cassé, il fau-
dra qu'il se balte bien. Votre frère est jeune et délicat,
et je ne voudrais pas, par considération pour vous, lui
faire aucun mal ; ce que je serai cependant forcé de faire
pour mon honneur s'il entre dans l'arène. Ainsi, l'affec-
tion que j'ai pour vous m'engage à vous en prévenir,
afin que vous tâchiez de le dissuader de son projet, ou
que vous consentiez à supporter de bonne grâce le mal-
heur auquel il se sera exposé; il l'aura cherché lui-
même, et tout à fait contre mon inclination.
OLIVIER.— Je te remercie, Charles, de l'amitié que tu
as pour moi, et tu verras que je t'en prouverai ma
reconnaissance. J'avais déjà été averti du dessein de
mon frère, et sous main j'ai travaillé à le faire renoncer
à cette idée; mais il est déterminé. Je te dirai, Charles,
que c'est le jeune homme le plus entêté qu'il y ait en
France, rempli d'ambition, jaloux à l'excès des talents
des autres, un traître qui a la lâcheté de tramer des
complots contre moi, son propre frère. Ainsi, agis à ton
gré; j'aimerais autant que tu lui brisasses la tête qu'un
doigt, et tu feras biea d'y prendre garde; car si tu ne
222 COMME IL VOUS PLAIRA.
lui fais quun peu de mal, ou s'il n'acquiert pas lui-
même un grand honneur à tes dépens, il cherchera à
t'empoi sonner , il te fera tomber dans quelque piège
funeste, et il ne te quittera point qu'il ne t'ait fait
perdre la vie de quelque façon indirecte ; car je t'assure,
et je ne saurais presque te le dire sans pleurer, qu'il n'y
a pas un être dans le monde, aussi jeune et aussi
méchant que lui. Je ne te parle de lui qu'avec la réserve
d'un frère; mais si je te le disséquais tel qu'il est, je
serais forcé de rougir et de pleurer, et toi tu pâlirais
d'effroi.
CHARLES. — Je suis bien content d'être venu vous trou-
ver : s'il vient demain, je lui donnerai son compte : s'il
est jamais en état d'aller seul, après s'être essayé contre
moi, de ma vie je ne lutterai pour le prix : et là-dessus
Dieu garde Votre Seigneurie I
OLIVIER. — Adieu, bon Charles.— A présent, il me faut
exciter mon jouteur : j'espère m'en voir bientôt débar-
rassé; car mon âme, je ne sais cependant pas pourquoi,
ne hait rien plus que lui ; en effet, il a le cœur noble, il
est instruit sans avoir jamais été à l'école, parlant bien
et avec noblesse, il est aimé de toutes les classes jusqu'à
l'adoration; et si bien dans le cœur de tout le monde, et
surtout de mes propres gens, qui le connaissent le
mieux, que moi j'en suis méprisé. Mais cela ne durera
pas : le lutteur va y mettre bon ordre. Il ne me reste
rien à faire, qu'à exciter ce garçon là-dessus, et j'y vais
de ce pas.
(I! sort.)
SCÈNE II
Plaine devant le palais du duc.
ROSALINDE bt CÉLIE.
cÉLiE. — Je t'en conjure, Rosalinde, ma chère cousine,
sois plus gaie.
ROSALINDE. — Chère Célie, je montre bien plus de gaieté
que je n'en possède ; et tu veux que j'en montre encore
davantage? Si tu ne peux m 'apprendre à oublier un
ACTE I, SCÈNE II. 223
père banni, renonce à vouloir m'apprendre à me souve-
nir d'une grande joie.
cÉLiE. — Ah ! je vois bien que tu ne m'aimes pas aussi
tendrement que je t'aime ; car si mon oncle, ton père,
au lieu d'être banni, avait au contraire banni ton oncle,
le duc mon père, pourvu que tu fusses restée avec moi,
mon amitié pour toi m'aurait appris à prendre ton père
pour le mien ; et tu en ferais autant, si la force de ton
amitié égalait celle de la mienne.
ROSALiNDE. — Eh bien! je veux tâcher d'oublier ma
situation, pour me réjouir de la tienne.
cÉLiE. — Tu sais que mon père n'a que moi d'enfants ;
il n'y a pas d'apparence qu'il en ait jamais d'autre ; et
certainement à sa mort tu seras son héritière ; tout ce
qu'il a enlevé de force à ton père, je te le rendrai par
affection; sur mon honneur, je le ferai, et que je de-
vienne un monstre s'il m'arrive d'enfreindre ce ser-
ment! Ainsi, ma charmante Rose, ma chère Rose, sois
gaie.
ROSALINDE.— Je le serai désormais, cousine; je veux
imaginer quelque amusement. Voyons, que penses-tu
de faire l'amour?
cÉLiE. — Oh! ma chère, je t'en prie, fais de l'amour un
jeu ; mais ne va pas aimer sérieusement aucun homme,
et même par amusement ne va jamais si loin que tu ne
puisses te retirer en honneur et sans rougir.
ROSALINDE. — Eh bicu ! à quoi donc nous amuserons-
nous?
cÉLiE.— Asseyons-nous, et par nos moqueries déran-
geons de son rouet cette bonne ménagère, la Fortune,
afin qu'à l'avenir ses dons soient plus également' par-
tagés*.
ROSALINDE. — Je voudrais que cela fût en notre pouvoir,
car ses bienfaits sont souvent bien mal placés, et la
bonne aveugle fait surtout de grandes méprises dans les
dons qu'elle distribue aux femmes.
* Nous avons déjà vu, dans Antoine et Cîéopâtref que Shak-
speare donne un rouet à la Fortune et en fait une ménagère.
22i COMME IL VOUS PLAIRA.
cÉLiE. — Oh î cela est bien vrai ; car celles qu'elle fait
belles, elle les fait rarement vertueuses, et celles qu'elle
fait vertueuses, elle les fait en général bien laides.
ROSALiNDE.— Mais, cousine, tu passes de Toffice de la
Fortune à celui de la Nature. La Fortune est la souveraine
des dons de ce monde, mais elle ne peut rien sur les
traits naturels.
(Entre Touchstone.)
CÉLIE. — Non?... Lorsque la Nature a formé une belle
créature, la Fortune ne peut-elle pas la faire tomber dans
le feu? Et, bien que la Nature nous ait donné de Tesprit
pour railler la Fortune, cette même fortune envoie cet
imbécile pour interrompre notre entretien.
ROSALINDE. — En Vérité, la Fortune est trop cruelle
envers la Nature, puisque la Fortune envoie l'enfant de
la nature pour interrompre l'esprit de la nature.
CÉLIE. — Peut-être n'est-ce pas ici l'ouvrage de la For-
tune, mais celui de la Nature elle-même, qui, s'aperco-
vant que notre esprit naturel est trop épais pour raison-
ner sur de telles déesses, nous envoie cet imbécile pour
notre pierre à aiguiser*, car toujours la stupidité. d'un
sot sert à aiguiser l'esprit.— Eh bien ! homme d'esprit,
où allez- vous?
TOUCHSTONE. — Maîtresse, il faut que vous veniez trou-
ver votre père.
cÉLiE.— Vous a-t-on fait le messager?
TOUCHSTONE. — Nou, SUT mou hounour; mais on m'a
ordonné de venir voiis chercher.
ROSALINDE. — Où avoz-vous apprfs ce serment, fou?
TOUCHSTONE. — D'uu Certain chevalier, qui jurait sur
son honneur que les beignets étaient bons, et qui jurait
encore sur son honneur que la moutarde ne valait rien :
moi, je soutiendrai que les beignets ne valaient rien, et
que la moutarde était bonne, et cependant le chevalier
ne faisait pas un faux serment.
* Célie et Rosalinde jouent sur le sens du mot TouchstonCy qui
veut dire pierre à aiguiser ou pierre de touche. Les clowns du
théâtre anglais sont des bouffons, des graciosi; il ne faut pas les
confondre avec les fous en titre>
ACTE I, SCKNE II. 22o
cÉLiE. — Comment prouverez-vous cela, avec toute la
masse de votre science?
* ROSALiNDE. — Allons, voyons, démuselez votre sagesse.
TOUCHSTONE. — Avaucez-vous toutes deux, caressez-
vous le menton, et jurez par votre barbe que je suis un
fripon*.
CÉLIE. — Par notre barbe, si nous en avions, tu es un
fripon.
TOUCHSTONE, — Et moi, je jurerais par ma friponnerie,
si j'en avais, que je suis un fripon; mais si vous jurez
par ce qui n'est pas, vous ne faites pas de faux serment;
aussi le chevalier n'en fit pas davantage, lorsqu'il jura
par son honneur, car il n'en eut jamais, ou s'il en avait
eu, il l'avait perdu à force de serments, longtemps avant
qu'il vît ces beignets ou cette moutarde.
cÉLiE. — Dis-moi, je te prie, de qui tu veux parler?
TOUCHSTONE. — De cet homme que le vieux Frédéric,
votre père, aime tant.
cÉLiE. — L'amitié de mon père suffit pour l'honorer :
en voilà assez ; ne parle plus de lui ; tu seras fouetté un
de ces jours pour tes moqueries .
TOUCHSTONE. — C'cst unc grande pitié, que les fous ne
puissent dire sagement ce que les sages font follement.
CÉLIE. — Par ma foi, tu dis vrai ; car, depuis que le
peu d'esprit qu'ont les fous* a été condamné au silence,
le peu de folie des gens sages se montre extraordinaire-
ment. — Voici monsieur Le Beau.
(Entre Le fieau.)
ROSALINDE. — Avec la bouche pleine de nouvelles.
CÉLIE. — Qu'il va dégorger sur nous, comme les pigeons
donnent à manger à leurs petits.
ROSALINDE. — AloTS uoiis serous farcies de nouvelles.
CÉLIE. — Tant mieux, nous n'en trouverons que plus de
chalands. Bonjour, monsieur Le Beau ; quelles nouvelles ?
LE BEAU. — Belle princesse, vous avez perdu un grand
plaisir.
* On trouve une phrase équivalente dans Gargantua.
* Tôt ou tard la vérité devait déplaire à la cour, même dans la
bouche des fous.
T. IV. 15
226 COMME IL VOUS PLAIRA.
cÉLiE. — Du plaisir! de quelle couleur?
LE BEAU. — De quelle couleur, madame? Que voulez»
vous que je vous réponde?
ROSALiNDE. — Au gré de votre esprit et du hasard.
ToucHSTONE. — Ou comme le voudront les décrets de la
destinée.
CÉLIE. — Très-bien dit : voilà qui est maçonné avec
une truelle*.
TOUCHSTONE. — Ma foi, si je ne garde pas mon rang'...
ROSALINDE.— Tu perds ton ancienne ancienne odeur.
LE BEAU. — Vous me troublez, mesdames; je voulais
vous faire le récit d'une belle lutte que vous n'avez pas
eu le plaisir de voir.
ROSALINDE. — Dites-uous toujours rhistoire de cette
lutte.
LE BEAU. — ^Je vous en dirai le commencement; et si
cela plaît à Vos Seigneuries, vous pourrez en voir la fin ;
car le plus beau est encore à faire, et ils viennent l'exé-
cuter précisément dans Tendroit où vous êtes.
GÉLiE. — Eh bien ! le commencement, qui est mort et
enterré ?
LE BEAU. — Arrive un vieillard avec ses trois fils.
cÉLiE. — ^Je pourrais trouver ce début-là à un vieux
conte.
LE BEAU. — Trois jeunes gens de belle taille et de bonne
mine...
ROSALINDE. — Avec dcs écriteaux à leur cou * portant :
« On fait à savoir par ces présentes, à tous ceux à qui il
appartiendra... »
LE BEAU. — L'aîné des trois a lutté contre Charles, le
lutteur du duc : Charles, en un instant. Ta renversé, et
lui a cassé trois côtes ; de sorte qu'il n'y a guère d'espé-
rance qu'il survive. Il a traité le second de même, et le
troisième aussi. Ils sont étendus ici près; le pauvre
vieillard, leur père, fait de si tristes lamentations à côté
1 Grossièrement, expression proverbiale.
* Rankf rang et rance, équivoque.
« Billf pertuisane, billetj écriteau. L'équivoque roule sur la double
signification du mot.
ACTE I, SCÈNE II. 227
d'eux, que tous les spectateurs le plaignent en pleurant.
ROSALiNDE. — Hélas !
ToucHSTONE. — Mais, monsieur, quel est donc Tamuse-
ment que les dames ont perdu?
LE BEAU. — Hé! celui dont je parle.
TOUCHSTONE. — ^Voilà douc comme les hommes devien-
nent plus sages de jour en jour! C'est la première fois
de ma vie que j'aie jamais entendu dire que de voir bri-
ser des côtes était un amusement pour les dames.
cÉLiE. — Et moi aussi, je te le proteste.
ROSALINDE. — Mais y en a-t-il encore d'autres qui brûlent
d'envie de voir déranger ainsi l'harmonie de leurs côtes?
Y en a-t-il un autre qui se passionne pour le jeu de
brise-cote^. — Verrons-nous cette lutte, cousine?
LE BEAU. — Il le faudra bien, mesdames, si vous restez
où vous êtes ; car c'est ici l'arène que l'on a choisie pour
la lutte, et ils sont prêts à l'engager.
cÉLiE. — Ce sont sûrement eux qui viennent là-bas :
restons donc, et voyons-la.
(Fanfares. — Entrent le duc Frédéric, les seigneurs de sa*
cour, Oriando, Charles et suite.)
FRÉDÉRIC. — Avancez : puisque le jeune homme ne
veut pas se laisser dissuader, qu'il soit téméraire à ses
risques et périls.
ROSALINDE. — Est-cc là Thomme?
LE BEAU. — Lui-même, madame.
CÉLIE.— Hélas ! il est trop jeune ; il a cependant l'air de
devoir remporter la victoire.
FRÉDÉRIC — Quoi! vous voilà, ma fille, et vous aussi ma
nièce ? Vous êtes-vous glissées ici pour voir la lutte ?
ROSALINDE. — Oui, mouseigueur, si vous voulez nous le
permettre.
FRÉDÉRIC — Vous u y prcudrcz pas beaucoup de plaisir,
je vous assure : il y a une si grande inégalité de forces
entre les deux hommes ! Par pitié pour la jeunesse de
l'agresseur, je voudrais le dissuader; mais il ne veut pas
* Côtes rompues, musique rompue, analogie entre la flûte
inégale de Pan, et la disposition anatomique des côtes*
228 COMME IL VOUS PLAIRA.
écouter mes instances. Parlez-lui, mesdames; voyez si
vous pourrez le toucher.
GÉLiE. — Faites-le venir ici, mon cher monsieur Le Beau.
FRÉDÉRIC. — Oui, appelez-le; je ne veux pas être
présent.
(Il se retire à l'écart.)
LE BEAU. — Monsieur Tagresseur, les princesses vou-
draient vous parler.
ORLANDO. — Je vais leur présenter Thommage de mon
obéissance et de mon respect.
ROSALiNDE. — Jeuno homme, avez-vous défié Charles le
lutteur ?
ORLANDO. — Non, belle princesse; il est Tagresseur
général : je ne fais que venir comme les autres, pour
essayer avec lui la force de ma jeunesse.
cÉLiE. — Monsieur, vous êtes trop hardi pour votre âge :
vous avez vu de cruelles preuves de la force de cet
homme. Si vous pouviez vous voir avec vos yeux, ou
vous connaître avec votre jugement, la crainte du mal-
heur où vous vous exposez vous conseillerait de chercher
des entreprises moins inégales. Nous vous prions, pour
Tamour de vous-même, de songer à votre sûreté, et de
renoncer à cette tentative.
ROSALINDE. — Rcudez-vous, monsieur, votre réputation
n'en sera nullement lésée : nous nous chargeons d'obte-
nir du duc que la lutte n'aille pas plus loin.
ORLANDO. — Je vous suppUe, mesdames, de ne pas me
punir par une opinion désavantageuse : j'avoue que je
suis très-coupable de refuser quelque chose à d'aussi
généreuses dames ; mais accordez-moi que vos beaux
yeux et vos bons souhaits me suivent dans l'essai que je
vais faire. Si je suis vaincu, la honte n'atteindra qu'un
homme qui n'eut jamais aucune gloire : si je suis tué,
il n'y aura de mort que moi, qui en serais bien aise :
je ne ferai aucun tort à mes amis, car je n'en ai point
pour me pleurer ; ma mort ne sera d'aucun préjudice
au monde, car je n'y possède rien ; je n'y occupe qu'une
place, qui pourra être mieux remjjlie, quand je l'aurai
laissée vacante. .
ACTE I, SCÈNE II. 229
ROSALiNDE. — Je voudrais que le peu de force que j'ai
fût réunie à la vôtre.
cÉLiE. — Et la mienne aussi pour augmenter la sienne.
ROSALINDE.— Portez-vous bien ! fasse le ciel que je sois
trompée dans mes craintes pour vous!
ORLANDO. — Puissiez-vous voir exaucer tous les désirs de
votre cœur !
CHARLES. — Allons, OÙ est ce jeune galant, qiii est si
jaloux de coucher avec sa mère la terre?
ORLANDO. — Le voici tout prêt, monsieur; mais il est
plus modeste dans ses vœux que vous ne dites.
FRÉDÉRIC. — Vous u'cssayerez qu'une seule chute?
CHARLES. — Non, monseigneur, je vous le garantis; si
vous avez fait tous vos efforts pour le détourner de tenter
la première, vous n'aurez pas à le prier d'en risquer une
seconde.
ORLANDO. — Vous comptez bien vous moquer de moi
après la lutte; vous ne devriez pas vous en moquer
avant; mais voyons; avancez.
ROSALINDE.— 0 jeune homme, qu'Hercule te seconde!
cÉLiE . — Je voudrais être invisible , pour saisir ce robuste
adversaire par la jambe.
(Charles et Orlando luttent.)
ROSALINDE.— 0 excellent jeune homme!
CÉLIE. — Si j'avais la foudre dans mes yeux, je sais bien
qui des deux serait terrassé.
FRÉDÉRIC — Assez, assez.
(Charles est renversé, acclamations.)
ORLANDO. — Encore, je vous en supplie, monseigneur;
je ne suis pas encore en haleine.
FRÉDÉRIC — Comment te trouves-tu, Charles?
LE REAU. — Il ne saurait parler, monseigneur.
FRÉDÉRIC— Emportez-le. (^4 Orlando.) Quel est ton nom,
jeune homme?
ORLANDO. — Orlando, monseigneur, le plus jeune des
fils du chevalier Rowland des Bois.
FRÉDÉRIC — Je voudrais que tu fusses le fils de tout
autre homme : le monde tenait ton père pour un homme
honorable, mais il fut toujoure mon ennemi : cet exploit
230 COMME IL VOUS PL-AIRA.
que tu viens de faire m'aurait plu bien davantage, si tu
descendais d'une autre maison. Mais, porte-toi bien, tu
es un brave jeune homme ; je voudrais que tu te fusses
dit d'un autre père !
(Frédéric sort avec sa suite et Le Beau.)
cÉLiE. — Si j'étais mon père, cousine, en agirais-je
ainsi?
ORLANDO. — Je suis plus fier d'être le fils du chevalier
Rowland, le plus jeune de ses fils, et je ne changerais
pas ce nom pour devenir l'héritier adoptif de Frédéric.
ROSALiNDE. — Mou père aimait le chevalier Rowland
comme sa propre âme, et tout le monde avait pour lui
les sentiments de mon père : si j'avais su plus tôt que ce
jeune homme était son fils, je Taurais conjuré en pleu-
rant plutôt que de le laisser s'exposer ainsi.
CÉLIE. — Allons, aimable cousine, allons le remercier
et l'encourager. Mon cœur souffre de la dureté et de la
jalousie de mon père. — Monsieur, vous méritez des
applaudissements universels ; si vous tenez aussi bien
vos promesses en amour que vous venez de dépasser ce
que vous aviez promis, votre maîtresse sera heureuse.
ROSALINDE, lui donnant la chaîne qu'elle avait à son cou,
—Monsieur, portez ceci en souvenir de moi, d'une jeune
fille disgraciée de la fortune, et qui vous donnerait da-
vantage, si sa main avait des dons à offrir.— Nous reti-
rons-nous , cousine ?
CÉLIE.— Oui. — Adieu, beau gentilhomme.
ORLANDO. — Ne puis-je donc dire : je vous remercie I
Tout ce qu'il y avait de mieux en moi est renversé, ce
qui reste devant vous n'est qu'une quintaine*, un bloc
sans vie.
ROSALINDE. — Il uous rappelle : mon orgueil est tombé
avec ma fortune. Je vais lui demander ce qu'il veut. —
Avez-vous appelle, monsieur? monsieur, vous avez lutté
* Quintaine, poteau fiché en plaine auquel on suspendait un
bouclier qui servait de but aux javelots, ou aux lances^ dans les
joutes :
Lasse enfin de servir au peuple de quintaine.
231
à merveille, et vous avez vaincu plus que vos ennemis.
cÉLiE. — Voulez-vous venir, cousine?
ROSALiNDE. — Allous, du courage. Portez-vous bien.
(Rosalinde et Célie sortent.)
ORLANDO. — Quelle passion appesantit donc ma langue?
Je ne peux lui parler, et cependant elle provoquait l'en-
tretien. (Le Beau rentre.) Pauvre Orlanjio, tu as renversé
un Charles et quelque être plus faible te maîtrise.
LE BEAU. — Mon bon monsieur, je vous conseille, en
ami, de quitter ces lieux. Quoique, vous ayez mérité de
grands éloges, les applaudissements sincères et Tamitié
de tout le monde, cependant telles sont maintenant les
dispositions du duc qu'il interprète contre vous tout ce
que vous avez fait : le duc est capricieux; enfin, il vous
convient mieux à vous de juger ce qu'il est, qu'à moi de
vous l'expliquer.
ORLANDO. — Je vous remercie, monsieur; mais, dites-
moi, je vous prie, laquelle de ces deux dames, qui assis-
taient ici à la lutte, était la fille du duc ?
LE BEAU. — Ni lune ni Tautre, si nous les jugeons pai le
caractère : cependant la plus petite est vraiment sa fille,
et l'autre est la fille du duic banni, détenue ici par son
oncle Tusurpateur, pour tenir compagnie à sa fille; elles
s'aiment. Tune et l'autre, plus que deux sœurs ne peu-
vent s'aimer. Mais je vous dirai que, depuis peu, ce duc
a pris sa charmante nièce en aversion, sans aucune autre
raison, que parce que le peuple fait l'éloge de ses vertus,
et la plaint par amour pour son bon père. Sur ma vie,
l'aversion du duc contre cette jeune dame éclatera tout
à coup. — Monsieur, portez-vous bien; par la suite, dans
un monde meilleur que celui-ci, je serai charmé de lier
une plus. étroitQ connaissance avec vous, et d'obtenir
votre amitié.
ORLANDO. — ^Je vous suis très-redevable : portez-vous
bien. (Le Beau sort.) Il faut donc que je tombe de la fumée
dans le feu *. Je quitte un duc tyran pour rentrer sous un
frère tyran : mais, ô divine Rosalinde !...
(Il sort.)
* From the smolce into the smother, de la fumée dans l'étouffoir.
232 COMME IL VOUS PLAIRA.
SCÈNE III
Appartement du palais.
Entrent CÉLIE et ROSALINDE.
cÉLiE. — Quoi, cousine! quoi, Rosalinde!— Amour, un
peu de pitié ! Quoi, pas un mot I
ROSALINDE. — Pas uu mot à jeter à un chien *.
CÉLIE. — Non; tes paroles sont trop précieuses pour
être jetées aux roquets, mais jettes-en ici quelques-unes;
allons, estropie-moi avec de bonnes raisons.
ROSALINDE. — Alors il y aurait deux cousines d'enfer-
mées, Tune serait esfï'opiée par des raisons', et Tautre
folle sans aucune raison.
cÉLiE. — Mais tout ceci regarde -t-il votre père?
ROSALINDE. — Nou; il y cu a une partie pour le père de
mon enfant *. — Oh I que le monde de tous les jours est
rempli de ronces !
CÉLIE. — Ce ne sont que des chardons, cousine, jetés
sur toi par jeu dans la folie d'un jour de fête : mais si
nous ne marchons pas dans les* sentiers battus, ils s'atta-
cheront à nos jupons.
ROSALINDE. — Jc Ics sccouais bien de ma robe ; mais ces
chardons sont danS mon cœur.
cÉLiE. — Chasse-les en faisant : hem! hem!
ROSALINDE. — ressayerais, s'il ne fallait que dire hem !
et l'obtenir.
cÉLiE. — Allons, allons, il faut lutter contre tes affec- -
tions.
ROSALINDE. — Oh ! cllcs prennent le parti d'un meilleur
lutteur que moi !
* Expression proverbiale.
• Lame me with reasons ^ rends-moi boiteuse par de bonnes
raisons.
On a dernièrement voulu prouver par ces mots que Shakspeare
était boiteux en traduisant: Prouvez-moi que je suis boiteux. On a
compté combien de fois le mot lame était dans ses œuvres ; et
chaque fois a été une preuve.
5 Mon futur époux.
ACTE I, SCÈNE III. 233
cÉLiE. — Que le ciel te protège! Tu essayeras, avec le
temps, en dépit d une chute. — Mais laissons là toutes
ces plaisanteries, et parlons sérieusement : est-il possible
que tu tombes aussi subitement e t aussi éperdumen t amou-
reuse du plus jeune des fils du vieux chevalier Rowland?
ROSALiNDK.— Le duc mon père aimait tendrement son
père.
cÉLiE — S'ensuit-il de là que tu doives aimer tendre-
ment son fils? D'après cette logique, je devrais le haïr;
car mon père haïssait son père : cependant je ne hais
point Orlando.
ROSALiNDE.— Non, je t'en prie, pour l'amour de moi, ne
le hais pas.
CÉLIE. — Pourquoi le halrai-je? N'est-il pas rempli de
mérite ?
ROSALINDE. — Permets donc que je l'aime pour cette
raison ; et toi, aime-le parce que je Taime. — Mais regarde,
voilà le duc qui vient.
CÉLIE. — Avec des yeux pleins de courroux.
(Frédéric entre avec des seigneurs de la cour.)
FRÉDÉRIC— Hâtez-vous, madame, de partir et de vous
retirer de notre cour.
rosXlinde. — Moi, mon oncle?
FRÉDÉRIC — Vous, ma uièco ; et si dans dix jours vous
vous trouvez à vingt milles de notre cour, vous mourrez.
ROSALINDE. — Je supplie Votre Altesse de permettre que
j'emporte avec moi la connaissance de ma faute. Si je nie
comprends moi-même, si mes propres désirs me sont
connus, si je ne rêve pas ou si je ne suis pas folle,
comme je ne crois pas Têtre, alors, cher oncle, je vous
proteste que jamais je n'offensai Votre Altesse, pas même
par une pensée à demi conçue.
FRÉDÉRIC— Tel est le langage de tous les traîtres; si
leur justification dépendait de leurs paroles, ils seraient
aussi innocents que la grâce même : qu'il vous suflise
de savoir que je me méfie de vous.
ROSALINDE. — Votrc méfiauce ne sufiit pas pour faire de
moi une perfide. Dites-moi quels sont les indices de ma
trahison?
23i COMME IL *VOUS PLAIRA.
FRÉDÉRIC. — Tu es fille de ton père, et c'est assez.
ROSALiNDE. — Je Tétais aussi lorsque Votre Altesse s'est
emparée de son duché; je Tétais, lorsque Votre Altesse Ta
banni. La trahison ne se transmet pas comme un héri-
tage, monseigneur; ou si elle passait de nos parents à
nous, qu'en résulterait-il encore contre moi? Mon père
ne fut jamais un traître : ainsi, mon bon seigneur, ne
me faites pas l'injustice de croire que ma pauvreté soit
de la perfidie.
cÉLiE. — Cher souverain, daignez m'entendre.
FRÉDÉRIC. — Oui, Gélie, c'est pour l'amour de vous que
nous l'avons retenue ici ; autrement, elle aurait été rôder
avec son père.
cÉLiE. — Je ne vous priai pas alors de la retenir ici;
vous suivîtes votre bon plaisir et votre propre pitié :
j'étais trop jeune dans ce temps-là pour apprécier tout
ce qu'elle valait; mais maintenant je la connais; si elle
estime traîtresse, j'en suis donc ime aussi, nous avons
toujours dormi dans le même lit, nous nous sommes
levées au même instant, nous avons étudié, joué, mangé
ensemble, et partout où nous sommes allées, nous mar-
chions toujours comme les cygnes de Junon, formant im
couple inséparable.
FRÉDÉRIC — Elle est trop rusée pour toi; sa douceur,
son silence même, et sa patience, parlent au peuple qui
la plaint. Tu es une folle, elle te vole ton nom; tu auras
plus d'éclat, et tes vertus brilleront davantage lorsqu'elle
sera partie; n'ouvre plus la bouche ; l'arrêt que j'ai pro-
noncé contre elle est ferme et irrévocable ; elle est banûie.
CÉLIE.— Prononcez donc aussi, monseigneur, la même
sentence contre moi; car je ne saurais vivre séparée
deUe.
FRÉDÉRIC — ^Vous êtos uuo foUo. — Vous , ma nièce,
faites vos préparatifs ; si vous passez le temps fixé, je vous
jure, sur mon honneur et sur ma parole solennelle, que
vous mourrez.
(Frédéric sort avec sa suite.)
CÉLIE. — 0 ma pauvre Rosalinde, où iras-tu? Veux-tu
que nous changions de pères? Je te donnerai le mien.
ACTE I, SCÈNE III. 235
Je t'en conjure, ne sois pas plus affligée que je ne le suis.
ROSALiNDE. — J'ai bien plus sujet de Têtre.
cÉLiE. — Tu n'en as pas davantage, cousine; console-
toi, je t'en prie : ne sais-tu pas que le duc m'a bannie,
moi , sa fille ?
ROSALINDE. — C'cst ce qu'il n'a point fait.
cÉLip. — Non, dis-tu? Rosalinde n'éprouve donc pas cet
amour qui me dit que toi et moi sommes une ? Quoi I on
nous séparera? Quoi! nous nous quitterions, douce
amie? non,. que mon père cherche ime autre héritière.
Allons, concertons ensemble le moyen de nous enfuir j
voyons où nous irons et ce que nous emporterons avec
nous; ne prétends pas te charger seule du fardeau, ni
supporter seule tes chagrins, et me laisser à l'écart : car,
tu peux dire tout ce que tu voudras, mais je te jure, par
ce ciel qui paraît triste de notre douleur, que j'irai par-
tout avec toi.
ROSALINDE. — Mais où irons-nous ?
CÉLIE. — Chercher mon oncle.
ROSALINDE.— Hélas I de jeunes filles comme nous ! quel
danger ne courrons-nous pas en voyageant si loin? La
beauté tente les voleurs, encore plus que l'or.
cÉLiE. — Je m'habillerai avec des vêtements pauvres et
grossiers et je me teindrai le visage avec une espèce de
terre d'ombre ; fais-en autant, nous passerons sans être
remarquées, et sans exciter personne à nous attaquer.
ROSALINDE. — Nc Vaudrai t-il pas mieux, étant d'une
taille plus qu'ordinaire, que je m'habillasse tout à fait
en homme? Avec une belle et large épée à mon côté, et
un épieu à la main (qu'il reste cachée dans mon cœur
toute la peur de femme quix voudra!) j'aurai un exté-
rieur fanfaron et martial, aussi bien que tant de lâches
qui cachent leur poltronnerie sous les apparences de la
bravoure.
cÊLiE. — Gomment t'appellerai-je, lorsque tu seras un
homme?
ROSALINDE. — Jo DO veux pas portcr un nom moindre
que celui du page de Jupiter, ainsi, songe bien à m'ap-
peler Ganymède, et toi, quel nom veux-tu avoir?
236 COMME IL VOUS PLAIRA.
cÉLiE. — Un nom qui ait quelque rapport avec ma situa-
tion : plus de Gélie; je suis Aliéna ^
ROSALiNDE. — Mais, cousine, si nous essayions de voler
le fou de la cour de ton père, ne servirait-il pas à nous
distraire dans le voyage?
cÉLiE. — Il me suivra, j'en réponds, au bout du monde.
Laisse-moi le soin de le gagner : allons ramasser nos
bijoux et nos richesses; concertons le moment le plus
propice, et les moyens les plus sûrs pour nous soustraire
aux poursuites que Ton ne manquera pas de faire après
mon évasion : allons, marchons avec joie... vers la
liberté, et non vers le bannissement !
(Elles sortent.)
* Aliéna, mot latin; étrangère bannie.
FIN DU PREMIER ACTE.
ACTE DEUXIÈME
SCÈNE I
La forêt de8 Ardennes.
LE VIEUX DUC, AMIENS et deux ou trois SEIGNEURS
vêtus en habits de gardes-chasse.
LE VIEUX DUC. — Eh bien I mes compagaons, mes frères
d'exil , l'habitude n'a-t-elle pas rendu cette vie plus
douce pour nous que celle que Ton passe dans la
pompe des grandeurs? Ces bois ne sont-ils pas plus
exempts de dangers qu'une cour envieuse? Ici, nous ne
souffrons que la peine imposée à Adam, les différences
des saisons, la dent glacée et les brutales insultes du
vent d'hiver, et quand il me pince et souffle sur mon
corps, jusqu'à ce que je sois tout transi de froid, je
souris et je dis : « Ce n'est pas ici un flatteur : ce sont
là des conseillers qui me convainquent de ce que je suis
en me le faisant sentir. » On peut retirer de doux fruits
de l'adversité; telle que le crapaud horrible et veni-
meux, elle porte cependant dans sa tête un précieux
joyau*. Notre vie actuelle, séparée de tout commerce
avec le monde, trouve des voix dans les arbres, des livres
dans les ruisseaux qui coulent, des sermons dans les
pierres, et du bien en toute chose.
AMIENS.— Je ne voudrais pas changer cette vie : Votre
Grâce est heureuse de pouvoir échanger les rigueurs
opiniâtres de la fortune en une existence aussi tran-
quille et aussi douce.
' c'était une opinion reçue, du temps de Shakspeare, que la
tête d'un vieux crapaud contenait une pierre précieuse, ou une
perle, à laquelle on attribuait de grandes vertus.
238 COMME IL VOUS PLAIRA.
LE VIEUX DUC. — Allons, irons-nous luer quelque venai-
son? Cependant cela me fait de la peine que ces pauvres
créatures tachetées, bourgeoises par naissance de cette
cité déserte, voient leurs flancs arrondis percés de ces
pointes fourchues dans leurs propres domaines.
PREMIER SEIGNEUR. — Aussi, monscigueur, cela chagrine
beaucoup le mélancolique Jacques; il jure que vous êtes
en cela im plus grand usurpateur que votre frère ne Ta
été en vous bannissant. Aujourd'hui, le seigneur Amiens
et moi, nous nous sommes glissés derrière lui, au moment
où il était couché sous un chêne, dont l'antique racine
perce les bords du ruisseau qui murmure le long de ce
bois ; au même endroit est venu languir un pauvre cerf
éperdu que le trait d'un chasseur avait blessé ; et vrai-
ment, monseigneur, le malheureux animal poussait de
si profonds gémissements , que dans ses efforts la peau
de ses côtés a failli crever; ensuite de grosses larmes*
ont roulé piteusement l'une après l'autre sur son nez
innocent; et dans cette attitude, la pauvre bête fauve,
que le mélancolique Jacques observait avec attention,
restait immobile sur le bord du rapide ruisseau, qu'elle
grossissait de ses pleurs.
LE VIEUX DUC — Mais qu'a dit Jacques? N'a-t-il point
moralisé sur ce spectacle?
PREMIER SEIGNEUR.— Oh 1 oui, mouseigueur, il a fait
cent comparaisons différentes ; d'abord, sur les pleurs de
l'animal qui tombaient dans le ruisseau, qui n'avait pas
besoin de ce superflu. « Pauvre cerf, disait-il, tu fais ton
testament comme les gens du monde; tu donnes à qui
avait déjà trop. » Ensuite, sur ce qu'il était là seul, isolé,
abandonné de ses compagnons veloutés : « Voilà qui est
bien, dit-il, le malheur sépare de nous la foule de nos
compagnons. » Dans le moment, un troupeau sans souci
et qui s'était rassasié dans la prairie, bondit autour de
l'infortuné et ne s'arrête point pour le saluer : « Oui,
disait Jacques, poursuivez, gras et riches citoyens; c'est
1 Dans l'ancienne matière médicale, les larmes du cerf mourant
étaient réputées jouir d'une rertu miraculeuse.
ACTE II, SCÈNE II. 239
la mode : pourquoi vos regards s'arrêteraient-ils sur ce
pauvre malheureux, qui est ruiné et perdu sans res-
source? » C'est ainsi que Jacques, par les plus violentes
invectives, attaquait la campagne, la ville, la cour, et
même la vie que nous menons ici, jurant que nous étions
de vrais usurpateurs, des tyrans et pis encore, d'effrayer
les animaux et de les tuer dans le lieu même que la na-
ture leur avait assigné pour patrie et pour demeure.
LE VIEUX DUC. — Et Tavez-vous laissé dans cette médi-
tation?
SECOND SEIGNEUR. — Oui , mouseigueur, nous l'avons
laissé pleurant et faisant des dissertations sur le cerf qui
sanglotait.
LE VIEUX DUC — Montrez-moi l'endroit; j'aime à être
aux prises avec lui, lorsqu'il est dans ces accès d'humeur;
car alors il est plein d'idées.
SECOND SEIGNEUR.— Je vais, monseigneur, vous con-
duire droit à lui.
SCÈNE II
Appartement du palais du duc usurpateur.
FRÉDÉRIC entre avec des SEIGNEURS de sa suite,
FRÉDÉRIC — Est-il possible que personne ne les ait
vues? Gela ne peut pas être : quelques traîtres de ma
cour sont d'intelligence avec elles.
PREMIER SEIGNEUR. — Je ne puis découvrir personne qui
l'ait aperçue. Les dames, chargées de sa chambre, l'ont
vue le soir au lit, et le lendemain, de grand matin, elles
ont trouvé le lit vide du trésor qu'il renfermait, leur
maîtresse.
SECOND SEIGNEUR. — Monscigneur, on ne trouve pas non
plus le paysan peu gracieux * dont Votre Altesse avait
coutume de s'amuser si souvent. Hespérie, la fille d'hon*
neur de la princesse, avoue qu'elle a entendu secrète-
ment votre fille et sa cousine vantant beaucoup les
* Roynish du mot français rogneux*
240 COMME IL VOUS PLAIRA.
bonnes qualités et les grâces du lutteur qui a vaincu
dernièrement le robuste Charles, et elle croit qu'en quel-
que endroit que ces dames soient allées, ce jeune homme
est sûrement avec elles.
FRÉDÉRIC. — Envoyez chez son frère; ramenez ici ce
galant; s'il n'y est pas, amenez-moi son frère, je le lui
ferai bien trouver; allez-y sur-le-champ, et ne vous las-
sez point de continuer les démarches et les perquisitions,
jusqu'à ce que vous m'ayez ramené ces folles échappées.
(Ils sortent.)
SCÈNE 111
Devant la maison d'Olivier.
Entrent ORLANDO kt ADAM, qui se rencontrent.
ORLANDO. — Qui est là?
ADAM. — O^oi ! c'est vous, mon jeune maître? 0 mon
cher maître ! ô mon doux maître ! ô vous, image vivante
du vieux chevalier Row^land! Quoi! que faites-vous ici?
Ah! pourquoi êtes-vous vertueux? pourquoi les gens
vous aiment-ils? pourquoi étes-vdns bon, fort et vail-
lant? pourquoi avez-vous été assez imprudent pour vou-
loir vaincre le.nerveux lutteur du capricieux duc? Votre
gloire vous a trop tôt devancé dans cette maison. Ne
savez-vous pas, mon maître, qu'il est des hommes pour
qui toutes leurs qualités deviennent autant d'ennemis?
Voilà tout le fruit que vous retirez des vôtres ; vos ver-
tus, mon cher maître, sont pour vous autant de traîtres,
sous ime forme sainte et céleste. Oh ! quel monde est
celui-ci, où ce qui est louable empoisonne celui qui le
possède !
ORLANDO. — Quoi douc? de quoi s'agit-il?
ADAM. — 0 malheureux jeune homme, ne franchissez
pas ce seuil ; l'ennemi de tout votre mérite habite sous
ce toit : votre frère... non, il n'est pas votre frère,
mais. . . le fils. . . non . . pas le fils. . . je ne veux pas l'appe-
ler fils... de celui que j'allais appeler son père, a appris
votre gloire, et cette nuit même il se propose de brûler
ACTE II, SCÈNE 111. 241
le logement où vous avez coutume de coucher, et vous
dedans. S'il ne réussit pas dans ce projet, il trouvera
d'autres moyens de vous faire périr ; je Tai entendu, par
hasard, méditant son projet : ce n'est pas ici un lieu
pour vous; cette maison n'est qu'une boucherie; abhor-
rez-la, redoutez-la, n'y entrez pas.
ORLANDO. — Mais, Adam, où veux-tu que j'aille?
ADAM. — N'importe où, pourvu que vous ne veniez pas ici.
OBLANDO. — Quoi! voudrais-tu que j'allasse mendier
mon pain ; ou qu'armé d une épée lâche et meurtrière
je gagnasse ma vie comme un brigand en volant sur les
grands chemins? Voilà ce qu'il faut que je fasse, ou je
ne sais que faire ; et c'est ce que je ne ferai pas, quoique
je puisse faire. J'aime mieux me livrer à la haine d'un
sang dégénéré, d'un frère sanguinaire.
ADAM. — Non, ne le faites pas : j'ai cinq cents écus qui
sont les pauvres gages que j'ai épargnés sous votre père ;
je les ai amassés pour me servir de nourrice lorsque mes
membres vieilUs et perclus me refuseraient le service, et
que ma vieillesse méprisée serait jetée dans un coin ;
prenez cela; et que celui qui nourrit les corbeaux, et
dont la Providence fournit à la subsistance du passe-
reau, soit le soutien de ma vieillesse! Voilà cet or: je
vous le donne tout ; prenez-moi pour votre domestique :
quoique je paraisse vieux, je suis encore nerveux et
robuste; car, dans ma jeunesse, je n'ai jamais fait usage
de ces liqueurs brûlantes qui portent le trouble dans le
sang, et jamais je n'ai cherché, avec un front sans
pudeur, les moyens de ruiner et d'affaiblir ma constitu-
tion ; aussi ma vieillesse est comme un hiver vigoureux,
froid, mais serein : laissez-moi vous suivre ; je vous ren-
drai les services d'un homme plus jeune, dans toutes
vos affaires et dans tous vos besoins.
ORLANDO. — 0 bon vieillard! que tu es une image fidèle
de ces serviteurs constants de l'ancien temps, qui ser-
vaient par amour de leur devoir, et non pour le salaire!
Tu n'es pas à la mode de ce temps-ci où personne ne
travaille que pour son avancement, et où l'acquisition
de ce qu'on désire fait cesser le service : tu n'en agis pas
T. IV, 16
242 COMME IL VOUS PLAIRA*
ainsi. — Mais, pauvre vieillard, tu veux tailler un arbre
pourri qui ne saurait même produire une seule fleur,
pour te payer de tes peines et de ta culture ; mais fais
ce que tu voudras ; nous irons ensemble ; et avant que
nous ayons dépensé les gages de ta jeunesse, nous trou-
verons quelque modeste situation où nous vivrons
contents.
ADAM. — Allez, mon maître, allez, je vous suivrai jus-
qu'au dernier soupir avec fidélité et loyauté. J'ai vécu
ici depuis Tâge de dix-sept ans jusqu'à prés de quatre-
vingts ; mais de ce moment, je n'y reste plus. Bien des
gens cherchent fortune à dix-sept ans, mais à quatre-
vingts il est trop tard. La fortune ne saurait cependant
me mieux récompenser, qu'en me faisant bien mourir
sans rester débiteur de mon maître.
SCÈNE. IV
La forêt des Ardennes.
ROSALINDE en habit de jeune garçon, CÉLIE habillée en
bergère et le paysan TOUCHSTONE.
ROSALINDE.— 0 dioux ! quc mon cœur est las 1
TOUCHSTONE. — Jo m'ombarrasscrais fort peu de mon
cœur, si mes jambes n'étaient pas lasses.
ROSALINDE. — J'aurais bonne envie de déshonorer Tha-
bit d'homme que je porte, et de pleurer comme une
femme; mais il faut que je soutienne le vaisseau le plus
faible ; c'est au pourpoint et au haut-de-chausses à mon-
trer l'exemple du courage à la jupe ; ainsi courage donc,
chère Aliéna.
cÉLiE. — Je t'en prie, supporte-moi; je ne saurais aller
plus loin.
TOUCHSTONE. — Pour moi j'aimerais mieux vous sup-
porter que de vous porter ; je ne porterais cependant pas
de croix * en vous portant; car je ne crois pas que vous
ayez d'argent dans votre bourse.
i Une espèce de monnaie marquée d'une croix; ce mot est
pour Shakspeare une source de pointes.
ACTE II, SCÈNE IV. 243
ROSALiNDE.— Enfin, voilà donc la forêt des Ardennes.
ToucHSTONE.— Oui, me voilà dans TArdenne, je n'en
suis que plus sot; quand j'étais chez moi, j'étais bien
mieux; mais il faut que les voyageurs soient contents
de tout.
ROSALINDE. — Oui, sols couteut, cher Touchstone ; mais
qui vient ici? Un jeune homme et un vieillard en con-
versation sérieuse I
(Entrent Corin et Sylvius de l'autre côté du théâtre.)
coRiN. — C'est précisément là le moyen de vous faire
toujours mépriser d'elle.
SYLvius. — 0 Corin ! si tu savais combien je Taime I
coRiN. — Je le devine en partie ; car j'ai aimé jadis.
SYLVIUS. — Non, Corin, vieux comme tu Tes, tu ne sau-
rais le deviner, quand même dans ta jeunesse tu aurais
été le plus fidèle amant qui ait soupiré pendant la nuit
sur son oreiller. Mais si jamais ton amour fut égal au
mien (et je suis sûr qu'aucun homme n'aima jamais
comme moi), à combien d'actions ridicules ta passion
tVt-elle entraîné?
coRiN. — A plus de mille, que j'ai oubliées.
SYLVIUS. — Oh! tu n'as donc jamais aimé aussi tendre-
ment que moi : si tu ne te rappelles pas jusqu'à la plus
petite folie que l'amour t'a fait faire, tu n'as pas aimé :
si tu ne t'es pas assis comme je le suis, fatigant celui qui
t'écoutait des louanges de ta maîtresse , tu n'as pas
aimé : si tu n'as pas quitté brusquement la compagnie,
comme ma passion me fait quitter la tienne en ce
moment, tu n'as pas aimé. 0 Phébé 1 Phébé 1 Phébé !
(Sylvius sort.)
ROSALINDE. — Hélas! pauvre berger I en te voyant son*
der ta blessure, un sort cruel m'a fait sentir la mienne.
TOUCHSTONE. — Et moi la mienne : je me souviens que
lorsque j'étais amoureux, je brisai mon épée contre une
pierre en lui disant : « Voilà pour t'apprendre à rendre
des visites nocturnes à Jeanne Smile ; » et je me rap-
pelle que je baisais son battoir et les mamelles des
vaches que ses jolies mains gercées venaient de traire ;
et je me souviens encore qu'au lieu d'elle, je courtisais
244 COMME IL VOUS PLAIRA.
une tige de pois, auquel je pris deux cosî^es pour les lui
rendre en lui disant, en pleurant des larmes* : « Portez
ceci pour Tamour de moi. » Nous autres vrais amants,
nous sommes sujets à d'étranges caprices; mais comme
tout, dans la nature, est mortel, toute nature est mor •
tellement folle en amour '.
RosALiNDE.— Tu parlcs plus sagement que tu ne t'en
doutes.
ToucHSTONE. — Vraiment, jamais je ne me douterai de
mon esprit que lorsque je me le serai cassé contre les os
des jambes.
ROSALINDE. — 0 Jupitor! Jupiter! la passion de ce ber-
ger ressemble bien à la mienne.
TOUCHSTONE.— -Et à la mienne aussi : mais cela devient
un peu ancien pour moi.
cÉLiE.— Je vous en prie, que Vun de vous demande à
cet homme-là s'il voudrait nous donner quelque nourri-
ture pour de Tor. Je suis d'une faiblesse à mourir.
TOUCHSTONE. — Holà, VOUS, paysau !
ROSALINDE. — Tais-toi, sot ; il n'est pas ton parent.
coRiN.— Qui appelle?
TOUCHSTONE. — Dcs porsounes qui valent mieux que
vous, l'ami.
CORIN. — Si elles ne valaient pas mieux que moi, elles
seraient bien misérables.
ROSALINDE. — Paix ! te dis-je ; — bonsoir, Tami !
coRiN. — Bonsoir, mon joli cavalier, ainsi qu'à vous
tous.
ROSALINDE. — Jc t'en prie, berger, si, par amitié ou
pour de Tor, Ton peut obtenir quelques aliments dans
ce désert, conduis-nous dans un endroit où nous puis-
sions nous reposer et manger ; voilà une jeune fille que
le voyage a accablée de fatigue ; elle est prête à défaillir
de besoin.
coRiN. — Mon beau monsieur, je la plains de tout mon
1 c Trait contre une expression ridicule de la Rosalinde de
Lodge. » (Warburton.)
* Mortal est pris ici adverbialement pour excessivement.
ACTE II, SCÈNE V. 245
cœur, et je souhaiterais, bien plus pour elle que pour
moi, que la fortune m'eût mis plus en état de la soula-
ger ; mais je ne suis qu'un berger, aux gages d un autre
homme, et je ne tonds pas pour moi les moutons que
je fais paître : mon maître est d'un naturel avare, et
s'embarrasse fort peu de s'ouvrir Je chemin du ciel par
des actes d'hospitalité. D'ailleurs, sa cabane, ses trou-
peaux et ses pâturages sont en vente, et son al3sence fait
qu'il n'y a maintenant, dans notre bergerie, rien que
vous puissiez manger : mais venez voir ce qu'il y a; et
si ma voix y peut quelque chose, vous serez certaine-
ment bien reçus.
ROSALiNDE. — Quel est celui qui doit acheter son trou-
peau et ses pâturages?
coRiN. — Ce jeune homme que vous avez vu ici il n'y a
qu'un moment, et qui se soucie peu d'acheter quoi que
ce soit.
ROSALINDE. — Si Cela pouvait se faire sans blesser l'hon-
nêteté, je te prierais d'acheter la cabane, les pâturages
et le troupeau, et nous te donnerions de quoi payer le
tout pour nous.
cÉLiE. — Et nous augmenterions tes gages. J'aime ces
lieux, et j'y passerais volontiers ma vie.
coRiN. — Le tout est certainement à vendre : venez
avec moi : si, sur ce qu'on vous en dira, le terrain, le
revenu et ce genre de vie vous plaisent, j'achèterai aus-
sitôt le tout avec votre or, et je serai votre fidèle berger.
(Ils sortent.)
SCÈNE V
AMIENS, JACQUES et autres paraissent.
AMIENS.
Toi qui cLéris les verts ombrages.
Viens avec moi respirer en ces lieux;
Viens avec moi mêler tes chants joyeux
246 COMME IL VOUS PLAIRA,
Aux doux concerts qui cbarmes ces bocages.
On ne trouve ici
D'autre ennemi
Que l'hiver seul, la pluie et les orages.
JACQUES.— Continuez, continuez, je vous prie, con-
tinuez.
AMIENS. — Cela vous rendrait mélancolique, monsieur
Jacques.
JACQUES. — C'est ce que je veux. — Continuez, je vous en
prie ; continuez ; je puis sucer la mélancolie d'une chan-
son même, comme une belette suce les œufs. Encore,
je vous en prie, encore.
AMIENS. — Ma voix est rude; je sais que je ne saurais
vous plaire.
JACQUES. — ^Je ne vous prie point de me plaire; je vous
prie de chanter : allons, allons, une autre stance. Ne les
appelez-vous pas stances?
AMIENS. — Comme vous voudrez, monsieur Jacques.
JACQUES.— Je m'embarrasse fort peu de savoir leur
nom; elles ne me doivent rien. Voulez-vous chanter?
AMIENS. — Plutôt à votre prière, que pour mon plaisir.
JACQUES, — Eh bien ! si jamais je remercie un homme,
je vous remercierai. Mais ce qu'oD appelle compliment,'
ressemble à la rencontre de deux magots. Et quand un
homme me remercie cordialement, il me semble que je
lui ai donné un sou, et qu'il me fait les remerciements
d'un pauvre. Allons, chantez. — Et vous qui ne voulez
pas chanter, taisez-vous.
AMIENS. — Eh bien I je vais finir ma chanson. Messieurs,
pendant ce temps-là, mettez le couvert; le duc veut
dîner sous cet arbre. Il vous a cherché toute la journée.
JACQUES.— Et moi, je Tai évité toute la journée : il
aime trop la dispute pour moi : je pense à autant de
choses que lui, mais je rends grâce au ciel et je ne m'en
glorifie pas. Allons, chantez, allons,
CHANSON.
Toi qui fuis l'éclat de la cour,
ACTE II, SCÈNE VI. 247
Des champs féconds préférant la parure,
Heureux des mets que t'offre la nature,
Viens habiter avec moi ce séjour.
Dans ce bocage,
Sous cet ombrage,
Point d'ennemi que l'hiver et l'orage.
JACQUES. — Je vais vous donner sur cet air quelques
vers que j'ai faits hier en dépit de mon génie.
AMIENS. — Et je les chanterai.
JACQUES. — Les voici.
(Il chante.)
S*il arrive par hasard
Qu'un homme soit changé en âne;
Quittant son bien et son aisance
Pour suivre une volonté obstinée ,
Duc dame, duc dame, duc dame .
Il trouvera ici
D'aussi grands fous que lui
S'il veut venir ici *.
AMIENS. — Que signifie ce duc ad me?
JACQUES. — C'est une. in vocation grecque pour rassem-
bler les sots dans un cercle. — Je vais dormir si je puis;
si je ne peux pas dormir, je déclamerai contre tous les
premiers-nés deTÉgypte*.
AMIENS. — Et moi, je vais chercher le duc : son banquet
est prêt.
(Ils sortent chacun de son côté.)
SCÈNE VI
Entrent ORLANDO bt ADAM.
ADAM. — Mon cher maître, je ne saurais aller plus loin :
eh ! je me meurs de faim I Je vais me coucher ici et y
•Dt*c dame est mis pour duc ad me, conduisez-moi ; allusion an
refrain d'Amiens. Celui-ci n'est pas un savant, Jacques lui peut
donner ce mot pour du grec, très-innocemment.
« < Expression proverbiale pour dire les personnes d'une haute
« naissance. (Johnson.)
248 COMME IL VOUS PLAIRA.
prendre la mesure de ma fosse. Adieu, mon bon maître.
ORLAiNDO. — Quoi, Adam ! comment! lu n'as pas plus de
cœur que cela? Vis encore un peu, console-toi un peu;
prends un peu de cœur. S'il existe quelque bête sau-
vage dans cette affreuse forêt, ou je lui servirai de nour-
riture, ou je te rapporterai comme nourriture : ton
imagination te fait voir la mort plus près de toi qu'elle
ne Test en effet. Pour Tamour de moi, prends courage ;
tiens un instant la mort à bout de bras : je suis à toi
dans un moment ; et si je ne t'apporte pas quelque chose
à manger, alors je te permets de mourir : mais si tu
meurs avant mon retour, je dirai que tu t'es moqué de
mes peines. — Allons, fort bien, tu as l'air plus entrain.
Je vais revenir te joindre à l'instant ; mais tu es là couché
à l'air glacé. Viens, je vais te porter sous quelque abri,
et tu ne mourras pas faute d'un dîner, s'il y a quelque
chose de vivant dans ce désert. Courage, bon Adam.
, (Ils sortent.)
SCÈNE VII
Une autre partie de la forêt.
On voit une table servie, LE VIEUX DUC, AMIENS, les
SEIGNEURS et autres.
LE VIEUX DUC. — Je pense qu'il est métamorphosé en
bête -, car je ne puis le trouver nulle part, sous la forme
d'un homme.
PREMIER SEIGNEUR. — Mouseigueur , il n'y a qu un
instant qu'il est parti d'ici, où il était fort gai, à écouter
une chanson.
LE VIEUX DUC — Lui, qui est. tout composé de disso-
nances! s'il devient jamais musicien, il y aura certaine-
ment bientôt une grande discorde dans les sphères;
allez le chercher; dites-lui, que je voudrais lui parler.
(Entre Jacques.)
PREMIER SEIGNEUR. — Il m'en évite la peine, en venant
lui-même.
LE VIEUX DUC. — Mais comment, monsieur, quelle vie
ACTE II, SCÈNE VIL 249
menez-vous donc maintenant, qu'il faille que vos pau-
vres amis vous fassent la cour? — Mais quoi vous avez
Tair gai.
JACQUES. — Un fou! un fou!... J'ai rencontré un fou
dans la forêt, un fou en habit bigarré*. 0 misérable
monde ! Comme il est vrai que je vis de nourriture, j'ai
rencontré un fou qui s'était couché par terre, se chauf-
fait au soleil, et invitait dame Fortune, mais en bons
termes et bien placés, et cependant un vrai fou qui en
portait la livrée. — Bonjour, fou, lui ai-je dit.— Non, mon-
sieur, m'a-t-il répondu, ne m'appelez pas /bu, jusqu'à ce
que le ciel m'ait envoyé la Fortune*. — Ensuite il a tiré
un cadran de sa poche, et après l'avoir regardé d'un œil
terne, il a dit très-sagement : « Il est dix heures; — c'est
ainsi, a-t-il continué, que nous pouvons voir comment
va le monde : il n'y a qu'une heure qu'il n'en était que
neuf, et dans une heure-il en sera onze ; et ainsi d'heure
en heure nous mûrissons, mûrissons, et ensuite d'heure
en heure nous pourrissons, pourrissons, et là fînit notre
histoire. » Quand j'ai entendu ce fou bigarré moraliser
ainsi sur le temps, mes poumons se sont mis à chanter
comme le coq, de voir des fous si profonds en morale ;
et j'ai ri sans relâche, pendant une heure entière à son
cadran. -^0 noble fou! un digne foiî! Oh! un habit
bigarré est le seul que Ton doive porter.
LE VIEUX DUC — Quel est donc ce fou?
JACQUES. — Oh! le digne fou! un fou qui a été un cour-
tisan; et il dit que, si les dames sont jeunes et belles,
elles ont le don de le savoir : dans sa cervelle, qui est
aussi sèche que le biscuit qui reste après un voyage, il
y a d'étranges cases farcies d'observations qu'il débite
par parcelles. Oh! si je pouvais être un fou ! J'aspire à
porter un habit bigarré.
LE VIEUX DUC— Tu cu auras un.
1 Motley fool, Motley, bigarré, le costume des fous se rappro-
chait de celui des arlequins.
• Fortuna favet fatuis,
Fortana nimiùm qaem favet, stultum facit. (P. Stbus.)
250 COMME IL VOUS PLAIRA.
JACQUES. — C'est la seule chose que je vous demande *,
pourvu que vous arrachiez de votre cerveau la folle idée
qui y est enracinée, que je suis sage. En outre, je veux
avoir une liberté aussi étendue que le vent, et je veux
souffler sur qui il me plaira, car les fous ont ce privi-
lège ; et ceux qui essuieront le plus de traits de ma folie,
seront obligés de rire plus que les autres : et pourquoi
cela, monsieur? Le pourquoi est aussi simple que le che-
min qui conduit à Téglise de la paroisse. Celui qu'un fou
pique à propos agit sottement (fût-il piqué au vif), s'il
se montre sensible au lardon; autrement la folie de
l'homme sage s expose à être anatomisée par les flèches
lancées à tort et à travers par le fou. Revêtissez-moi de
mon habit bigarré, donnez-moi la Uberté de dire ce que
je pense, et je vous jure que, si l'on veut prendre ma
médecine patiemment, je purgerai à fond le corps impur
de ce monde infecté.
LE VIEUX DUC — Fi! fl donc! je puis te dire ce que tu
voudrais faire.
JACQUES.— Et pour un jeton*, que voudrais-je faire, si
ce n'est du bien?
LE VIEUX DUC — Tu Commettrais, en gourmandant le
péché, un péché des plus dangereux ; car toi-même tu
as été im libertin aussi sensuel que Taiguillon même
de la brutalité, et tu voudrais aujourd'hui dégorger sur
le monde entier tous les ulcères et tous les maux que tu
as gagnés par ta licence aux pieds légers.
JACQUES. — Quoi ! quel est celui qui, en censurant l'or-
gueil en général, peut être accusé d'en taxer quelqu'un
en particulier? Ce vice ne coule-t-il pas gros comme les
flots de la mer, jusqu'à ce que les vrais moyens le refou-
lent? Quand je dis qu'une femme de la cité porte sur ses
indignes épaules la fortune des princes, quelle est celle
qui peut se présenter et dire que j'entends parler d'elle,
lorsque sa voisine est comme elle? ou quel est l'homme,
dans l'emploi le plus vil, qui ne décèle pas la folie dont
1 *Tis my only suit. Suitj habit et demande, requête.
* What, for a cotmter, would I do hut good*f
ACTE II, SCÈNE VIL 251
je Taccuse, lorsque, pensant que j'ai voulu parler de lui,
il répond que sa parure n'est point à mes frais? Là donc ;
comment donc ? Eh bien ! faites-moi donc voir en quoi
ma langue lui a fait du tort. Si elle lui a rendu justice,
alors c'est lui qui s'est fait du tort lui-même ; s'il est
libre de tout reproche, alors ma satire s'envole comme
une oie sauvage sans être réclamée de personne. Mais
qui vient ici ?
(Orlando entre brusquement, l'épée nue.)
ORLANDO. — Arrêtez et cessez de manger.
JACQUES. — Quoi ! je n'ai pas encore commencé.
ORLANDO. — Et tu ne commenceras pas avant que le
besoin soit servi.
JACQUES. — De quelle espèce est donc ce coq-là?
LE VIEUX DUC — Est-ce la nécessité, jeune homme, qui
te rend si audacieux, ou est-ce par un grossier mépris
des bonnes manières que tu te montres si dépourvu de
civilité?
ORLANDO. — Vous avez touché mon mal tout d'abord.
C'est le poignant aiguillon d'un extrême besoin qui m'a
enlevé les douces apparences de la civilité : j'ai cepen-
dant été élevé dans l'intérieur du pays, et j'ai reçu
quelque éducation : mais laissez cela, vous dis-je : il
meurt celui de vous qui touchera à ce fruit avant que
moi et mes besoins soyous satisfaits.
JACQUES. — Si vous ne voulez pas que l'on vous satis-
fasse avec des raisons, alors il faut donc que je meure.
LE VIEUX DUC— Que prétendez- vous? Votre douceur
aura plus de force que votre force pour nous amener à
la douceur.
ORLANDO. — Je vais mourir faute de nourriture : laisse-
m'en prendre.
LE VIEUX DUC — Asseyez-vous et mangez, et soyez le
bienvenu à notre table.
ORLANDO.— Vous me parlez si doucement? En ce cas,
pardonnez-moi, je vous prie ; j'ai cru qu'ici tout était
sauvage ; voilà ce qui m'a fait prendre la rude apparence
du commandement. Mais qui que vous soyez, qui dans
ce désert inaccessible, à l'ombre de ce feuillage mélan-
252 COMME IL VOUS PLAIRA.
colique , perdez et négligez les heures glissantes du
temps, si jamais vous vîtes des jours plus heureux, si
jamais vous avez habité des lieux où le son des cloches
vous appelât à l'église ; si jamais vous vous êtes assis à
la table d'un homme vertueux; si jamais vous avez
essuyé une larme sur vos paupières ; si vous savez enfin
ce que c'est que de plaindre et que d'être plaint, que la
douceur soit ma seule violence. Dans cet espoir, je rou-
gis et je cache mon épée.
LE VIEUX DUC. — Il est vrai que nous avons vu des jours
plus heureux ; le son des cloches sacrées nous a appelés
à l'église ; nous nous sommes assis à la table d'hommes
vertueux; nous avons essuyé nos yeux baignés de larmes
que faisait couler une sainte pitié : ainsi asseyez-vous
paisiblement, et disposez à votre gré de ce que nous
pouvons avoir à offrir à vos besoins.
ORLANDO. — Eh bien ! alors attendez encore un moment
pour manger, tandis que, comme la biche, je vais cher-
cher mon faon pourjui donner à manger. A quelques
pas d'ici, il y a un pauvre vieillard qui, conduit par
Tamitié pure, a traîné après moi ses pas inégaux : il est
accablé de deux maux cruels, Tâge et la faim. Je ne
goûterai à rien jusqu'à ce qu'il soit rassasié.
LE VIEUX DUC — Allez le chercher ; nous ne toucherons
à rien avant votre retour.
ORLANDO. — Je vous remercie ; que le ciel vous bénisse
pour vos généreux secours.
(Il sort.)
LE VIEUX DUC. — Tu vois quc nous ne sommes pas seuls
malheureux : ce vaste théâtre de l'univers offre de plus
tristes Spectacles que cette scène où nous jouons notre
rôle.
JACQUES. — Le monde entier est un théâtre , et les
hommes et les femmes ne sont que des acteurs ; ils ont
leurs entrées et leurs sorties. Un homme, dans le cours
de sa vie, joue différents rôles; et les actes de la pièce
sont les sept âges*. Dans le premier, c'est Tenfant, vagis-
* « Anciennement, il y avait des pièces divisées en sept actes. »
(Warburton.)
ACTE 11, SCÈNt: Vil. 253
sant, bavant dans les bras de sa nourrice. Ensuite Téco-
lier, toujours en pleurs, avec son frais visage du matin
et son petit sac, rampe, comme le limaçon, à contre-
cœur jusqu'à l'école. Puis vient Tamoureux, qui soupire
comme une fournaise et chante une ballade plaintive
qu'il a adressée au sourcil de sa maîtresse. Puis le sol-
dat, prodigue de jurements étranges et barbu comme le
léopard*, jaloux sur le point d'honneur, emporté, tou-
jours prêt à se quereller, cherchant la renommée, cette
bulle de savon, jusque dans la bouche du canon. Après
lui, c'est le juge au ventre arrondi, garni d'un bon cha-
pon, Tœil sévère, la barbe taillée d'une forme grave; il
abonde en vieilles sentences, en maximes vulgaires ; et
c'est ainsi qu'il joue son rôle. Le sixième âge offre un
maigre Pantalon ' en pantoufles, avec des lunettes sur
le nez et une poche de côté : les bas bien conservés de
sa jeunesse se trouvent maintenant beaucoup trop vastes
pour sa jambe ratatinée ; sa voix, jadis forte et mâle,
revient au fausset de Tenfance, et ne fait plus que siffler
d'un ton aigre et grêle. Enfin le septième et dernier âge
vient finir celle histoire pleine d'étranges événements;
c'est la seconde enfance, état d'oubli profond où l'homme
se trouve sans dents, sans yeux, sans goût, sans rien.
(Orlando revient avec Adam.)
LE VIEUX DUC. — Soyez le bienvenu ! Déposez votre
vénérable fardeau, et qu'il mange.
ORLANDO.— Je vous rcmcrcie surtout pour lui.
ADAM. — Vous faites bien de remercier pour moi ; car
je puis à peine parler pour vous remercier moi-même.
LE VIEUX DUC— Yous êtes les bienvenus, mettez-vous à
Toeuvre : je ne vous dérangerai point en ce moment
pour vous questionner sur vos aventures. — Faites-nous
un peu de musique, cher cousin ; chantez-nous quelque
chose.
i Chaque profession avait jadis une forme de barbe particulière.
La barbe du juge différait de celle du soldat.
« Allusion au personnage de la comédie italienne, appelé il
Pantalone, le seul qui joue son rôle en pantoufles.
254 COMME IL VOUS PLAIRA.
(On joue un air.)
AMIENS chante.
Souffle, souffle vent d'hiver;
Tu n'es pas si cruel
Que l'ingratitude de l'homme.
Ta dent n'est pas si pénétrante ,
Car tu es invisible
Quoique ton souffle soit rude *■
Hé! ho! chante; hét hol dans le houx vert;
La plupart des amis sont des hypocrites et la plupart des
Allons ho I hé ! le houx I [amants des fous.
Cette vie est joviale.
Gèle, gèle, ciel rigoureux,
Ta morsure est moins cruelle
Que celle d'un bienfait oublié.
Quoique tu enchaînes les eaux,
Ton aiguillon n'est pas si acéré
Que celui de l'oubli d'un ami.
Hé! ho! chante, etc., etc.
LE VIEUX DUC. — S'il est vrai que vouz soyez le fils du
bon chevalier Rowland, ainsi qu'on vous Ta entendu
dire ingénument tout bas, et ainsi que tout me Tan-
nonce ; car il respire dans tous vos traits, et votre visage
est son portrait vivant; soyez vraiment le bienvenu ici ;
je suis le duc qui aimait votre père. Venez dans ma
grotte me raconter la suite de vos aventures ; et toi, bon
vieillard, tu es le bienvenu comme ton maître. — Soute-
nez-le par le bras. (A Orlando.) Donnez-moi votie main,
et faites-moi connaître toutes vos aventures.
(Ils sortent.)
4 Le sens de ces vers a beaucoup tourmenté les commenta-
teurs, et reste encore inexplicable : combien de chansons anglai-
ses (et môme combien de françaises) ne sont que des mots avec
rime et sans raison I
FIN DU SECOND ACTE.
ACTE TROISIEME
SCÈNE 1
Appartement du palais.
Entrent FRÉDÉRIC, OLIVIER, SEIGNEURS et suite,
FRÉDÉRIC. — Quoi! ne l'avoir point vu depuis? Mod-
sieur, monsieur, cela ne* peut pas être ; et si la clémence
ne dominait pas en moi, toi, présent, je n'irais pas cher-
cher un objet absent pour ma vengeance : mais songes-
y bien; trouve ton frère, en quelque endroit quil soit;
cherche-le aux flambeaux; je te donne un an pour me
ramener mort ou vif ; sinon ne reparais plus pour vivre
sur notre territoire. Jusqu'à ce que tu puisses te justi-
fier, par la bouche de ton frère, des soupçons que nous
avons contre toi, nous saisissons dans nos mains les
terres et tout ce que tu peux avoir de propriétés qui
vaille la peine d'être saisi.
OLIVIER. — Oh I si Votre Altesse pouvait lire dans mon
cœur ! Jamais je n'aimai mon frère de ma vie.
FRÉDÉRIC — Tu n'en es qu'un plus grand scélérat.—
Allons, qu'on le mette à la porte, et que mes oiïiciers
chargés de ces affaires procèdent à l'estimation de sa
maison et de ses terres : qu'on le fasse sans délai, et
qu'il tourne les talons.
(Ils sortent.)
SCÈNE II
La forêt.
ORLANDO entre avec un panier à la main.
ORLANDO. — Restez-là suspendus, mes vers, pour attester
mon amour, et toi, reine de la nuit, à la triple couronne,
256 COMME IL VOUS PLAIRA.
du haut de ta pâle sphère, abaisse tes chastes regards sur
le nom de ta belle chasseresse, qui règne sur ma vie. 0 Ro ■
salinde ! ces arbres seront mes tablettes, et je veux graver
mes pensées sur leur écorce, afin que tous les yeux qui
jetteront leurs regards sur cette forêt, 'rencontrent par-
tout les témoignages de ta vertu. Cours, Orlando, grave
sur chaque arbre : La belle, la chaste^ Vinexprimable Rosa-
linde!
(11 sort.)
(Entrent Corin et le bouffon Touchslone.)
coRiN. — Et comment trouvez-vous cette vie de berger,
monsieur Touchstone ?
ToucHSTONE. — Franchement, berger, par elle-même,
c'est une bonne vie; mais en ce que c'est une vie de
berger, c'est une pauvre vie. En ce qu'elle est solitaire,
je Taime beaucoup; mais en ce qu'elle est retirée, c'est
une misérable vie : ensuite, par rapport à ce qu'on la
passe dans les champs, elle me plaît assez; mais en ce
qu'on ne la passe pas à la cour, elle est ennuyeuse.
Comme vie frugale, voyez- vous, elle convient beaucoup
à mon humeur ; mais en ce qu'il n'y a pas plus d'abon-
dance, elle contrarie beaucoup mon estomac ; y a-t-il en
toi un peu de philosophie, berger?
coRiN.— Ce que j'en ai se borne à savoir que plus on
est malade plus on est mal à son aise ; et que celui qui
n'a ni argent, ni moyens, ni contentement, manque
de trois bons amis; que la propriété de la pluie est de
mouiller, et celle du feu de brûler; que les bons pâtu-
rages engraissent les brebis; et qu'une des grandes
causes de la nuit, c'est l'absence du soleil ; que celui qui
n'a rien reçu de l'esprit, ni de la nature, ni de l'art, peut
se plaindre d'avoir reçu une mauvaise éducation, ou
vient d'une famille très-sotte.
TOUCHSTONE. — Un homme qui raisonne comme toi est
un philosophe naturel. As-tu jamais vécu à la cour,
berger?
CORIN. — Non, vraiment.
TOUCHSTONE.— Alors, tu es damné?
CORIN. — Non pas, j'espère.
ACTE 111, SCÈNE 11. 257
ToucHSTONE. — Oh I tu scras Sûrement damué, comme
un œiif qui n'est cuit que d*un côté *.
coRiN. — Pour n'avoir pas été à la cour? Dites-moi donc
votre raison.
TOUCHSTONE. — Eh bien ! si tu n as jamais été à la cour,
tu n'as jamais vu les bonnes manières ; si tu n'as jamais
vu les bonnes manières, alors tes manières sont néces-
sairement mauvaises; et ce qui est mauvais est péché,
et le péché mène à la damnation : tu es dans une situa-
lion dangereuse, berger.
coRiN. — Pas du tout, Touchstone : les belles manières
de la cour sont aussi ridicules à la campagne que les
usages de la campagne sont risibles à la cour. Vous
m'avez dit qu'on ne se saluait pas à la cour, mais qu'on
se baisait les mains. Cette courtoisie ne serait pas propre,
si les courtisans étaient des bergers.
TOUCHSTONE. — Une preuve; vite, allons, une preuve.
CORIN. — Eh bien! nous touchons nos brebis à tout
instant, et leur toison, vous le savez, est grasse.
TOUCHSTONE. — Eh bien ! les mains de nos courtisans ne
suent-elles pas? et la graisse de mouton n'est-elle pas
aussi saine que la sueur de Thomme? Mauvaise raison,
mauvaise raison : une meilleure, allons.
CORIN. — En outre nos mains sont rudes.
TOUCHSTONE. — Eh bien! vos lèvres ne les sentiront que
plus tôt. Encore une mauvaise raison : allons, une autre
plus solide.
CORIN. — Et elles sont souvent goudronnées avec les
drogues de nos brebis ; et voudriez-vous que nous baisas-
sions du goudron ? Les mains des courtisans sont par-
fumées de civette.
TOUCHSTONE. — Pauvre esprit; ta n'es qu'une choira
vers , comparée à un bon morceau de viande. Allons,
apprends du sage, et réfléchis; la civette est d'une plus
1 Johnson dit ne pas comprendre cette réponse.
Steevens cite un proverbe qui dit qu'un fou est celui qui fait le
mieux cuire un œuf parce qu'il le tourne toujours ; et Touch-
stone semble vouloir faire entendre qu'un homme qui n'a pas
vécu à la cour n'a qu'une demi-éducation.
T. IV, 17
Î258 COMME IL VOUS PLAIRA,
basse extraction que le goudron : la civette n'est que
l'impure excrétion d'un chat. Trouve une meilleure
preuve, berger.
coRiN. — Vous avez l'esprit trop raffiné pour moi : je
veux me reposer.
TOucHSTONE. — Tu veux te reposer, étant damné? Dieu
veuille t'éclairer, homme borné, car tu es bien ignorant!
Dieu veuille te faire une incision * ! Tu es bien novice.
CORIN.— -Monsieur, je ne suis qu'un simple journalier;
je gagne ce que je mange, j'achète ce que je porte ; je ne
dois de haine à personne, je n'envie le bonheur de per-
sonne; je suis bien aise de la bonne fortune des autres,
patient dans ma peine, et mon plus grand orgueil est de
voir mes brebis paître, et mes agneaux teter.
TOUCHSTONE. — Voilà cncore un autre péché d'imbécile
dont vous vous rendez coupable, en élevant ensemble les
brebis et les béliers, en vous offrant à gagner votre vie
par l'accouplement du bétail, en servant d'entremetteur
aux désirs du bélier qui a la sonnette au cou, et en prosti-
tuant la brebis d'un an à un vieux débauché de bélier aux
cornes crochues, qui n'est point du tout raisonnablement
son fait. Si tu n'es pas damné pour cela, c'est que le
diable lui-même ne veut pas de bergers; autrement,
je ne vois pas comment tu pourrais échapper.
coRiN. — Voilà le jemie monsieur Ganymède, le frère
de ma nouvelle maîtresse.
SCENE III
ROSALINDE, TOUCHSTONE
ROSALiNDE paraît, lisant un papier.
Depuis rOrient jusqu'aux Indes-Occidentales,
Nul joyau n'égale Rosalinde,
Tous les vents portent sur leur "ailes
Le mérite de Rosalinde dans tout l'univers.
1 « Expression proverbiale pour dire : faire comprendre. » (Wam-
BURTON.l
ACTE III, SCÈNE III. 259
Les portraits les plus parfaits
Sont noirs à côté de Rosalinde :
Ne pensons à d'autre beauté
Qu à celle de Rosalinde.
ToucHSTONE.-— Je VOUS rimerai comme cela, pendant
huit ans entiers, en exceptant cependant les heures du
dîner, du souper et du sommeil : c'est précisément
ainsi que riment les marchandes de beurre en allant
au marché ^
ROSALINDE. — Retlrc-toi, sot. "
TOUCHSTONE.— Pour essaycT.
Si un cerf a besoin d*une biche,
Qu'il cherche Rosalinde ;
Si la chatte court après le chat,
Ainsi fera Rosalinde.
Les vêtements d'hiver doivent être doublés,
Et de même la mince Rosalinde :
Ceux qui moissonnent doivent lier et mettre en
Et puis dans la charrette avec Rosalinde. [gerbe
La plus douce noix a une écorce amère,
Cette noix, c'est Rosalinde.
Celui qui veut trouver une douce rose,
Trouve l'épine d'amour et Rosalinde.
C'est là la fausse allure des vers. Pom^quoi vous em-
poisonner de pareille poésie?
ROSALINDE.— Tais-toi, sot de fou, je les ai trouvés sur
un arbre.
TOUCHSTONE. — Eh bicu ! c'est un arbre qui produit de
mauvais fruits.
ROSALINDE. —Je veuxt'euter sur lui, et ce sera le greffer
avec un néflier '. Ce sera le fruit le plus précoce du pays ,
car tu seras pourri avant d'être à demi mûr, et c'est la
vertu du néflier.
TOUCHSTONE.-^ Vous avcz pronoucé; mais si vous avez
bien ou mal jugé, que la forêt en décide.
(Entre Célie, lisant un écrit.)
^ Ce sont les vers cités par Horace dont on sait deux senSj
stanspedeinuno,
« Équivoque sur medlar et medler^ néfUer et entremetteur*
260 COMMK IL VOUS PLAIRA.
ROSALiNDfî. — Paix, Yoilà ma sœur qui vient, elle* lit;
tiens-toi à T écart.
cÉLiE, lisant un écrit en vers.
Pourquoi ce désert serait-il silencieux?
Serait-ce par ce qu'il n est pas habité? Non;
Je suspendrai à chaque arbre des langues
Qui parleront le langage des cités.
Les unes diront combien la courte vie de Thomme
Finit rapidement les erreurs de son pèlerinage,
Que l'espace d'une palme
Embrasse la somme de sa durée :
D'autres montreront les serments violés
Entre les cœurs de deux amis ;
Mais sur les plus beaux rameaux,
Ou à la fin de chaque sentence,
J'écrirai le nom de Rosalinde,
Et j'enseignerai à tous ceux qui me liront.
Que le ciel a voulu montrer en miniature
La quintessence de tous les esprits.
Le ciel ordonna donc à la ns^ture
De rassembler toutes les grâces dans un seul corps :
Aussitôt la nature forma les joues de roses d'Hélène,
Mais sans son cœur ;
La majesté de Cléopâtre,
Ce qu'Atalante avait de plus précieux,
Et la modestie de la triste Lucrèce.
C'est ainsi que le conseil céleste décida
Que Rosalinde serait formée de plusieurs belles;
Et que de plusieurs visages, de plusieurs yeux,
Et de plusieurs cœurs,
Elle ne posséderait que les traits les plus prisés.
Le ciel a voulu qu'elle ait tous ces dons,
Et que moi, je vive et meure son esclave.
ROSALINDE. — 0 bon Jupiter! — Comment avez-vous pu
fatiguer vos paroissiens d'une si ennuyeuse homélie
d'amour, sans jamais crier : Prenez patience, bonnes
gens!
CÉLIE.— Eh! vous êtes là, espions? Berger, retirez-vous
un peu : et vous, drôle, suivez-le.
TOUGHSTONE. — AUous, berger, faisons une retraite hono-
ACTE III, SCÈNE III. 261
cable : si nous n'emportons sac et bagage, nous en avons
du moins quelque chose*.
(Corin et Touchstone sortent.)
cÉLiE. — As-tu entendu ces vers?
ROSALiNDE. — Oh ! oui, je les ai entendus, et plus encore :
car quelques-uns d'eux avaient phis de pieds que les vers
n'en doivent porter.
cÉLiE.^Peu importe; les pieds pouvaient porteries vers.
ROSALINDE. — Oui ; mais les pieds étaient boiteux et ne
pouvaient se supporter eux-mêmes sans les vers. Voilà
pourquoi ils boitaient dans les vers.
cÉLiE. — Mais les as-tu entendus sans te demander
comment ton nom se trouvait gravé sur ces arbres, et
d'où y venaient ces vers ?
ROSALINDE. — J'avais déjà passé sept jours de surprise
sur neuf avant que tu fusses venue; car vois ce que j'ai
trouvé sur un palmier ' : on n'a jamais tant rimé sur
mon compte depuis le temps de Pythagore, alors que
j'étais un rat dMrlande ' ; ce dont je me souviens à peine.
cÉLiE. — Devineriez-vous qui a fait cela ?
ROSALINDE. — Est-cc un hommc?
cÉLiE.— Un homme ayant au cou une chaîne que vous
avez portée jadis. Vous changez de couleur?
ROSALINDE. — Qui, je t'cu prie?
CÉLIE. — 0 seigneur! seigneur! il est bien difficile que
des amis se rencontrent ; mais les montagnes peuvent
être déplacées par des tremblements de terre, et se
retrouver.
ROSALINDE. — Mais, de grâce, qui est-ce?
CÉLIE. — Est-il possible?
ROSALINDE. — Oh ! je t'en prie maintenant avec la plus
grande instance, dis-moi qui c'est.
CÉLIE. —0 merveilleux, merveilleux, et très-merveilleu-
* Though not not with hag and baggage , yei with scrip and
scrippage,
* Tout à l'heure noua trouverons une lionne dans cette même
forêt des Ardennes, Shakspeare se souciait fort peu de la vérité
historique.
« On crovait tuer les rats en Irlande avec un charme en vers.
262 COMME IL VOUS PLAIRA.
sèment merveilleux, et encore merveilleux au delà de
toute espérance !
ROSALiNDE.— 0 ma rougeur I penses-tu, quoique je sois*
caparaçonnée comme un homme, que j'aie le pourpoint
et le haut-de-chausses dans dans mon caractère? Une
minute de délai de plus est un voyage dans la mer du
Sud. Je t'en prie, dis-moi qui c'est? Promptement, et
parle vite : je voudrais que tu fusses bègue, afin que le
nom de cet homme caché pût échapper de ta bouche
malgré toi, comme le vin sort d'une bouteille dont le col
est étroit : trop à la fois ou rien du tout. Ote le liège qui
te ferme la bouche, que je puisse boire ces nouvelles.
cÉLiE. — Tu pourrais donc mettre un homme dans ton
ventre ?
ROSALINDE.— Est-il formé de la main de Dieu? quelle
sorte d'homme est-ce? sa tête est-elle digne d'un cha-
peau, son menton d'une barbe?
CÉLIE.— Ah I il a la barbe très-courte.
ROSALINDE. — Eh bicul Dieu lui en enverra ime plus lon-
gue, s'il est reconnaissant. J'attendrai patiemment sa
croissance, pourvu que tu ne diffères pas de me faire con-
naître le menton qui la porte,
CÉLIE. — C'est le jeune Orlando, qui, au même instant,
vainquit le lutteur et votre cœur.
ROSALINDE. — AUous, au diable tes plaisanteries! parle
d'un ton sérieux et en fille modeste.
cÉLiE. — De bonne foi, cousine, c'est lui-même.
ROSALINDE . — Orlaudo ?
cÉLiE.— Orlando.
ROSALINDE. — Hélas I que ferai-je de mon pourpoint et
de mon haut-de-chausses? — Que faisait-il, lorsque tu
Tas vu? qu'a-t-il dit? quel air avait-il? où est-il allé?
qu'est-il venu faire ici? m'a-t-il demandée? où demeure-
t-il? comment t'a-t-il quittée, et quand le reverras-tu?
Réponds-moi en un seul mot.
CÉLIE. — n faut d'abord que vous empruntiez pour moi
la bouche de Gargantua* ; ce mot que vous me demandez
* On se rappelle que Gargantua avala un jour cinq pèlerins,
bourdons et tout, dans une salade.
ACTE III, SCÈNE III. 263
est trop gros pour aucune bouche de ce temps-ci : ré-
pondre à la fois oui et non à toutes ces questions, est une
tâche plus difficile que de répondre au catéchisme.
ROSALiNDE. — Mais sait-il que je suis dans cette forêt, et
a-t-il aussi bonne mine que le jour où il a lutté ?
cÉLiE.— Il est aussi aisé d'énumérer les atomes que de
résoudre les questions d'une amante : mais prends une
idée de la manière dont je Tai rencontré, et savoures-en
bien tout le plaisir. Je l'ai trouvé sous un arbre, comme
un gland tombé.
ROSALINDE. — On pcut bien appeler ce chêne Tarbre de
Jupiter, s'il en tombe de pai^eils fruits.
cÉLiE. — Donnez-moi audience, ma bonne dame.
ROSALINDE. — Continuc.
CÉLIE. — n était étendu là comme un chevalier blessé!
ROSALINDE. — Quoique ce soit une pitié de voir un pareil
spectacle, dans cette attitude il devait être charmant.
oÊLiE.—Crie holà à ta langue, je t'en prie ; elle fait des
courbettes qui sont bien hors de saison. Il était armé en
chasseur.
ROSALINDE. — 0 mauvais présage ! Il vient pour percer
mon cœur.
cÉLiE. — Je voudrais chanter ma chanson sans refrain,
tu me fais toujours sortir du ton.
ROSALINDE. — Ne sais-tu pas que je suis femme? Quand
je pense, il faut que je parle : poursuis, ma chère.
CÉLIE. — Vous me faites perdre le fil de mon récit. Dou-
cement, n'est-ce pas lui qui vient ici ?
(Entrent Orlando et Jacques.)
ROSALINDE. — C'est lui-mêmo ; sauvons-nous, et remar-
quons-le bien.
(Célie et Rosalinde se retirent.)
JACQUES. — Je VOUS remercie de votre compagnie ; mais
en vérité j'aurais autant aimé être seul.
ORLANDO.— Et moi aussi; mais cependant, pour la
forme, je vous remercie aussi de votre compagnie.
JACQUES. — Que Dieu soit avec vous I Ne nous rencon-
trons que le plus rarement que nous pourrons.
ORLANDO. — Je souhaite que nous devenions, l'un pour
264. COMME IL VOUS FLAIRA,
l'autre , encore plus étrangers que nous ne sommes.
JACQUES. — Ne gâtez plus les arbres, je vous prie, en
écrivant des chansons d'amour sur leurs écorces.
ORLANDO. — Ne gâtez plus mes vers, je vous en prie, en
les lisant d'aussi mauvaise grâce.
JACQUES. — Rosalinde est le nom de votre maîtresse?
ORLANDO. — Oui, précisément.
JACQUES.— Je n'aime pas son nom.
ORLANDO. — On ne songeait guère à vous plaire, lors-
qu'elle fut baptisée.
JACQUES. — De quelle taille est-elle ?
ORLANDO. — Toute justo aussi haute que mon cœur.
JACQUES. — Vous êtes plein de jolies réponses. N'auriez-
vous pas connu les femmes de quelques orfèvres, et ne
leur au riez-vous pas escamoté leurs bagues ?
ORLANDO. — Pas du tout. — Mais je vous réponds en vrai
style de toile peinte * ; c'est là que vous avez étudié les
questions que vous me faites.
JACQUES. — Vous avez un esprit bien agile, je crois qu'il
est fait des talons d'Atalante. Voulez-vous vous asseoir
avec moi et nous déclamerons tous deux contre nos
maîtresses, contre le monde et notre mauvaise fortune?
ORLANDO.— Je ne veux censurer aucun être vivant dans
le monde, que moi seul à qui je connais le plus de défauts.
JACQUES. — Le plus grand défaut que vous ayez est
d'être amoureux.
ORLANDO. — C'est un défaut que je ne changerais pas
contre votre plus belle vertu. Je suis las de vous.
JACQUES. — Par ma foi, je cherchais un fou quand je
vous ai trouvé.
ORLANDO.— Il est noyé dans le ruisseau : tenez, regardez
dans l'eau, et vous Ty verrez *.
JACQUES.— J'y verrai ma propre figure.
ORLANDO. — Que je prends pour celle d'un fou, ou d'un
zéro en chiffre. .
i Tapisseries à personnages de la bouche desquels sortaient
des sentences imprimées.
t Y a-t-il longtemps que tu n'as vu la figure d'un sot? Puisque
mes yeux te servent bî bien de miroir. {Mariage de Figaro.)
ACTE III, SCÈNE III. 265
JACQUES. — Je ne reste pas plus longtemps avec vous,
bon signor TAinour.
ORLANDO. — Je suischanné de votre départ : adieu, bon
monsieur la Mélancolie.
(Célie et Rosalinde s'avancent.)
RosALiNDE. — Jo vcux lui parler du ton d'un valet im-
pertinent, et sous cet habit jouer avec lui le rôle d'un
vaurien. (A Orlando,) Holà, garde-chasse, m'entendez-
vous?
ORLANDO. — Très-bien : que voulez-vous?
ROSALINDE. — Que dît l'horloge, je vous prie?
ORLANDO.— Vous dcvriez plutôt me demander à quelle
heure du jour nous sommes, il n'y a pas d'horloge dans
la forêt.
ROSALINDE. — Il n'y a alors pas de vrais amants dans la
forêt ; autrement, les soupirs qu'ils pousseraient à chaque
minute, les gémissements qu'on entendrait à chaque
heure marqueraient les pas paresseux du temps aussi
bien qu'une horloge.
ORLANDO. — Et pourquoi ne dites-vous pas les pas légers
dutempfe? Cette expression n'aurait-elle pas été aussi
convenable?
ROSALINDE. — Poiut du tout, monsieur : le temps che-
mine d'un pas différent, selon la différence des per-
sonnes : je vous dirai, moi, avec qui le temps va l'amble,
avec qui il trotte, avec qui il galope et avec qui il
s'arrête.
ORLANDO. — Voyons : dites-moi, je vous prie, avec qui
il trotte?
ROSALINDE. — Vraiment, il va le grand trot avec la jeune
fille, depuis le jour de son contrat de mariage, jusqu'au
jour qu'il est célébré : quand l'intervalle ne serait que
de sept jours, le pas du temps est si pénible, qu'il semble
durer sept ans.
ORLANDO.— Avec qui le temps va-t-il l'amble?
ROSALINDE. — Avec uu prêtre qui ne sait pas le latin, et
avec un homme riche qui n'a pas la goutte : le premier
dort tranquillement, parce qu'il n'étudie pas ; et le second
mène une vie joyeuse, parce qu'il ne sent aucune peine :
266 COMME IL VOUS PLAIRA.
Tun est exempt du fardeau d'une stérile science, et l'autre
ne connaît pas le fardeau d'une ennuyeuse et accablante
indigence. Voilà les gens pour qui le temps va l'amble.
ORLANDO. — Avec qui va-t-il au galop?
RosALiNDE. — Avec uu volour que l'on conduit au gibet :
quoiqu'il aille aussi doucement que ses pieds puissent se
poser, il croit arriver toujours trop tôt.
ORLANDO. — Et avec qui le temps s'arréte-t-il?
ROSALINDE. — Avcc los avocats en vacations, car ils
dorment d'un terme à l'autre , et alors ils ne s'aper-
çoivent pas comme le temps chemine.
ORLANDO.— Où demeurez- vous, beau jeune homme?
ROSALINDE* - Avoc cotto bergère, ma sœur, ici sur les
bords de cette forêt, comme une frange sur un jupon.
ORLANDO. — Êtes-vous uative de cet endroit?
ROSALINDE. — Gommc le lapin que vous voyez habiter le
terrier où sa mère Tenfanta.
ORLANDO. — Il y a dans votre accent quelque chose de
plus fin, que vous n'auriez pu l'acquérir dans un séjour
si retiré.
ROSALINDE. — Plusiours pcrsouues me l'ont déjà répété ;
mais à dire vrai, j'ai appris à parler d'im vieil oncle reli-
gieux, qui dans sa jeunesse vécut dans le monde, et qui
connut trop bien la galanterie, car il devint amoureux.
Je lui ai entendu faire bien des sermons contre l'amour,
et je remercie Dieu de n'être pas née femme, pour n'être
pas exposée à toutes les folies et aux étourderies dont il
accusait tout le sexe en général.
ORLANDO. — Vous rappelleriez- VOUS quelques-uns des
principaux défauts qu'il imputait aux femmes ?
ROSALINDE. — Il n'y en avait point de principaux; ils se
ressemblaient tous comme des pièces de deux liards ;
chaque défaut lui paraissait monstrueux, jusqu'à ce qu'un
autre défaut vînt faire le pendant.
ORLANDO. — Nommez-moi, je vous prie, quelques-ims de
ces défauts.
ROSALINDE. — Nou; je ne veux faire usage de mon re-
mède que sur ceux qui sont malades. Il y a un homme
qui parcourt la forêt et qui gâte nos jeunes arbres, en
ACTE III, SCÈNE III, 267
«
gravant Rosalinde sur leur écorce; il suspend des odes
sur l'aubépine, et des élégies sur les ronces; et toutes
déifient le nom de Rosalinde. Si je pouvais rencontrer
ce fou, je lui donnerais quelques bons conseils; car il
paraît avoir la fièvre quotidienne d'amour.
ORLANDO. — Je suis cet homme, si tourmenté par Ta-
mour; enseignez-moi, de grâce, votre remède.
ROSALINDE. — Il n'y a en vous aucun des symptômes
décrits par mon oncle ; il m'a appris à reconnaître un
homme amoureux, et je suis sûr que vous n'êtes point
un oiseau pris à ce trébuchet.
ORLANDO. — O^^els étaient ces symptômes?
ROSALINDE. — Une joue maigre, que vous n'avez pas;
un œil cerné et enfoncé, que vous n'avez pas ; un esprit
taciturne, que vous n'avez pas; une barbe négligée,
que vous n'avez pas ; mais cela, je vous le pardonne ;
car ce que vous avez de barbe n'est que le revenu
d'un frère cadet : ensuite vos bas devraient être sans
jarretières, votre chapeau sans cordons, vos manches
déboutonnées, vos souliers détachés; en un mot tout
sur vous devrait annoncer l'insouciance et le déses-
poir. Mais vous n'êtes pas un pareil homme; au con-
traire, vous êtes plutôt tiré à quatre épingles dans vos
ajustements; ce qui prouve que vous vous aimez vous-
même , beaucoup plus que vous ne paraissez amoureux
d'une autre personne.
ORLANDO. — Beau jeune homme, je voudrais pouvoir
te faire croire que j'aime.
ROSALINDE. — Moi, Ic croire ? Il vous est aussi aisé de le
persuadera celle qu^ vous aimez, ce dont, j'en réponds,
elle conviendra bien*plus aisément qu'elle n'avouera
qu'elle vous aime : c'est un de ces points sur lesquels les
femmes mentent toujours à leur conscience. Mais, dites-
moi, de bonne foi, est-ce vous qui suspendez aux arbres
ces vers qui font un si grand éloge de Rosalinde ?
ORLANDO. — Jetejure, jeune homme, par la blanche main
de Rosalinde, que c'est moi-même : je suis cet infortuné.
ROSALINDE. — Mais êtes-vous aussi amoureux que le
disent vos rimes?
268 COMME IL VOUS PLAIRA. *
ORLANDo.— Ni rime ni raison ne sauraient exprimer
tout mon amour.
RosALiNDE.— L'amour n'est qu'une pure folie, et je
vous dis qu'il mérite, autant que les fous, l'hôpital et le
fouet ; ce qui fait qu'on ne corrige pas et qu'on ne guérit
pas ainsi les amoureux , c'est que cette frénésie est si
commune que les correcteurs même s'avisent aussi d'ai-
mer : cependant je fais état de guérir l'amour par des
conseils.
ORLANDO. — A vez-vous jamais guéri quelque amant de
cette façon-là?
ROSALiNDE.— Oui, j'en ai guéri un, et voici comment :
Son régime était de s'imaginer que j'étais sa bien-aimée,
sa maîtresse, et tous les jours je le mettais à me faire sa
cour. Alors, prenant le caractère d'une jeune fille capri-
cieuse, je jouais la femme chagrine, langoureuse, incon-
stante, remplie d'envie et de fantaisies, lière, fantasque,
minaudière, sotie, volage, riant et pleurant tour à tour,
affectant toutes les passions sans en sentir aucune,
comme font les garçons et les filles, qui pour la plupart
sont assez des animaux de cette couleur. Tantôt je l'ai-
mais, tantôt je le détestais; tantôt je lui faisais accueil,
tantôt je le rebutais; quelquefois je pleurais de tendresse
pour lui, ensuite je lui crachais au visage; je fis tant,
enfin, que je fis passer mon amourejux d'un violent
accès d'amour à un violent accès de folie, qui consistait
à détester l'univers entier, et qui l'envoya vivre dans
un réduit vraiment monastique : c'est ainsi que je l'ai
guéri, et par le même régime je me fais fort de laver
votre foie aussi net que que le cœur d'un mouton bien
sain, de façon qu'il n'y restera pas la plus petite tache
d'amour. I
ORLANDO. Je ne me soucie pas d'êtreguéri,jeunehomme. '
ROSALINDE. — Je VOUS guérirais si vous vouliez seule-
ment consentir à m'appeler Rosalinde, à venir tous les
jours à ma chaumière me faire la cour.
ORLANDO. — Oh I pour cela, je te le jure sur mon amour
que j'y consens : dis-moi où tu demeures. '
ROSALINDE. — Vcuez avcc moi, et je vous le montrerai ;
ACTE III, SCÈNE IV. 269
et, chemin faisant, vous me direz dans quel endroit de la
forêt vous habitez, : voulez-vous venir?
'ORLANDO. — ^De tout mou cœur, bon jeune homme.
ROSALiNDE. — Non, noD, il faut que vous m'appeliez
Rosalinde. (Â Celle,) Allons, ma sœur, voulez-vous
venir ?
(Ils sortent.)
SCÈNE IV •
Entrent TOUCHSTONE, AUDREY bt JACQUES, qui les
observe et se tient à l'écart.
. TOUCHSTONE.— Allons vite, chère Audrey ; je vais cher-
cher vos chèvres, Audrey : Eh bien, Audrey, suis-je tou-
jours votre homme? Mes trails simples vous conten-
tent-ils?
AUDREY. — Vos trails. Dieu nous garde I Quels traits?
TOUCHSTONE . — Je suis ici avec toi et tes chèvres,
comme jadis le bon Ovide, le plus capricieux des poètes,
était parmi les Goths*.
JACQUES, à part. — 0 science plus déplacée que Jupiter
ne le serait sous un toit de chaume !
TOUCHSTONE. — Quandlos vers d'un homme ne sont pas
compris, et que Tesprit d'un homme n'est pas secondé
par J 'intelligence, enfant précoce, c'est un coup plus
mortel que de voir arriver le long mémoire d'un maigre
écot dans un petit cabaret : vraiment, je voudrais que
les dieux t'eussent fait poétique.
AUDREY. — Je ne sais ce que c'est que poétique : cela
est-il honnête dans le mot et dans la chose? cela a-t-il
quelque vérité?
TOUCHSTONE. — Non vraiment ; car la vraie poésie est la
plus remplie de fictions, et les amoureux sont adonnés
à la poésie ; tout ce qu'ils jurent en poésie, on peut dire
qu'ils le feignent comme amants.
AUDREY.— Gomment pouvez-vous donc souhaiter que
les dieux m'eussent fait poétique?
• TOUCHSTONE.— Oui Vraiment, je le souhaiterais; car tu
i Barbarus his ego guia non intelligo illis !
270 COMMR IL VOUS PLAIRA.
me jures que tu es honnête. Eh bien,. si tu étais poëte, je
pourrais avoir quelque espoir que tu feins.
AUDREY.— Est-ce que vous voudriez que je ne fusse
pas honnête ?
TOUCHSTONE. — Non Vraiment, à moins que tune fusses
laide; car Thonnêteté accouplée avec la beauté ^^ c'est
une sauce au miel pour du sucre.
JACQUES, à part, — Quel fou encombré de science !
AUDREY. — Eh bien! je ne suis pas jolie; ainsi je prie
les dieux de me rendre honnête.
TOUCHSTONE. — Mais vraiment, donner de l'honnêteté
à une vilaine laideron, c'est mettre un bon mets dsûis
un plat sale.
AUDREY. — Je ne suis point vilaine, quoique je remercie
les dieux d'être laide.
TOUCHSTONE — Très-bieu, que les dieux soient loués de
ta laideur I viendra ensuite le tour au reste. Qu'il en soit
ce qu'on voudra, je veux t'épouser; et pour cela, j'ai vu
sir Olivier Mar-Text*, vicaire du village voisin, lequel
m'a promis de se trouver dans cet endroitde la forêt, et
de nous unir.
JACQUES, à part. — Je serais bien charmé do voir cette
rencontre.
AUDREY. — Eh bien! que les dieux nous donnent la'joie !
TOUCHSTONE. — Ainsi soit-il I Je fais là une entreprise
capable de faire reculer un homme qui aurait le cœur
timide ; car nous n'avons ici d'autre temple que le bois,
d'autre assemblée que celle des bêtes à cornes. Mais
qu'est-ce que cela fait? Courage; si les cornes sont
odieuses , elles sont nécessaires. On dit que bien des
hommes ne connaissent pas l'avantage de ce qu'ils pos-
sèdent, c'est vrai. — Bien des maris en ont de bonnes et
belles, et n'en connaissent pas la propriété. Eh bien!
c'est le douaire de leurs femmes; ce n'est pas un bien
qui soit des acquêts du mari. — Des cornes I Oui, des
cornes. — N'y a-t-il que les pauvres gens qui en aient?
Non, non. Le plus noble cerf les porte aussi grandes que
< Mofr-Text, gâte-texte.
ACTE III, SCENE IV. 271
le misérable. — L'homme qui vit seul est-il donc heu-
reux? Non. Comme une ville entourée de murailles vaut
mieux qu'un village, de même le front d'un homme
marié est bien plus honorable que la tête nue d un gar-
çon. Et si l'escrime vaut mieux que la maladresse, il
vaut donc mieux porter corne que de n'en pas avoir.
(Sir Olivier Mar-Text entre.) Voilà sir * Olivier. — Sir Olivier
Mar-Text, vous êtes le bienvenu. Voulez-vous nous expé-
dier ici sous cet arbre, ou irons-nous avec vous à votre
chapelle?
SIR OLIVIER. — N'y a-t-il ici personne pour donner la
femme ?
ToucHSTONE. — Je uo vcux la recevoir en don de per-
sonne.
SIR OLIVIER. — Vraiment, il faut bien que quelqu'un la
donne, autrement le mariage serait irrégulier.
JACQUES 5e découvre et s'avance, — Continuez, continuez I
Je la donnerai.
TOUCHSTONE. — Bousoir, mon bon monsiçur... Comme il
vous plaira. Comment vous portez-vous, monsieur? Je
suis charmé de vous avoir rencontré ; Dieu vous récom-
pense de nous avoir procuré votre nouvelle compagnie ;
je suis vraiment enchanté de vous voir. J'ai là un petit
amusement en train, monsieur. Allons, couvrez-vous, je
vous prie.
JACQUES.— Voulez-vous être marié, fou?
TOUCHSTONE. — De même, monsieur, qu'un bœuf a son
joug, un cheval son frein, et le faucon ses grelots, de
même un homme a ses envies ; et de même que les
pigeons se becquètent, de même im couple voudrait
s'embrasser.
JACQUES. — Quoi ! un homme de votre sorte voudrait se
marier sous un buisson, comme un mendiant? Allez à
l'église, et prenez un bon prêtre, qui puisse vous dire
ce que c'est que le mariage. Cet homme-ci ne vous join-
dra ensemble qu'à peu près comme on joint une boise-
* « Celui qui a pris son premier degré à l'université est en style
d'école appelé dominust et en langue vulgaire sw. » (Johnson»)
272 COMME IL VOUS PLAIRA.
rie; bientôt l'un de vous deux se trouvera être un
panneau retiré et se déjettera comme du bois vert.
TOUCHSTONE, à part, — ^J'ai dans l'idée qu'il me vaudrait
mieux être marié par lui plutôt que par un autre ; car il
ne me parait pas en état de me bien marier ; et n'étant
pas bien marié, ce sera une bonne excuse pour moi dans
la suite pour laisser là ma femme.
JACQUES. — Viens avec moi, et laisse-toi gouverner par
mes conseils.
TOUCHSTONE. — AUous , chère Audrey, il faut nous
marier, ou il nous faut vivre dans le libertinage. Adieu,
bon monsieur Olivier; non. — 0 doux Olivier! ô brave Oli-
vier! ne me laisse pas derrière loi; mais pars, va-ten, te
dis'je, je ne veux pas aller aux épousailles avec toi,
SIR OLIVIER. — Cela est égal ; mais jamais aucun de tous
ces coquins fantasques ne me fera oublier mon minis-
tère par ses moqueries.
(Ils sortent.)
SCÈNE V
On voit une cabane dans le bois.
Entrent ROSALINDE et CÉLIE.
ROSALiNDE. — Nou, ue mc parle point; je veux pleurer.
cÉLiE. — Contente-toi, je t'en prie... Mais cependant
fais-moi la grâce da considérer que les pleurs ne siéent
pas à un homme.
ROSALINDE. — Mais n'ai-je pas sujet de pleurer?
cÉLiE. — Autant de sujet qu'on puisse le désirer; ainsi
pleure.
ROSALINDE.— Ses chcveux même sont d'une couleur
fausse.
CÉLIE. — Us sont un peu plus foncés que les cheveux
de Judas*; vraiment ses baisers sont les enfants de
Judas.
ROSALINDE. — Daus le vrai , ses cheveux sont d'une
bonne couleur.
i Judas avait la barbe et les cheveux roux dans les anciennes
tapisseries.
ACTE III, SCÈNE V. 273
cÉLiE.— Une charmante couleur I Le châtain est tou-
jours la seule couleur.
HOSALiNDE. — Et SCS baiscrs sont aussi saints, aussi
chastes que le toucher d'une barbe d'ermite*.
CÉLIE. — Il s'est procuré une paire de lèvres moulées
sur celles de Diane : une froide nonne, consacrée à Thi-
ver, ne donne pas des baisers plus innocents ; ils ont
toute la glace de la chasteté même.
ROSALiNDE. — Mais pourquoi a-t-il juré qu'il viendrait
ce matin, et ne vient-il pas?
cÉLiE.— ^Non certainement, il n'y a en lui aucune
fidélité.
ROSALINDE. — Le crois-tu?
cÉLiE. — Oui : je ne crois pas qu'il soit un filou ou un
voleur de chevaux ; mais quant à sa sincérité en amour,
je pense qu'il est aussi creux qu*un gobelet couvert ou
qu'une noix vermoulue.
ROSALINDE.— Il u'cst pas siucère en amour?
CÉLIE. — Il peut l'être lorsqu'il est amoureux; mais je
crois qu'il ne l'est pas.
ROSALINDE.— Tu Tas onteudu jurer sans hésiter qu'il
l'était.
cÉLiE. — // était n'est pas II est : d'ailleurs, le ser-
ment d'un amoureux ne vaut pas mieux que la parole
d'un garçon de cabaret ; l'un et l'autre afiirment de faux
comptes. — Il est ici dans la forêt, à la suite du duc
votre père.
ROSALINDE.— J'ai reucoutré hier le duc, et j'ai causé
longtemps avec lui : il m'a demandé quelle était ma
famille ; je lui ai répondu qu'elle était aussi bonne que
la sienne : il s'est mis à rire et m'a laissé aller. Mais
pourquoi parlons-nous de pères lorsqu'il y a dans le
monde un homme comme Orlando?
cÉLiE.T-Oh ! c'est un beau galant à la mode; il fait de
beaux vers, il dit de belles paroles, il fait de beaux ser-
ments et les rompt de même. Il frappe tout de travers, il
ne fait jamais qu'effleurer le cœur de sa maltresse,
1 Allusion aux baisers de charité que donnaient les ermites.
T. IV. 18
274 COMME IL VOUS PLAIRA.
comme un faible jouteur qui ne pique son cheval que
d'un côté et brise sa lance de travers comme un noble
oison : mais tout ce que la jeunesse monte et ce que la
folie guide est toujours beau. — Qui vient ici?
(Entre Corin).
coRiN.— Maîtresse et maître, vous avez souvent fait
des questions sur ce berger qui se plaignait de Tamour,
ce berger que vous avez vu assis auprès de moi sur le
gazon, vantant la fière et dédaigneuse bergère qui était
sa maîtresse.
cÉLiE. — Eh bien! qu'as-tu à nous dire de lui?
CORIN. — Si vous voulez voir jouer une vraie comédie
entre la pâle couleur d'un amant sincère et la rougeur
ardente du mépris et de l'orgueil dédaigneux, suivez-
moi un peu, et je vous conduirai si vous voulez voir
cela.
ROSALiNDE. — Oh! vcuez ; partons sur-le-champ; la vue
des amoureux nourrit ceux qui le sont. Conduis-nous à
ce spectacle; vous verrez que je jouerai un rôle actif
dans leur comédie.
(Ils sortent.)
SCÈNE VI
Une autre partie de la forêt.
Entrent SYLVIUS bt PHÉBÉ.
SYLvius. — Charmante Phébé, ne me méprisez pas :
non, ne me dédaignez pas, Phébé, dites que vous ne
m'aimez pas; mais ne le dites pas avec aigreur : le bour-
reau même dont le cœur est endurci par la vue familière
de la mort, ne laisse jamais tomber sa hache sur le cou
incliné devant lui sans demander d'abord pardon au
patient : voudriez-vous être plus dure que Thomme qui
fait métier de répandre le sang?
(Entrent Rosalinde, Célie et Corin.)
PHÉBÉ. — Je ne voudrais pas être ton bourreau : je te
quitte ; car je ne voudrais pas t'offenser. Tu me dis que
le meurtre est dans mes yeux ; cela est joli à coup sûr et
ACTE III, SCÈNE VI. 275
fort probable que les yeux, qui sont la chose la plus fra-
gile et la plus douce, à qui le moindre atome fait fermer
leurs portes timides, soient appelés des tyrans, des bou-
chers, des meurtriers. C'est maintenant que je fronce les
sourcils de tout mon cœur en te regardant; et si mes
yeux peuvent blesser, eh bien, puissent-ils te tuer dans
ce moment! Maintenant fais semblant de t'évanouir;
allons, tombe. — Si tu ne peux pas, oh I fi, fi, ne mens
donc pas, en disant que mes yeux sont des meurtriers.
Montre la blessure que mes yeux t'ont faite. Égratigne-
toi seulement avec une épingle, et il en restera quelques
cicatrices ; appuie-t(îi seulement sur un jonc, et tu ver-
ras que ta main en gardera un moment la marque et
l'empreinte : mais mes yeux, que je viens de lancer sur
toi, ne te blessent pas; et, j'en suis bien sûre, il n'y a
pas dans les yeux de force qui puisse faire du mal.
sYLvius. — 0 ma chère Phébé I si jamais (et ce jamais
peut être très-prochain), si jamais, dis-je, vous éprouvez
de la part de quelques joues vermeilles le pouvoir de
l'Amour, vous connaîtrez alors les blessures invisibles
que font les flèches aiguës de TAmour.
PHÉBÉ. — Mais jusqu'à ce que ce moment arrive, ne
m'approche pas ; et quand il viendra, accable-moi de tes
railleries ; n'aie aucime pitié de moi, jusqu'à ce moment,
je n'aurai aucune pitié de toi.
ROSALiNDE s'avauce. — Et pourquoi, je vous prie? Qui
pouvait être votre mère pour que vous insultiez et que
vous tyrannisiez ainsi tout à la fois les malheureux?
Parce que vous avez quelque beauté, quoique je n'en
voie cependant en vous pas plus qu'il n'en faut pour
aller se coucher sans lumière, faut-il pour cela que vous
soyez si fière et si barbare? — Quoi? que veut dire ceci?
pourquoi me regardez-vous? Je ne vois rien de plus en
vous , qu'un de ces ouvrages ordinaires de la nature
faits à la douzaine. Ehl mais vraiment, la' petite créa-
ture; je pense qu'elle a aussi envie de m'éblouir. Non,
sur ma foi, ma fière demoiselle, ne vous flattez pas de
cet espoir : ce ne sont point vos sourcils couleur d'encre,
vos cheveux de soie noire, vos prunelles de bœuf ni vos
276 COMME IL VOUS PLAIRA.
joues de crème, qui peuvent soumetU*e mon cœur pour
vous adorer. Et vous, sot berger, pourquoi la suivez-
vous toujours, comme le midi nébuleux qui souffle le
vent et la pluie? Vous êtes mille fois plus bel homme
qu'elle n'est belle femme. Ce sont des imbéciles comme
vous qui remplissent le monde de vilains enfants : ce
n'est point son miroir, c'est vous-même qui la flattez, et
c'est par vous qu'elle se voit plus belle qu'aucun de ses
traits ne pourrait la représenter. Mais, mademoiselle,
apprenez à vous connaître vous-même; mettez- vous à
genoux, et remerciez le ciel, à jeun, de vous avoir donné
l'amour d'un honnête homme ; il faut que je vous le dise
amicalement à l'oreille, vendez-vous quand vous pour-
rez, car vous n'êtes pas bonne pour les marchés. Deman-
dez pardon à ce pauvre garçon, aimez-le, acceptez ses
offres; la laideur s'enlaidit encore quand elle veut humi-
her les autres : ainsi, berger, prends-la pour ta femme;
portez-vous bien.
PHÉBÉ. — Charmant jeune homme, grondez-moi pen-
dant un an entier, je vous prie; j'aime mieux vous
entendre gronder que celui-ci me faire la cour.
ROSALiNDE.— Il est deveuu amoureux des défauts de
cette bergère, elle va devenir amoureuse de ma colère.
—Si cela est ainsi, toutes les fois qu'elle te répondra
par des regards menaçants, je la régalerai de paroles
piquantes. (A Phébé.) Pourquoi me regardez-vous ainsi?
PHÉBÉ. — Ce n'est pas que je vous veuille aucun mal.
ROSALINDE. — No deveuez pas amoureuse de moi, je
vous prie ; car je suis plus faux que les serments que
l'on fait dans le vin ; d'ailleurs, je ne vous aime pas. Si
vous voulez savoir ma demeure, c'est à la touffe d'oli-
viers, ici proche. (^4 Célie.) Voulez- vous venir, ma sœur?
— Berger, serre-la de près. — Allons, ma sœur. — Bergère,
regardez-le d'un œil plus favorable, et ne soyez pas si
fière; quoique tout le monde puisse vous voir, per-
sonne n'a cependant la vue aussi trouble que lui pour
vous. Allons rejoindre notre troupeau.
(Rosalinde, Célie et Corin sortent.)
PHÉBÉ. — En vérité, berger, je trouve maintenant que
ACTE III, SCÈNE VI. 277
ton refrain est bien vrai. « Qui a aimé sans avoir aimé à
la première vue*. »
SYLvius.— Charmante Phébé !
PHÉBÉ. — Ah ! que dis-tu, Sylvius ?
SYLVIUS. — Plains-moi, chère Phébé.
PHÉBÉ. — Mais je «uis vraiment fâché pour toi, gentil
Sylvius.
SYLVIUS. — Partout où est le chagrin , la consolation
devrait se trouver ; si vous êtes chagrine de ma douleur
en amour, donnez-moi votre amour, et alors vous n'au-
rez plus de chagrin, et moi, je n'aurai plus de douleur.
PHÉBÉ. — Tu as mon amour. N'est-ce pas là un trait de
bon voisin?
SYLVIUS. — ^Je voudrais vous posséder.
PHÉBÉ. — Ah! cela, c'est de Tavidité. Il fut un temps,
Sylvius, où je te haïssais : ce n'est pas cependant que je
t'aime maintenant; mais puisque tu peux si bien dis-
courir sur Tamour, je veux bien endurer ta compagnie,
qui m'était autrefois à charge; et aussi je saurai t'em-
ployer, mais ne demande pas d'autre récompense que
le plaisir d'être employé par moi.
SYLVIUS.— Mon amour est si pur, si parfait, et moi si
déshérité de toute faveur, que je croirai faire la plus
abondante moisson en ramassant seulement les épis
après ceux qui auront fait la récolte : ne me refusez pas
de temps en temps un sourire errant, et je vivrai de
cela.
PHÉBÉ. —Connais-tu le jeune homme qui m'a parlé, il
y a un instant ?
SYLVIUS. — Pas trop, mais je l'ai rencontré très-sou •
vent ; c'est lui qui a acheté la cabane et les pâturages qui
appartenaient au vieux Carlot.
PHÉBÉ. — Ne va pas t'imaginer que je l'aime, quoique
je te fasse des questions sur lui : ce n'est qu'un jeune
impertinent. Cependant il parle très-bien ; mais qu'est-ce
que me font les paroles? Cependant les paroles font bien,
surtout quand celui qui les dit plaît à ceux qui les enten-
1 Citation d^Hérode et Léandre ^ par Marlowe.
278 COMME IL VOUS PLAIRA.
dent : c'est un joli jeune homme; pas très-joli; mais à
vrai dire il est bien fier, et cependant sa fierté lui sied à
merveille ; il fera un bel homme ; ce qu'il y a de mieux
chez lui, c'est son teint ; et si sa langue blesse, ses yeux
guérissent aussitôt : il n'est pas grand, cependant il est
grand pour son âge; sa jambe est comme çà, et pourtant
pas mal. Il y avait un joli vermillon sur ses lèvres ! un
rouge un peu plus mûr et plus foncé que celui qui colo-
rait ses joues; c'était précisément la nuance qu'il y a
entre une étoffe toute rouge et le damas mélangé. 11 y a
des femmes, Sylvius, si elles l'avaient regardé en détail,
qui eussAit comme j'ai fait, été bien près de devenir
amoureuse de lui : pour moi, je ne Taime ni ne le hais ;
et cependant j'ai plus de sujet de le haïr que de l'aimer :
car qu'avait-il à faire de me gronder? Il a dit que mes
yeux étaient noirs, que mes cheveux étaient noirs; et,
maintenant que je m'en souviens, il me témoigne du
dédain. Je suis étonnée de ce que je ne lui ai pas répondu
sur le même ton; mais c'est tout un; erreur n'est pas
compte. Je veux lui écrire une lettre bien piquante, et tu
la porteras : veux-tu, Sylvius?
SYLVIUS. — De tout mon cœur, Phébé.
PHÉBÉ.— Je veux récrire tout de suite; le sujet est
dans ma tête et dans mon cœur; ma lettre sera très-
courte, mais bien mordante : viens avec moi, Sylvius.
(Ils sortent.)
FIN DU TBOISIÈME ACTE.
ACTE QUATRIÈME
SCÈNE I
Toujours la forêt.
ROSALINDE, CÉLIE bt JACQUES.
JACQUES. — Je t'en prie, joli jeune homme, faisons plus
ample connaissance.
ROSALINDE. — Ou dit que vous êtes un homme mélanco-
lique.
JACQUES. — Je le suis, il est vrai ; j'aime mieux cela que
de rire.
ROSALINDE. — Ceux qui donnent dans Tun ou Tautre
extrême font des gens détestables, et s'exposent, plus
qu'un homme ivre, à être la risée de tout le monde.
JACQUES.— Quoi ! mais il est bon d'être triste et de ne
rien dire.
ROSALINDE. — Il est bou alors d'être un poteau.
JACQUES. — Je n'ai pas la mélancolie d'un écolier, qui
vient de l'émulation; ni la mélancolie d'un musicien,
qui est fantasque; ni celle d'un courtisan, qui est vani-
teux; ni celle d'un soldat, qui est l'ambition; ni celle
d'un homme de robe, qui est politique ; ni celle d'une
femme, qui est frivole; ni celle d'un amoureux, qui est
un composé de toutes les autres : mais j'ai une mélanco-
lie à moi, une mélancolie formée de plusieurs ingré-
dients, extraite de plusieurs objets ; et je puis dire que la
contemplation de tous mes voyages, dans laquelle m'en-
veloppe ma fréquente rêverie, est une tristesse vraiment
originale.
ROSALINDE. — Vous , uu voyageuT ! Par ma foi , vous
280 COMME IL VOUS PLAIRA.
avez grande raison d'être triste : je crains bien que vous
n'ayez vendu vos terres, pour voir celles des autres :
alors, avoir beaucoup vu, et n'avoir rien, c'est avoir les
yeux riches et les mains pauvres.
JACQUES. — Oui, j'ai acquis mon expérience.
(Entre Orlando.)
RosALiNDE. — Et votre expérience vous rend triste : j'ai-
merais mieux avoir un fou pour m'égayer, que de l'expé-
rience pour m'attrister, et avoir voyagé pour cela.
ORLANDO. — Bonjour et bonheur, chère Rosalinde.
JACQUES, voyant Orlando. — Allons, que Dieu soit avec
vous puisque vous parlez en vers blancs!
(Il sort.)
ROSALINDE. — Adicu, mousicur le voyageur : songez à
grasseyer et à porter des habits étrangers; dépréciez
tous les avantages de votre pays natal ; haïssez votre
propre existence, et grondez presque Dieu de vous avoir
donné la physionomie que vous avez; autrement, j'au-
rai de la peine à croire que vous ayez voyagé dans une
gondole*. — Eh bien! Orlando, vous voilà? Où avez-vous
été tout ce temps? Vous, un amoureux? S'il vous arrive
de me jouer encore un semblable toiu*, ne reparaissez
plus devant moi.
ORLANDO.— Ma belle Rosalinde, j'arrive à une heure
près de ma parole.
ROSALINDE.— En amour, manquer d'une heure à sa
parole! Qu'un homme divise une minute en mille par-
ties, et qu'en affaire d'amour il ne manque à sa parole
que d'une partie de la millième partie d'une minute, on
pourra dire de lui que Cupidon lui a frappé sur l'épaule;
mais je garantis qu'il a le cœur tout entier.
ORLANDO. — ^Pardon, chère Rosalinde.
ROSALINDE. — Nou ; puisque vous êtes si lambin, ne
vous offrez plus à ma vue; j'aimerais autant être courti-
sée par im limaçon.
ORLANDO.— Par un limaçon?
* C'est-à-dire que vous ayez été à Venise, alors le rendez-vous
de la jeunesse dissipée.
ACTE IV, SCÈNE I. 281
ROSALiNDE. — Oui, pav un limaçon ; car s'il vient lente-
ment, il traîne sa maison sur son dos: meilleur douaire,
à mon avis, que vous n'en pourrez assigner à une femme ;
d'ailleurs, il porte sa destinée avec lui.
ORLANDO. — Quelle destinée ?
ROSALINDE. — Quoi douc! des cornes, que des gens tels
que vous sont obligés de devoir à leurs femmes ; mais le
limaçon vient armé de sa destinée et prévient la médi-
sance sur le compte de sa femme.
ORLANDO. — La vertu ne donne pas de cornes et ma
Rosalinde est vertueuse.
ROSALINDE. — Et je suis votre Rosalinde?
cÉLiE.— Il lui plait devons appeler ainsi ; mais il a une
Rosalinde de meilleure mine que vous.
ROSALINDE. — AUous , faites-moi Tamour, faites-moi
Tamour; car je suis maintenant dans mon humeur des
dimanches, et assez disposée à consentir à tout. Que me
diriez-vous maintenant, si j'étais votre vraie Rosalinde?
ORLANDO. — Je vous embrasserais avant de parler.
ROSALINDE. — Nou ; VOUS fcricz mieux de parler d'abord,
et ensuite, lorsque vous vous trouveriez embarrassé,
faute de matière, vous pourriez profiter de cette occa-
sion, pour donner un baiser. On voit tout les jours de
très-bons orateurs cracher, lorsqu'ils perdent le fil de
leur discoui*s. Quant aux amoureux , lorsqu'ils ne savent
plus que dire, le meilleur expédient pour eux. Dieu nous
en préserve ! c'est d'embrasser.
ORLANDO. — Et si le baiser est refusé?
ROSALINDE. — En ce cas, vous êtes forcé de recourir aux
prières, et alors commence une nouvelle matière.
ORLANDO.— Qui pourrait rester court en présence d'une
maîtresse chérie?
ROSALINDE. — Vraiment, vous-même, si j'étais votre
maîtresse : autrement, j'aurais plus mauvaise idée de
ma vertu que de mon esprit.
ORLANDO. — Que dites-vous de ma.requête?
ROSALINDE.— Ne quittez pas votre habit, mais laissez
votre requête * ; ne suis-je pas votre Rosalinde ?
1 Suit habit, requête, équivoque.
282 COMME IL VOUS PLAIRA.
ORLANDO. — J*ai quelque plaisir à dire que vous l'êtes,
parce que je voudrais parler d'elle.
ROSALiNDE.— Eh bien! je vous dis en sa personne, que
je ne veux point de vous.
ORLANDO. — Alors il faut que je meure en ma propre
personne.
RosALiNDE. — ^Nou, Vraiment, mourez par procuration :
le pauvre monde a presque six mille ans, et pendant tout
ce temps, il n'y a jamais eu un honmie qui soit mort en
personne; pour cause d'amour, s'entend. Troïlus eut la
tête brisée par une massue grecque, cependant il avait
fait tout ce qu'il avait pu pour mourir auparavant, et il
est un des modèles d'amour. Léandre, sans l'accident
d'une très-chaude nuit d'été, aurait encore vécu plusieurs
belles années, quand même Héro se serait faite religieuse;
car sachez, mon bon jeune homme, que Léandre ne vou-
lait que se baigner dans THellespont, mais (ju'il y fut
surpris par une crampe, et s'y noya ; et les sots histo-
riens de ce siècle dirent que c'était pour Héro de Sestos.
Mais tout cela n'est que des mensonges ; les hommes sont
morts dans tous les temps, et les vers les ont mangés;
mais jamais ils ne sont morts d'amour.
ORLANDO. — Je ne voudrais pas que ma vraie Rosalinde
eût cette façon de penser ; car je proteste qu'un seul
regard sévère pourrait me faire mourir.
ROSALINDE. — Je jure par cette main, qu'il ne ferait pas
mourir une mouche : mais allons, je veux être mainte-
nant votre Rosalinde d'une humeur plus complaisante :
demandez-moi ce que vous voudrez, et je vous l'accor-
derai.
ORLANDO. — Eh bien I Rosalinde, aimez-moi.
ROSALINDE. — Oui, ma foi, je veux bien ; les vendredis,
les samedis et tous les jours.
ORLANDO. — Et voulez -vous m'avoir?
ROSALINDE. — Oui, ct viugt comme vous.
ORLANDO. — One dites-vous?
ROSALINDE. — N'êtes-vous pas bon à avoir?
ORLANDO. — Je l'espère.
ROSALINDE. — Eh bien! peut-on trop désirer d'une bonne
ACTE IV, SCÈNE I. 283
chose? (A Celle.) Allons, ma sœur, vous serez le prêtre,
et vous nous marierez. — Donnez-moi votre main, Or-
lando.— Qu'en dites- vous, ma sœur?
ORLANDO, à Célie. — Mariez-nous, je vous prie.
cÉLiE. — Je ne sais pas dire les paroles.
ROSAX.INDE. — Il faut quc vous commenciez ainsi : Vou-
lez-vous^ Orlando...
CÉLIE. — Voyons : Voulez-vous, Orlando, prendre cette
Rosalinde pour épouse?
ORLANDO. — Oui.
ROSALINDE. — Om... Mais... quand?
ORLANDO. — Tout à Thcure ; aussitôt qu'elle pourra nous
marier.
ROSALINDE. — Alors il faut que vous disiez : Je te prends
toi, Rosalinde, pour épouse.
ORLANDO. — Rosalinde, je te prends pour épouse.
ROSALINDE.— Je pourrais vous demander vos pouvoirs;
mais passons. — Je vous prends, Orlando, pour mon
mari. Ici c'est une fille qui devance le prêtre, et à coup
sûr la pensée d'une femme devance toujours ses actions.
ORLANDO. — Ainsi font toutes les pensées; elles ont des
ailes.
ROSALINDE. — Ditcs-moi, maintenant, combien de temps
vous voudrez Tavoir, lorsqu'une fois elle sera en votre
possession?
ORLANDO. — Une éternité et un jour.
ROSALINDE. — Ditosunjour, sans Téternité. Non, non,
Orlando : les hommes ressemblent au mois d'avril lors-
qu'ils font Tamour, et à décembre, lorsqu'ils se marient :
les filles sont comme le m'ois de mai tant qu'elles sont
filles, mais le temps change lorsqu'elles sont femmes. Je
serai plus jalouse de vous qu'un pigeon de Barbarie ne
l'est de sa colombe ; plus babillarde que ne l'est un per-
roquet à l'approche de la pluie ; j'aurai plus de fantaisies
qu'un singe ; plus de caprices dans mes désirs qu'une
guenon; je pleurerai pour rien, comme Diane dans la
fontaine \ et cela lorsque vous serez enclin à la gaieté,
1 Exclamations en usage quand quelqu'un déraisonnait.
284 COMME IL VOUS PLAIRA.
je rirai aux éclats comme une hyène, à Tinstant où vous
aurez envie de dormir.
ORLANDO. - Mais ma Rosalinde fera-t-elle tout cela?
ROSALiNDE. — Sur ma vie, elle fera comme je ferai.
ORLANDO. — Oh ! mais elle est sage.
ROSALINDE. — AutremeHt, elle n'aurait pas Tesprit de
faire tout cela : plus une femme a d'esprit, plus elle a de
caprices : fermez la porte sur l'esprit d'une femme, et il
seferajourpar la fenêtre; fermez la fenêtre, et il pas-
sera par le trou de la serrure ; bouchez la serrure, et il
s'envolera par la cheminée avec la fumée.
ORLANDO. — Un homme qui ^.urait une femme avec un
pareil esprit pourrait dire : « Esprit, où vas-tu? »
ROSALINDE. — Non , VOUS pourricz lui réserver cette
réprimande, pour le moment où vous verriez Tesprit de
votre femme aller dans le lit de votre voisin.
ORLANDO. — Et quel esprit pourrait alors avoir l'esprit
de se justifier d'une telle démarche ?
ROSALINDE.— Vraiment, la femme dirait qu'elle venait
vous y chercher : vous ne la trouverez jamais sans ré-
ponse, à moins que vous ne la trouviez sans langue.
Qu'une femme qui ne sait pas prouver que son mari est
toujours Ja cause de ses torts ne prétende pas nourrir
elle-même son enfant; car elle relèverait comme un sot.
ORLANDO. — ^Jevais vous quitter pour deux heures, Ro-
salinde.
ROSALINDE. — HélasI cher amant, je ne saurais me passer
de toi pendant deux heures.
ORLANDO. — Il faut que je me trouve au dîner du duc ;
je vous rejoindrai à deux heures.
ROSALINDE.— Oui , allcz , allez où vous voudrez; je
savais comment vous tourneriez ; mes amis m'en avaient
bien prévenue, et je n'en pensais pas moins qu'eux. Vous
m'avez gagnée avec votre langue flatteuse; ce n'est
qu'ime femme de mise de côté : bon!— Viens, ô mort !
— Deux heures est votre heure.
ORLANDO. — Oui, charmante Rosalinde.
ROSALINDE. — Sur ma parole, et très- sérieusement, et
que Dieu me traite en conséquence, et par tons les jolis
ACTE IV, SCÈNE 1. 285
serments qui ne sont pas dangereux, si vous manquez
d'un iota à votre promesse, ou si vous venez une minute
plus tard que votre heure, je vous prendrai pour le par-
jure le plus insigne, pour l'amant le plus fourbe et le
plus indigne de celle que vous appelez Rosalinde, que
Ton puisse trouver dans toute la bande des infidèles;
ainsi songez bien à éviter mes reproches, et tenez votre
promesse.
ORLANDo. — Aussi religieusement quo si vous étiez vrai-
ment ma Rosalinde : ainsi, adieu.
ROSALINDE. — Allous, le temps est le vieux juge, qui
connaît de semblables délits; le temps vous jugera.
Adieu.
(Orlando sort.)
cÉLiE. — Vous avez eu la sottise de déchirer notre sexe
dans votre caquet amoureux : il faut que nous fassions
passer votre pourpoint et votre haut-de-chausses par
dessus votre tête, et que nous montrions à tout le monde
ce que Toiseau a fait à son propre nid.
ROSALINDE.— 0 cousine, cousine, ma jolie petite cou-
sine ! si tu savais à combien de brasses de profondeur je
suis enfoncée dans l'amour ; mais cela ne saurait être
sondé : ma passion a un fond inconnu, comme la baie de
Portugal.
CÉLIE. — Dis plutôt qu'elle est sans fond, et qu'à mesure
que tu épanches ta tendresse, elle s'écoule aussitôt.
ROSALINDE. — Nou, prcnous pour juge de la profondeur
de mon amour ce malin bâtard de Vénus, enfant engen-
dré par la pensée, conçu par la mélancolie, et né de la
folie. Que ce petit vaurien d'aveugle, qui trompe tous
les yeux parce qu'il a perdu les s/ens, prononce lui-
même. — Je te dirai. Aliéna, que je ne saurais vivre sans
voir Orlando : je vais chercher un ombrage et soupirer
jusqu'à son retour.
CÉLIE. — Et moi, je vais dormir.
(Elles sortent.^
286 COMME IL VOUS PLAIRA.
SCÈNE II
Une autre partie de la forêt.
JACQUES, LES SEIGNEURS en habits de gardes-chasse.
JACQUES. — Quel est celui qui a tué le daim?
PREMIER SEIGNEUR. — MoDsicur, c'est moi.
JACQUES. — Présentons-le au duc comme un conquérant
romain ; et il serait bon de placer sur sa tête les cornes
du daim, pour laurier de sa victoire. Gardes-chasse,
n'auriez-vous pas quelque chanson qui rendît cette idée ?
SECOND SEIGNEUR. — Oui, moDsieur.
JACQUES.— Chantez-la : n'importe sur quel air, pourvu
qu'elle fasse du bruit.
CHANSON.
PREMIER SEIGNEUR.
Que donnerons-nous à celui qui a tué le daim?
SECOND SEIGNEUR.
Nous lui ferons porter sa peau et son bois !
PREMIER SEIGNEUR.
Ensuite conduisons-le chez lui en chantant.
Ne dédaignez point de porter la corne ;
Elle servit de cimier, avant que vous fussiez né.
SECOND SEIGNEUR.
Le père de ton père la porta,
Et ton propre père l'a portée aussi.
La corne, la corne, la noble corne,
N'est pas une chose à dédaigner.
(ils sortent.)
SCÈNE III
La forêt.
ROSALINDE et CÉLIE.
RosALiNDE.— Qu'en pensez-vous maintenant? N'est-il
pas deux heures passées? et voyez comme Orlando se
trouve ici ?
ACTE IV, SCÈNE III. 287
cÉLiE. — Je vous assure qu'avec un amour pur et une
cervelle troublée, il a pris son arc et ses flèches, et qu'il
est allé tout d'abord. . . dormir. Mais qui vient ici?
(Entre Sylvius.)
SYLvius , à Rosalinde. — Mon message est pour vous,
beau jeune homme. Ma charmante Phébé m'a chargé de
vous remettre cette lettre (lui remettant la lettre); je n'en
sais pas le contenu ; mais, à en juger par son air chagrin
et les gestes de mauvaise humeur qu'elle faisait en récri-
vant, ce qu'elle contient exprime la colère. Pardonnez-
moi, je vous prie, je ne suis qu'un innocent messager.
ROSALINDE. — La paticuce elle-même tressaillerait à
cette lecture, et ferait la fanfaronne ; si on souffre cela,
il faudra tout souffrir. Elle dit que je ne suis pas beau,
que je manque d'usage, que je suis fier, et qu'elle ne
pourrait m' aimer, les hommes fussent-ils aussi rares que
le phénix. Oh I ma foi, son amour n'est pas le lièvre que
je cours. Pourquoi m'écrit-elle sur ce ton-là? Allons,
berger, allons, cette lettre est de votre invention.
SYLVIUS. — Non ; je vous proteste que je n'en sais pas
le contenu; c'est Phébé qui l'a écrite.
ROSALINDE. — AUous, allous, VOUS êtes un sot à qui un
excès d*amour fait perdre la tête. J'ai vu sa main; elle a
une main de cuir, une main couleur de pierre de taille ;
j'ai vraiment cru qu'elle avait de vieux gants, mais c'é-
taient ses mains : elle a la main d'une ménagère ; mais
cela n'y fait rien, je dis qu'elle n'inventa jamais cette
lettre ; cette lettre est de l'invention et de l'écriture d'un
homme.
SYLVIUS. — Elle est certainement d'elle.
ROSALINDE.— Quoi 1 c'cst uu Style emporté et sanglant,
un style de cartel. Quoi! elle me défie comme un Turc
défierait un chrétien ? Le doux esprit d'une femme n'a
jamais pu produire de pareilles inventions dignes d'un
géant, de ces expressions éthiopiennes plus noires d'effet
que de visage. Voulez -vous que je vous lise cette lettre?
SYLVIUS. — Oui, s'il vous plait; car je ne l'ai pas encore
entendu lh*e; mais je n'en sais que trop sur la cruauté
de Phébé.
288 COMME IL VOUS PLAIRA.
ROSALiNDE. — Elle me phébéise. Remarquez comment
écrit ce tyran.
ŒUe lit.)
Serais-tu un dieu changé en berger,
Toi qui as brûlé le cœur d'une jeune fille?
Une femme dirait-elle de pareilles injures?
sYLvius.— Appelez-vous cela des injures?
ROSALINDE.
(Elle continue de lire.)
Pourquoi, te dépouillant de ta divinité,
Fais-tu la guerre au cœur d'une femme?
Avez-vous jamais entendu pareilles invectives?
(Elle lit encore.)
Jusqu'ici les yeux qui m'ont parlé d'amour,
N'ont jamais pu me faire aucun mal.
Elle veut dire que je suis une bête fauve.
(Elle continue de lire.)
Si les dédains de tes yeux brillants [sein,
Ont le pouvoir d'allumer tant d'amour dans mon
Hélas! quel serait donc leur étrange effet sur moi,
S'ils me regardaient avec douceur?
Lors même que tu me grondais, je t'aimais:
A quel point serais-je donc émue de tes prières?
Celui qui te porte cet aveu de mon amour,
Ne sait pas l'amour que je sens pour toi.
Sers-toi de lui pour m'ouvrir ton âme.
Si ta jeunesse et ta nature -veulent accepter de moi
l'offre d'un cœur fidèle.
Et tout ce que je puis avoir ;
Ou bien refuse par lui mon amour.
Et alors je chercherai à mourir.
SYLVIUS.— Appelez-vous cela des duretés?
cÉLiE. — Hélas ! pauvre berger !
ROSALINDE. — Le plaiguez-vous ? Nou ; il ne mérite aucune
pitié. (A Sylviiis. )Ye\iX'iu donc aimer une pareille femme ?
Quoi! se servir de toi comme d'un instrument pour
jouer des accords faux? Cela n'est pas tolérable. Eh
bien I va donc la trouver ; car je vois que Tamour a fait
ACTE IV, SCENE III. 289
de toi un serpent apprivoisé, et dis-lui de ma part, que si
elle m'aime, je lui ordonne de l'aimer; que si elle ne
veut pas t'aimer, je ne veux point d'elle, à moins que tu
ne me supplies pour elle. Si tu es un véritable amant,
va-t'en, et ne réplique pas un mot ; car voici de la com-
pagnie qui vient.
(Sylvius sort.)
(Entre Olivier, frère aîné d'Ôrlando.)
OLIVIER.— Bonjour, belle jeunesse; sauriez-vous, je
vous prie, dans quel endroit de cette forêt est située une
bergerie entourée d'oliviers?
cÉLiE. — Au couchant du lieu où nous sommes, au fond
de la vallée que vous voyez ; laissez à droite cette rangée
de saules qui est auprès de ce ruisseau qui murmure, et
vous arriverez droit à la cabane. Mais en ce moment la
maison se garde elle-même; vous n'y trouverez per-
sonne.
OLIVIER. — Si les yeux peuvent s'aider de la langue, je
devrais vous reconnaître sur la description que Ton m'a
faite : « Mêmes habillements et même âge. Le jeune
homme est blond; il a les traits d'une femme, et il se
donne pour une sœur d'un âge mûr : mais la femme est
petite et plus brune que son frère. » N'êtes-vous point le
propriétaire de la maison que je demandais ?
CÉLIE. — Puisque vous nous le demandez, il n'y a pas
de vanterie à dire qu'elle nous appartient.
OLIVIER. — Orlando m'a chargé de vous saluer tous deux
de sa part, et il envoie ce mouchoir ensanglanté à ce
jeune homme qu'il appelle sa Rosalinde : est-ce vous?
ROSALiNDE.— Oui, c'ost moi; que devons-nous conjec-
turer de ceci ?
OLIVIER. — Quelque chose à ma honte, si vous voulez
que je vous dise qui je suis, et comment, et pourquoi,
et où ce mouchoir a été ensanglanté.
ROSALINDE. — Dites-uous tout cela, je vous prie.
OLIVIER.— Quand le jeune Orlando vous a quitté der-
nièrement, il vous a promis de vous rejoindre dans une
heure. Comme il allait à travers la forêt, se nourrissant
de pensées tantôt douces, tantôt amères, qu'arrive-t-il
T. IV. 19
290 COMME IL VOUS PLAIRA.
tout à coup ? Il jette ses regards de côté, et voyez ce qui
se présenta à sa vue! Sous un chêne, dont Tâge avait
couvert les rameaux de mousse et dont la tête élevée
était chauve de vieillesse, un malheureux en guenilles,les
cheveux longs et en désordre, dormait couché sur le dos ;
un serpent vert et doré s'était entortillé autour de son
cou, et avançant sa tête souple et menaçante, il s'appro-
chait de la bouche ouverte du misérable, quand tout à
coup, apercevant Orlando, il se déroule et se glisse en
replis tortueux sous un buisson , à l'ombre duquel
une lionne, les mamelles desséchées, était couchée, la
tête sur la terre, épiant comme un chat le moment où
l'homme endormi ferait un mouvement; car tel est le
généreux naturel de cet animal, qu'il dédaigne toute
proie qui semble morte. A cette vue, Orlando s'est appro-
ché de rhomme et il a reconnu son frère, son frère
aîné!
cÉLiE. — Oh! je lui ai entendu parler quelquefois de ce
frère ; et il le peignait comme le frère le plus dénaturé,
qui jamais ait vécu parmi les hommes.
OLIVIER. — Et il avait bien raison ; car je sais, moi, com-
bien il était dénaturé.
ROSALiNDE, — Mais, revenons à Orlando. — L'a-t-il laissé
dans ce péril, pour servir de nourriture à la lionne
pressée par la faim et le besoin de ses petits?
OLIVIER. — Deux fois il a tourné le dos pour se retirer :
mais la générosité plus noble que la vengeance, la na-
ture plus forte que son juste ressentiment, lui ont fait
livrer combat à la lionne, qui bientôt est tombée devant
lui ; et c'est au bruit de cette lutte terrible que je me suis
réveillé de mon dangereux sommeil.
CÉLIE. — Etes-vous son frère ?
ROSALINDE.— Est-ce VOUS qu'il a sauvé?
cÉLiE. — Est-ce bien vous qui aviez tant de fois com-
ploté de le faire périr?
OLIVIER. — C'était moi ; mais ce n'est plus moi. Je ne
rougis point de vous avouer ce que je fus, depuis qu'il
me fait trouver tant de douceur à être ce que je suis à
présent.
ACTE IV, SCÈNE 111. 291
ROSALiNDE. — Mais... et le mouchoir sanglant?
OLIVIER. — Tout à rheure. Après que nos larmes de
tendresse eurent coulé sur nos récits mutuels depuis la
première jusqu'à la dernière aventure, et que j'eus dit
comment j'étais venu dans ce lieu désert... Pour abréger,
il me conduisit au noble duc, qui me donna des habits et
des rafraîchissements, et me confia à la tendresse de
mon frère qui me mena aussitôt dans sa grotte : et là,
s'étant déshabillé, nous vîmes qu'ici, sur le bras, la
lionne lui avait enlevé un lambeau de chair, dont la
plaie avait saigné tout le temps. Aussitôt il se trouva mal,
et demanda, en s'évanouissant, Rosalinde. Je vins à bout
de le ranimer. Je bandai sa blessure ; et, au bout d'un
moment, son cœur s'étant remis, il m'a envoyé ici, tout
étranger que je suis, pour vous raconter cette histoire,
afin que vous puissiez Texcuser d'avoir manqué à sa
promesse, me chargeant de donner ce mouchoir, teint de
son sang, au jeune berger qu'il appelle en plaisantant sa
Rosalinde.
cÉLiE, à Rosalinde, qui pâlit et s' évanouit, -^-Qwoi , quoi,
Ganymède ! mon cher Ganymède I
OLIVIER. — Bien des personnes s'évanouissent à la vue
du sang.
cÉLiE.— Il y a plus que cela ici. — Chère cousine I —
Ganymède I
OLIVIER. — Voyez ; il revient à lui.
ROSAI.INDE, rouvrant les yeux.— ^e voudrais bien être
chez nous.
CÉLIE. — Nous allons vous y mener. {A Olivier.) Vou-
driez-vous, je vous prie, lui prendre le bras?
OLIVIER. — Rassurez-vous, jeune homme. — Mais êtes^
vous bien un homme? Vous n'en avez pas le courage.
ROSALINDE.— Non, jc uc l'ai pas; je l'avoue. — Ah I mon-
sieur, on pourrait croire que cet évanouissement était
ime feinte bien jouée : je vous en prie, dites à votre
frère comme j'ai bien joué Tévanouissement.
OLIVIER. — Il n'y avait là nulle feinte : votre teint témoi*
gne trop que c'était une émotion sérieuse.
ROSALINDE. — Une pure feinte, je vous assure*
292 COMME IL VOUS PLAIRA.
OLIVIER. — Eh bien donc! i)renez bon courage et feignez
d'être un homme.
ROSALiNDE.— C'est cc que je fais : mais, en vérité j'au-
rais dû naître femme.
cÉLiE. — Allons, vous pâlissez de plus en plus : je vous
en prie, avançons du côté de la maison. Mon bon mon-
sieur, venez avec nous.
OLIVIER. — Très-volontiers; car il faut, Rosalinde, que
je rapporte à mon frère l'assurance que vous l'excusez.
ROSALINDE.— Je sougerai à quelque chose... Mais, je
vous prie, ne manquez pas de lui dire comme j'ai bien
joué mon rAle. — Voulez-vous venir?
(Tous sortent.)
FIN DU QUATRIEME ACTE.
ACTE CINQUIÈME
SCÈNE I
Toujours la forêt,
TOUCHSTONE, AUDREY.
ToucHSTONE. — Nous trouveions le moment, Audrey.
Patience, chère Audrey.
AUDREY. — Ma foi, ce prêtre était tout ce qu'il fallait,
quoiqu'en ait pu dire le vieux monsieur.
TOUCHSTONE. — Uu bien méchant sir OUvier, Audrey,
un misérable Mar-Text! Mais, Audrey, il y a ici dans la
la forêt un jeune homme qui a des prétentions sur vous.
AUDREY. — Oui, je sais qui c'est : il n'a aucun droit au
monde sur moi : tenez, voilà l'homme dont vous parlez.
(Entre William.)
TOUCHSTONE. — C'est boiro et manger pour moi, que de
voir un paysan. Sur ma foi, nous, qui avons du bon
sens, nous avons un grand compte à rendre. Nous
allons rire et nous moquer de lui ; nous ne pouvons nous
retenir.
wiLLiAM.—Bonsoir, Audrey.
AUDREY. — Dieu vous donne le bonsoir, William.
WILLIAM. — Et bonsoir à vous aussi, monsieur.
TOUCHSTONE. — Bousoir, mon cher ami. Couvre ta tête,
couvre ta tête : allons, je t'en prie, couvre-toi. Quel âge
avez- vous, mon ami?
WILLIAM.— Vingt-cinq ans, monsieur.
TOUCHSTONE. — C'cst UU âge mûr. William est-il ton
nom?
WILLIAM. — Oui, monsieur, William.
294 COMME IL VOUS PLAIRA.
TOUCHSTONE. — C'est un beau nom ! Es-tu né dans cette
forêt?
WILLIAM. — Oui, monsieur, et j'en remercie Dieu.
TOUCHSTONE. — Tu 671 vemerdes Dieu? Voilà une belle
réponse . — Es- tu riche ?
WILLIAM. — Ma foi, monsieur, comme ça.
TOUCHSTONE. — Comme ça : cela est bon, très-bon, excel-
lent.— Et pourtant non ; ce n'est que comme pa, comme
ça. Es-tu sage?
WILLIAM. -—Oui, monsieur; j'ai assez d'esprit.
TOUCHSTONE. — Tu répouds à mei:veille. Je me souviens,
en ce moment, d'im proverbe : Le fou se croit sage ;
mais le sage sait qu'il n'est qu'un fou. — ^Le philosophe
païen, lorsqu'il avait envie de manger un grain de rai-
sin, ouvrait les lèvres quand il le mettait dans sa bouche,
voiilant nous faire entendre par là que le raisin était
fait pour être mangé, et les lèvres pour s'ouvrir. — Vous
aimez cette jeune fille?
WILLIAM.— Je l'aime, monsieur.
TOUCHSTONE. — Donuez-moi votre main. Êtes- vous
savant?
WILLIAM". — Non, monsieur.
TOUCHSTONE. — Eh Wcn ! apprenez de moi ceci : avoir,
c'est avoir. Car c'est ime figure de rhétorique, que la
boisson, étant versée d'une coupe dans un verre, en
remplissant l'un vide l'autre. Tous vos écrivains sont
d'accord que ipse c'est lui : ainsi vous n'êtes pas ipse;
car c'est moi qui suis lui.
WILLIAM.— Quel /m, monsieur?
TOUCHSTONE. — Le lui^ monsieur, qui doit épouser cette
fille : ainsi, vous, paysan, abandonnez; c'est-à-dire, en
langue vulgaire, laissez... la société, — qui, en style cam-
pagnard, est la compagnie... de cet être du sexe féminin, —
qui, en langage commun, est une femme : ce qui fait
tout ensemble : Renonce à la société de cette femme;
ou, paysan, tu péris; ou, pour te faire mieux com-
prendre, tu meules ; ou, si tu l'aimes mieux, je te tue, je
te congédie de ce monde, je change ta vie en mort, ta
liberté en esclavage, et je t'expédierai par le poison, ou
ACTE V, SCÈNE II. 295
la bastonnade, ou le fer; je deviendrai ton adversaire et
je fondrai sur toi avec politique; je te tuerai de cent
cinquante manières : ainsi, tremble et déloge.
AUDREY. — Va-t'en, bon William.
WILLIAM. — Dieu vous tienne en joie, monsieur !
(Il sort.)
(Entre Corin.)
coRiN. — Notre maître et notre maîtresse vous cher-
chent : allons, partez, partez.
ToucHSTONE. — Trotte, Audrey, trotte, Audrey. Je te
suis, je te suis.
(Ils sortent. )
SCÈNE II
Entrent ORLANDO bt OLIVIER.
ORLANDO.— Est-il possible que, la connaissant si peu,
vous ayez sitôt pris du goût pour elle? qu'en ne faisant,
que la voir, vous en soyez devenu amoureux, que Tai-
mant vous lui ayez fait votre déclaration; et -que, sur
cette déclaration, elle ait consenti? Et vous persistez à
vouloir la posséder?
OLIVIER. — Ne discutez point mon étourderie, l'indi-
gence de ma maîtresse, le peu de temps qu'a duré la
connaissance ; ma déclaration précipitée, ni son rapide
consentement ; mais dites avec moi que j'aime Aliéna :
dites avec elle qu'elle m'aime : donnez-nous à tous deux
votre consentement à notre possession mutuelle : ce
sera pour votre bien ; car la maison de mon père et tous
les revenus qu'a laissés le vieux chevalier Rowland,
vous seront assurés, et moi, je veiïx vivre et mourir ici
berger.
(Entre Rosalinde.)
ORLANDO. — ^Vous avez mon consentement : que vos
noces se fassent demain. J'y inviterai le duc et toute sa
joyeuse cour : allez et disposez Aliéna; car voici ma
Rosalinde.
ROSALINDE. — Dieu vous garde, mon digne frère I
OLIVIER. — Et vous aussi, aimable sœur.
296 COMME IL VOUS PLAIRA.
ROSALiNDE.— 0 mon cher Orlando, combien je souffre
de vous voir ainsi votre cœur en écharpe !
ORLANDO. — Ce n'est que mon bras.
ROSALINDE.— J'avais cru votre cœur blessé par les
griffes de la lionne.
ORLANDO. — ^11 est blessé, mais c'est par les yeux d'une
dame.
ROSALINDE. — Votrc frère vous a-t-il dit comme j'ai fait
semblant de m'évanouir lorsqu'il m'a montré votre
mouchoir?
ORLANDO. — Oui; et des choses plus étonnantes que
cela.
ROSALINDE. — Ohl je vois où vous en voulez venir... En
effet, cela est très-vrai. Il n'y a jamais rien eu de si sou-
dain, si ce n'est le combat de deux béliers qui se rencon-
trent, et la fanfaronnade de César : Je suis venu, j'ai vu,
j'ai vaincu. Car votre frère et ma sœur ne se sont pas
plus tôt rencontrés qu'ils se sont envisagés ; pas plus
tôt' envisagés, qu'ils se sont aimés; pas plus tôt aimés,
qu'ils ont soupiré ; pas plus tôt soupiré, qu'ils s'en sont
demandé Tun à l'autre la cause; ils n'ont pas plus tôt su
la cause, qu'ils ont cherché le remède : et, par degrés,
ils ont fait un escalier de mariage qu'il leur faudra mon-
ter incontinent, ou être incontinents avant le mariage :
ils sont vraiment dans la rage d'amour, et il faut qu'ils
s'unissent. Des massues ne le^ sépareraient pas.
ORLANDO. — Ils seront mariés demain, et je veux inviter
le duc à la noce. Mais hélas ! qu'il est amer de ne voir le
bonheur que par les yeux d'autiiiil Demain, plus je
croirai mon frère heureux de posséder l'objet de ses
désirs, plus la tristesse de mon cœur sera profonde.
ROSALINDE. — Quoi douc I ue puis-je demain faire pour
vous le rôle de Rosalinde ?
ORLANDO. — ^Non, je ne puis plus vivre de pensées.
ROSALINDE. — Eh bicu, je ne veux plus vous fatiguer de
vains discours. Apprenez donc (et maintenant je parle
im peu sérieusement) que je sais que vous êtes un cava-
lier du plus grand mérite.— Je ne dis pas cela pour vous
donner bonne opinion de ma science..., parce que je dis
ACTE V, SCÈNE II. 297
que je sais ce que vous êtes.— Et je ne cherche point à
usurper plus d'estime qu'il n'en faut pour vous inspirer
quelque peu de confiance en moi pour vous faire du
bien, et non pour me vanter moi-même. Croyez donc, si
vous voulez, que je peux opérer d'étranges choses :
depuis l'âge de trois ans, j'ai eu des liaisons avec un
magicien très-profond dans son art, mais non pas jus-
qu'à être damné. Si votre amour pour Rosalinde tient
d'aussi près à votre cœur que l'annoncent vos démons-
trations, vous l'épouserez au moment même où votre
frère épousera Aliéna. Je sais à quelles extrémités la for-
tune l'a réduite; il ne m*est pas impossible, si cela pour-
tant peut vous convenir, de la placer demain devant vos
yeux, en personne, et cela sans danger.
ORLANDO.— Parlez-vous ici sérieusement?
ROSALINDE. — Oui, jc le protcste sur ma vie, à laquelle
je tiens fort, quoique je me dise magicien : ainsi, revê-
tez-vous de vos plus beaux habits, invitez vos amis ;
car si vous voulez décidément être marié demain, vous
le serez, et à Rosalinde, si vous le voulez. (Entrent Syl-
vins et Phébé.) Voyez : voici une amante à moi, et un
amant à elle.
PHÉBÉ. — Jeune homme, vous en avez bien mal agi
avec moi , en montrant la lettre que je vous avais
écrite.
ROSALINDE. — Je ne m'en embarrasse guère. C'est mon
but de me montrer dédaigneux et sans égard pour vous.
Vous avez U à votre suite un berger fidèle : tournez vos
regards vers lui; aimez-le : il vous adore.
PHÉBÉ. —Bon berger, dis à ce jeune homme ce que
c'est que l'amour.
sYLVius. — Aimer, c'est être fait de larmes et de soupirs ;
et voilà comme je suis pour Phébé.
PHÉBÉ. — Et moi pour Ganymède.
ORLANDO. — Et moi pour Rosalinde.
ROSALINDE. — Et moi pour aucune femme.
SYLVIUS.— C'est être tout fidélité et dévouement. Et
voilà ce que je suis pour Phébé.
PHÉBÉ. — Et moi pour Ganymède.
298 COMME IL VOUS PLAIRA.
ORLANDO. — Et moi pour Jlosalinde.
RosALiNDE. — Et moi pour aucune femme.
sYLvius. — C'est être tout rempli de caprices, de pas-
sions, de désirs : c'est être tout adoration, respect et
obéissance, tout humilité, patience et impatience : c'est
être plein de pureté, résigné à toute épreuve, à tous les
sacrifices : et je suis tout cela pour Phébé.
PHÉBÉ. — Et moi pour Ganymède*
ORLANDO. — Et moi pour Rosalinde.
ROSALINDE. — Et moi pour aucune femme.
PHÉBÉ, à Rosalinde,— Si cela est, pourquoi me blâmez-
vous de vous aimer?
SYLVIUS, à Phébé, — Si cela est, pourquoi me blâmez-
vous de vous aimer?
ORLANDO.— Si cela est, pourquoi me blâmez-vous de
vous aimer?
ROSALINDE. — A qui adressez- vous ces mots : Pourquoi
me blâmez^ou^s de vous aimer ?
ORLANDO. — A celle qui n'est point ici, et qui ne m'en-
tend pas.
ROSALINDE. — De grâcc, ne parlez plus de cela : cela res-
semble aux hurlements des loups d'Irlande après la
lune. (A Sylvius.) Je vous secourrai si je puis. {A Phébé.)
Je vous aimerais si je le pouvais. — Demain, venez me
trouver tous ensemble. (^4 Phébé,) Je vous épouserai, si
jamais j'épouse une femme, et je veux être marié demain.
(A Orlando,) Je vous satisferai, si jamais j'ai satisfait un
homme, et vous serez marié demain. (A Sylvius,) Je vous
rendrai content, si l'objet qui vous plaît peut vous
rendre content, et vous serez marié demain. (A Orlando,)
Si vous aimez Rosalinde, venez me trouver. {A Sylvius,)
Si vous aimez Phébé, venez me trouver. — Et, comme il
est vrai que je n'aime aucune femme, je m'y trouverai.
Adieu, portez-vous bien : je vous ai laissé à tous mes
ordres.
SYLVIUS. — Je n'y manquerai pas, si je vis.
PHÉBÉ.— Ni moi.
ORLANDO. — Ni moi.
(Ils sortent.)
ACTE V, SCÈNE lïl. 299
SCÈNE 111
TOUCHSTONE bt AUDREY.
ToucHSTONE. — Demain est le beau jour , Audrey ;
demain nous serons mariés.
AUDREY. — Je le désire de tout mon cœur; et j'espère
que ce n'est pas un désir malhonnête que de désirer
d'être une femme établie.— -Voici deux pages du duc
exilé qui viennent.
(Entrent deux pages du duc.)
PREMIER PAGE. — Charmé de la rencontre, mon brave
monsieur.
TOUCHSTONE. — Et moi de même, sur ma parole :
allons, asseyons-nous, asseyons-nous; et... une chanson.
SECOND PAGE. — Nous sommcs à vos ordres : asseyez-
vous dans le milieu.
PREMIER PAGE. — L'eutonuerons-nous rondement, sans
cracher ni tousser, sans dire que nous sommes enroués,
préludes ordinaires d'une méchante voix ?
SECOND PAGE. — Oui, oui, et tous deux sur un même
ton, comme deux Bohémiennes sur un même cheval.
CHANSON.
C'était un amant et sa bergère,
Avec un ah I un ho ! et un ah nonino !
Qui passèrent sur le champ de blé vert.
Dans le printemps, le joli temps fertile,
Où les oiseaux chantent, eh! ding, ding, ding.
Tendres amants aiment le printemps.
Entre les sillons de seigle.
Avec un ah î un ho! et un ah nonino !
Ces jolis campagnards se couchèrent.
Au printemps, etc., etc.
Ils commencèrent aussitôt cette chanson.
Avec un ah! un ho ! et un ah nonino !
Cette chanson qui dit que la vie n'est qu'une fleur.
Au printemps, etc., etc.
Profitez donc du temps présent,
300 COMME IL VOUS PLAIRA.
Avec un ah ! un ho ! et un ah noninoî
Car l'amour est couronné des premières fleurs.
Au printemps, etc., etc.
ToucHSTONE.— En Vérité, jeunes gens, quoique les
paroles ne signifient pas grand'chose , cependant l'air
était fort discordant.
PREMIER PAGE. — Vous VOUS troHipez, luonsieur : nous
avons gardé le temps, nous n'avons pas perdu notre
temps,
ToucHSTONE. — Si fait, ma foi. Je regarde comme un
temps perdu celui qu'on passe à entendre une si sotte
chanson. Dieu soit avec vous ! et Dieu veuille améliorer
vos voix! — Venez, Audrey.
(Ils sortent.)
SCÈNE IV
Une autre partie de la forêt.
LE VIEUX DUC, AMIENS, JACQUES, ORLANDO
OLIVIER BT CÉLIE.
LE VIEUX DUC — Croyez-vous, Orlando, que le jeune
homme i)uisse faire tout ce qu'il a promis?
ORLANDO.— Tantôt je le crois, et tantôt je ne le crois
pas, comme tous ceux qui craignent en espérant, et qui
en craignant espèrent.
(Entrent Rosalinde, Sylvius, Phébé.)
ROSALiNDE. — Eucore un peu de patience, pendant que
je répète notre engagement. {Au duc.) Vous dites que, si
je vous amène votre Rosalinde, vous la donnerez à
Orlando que voici?
LE VIEUX DUC. — Oui, je le ferais, quand j'aurais des
royaumes à donner avec elle.
ROSALINDE, à Orlaudo. — Et vous dites que vous voulez
d'elle quand je ramènerai?
ORLANDO. — Oui, fussé-je le roi de tous les empires de
la terre.
ROSALINDE, à Pkèhè, — Vous dites que vous m'épouserez
si j'y consens?
ACTE V, SCÈNE IV. 301
PHÉBÉ. — Oui, dussé-je mourir une heure après.
ROSALiNDE. — Mais si vous refusez de m'épouser , vous
donnerez-vous alors à ce berger si fidèle ?
PHÉBÉ. — Telle est la convention.
ROSALINDE, à Sylviv^. — Vous dites que vous épouserez
Phébé si elle veut vous accepter?
sYLVius. — Oui, quand ce serait la même chose d ac-
cepter Phébé et la mort.
ROSALINDE. —J'ai promis d'aplanir toutes ces difficul-
tés.— Duc, tenez votre promesse de donner votre fille. —
Et vous, Orlando, tenez votre promesse de l'accepter. —
Phébé, tenez votre promesse de m'épouser, ou, si vous
me refusez, de vous unir à ce berger. — Sylvius, tenez
votre promesse d'épouser Phébé, si elle me refuse. —
Et je vous quitte à l'instant pour résoudre tous ces
doutes.
(Rosalinde et Célie sortent.)
LE VIEUX DUC. — Ma mémoire me fait retrouver dans
ce jeune berger quelques traits frappants du visage de
ma fille.
ORLANDO. — Seigneur, la première fois que je Tai vu,
j'ai cru que c'était un frère de votre fille : mais, mon
digne seigneur, ce jeune homme est né dans ces bois; il
a été instruit dans les éléments de beaucoup de sciences
dangereuses, par son oncle, qu'il nous donne pour
être un grand magicien caché dans l'enceinte de cette
forêt.
(Entrent Touchstone et Audrey.)
JACQUES.— n y a sûrement un second déluge en l'air ;
et ces couples viennent se rendre à Tarche I Voici une
paire d'animaux étrangers, qui, dans toutes les langues,
s'appellent des fous.
TOUCHSTONE. — Salut et compliments à tous !
JACQUES, au rfuc— Mon bon seigneur, faites-lui accueil :
c'est ce fou que j'ai si souvent rencontré dans la forêt; il
jure qu'il a été jadis homme de cour.
TOUCHSTONE. — Si quolqu'un en doute qu'il me sou-
mette à l'épreuve. J'ai dansé un menuet, j'ai cajolé une
dame, j'ai usé de politique envers mon ami, j'ai caressé
302 COMME IL VOUS PLAIRA.
mon ennemi, j'ai ruiné trois tailleurs, j'ai eu quatre que-
relles, et j'ai été à la veille d en vider une Tépée à la
main.
' JACQUES. — Et comment s'est-elle terminée?
ToucHSTONE. — Ma foi, nous nous sommes rencontrés,
et nous avons trouvé que la querelle en était à la septième
came.
JACQUES. — Que voulez-vous dire par la septième cause?
— Mon bon seigneur, cet homme vous plaît-il?
LE VIEUX DUC. — Il me plaît beaucoup.
TOUCHSTONE. — Dicu VOUS eu récompense, monsieur!
je désire qu'il en soit de ïnême de vous. — Paccours ici
en hâte, monsieur, au milieu de ces couples de campa-
gnards, pour jurer, et me parjurer; car le mariage
enchaîne, mais le sang brise ses nœuds. Une pauvre
pucelle, monsieur, un minois assez laid, monsieur;
mais qui est à moi : une pauvre fantaisie à moi, mon-
sieur, de prendre ce dont personne autre ne veut. La
riche honnêteté se loge comme un avare, monsieur,
dans une pauvre chaumière, comme votre perle dans
votre vilaine huître.
LE VIEUX DUC— Sur ma parole, il a la répartie prompte
et sentencieuse.
TOUCHSTONE. — Comme le trait que lance le fou et des
discours de ce genre, monsieur.
JACQUES. — Mais revenons à la septième cause. Comment
avez-vous trouvé que la querelle allait en être à la sep-
tième cause?
TOUCHSTONE. — Par un démenti au septième degré. —
Audrey, donnez à votre corps un maintien plus décent,
—comme ceci, monsieur. Je désapprouvai la forme
qu'un certain courtisan avait donnée à sa barbe : il m'en-
voya dire que si je ne trouvais pas sa barbe bien faite,
il pensait, lui, qu'elle était très-bien. C'est ce qu'on
appelle ime réponse courtoise. Si je lui soutenais encore
qu'elle était mal coupée, il me répondait, qu'il l'avait
coupée ainsi, parce que cela lui plaisait. C'est ce qu'on
appelle le lardon modéré. Que si je prétendais encore
qu'elle est mal coupée, il me taxerait de manquer de
ACTE V, SCÈNE IV. 303
jugement. C'est ce qu'on appelle la réplique grossière. Si
je persistais encore à dire qu'elle n'était pas bien cou-
pée, il me répondrait, cela n'est pas vrai. C'est ce qu'on
appelle la riposte vaillante. Si j'insistais encore à dire
qu'elle n'est pas bien coupée, il me dirait, que j'en ai
menti. C'est ce qu'on appelle la riposte querelleuse. Et
ainsi jusqu'au démenti conditionnel, et au démenti direct.
JACQUES. — Et combien de fois avez-vous dit que sa
barbe était mal faite?
ToucHSTONE. — Je u'ai pas osé dépasser le démenti con-
ditionnel, et lui n'a pas osé non plus me donner le
démenti direct; et comme cela, nous avons mesuré nos
épées, et nous nous sommes séparés.
JACQUES. — Pourriez-vous maintenant nommer, par
ordre, les différentes gradations d'im démenti?
TOUCHSTONE. — Oh ! mousicuT, nous querellons d'après
l'imprimé \ suivant le livre; comme on a des livres pour
^ Le poëte se moque ici de la mode du duel en forme qui
régnait de son temps, et il le fait avec beaucoup de gaieté, il ne
pouvait la traiter avec plus de mépris qu'en montrant un manant
aussi bien instruit dans les formes et les préliminaires du duel.
Le livre auquel il fait allusion ici est un traité fort ridicule d'un
certain Vincentio Saviolo, intitulé : De l'honneur et des querelles
honorables, in-4o, imprimé par Wolf, en 1594. La première partie
de ce traité porte : Discours très-nécessaire à tous les cavaliers qui
font cas de leur honneur, concernant la manière de donner et de rece-
voir le démenti, d'où s'ensuivent le duel et le combat en diverses formes;
et beaucoup d'autres inconvénients faute de bien savoir la science de
Vhonneur, et le juste sens des termes, qui sont ici expliqués. Voici les
titres des chapitres.
I. Quelle est la raison pour laquelle la partie à qui on donne
le démenti doit devenir l'agresseur au défi, et de la nature des
démentis.
II. De la méthode et de la diversité des démentis.
III. Ou démenti certain ou indirect.
IV. Des démentis conditionnels, ou du démenti circonstanciel.
V. Du démenti en général.
VI. Du démenti en particulier.
VII. Des démentis fous,
VIII. Conclusion sur la manière d'arracher ou de rendre le
démenti ; ou la contradiction querelleuse.
Dans le chapitre du démenti conditionnel, l'auteur dit, en
parlant de la particule si : « Les démentis conditionnels sont
304 COMME IL VOUS PLAIRA.
les belles manières. Je vais vous nommer les degrés d'un
démenti. Le premier est la Réponse courtoise, le se-
cond le Lardon modéré , le troisième la Réponse gros-
sière, le quatrième la Riposte vaillante, le cinquième
la Riposte querelleuse, le sixième le Démenti condi-
tionnel, et le septième le Démenti direct. Vous pouvez
éviter le duel à tous les degrés, excepté au démenti
direct ; et même vous le pouvez encore dans ce cas, au
moyen d'un si. J'ai vu des affaires, où sept juges ensemble
ne seraient pas venus à bout d'arranger une querelle;
et lorsque les deux adversaires venaient à se rencontrer,
l'un des deux s'avisait seulement d'un si; par exemple,
si vous avez dit cela, moi f ai dit cela; et ils se donnaient
une poignée de main, et se juraient une amitié de
frères. Votre si est le seul arbitre qui fasse la paix : il y
a beaucoup de vertu dans le si !
JACQUES, au duc. — ^N'est-ce pas là, seigneur, un rare
original? Il est bon à tout, et cependant c'est un fou.
LE VIEUX DUC— Sa folie lui sert comme un cheval de
chasse à la tonnelle; et sous son abri, il lance ses traits
d'esprit.
(Entrent l'Hymen conduisant Rosalinde en habits de
femme, et Célie. Une musique douce.)
l'hymen chante.
Il y a joie dans le ciel
Quand les mortels sont d'accord,
ceux qui sont donnés conditionnellement de cette manière :
Si vous avez dit cela ou cela^ alors vous mentez. » De ces sortes
de démentis, donnés dans cette forme, naissent souvent de
grandes disputes, qui ne peuvent aboutir à une issue décidée.
L'auteur entend par là que les deux parties ne peuvent procéder
à se couper la gorge, tant qu'il y a un si entre deux. Voilà
pourquoi Shakspeare fait dire à son paysan : «c J'ai vu des cas où
sept juges ensemble ne pouvaient parvenir à pacifier une que-
relle : mais lorsque deux adversaires venaient à se joindre, l'un
des deux ne faisait que s'aviser d'un si, comme, si vous avez dit
cela, alors moi j'ai dit cela; et ils finissaient par se serrer la main
et à être amis comme frères. Votre si est le seul juge de paix :
il y a beaucoup de vertu dans le st. » Caranza était encore un
auteur qui a écrit dans ce goût-là sur le duel, et dont on consul-
tait l'autorité.
ACTE V, SCÈNE IV. 305
Et s'unissent entre eux.
Bon duc, reçois ta fille ;
L'hymen te l'amène du ciel,
Oui, l'hymen te l'amène ici,
Afin que tu unisses sa main [son sein.
A celle de l'homme dont elle porte le cœur dans
ROSALiNDE, ttu duc, — Je me donne à vous, car je suis
à vous. {A Orlando.) Je me donne à vous, car je suis à
vous.
LE VIEUX DUC, à Rosalinde, — S'il y a quelque vérité dans
la vue, vous êtes ma fille.
ORLANDO. — S'il y a quelque vérité dans la vue, vous
êtes ma Rosalinde.
PHÉBÉ. — Si la vue et la forme sont fidèles. . . , adieu mon
amour.
ROSALINDE, au duc. — Jc u'aurai plus de père, si vous
n'êtes le mien. {A Orlando.) Je n'aurai point d'époux, si
vous n'êtes le mien. {A Phèbè.) Je n'épouserai pas d'autre
femme que vous.
l'hymen.
Silence. Ohl je défends le désordre ;
C'est moi qui dois conclure
Ces étranges événements.
Voici huit personnes qui doivent se prendre la main.
Pour s'unir par les liens de Thymen ,
Si la vérité est la vérité.
(A Orlando et Rosalinde.)
Aucun obstacle ne pourra vous séparer.
(A Olivier et Célie.)
Vos deux cœurs ne sont qu'un cœur.
(A Phébé.)
Vous, cédez à son amour,
(Montrant Sylvius.)
Ou prenez une femme pour époux.
(A Touchstone et Audrey.)
Vous êtes certainement l'un pour l'autre,
Comme l'hiver est uni au mauvais temps.
(A tous.)
Pendant que nous chantons un hymne nuptial
T. IV. 20
306 COMME IL VOUS PLAIRA.
Nourrissez-vous de questions et de réponses
Afin que la raison diminue Tétonnement
Que vous causent cette rencontre et cette conclusion.
CHANSON.
Le mariage est la couronne de l'auguste Junon.
Lien céleste de la table et du lit,
C'est l'hymen qui peuple les cités,
Que le mariage soit donc honoré.
Honneur, honneur et renom
A l'hymen, dieu des cités 1
LE VIEUX DUC, à Cèlie.^O ma chère nièce, tu es la bien-
venue, tu es aussi bienvenue que ma fille même.
PHÉBÉ, à Sylvius. — Je ne retirerai pas ma parole:
de ce moment tu es à moi. Ta fidélité te donne mon
amour.
(Entre Jacques des Bois.)
JACQUES DES BOIS, ttu duc, — Dalguez m'accorder au-
dience un moment. — Je suis le second fils du vieux che-
valier Rôwland, et voici les nouvelles que j'apporte à
cette illustre assemblée. — Le duc Frédéric, entendant
raconter tous les jours combien de personnes d'un grand
mérite se rendaient à cette forêt, avait levé une forte
armée : il marchait lui-même à la tête de ses troupes,
résolu de s'emparer ici de son frère, et de le passer au fil
de Tépée ; et déjà il approchait des limites de ce bois
sauvage : mais là, il a rencontré un vieux religieux qui,
après quelques moments d'entretien, Ta fait renoncer à
son entreprise et au monde. Il a légué sa couronne au
frère qu'il avait banni, et a restitué à ceux qui l'avaient
suivi dans son exil tous leurs domaines. J'engage ma vie
sur la vérité de ce récit.
LE VIEUX DUC— Soyez le bienvenu, jeune homme. Vous
offrez un beau présent de noces à vos deux frères; à l'un,
le patrimoine dont on l'avait dépouillé, et à l'autre, un
pays tout entier, un puissatlt duché. Mais, d'abord, ache-
vons dans cette forêt l^ouvrage que nous y avons si bien
commencé et si heureusement amené à bien, et, après,
chacun des heureux compagnons qui ont supporté ici
avec nous tant de rudes jours et de nuits partagera
ACTE V, SCÈNE IV. 307
Tavantage de la fortune que nous retrouvons, selon la
mesure de sa condition. En attendant, oublions cette
dignité qui vient de nous écheoir, et livrons-nous à nos
divertissements rustiques. — Jouez, musiciens. Et vous,
mariés et mariées, suivez la mesure de la musique, puis-
que votre mesure de joie est comble.
JACQUES, à Jacques des Bois. — Monsieur, avec votre per-
mission, si je vous ai bien entendu, le duc a embrassé
la vie religieuse, et rejeté avec dédain le faste des cours?
JACQUES DES BOIS.— Oui, mousicur.
JACQUES. — Je veux aller le trouver. Il y a beaucoup à
apprendre et à profiter avec ces convertis. (Au duc) Je
vous lègue, à vous, vos anciennes dignités : votre patience
et vos vertus les méritent. {A Orlando.) A vous, Tamour
que mérite votre foi sincère. (A Olivier,) A vous, vos terres,
la tendresse d'une épouse, et des alliés illustres. (A Sylr
vius.) A vous, un lit longtemps attendu et bien mérité.
(A Touchstone.) Et vous, je vous lègue les disputes; car
vous n'avez, pour votre voyage d'amour, de provisions
que pour deux mois. — Ainsi, allez à vos plaisirs. Pour
moi, il m'en faut d'autres que celui de la danse.
LE VIEUX DUC — Arrête, Jacques; reste avec nous,
JACQUES. — Moi, je ne reste point pour de frivoles passe-
temps. J'irai vous attendre dans votre grotte abandonnée,
pour savoir ce que vous voulez.
(Il sort.)
LE VIEUX DUC, awa;mu5iciem.— Poursuivez, poursuivez;
nous allons commencer cette cérémonie, comme nous
avons la confiance qu'elle se terminera, dans les trans-
ports d'une joie pure.
(Danse.)
ÉPILOGUE.
RosALiNDE — Vous n'avez pas coutume de voïiV Épilogue
habillé en femme, mais cela n'est pas plus mal séant,
que devoir le Prologue en habit d'homme. Si le proverbe
est vrai , que le bon vin n*a pas besoin d'enseigne , il
est également vrai qu'une bonne pièce n'a pas besoin
d'épilogue. Cependant on annonce le bon vin par de
bonnes enseignes ; et les bonnes pièces paraissent encore
308 COMME IL VOUS PLAIRA.
meilleures avec le secours de bons épilogues. Dans quelle
position embarrassante suis-je donc placée, moi qui ne
suis point un bon épilogue, et qui ne peux pas non plus
vous captiver en faveur d'une bonne pièce? Je ne suis
point équipée en mendiant; il ne me conviendrait donc
pas de vous supplier : le seul parti qui me reste est
d user de conjurations, et je vais commencer par les
femmes. — Femmes, je vous somme, par l'amour que
vous portez aux hommes, d'approuver dans cette pièce
tout ce qui leur en plaît. Et vous, hommes, je vous
somme, au nom de Tamour que vous portez aux femmes
(car je m'aperçois à votre sourire qu'aucun de vous ne
les déteste), d'approuver de cette pièce ce qui en plaît
aux dames; en sorte qu'entre elles et vous, la pièce ait
du succès. Si j'étais une femme, j'embrasserais tous ceux
qui, parmi vous^ auraient des l3arbes qui me plairaient,
des physionomies à mon goût et des haleines qui ne me
rebuteraient pas; et je suis sûr que tous ceux d'entre
vous qui ont de belles barbes, des figures agréables et
de douces haleines, ne manqueront pas, en reconnais-
sance de mon offre gracieuse, de me dire adieu, quand
je vous ferai la révérence.
(Tous sortent.)
FIN DU CINQUIEME ET DERNIER ACTE.
LE CONTE D'HIVER
TRAGÉDIE
NOTICE SUR LE CONTE D'HIVER
Cette pièce embrasse un intervalle de seize années ; une princesse
y naît au second acte et se marie au cinquième. C'est la plus grande
infraction à la loi d'unité de temps dont Shakspeare se soit rendu
coupable ; aussi n'ignorant pas les règles comme on a voulu quel-
quefois le dire, et prévoyant eu quelque sorte les clameurs des criti-
ques, il a pris la peine au commencement du quatrième acte, d'évo-
quer le Temps lui-même qui vient . faire en personne l'apologie du
poète ; mais les critiques auraient voulu sans doute que ce personnage
allégorique eût aussi demandé leur indulgence pour deux autres
licences ; la première est d'avoir violé la chronologie jusqu'à faire de
Jules Romain le contemporain de l'oracle de Delphes; la seconde
d'avoir fait de la Bohême un royaume maritime. Ces fautes impar-
donnables ont tellement offensé ceux qui voudraient réconcilier Aris-
tote avec Shakspeare, qu'ils ont répudié le Conte d'hiver dans l'hé-
ritage du poète ; et qu'aveuglés par leurs préventions, ils n'ont pas
osé reconnaître que cette pièce si défectueuse étincelle de beautés
dont Shakspeare seul est capable. C'est encore dans une nouvelle ro-
manesque, Dorastus et Faunia, attribuée à Robert Greene, qu'il
faut chercher l'idée première du Conte d'hiver; à moins que, comme
quelques critiques, on ne préfère croire la nouvelle postérieure à la
pièce , ce qui est moins probable. Nous allons faire connaître l'his-
toire de Dorastus et Faunia par un abrégé des principales circon-
stances.
Longtemps avant l'établissement du christianisme, régnait en
Bohême un roi nommé Pandosto qui vivait heureux avec Bellaria son
épouse. Il en eut un fils nommé Garrinter. Égisthus> roi de Sicile,
son ami, vint le féliciter sur la naissance du jeune prince. Pendant
le séjour qu'il fit à la cour de Bohême son intimité avec Bellaria
excita une telle jalousie dans le cœur de Pandosto, qu'il chargea son
312 NOTICE
ôchansoiv Franio de Tempoisonner. Franio eut horreur de celle com-
mission, révéla tout à Égislhus, favorisa son évasion et l'accompagna
en Sicile. Pandosto furieux tourna toute sa vengeance contre la reine,
Taccusa, publiquement d'adultère, la fit garder à vue pendant sa
grossesse, et, dès qu'elle fut accouchée, il envoya chercher Tenfant
dans la prison, le fit mettre dans un berceau et l'exposa à la mer
pendant une tempête.
Le procès de Bellaria fut ensuite instruit juridiquement. Elle per-
sista h protester de son innocence, et le roi voulant que son témoi-
gnage fut reçu pour toute preuve, Bellaria demanda celui de l'ora-
cle de Delphes. Six courtisans furent envoyés en ambassade à la
Pythonisse qui confirma l'innocence de la reine et déclara de plus
que Pandosto mourrait sans héritier si l'enfant exposé ne se retrou-
vait pas. En-efTet, pendant que le roi confondu se livre à ses regrets,
on vient lui annoncer la mort de son fils Garrinter, et Bellaria, acca-
blée de sa douleur, meurt elle-même subitement.
Pandosto au désespoir se serait tué lui-même si on n'eût retenu
son bras. Peu à peu ce désespoir dégénéra en mélancolie et en lan-
gueur; le monarque allait tous les jours arroser de ses larmes le
tombeau de Bellaria.
La nacelle sur laquelle l'enfant avait été exposé flotta pendant
deux jours au gré des vagues, et aborda sur la côte de Sicile. Un
berger occupé à chercher eiTce lieu une brebis qu'il avait perdue,
aperçut la nacelle et y trouva l'enfant enveloppé d'un drap écarlate
brodé d'or, ayant au cou une chaîne enrichie de pierres précieuses,
et à côté de lui une bourse pleine d'argent. Il l'emporta dans sa chau-
mière et l'éleva dans la simplicité des mœurs pastorales ; mais Fau-
nia, c'est le nom que donna le berger à la jeune fille, était si belle
que l'on parla bientôt d'elle à la cour; Doraslus, fils du roi de Sicile,
fut curieux de la voir, en devint amoureux, et sacrifiant les espé-
rances de son avenir et la main d'une princesse de Danemark à la
bergère qu'il aimait, s'enfuit secrètement avec elle. Le confident du
prince était un nommé Capino qui allait tout préparer pour favoriser
la fuite des deux amants, lorsqu'il rencontra Porrus le père supposé
de Faunia. Malgré le déguisement dont Doraslus s'était servi pour
faire la cour à sa fille adoptive, Porrus avait enfin reconnu le prince,
et, craignant le ressentiment du roi, venait lui révéler qu'il n'était que
le père nourricier de Faunia, en lui portant les bijoux trouvés dans
la nacelle.
Capino lui offre sa médiation, et sous divers prétextes il l'entraîne
au vaisseau où étaient déjà les fugitifs. Porrus est forcé de les sui-
SUR LE CONTE D'HIVER. 313
vre. La navigation ne fut pas heureuse, et le navire échoua sur les
côtes de Bohème. On voit que Shakspeare ne s'est pas inquiété (rètre
plus savant géographe que le romancier.
Redoutant la cruauté de Pandosto, le prince résolut d'attendre
incognito sous le nom de Méléagre, l'occasion de se réfugier dans
une contrée plus hospitalière ; mais la beauté de Faunia fit encore
du bruit: le roi de Bohême voulut la voir, et, oubliant sa douleur,
conçut le projet de s'en faire aimer ; il mit Dorastus en prison de
peur qu'il ne fut un oJistacle à ce désir, et fil les propositions les
plus flatteuses à Faunia quj les rejeta constamment avec dédain.
Cependant le roi de Sicile était parvenu à découvrir les traces de
son iils. Il envoie ses ambassadeurs en Bohème pour y réclamer Do-
rastus, et prier le roi de mettre à mort Capino, Porrus et sa fille
Faupia.
Pandosto se hâte de tirer Dorastus de prison, lui demande pardon
du traitement qu'il lui a fait -essuyer, le fait asseoir sur son trône, et
lui explique le message de son père.
Porrus, Faunia et Capino sont mandés ; on leur lit leur sentence
de mort. Mais Porrus raconte tout ce qu'il sait de Faunia, et montre
les bijoux qu'il a trouvés auprès d'elle. Le roi reconnaît sa fille, ré-
compense Capino, et fait Porrus chevalier.
11 ne faut pas chercher dans ce conte le retour d'Hermione, la
touchante résignation de cette reine, et le contraste du zèle ardent
et courageux de Pauline ; les scènes de jalousie et de tendresse con-
jugale, et surtout celles où Florizel et Perdita se disent leur amour
avec tant d'innocence, et où Shakspeare a fait preuve d'une imagi
nation qui a toute la fraîcheur et la grâce de la nature au printemps.
11 ne faut pas y chercher les caractères encore intéressants, quoique
subalternes, d'Antigone, de Camillo, du vieux berger et de son fils,
si fier d'être fait gentilhomme qu'il ne croit plus que les mots qu'il
employait jadis soient dignes de lui : « Ne pas le jurer, à présent que
je suis gentilhomme! Que les paysans le diseiit eux, moi je le jure-
rai. »
Mais le rôle le plus plaisant de la pièce, c'est celui de ce fripon
Autolycus, si original que l'on pardonne à Shakspeare d'avoir oublié
de faire la part de la morale, en ne le punissant pas lors du dénoCi-
ment.
Walpole prétend que le Conte d'hiver peut être rangé parmi les
drames historiques de Shakspeare, qui aurait eu visiblement l'inten-
tion de flatter la reine Elisabeth par une apologie indirecte. Selon
lui, l'art de Shakspeare ne se montre nulle part avec plus d'adresse;
314 NOTICE SUR LE CONTE d'HIYER.
le sujet était trop délicat pour être mis sur la scène sans voile; il
était trop récent, et touchait la reine de trop près pour que le poète
pût hasarder des allusions autrement que dans la forme d'un com-
pliment. La déraisonnable jalousie de Léontes, et sa violence, retra-
cent le caractère d'Henri VIII, qui, en général, fit servir la loi d'in-
strument à ses passions impétueuses. Non-seulement le plan général
de la pièce, mais plusieurs passages sont tellement marqués de cette
intention, qu'ils sont plus près de l'histoire que de la fiction. Her-
mione accusée dit :
.... For honour,
'Tis a derivative from me to mine.
And it only that I stand for.
«Quant à l'honneur, il doit passer de moi âmes enfants, et c'est
« lui seul que je veux défendre. »
Ces mots semblent pris de la lettre d'Anne Boleyn au roi avant son
exécution. Mamihus, le jeune prince, pei'sonnage inutile, qui meurt
dans l'enfance, ne fait que confirmer l'opinion, la reine Anne ayant
mis au monde un enfant mort avant Elisabeth. Mais le passage le
plus frappant en ce qu'il n'aurait aucun rapport à la tragédie, si elle
n'était destinée à peindi'e Elisabeth, c'est cebii où Pauline décrivant
les traits de la princesse qu'Hermione vient de mettre au monde, dit
en parlant de sa ressemblance avec sou père :
Shehas the very trick ofhis frown.
« Elle a jusqu'au froncement de son sourcil. »
Il y a une objection qui embarrasse Walpole, c'est une phrase si
directement applicable à Elisabeth et à son père, qu'il n'est guère
possible qu'un poète ait osé la risquer. Pauline dit encore au roi :
Tis y ours
And might we lay the old proverb to your charge
So like y ou His worse.
« C'est votre enfant, et il vous ressemble tant que nouspour-
« rions vous appliquer en reproche le vieux proverbe, il vous res-
« semble tant que c'est tant pis. »
Walpole prétend que cette phrase n'aurait été insérée qu'après la
mort d'Elisabeth.
On a plusieurs fois voulu soumettre à un plan plus régulier la
pièce du Conte d'hiver, nous ne citerons que l'essai de Garrick,
qui n'en conserva que la partie tragique, et la réduisit en trois
actes.
Selon Malone, Shakspeare aurait composé cette pièce en 4604.
LE CONTE D'HIVER
TRAGEDIE
PERSONNAGES
LÉONTES» roi de Sicile.
MAMIL1US, son fils.
CAMILLO, \
CL^NE^^ig^^'^™ de Sicile.
DION, )
UN AUTRE SEIGNEUR de Sicile.
ROGER, gentilhomme sicilien.
UN GENTILHOMME attaché au prin-
ce Mamilius.
POLIXENË, roi de Bohême.
FLORIZEL, son fils.
ARCHIDAMUS, seigneur de Bohême.
OFFICIERS de la cour de justice.
UN VIEUX BERGER, père supposé
de Perdita.
SON FILS.
UN MARINIER.
UN GEOLIER.
UN VALET du vieux berger.
AUTOLYCUS, filou.
LE TEMPS, personnage faisant l'of-
fice de chœur.
HERMIONE, femme de Léontes.
PERDITA, fille de Léontes et d'Her-
mione.
PAULINE, femme d'Antigone.
EMILIE, I suivantes
DEUX AUTRES DAMES, jde la reine
D0RCAS,!J^"°^^^^'8^'^'*
satyres dansant, bergers et ber-
GERES, GARDES, SEIGNEURS, DAMES ET
SUITE, ETC.
La scène est tantôt en Sicile, tantôt en Bohême.
ACTE PREMIER
SCÈNE I
La Sicile. Antichambre dans le palais de Léontes.
CAMILLO, ARCHIDAMUS.
ARCHIDAMUS. — S'il VOUS anive, Gamillo, de visiter un
jour la Bohême, dans quelque occasion semblable à celle
qui a réclamé maintenant mes services, vous trouverez,
comme je vous l'ai dit, une grande différence entre
notre Bohême et votre Sicile.
CAMILLO. — Je crois que, Tété prochain, le roi de Sicile
se propose de rendre à votre roi la visite qu'il lui doit à
si juste titre.
ABCHmAMUs. — Si l'accueil que vous recevrez est au-des-
316 LE CONTE d'hiver.
SOUS de celui que nous avous reçu, notre amitié nous
justifiera ; car en vérité. . .
CAMiLLO. — Je vous en prie...
ARCHiDAMUs. — Vraiment, et je parle avec connaissance
et franchise, nous ne pouvons mettre la même magnifi-
cence . . et une si rare. . . Je ne sais comment dire. Allons,
nous) vous donnerons des boissons assoupissantes, afin
que vos sens incapables de sentir notre insuffisance ne
puissent du moins nous accuser, s'ils ne peuvent noua
accorder des éloges.
CAMILLO. — Vous payez beaucoup trop cher ce qui vous
est donné gratuitement.
ARCHIDAMUS.— Croyez-moi, je parle d'après mes propres
connaissances , et ' d'après ce que l'honnêteté m'in-
spire.
CAMILLO.— La Sicile ne peut se montrer trop amie de
la Bohême. Leurs rois ont été élevés ensemble dans leur
enfance-, et l'amitié jeta dès lors entre eux de si pro-
fondes racines, qu'elle ne peut que s'étendre à présent.
Depuis que Tâge les a mûris pour le trône, et que les
devoirs de la royauté ont séparé leur société, leurs rap-
prochements, sinon personnels, ont été royalement con-
tinués par un échange mutuel de présents, de lettres et
d'ambassades amicales ; en sorte qu absents, ils parais-
saient être encore ensemble ; ils se donnaient la main
comme au-dessus d'une vaste mer , et ils s'embras-
saient, pour ainsi dire, des deux bouts opposés du monde.
Que le ciel entretienne leur affection !
ARCHIDAMUS. — Je crois qu'il n'est point dans le monde
de malice ou d'affaire qui puissent l'altérer. Vous avez
une consolation indicible dans le jeune prince Mamilius.
Je n'ai jamais connu de gentilhomme d'une plus grande
espérance.
CAMILLO. — Je conviens avec vous qu'il donne de
grandes espérances. C'est im noble enfant; un jeune
prince, qui est un vrai baume pour le cœur de ses sujets ;
il rajeunit les vieux cœurs : ceux qui, avant sa nais-
sance, allaient déjà avec des béquilles, désirent vivre
encore pour le voir devenir homme.
ACTE I, SCÈNE II. 317
ARCHiDAMUs.— Et sans cela ils seraient donc bien aises
de mourir?
CAMiLLo. — Oui, s'ils n'avaient pas quelque autre motif
pour excuser leur désir de vivre.
ARCHIDAMUS. — Si lo Toi u'avait pas de fils, ils désire-
raient vivre sur leurs béquilles jusqu'à ce qu'il en eût un.
(Ils sortent.)
SCÈNE II
Une salle d'honneur dans le palais.
LÉONTES, HERMIONE, MAMILIUS, POLIXÈNE,
CAMILLO, et suite.
POLIXÈNE. — Déjà le berger a vu changer neuf fois
Tastre humide des nuits, depuis que nous avons laissé
notre trône vide; et j'épuiserais, mon frère, encore
autant de temps à vous faire mes remerciements, que je
.n'en partirais pas moins chargé d'une dette éternelle.
Ainsi, comme un chiffre placé toujours dans un bon
rang, je multiplie, avec un merci, bien d'autres milliers
qui le précèdent.
LÉONTES. — Différez encore quelque temps vos remer-
ciements : vous vous acquitterez en partant.
POLIXÈNE.— Seigneur, c'est demain : je suis tourmenté
par les craintes de ce qui peut arriver ou se préparer
pendant notre absence. Veuillent les dieux que nuls
vents malfaisants ne souillent sur mes États, et ne me
fassent dire : mes inquiétudes n'étaient que trop fon-
dées! et d'ailleurs je suis resté assez longtemps pour
fatiguer Votre Majesté.
LÉONTES. — Mon frère , nous sommes trop solide pour
que vous puissiez venir à bout de nous.
POLIXÈNE.— Point de plus long séjour.
LÉONTES. — Encore une huitaine.
POLIXÈNE. — Très-décidément, demain.
LÉONTES. — Nous partagerons donc le temps entre
nous ; et, en cela, je ne veux pas être contredit.
POLIXÈNE. — Ne me pressez pas ainsi, je vous en con-
318 LE CONTE d'hiver.
jure. Il n^est point de voix persuasive ; non, il n'en est
point dans le monde, qui pût me gagner aussitôt que la
vôtre, et il en serait ainsi aujourd'hui, si ma présence
vous était nécessaire, quand le besoin exigerait de ma
part un refus. Mes affaires me rappellent chez moi; y
mettre obstacle, ce serait me punir de votre affection ; et
un plus long séjour deviendrait pour vous ime charge et
im embarras; pour nous épargner ces deux inconvé-
nients, adieu, mon frère.
LÉONTES. — ^Vous rcstcz muette, ma reine? Parlez donc.
HERMiONE. — Je comptais, seigneur, garder le silence
jusqu'à ce que vous l'eussiez amené à protester avec ser-
ment qu'il ne resterait pas ; vous le suppliez trop froide-
ment, seigneur. Dites-lui que vous êtes sûr que tout va
bien en Bohême ; le jour d'hier nous a donné ces nou-
velles satisfaisantes : dites-lui cela, et il sera forcé dans
ses derniers retranchements.
LÉONTES. — Bien dit, Hennione.
HERMioNE.—S'il disait qu'il languit de revoir son fils,
ce serait une bonne raison ; et s'il dit cela , laissez-le
partir; s'il jure qu'il en est ainsi, il ne doit pas rester
plus longtemps, nous le chasserons d'ici avec nos que-
nouilles.— (A Polixè7ie,) Cependant je me hasarderai à
vous demander de nous prêter encore une semaine de
votre royale présence. Quand vous recevrez mon époux
en Bohême, je vous recommande de l'y retenir un mois
au delà du terme marqué pour son départ : et pourtant
en vérité, Léontes, je ne vous aime pas d'une minute de
moins, que toute autre femme n'aime son époux. — Vous
resterez?
poLixÈNE. — Non, madame.
HERMIONE. — Oh I mais vous resterez.
POLIXÈNE. — Je ne le puis vraiment pas»
HERMIONE. — Vraiment? Vous me refusez avec des ser^
ments faciles ; mais quand vous chercheriez à déplacer
les astres de leur sphère par des serments, je vous dirais
encore : Seigneur, on ne part point. Vraiment vous ne
partirez point : le vraiment d'une dame a autant de pou-
voir que le vraiment d'un gentilhomme. Voulez-vous
ACTE I, SCÈNE II. 319
encore partir? forcez-moi de vous retenir comme pri-
sonnier, et non pas comme un hôte ; et alors vous paye-
rez votre pension en nous quittant, et serez pas là dis-
pensé de tous remerciements ; qu^en dites-vous? êtes-vous
mon prisonnier, ou mon hôte? Par votre redoutable
vraiment, il faut vous décider à être Tun ou l'autre.
poLixÈNE. — Votre hôte, alors, madame! car être
votre prisonnier emporterait Tidée d'une offense, qu'il
m'est moins aisé à moi de commettre qu'à vous de
punir.
HERMiONE. — Ainsi je ne serai point votre geôlier, mais
votre bonne hôtesse. Allons, il me prend envie de vous
questionner sur les tours de mon seigneur et les vôtres,
lorsque vous étiez jeunes. Vous deviez faire alors de
joUs petits princes.
POLIXÈNE. — Nous étions, belle reine, deux étourdis,
qui croyaient qu'il n'y avait point d'autre avenir devant
eux, qu'un lendemain semblable à aujourd'hui, et que
notre enfance durerait toujours.
HERMIONE. — Mon scigneur n'était-il pas le plus fou des
deux ?
POLIXÈNE. — Nous étions comme deux agneaux jumeaux,
qui bondissaient ensemble au soleil , et bêlaient l'un
après l'autre ; notre échange mutuel était de l'innocence
pour de l'innocence ; nous ne connaissions pas l'art de
faire du mal, non : et nous n'imaginions pas qu'aucun
homme en fît. Si nous avions continué cette vie, et que
nos faibles intelUgences n'eussent jamais été exaltées
par un sang plus impétueux, nous aurions pu répondre
hardiment au ciel, non coupables, en mettant à part la
tache héréditaire»
. HERMIONE. — Vous uous dounez à entendre par là que
depuis vous avez fait des faux pas.
POLIXÈNE. — 0 dame très-sacrée, les tentations sont
nées depuis lors : car dans ces jours où nous n'avions
pas encore nos plumes, ma femme n'était qu'une petite
fille; et votre précieuse personne n'avait pas encore
frappé les regards de mon jeune camarade.
HERMIONE. — Que la grâce du ciel me soit en aide! Ne
320 LE CONTE d'hiver.
tirez aucune conséquence de tout ceci, de peur que vous
ne disiez que votre reine et moi nous sommes de mau-
vais anges. Et pourtant, poursuivez : nous répondrons
des fautes que nous vous avons fait commettre, si vous
avez fait votre premier péché avec nous, et que vous
avez continué de pécher avec nous, et que vous n'ayiez
jamais trébuché qu'avec nous.
LÉONTEs, à Hermione — Est-il enfin gagné?
HERMiONE. — Il restera, seigneur.
LÉONTES.— II n'a pas voulu y consentir, à ma prière.
Hermione, ma bien-aimée, jamais vous n'avez parlé
plus à propos.
HERMIONE. — Jamais ?
LÉONTES. — Jamais, qu'une seule fois.
HERMIONE. — Comment? j'ai parlé deux fois à propos?
et quand a été la première, s'il vous plaît? Je vous en
prie, dites-le-moi. Rassasiez-moi d'éloges, et engraissez-
m'en comme un oiseau domestique; une bonne action
qu'on laisse mourir, sans en parler, en tue mille autres
qui seraient venues à la suite ; les louanges sont notre
salaire : vous pouvez avec un seul doux baiser nous faire
avancer plus de cent lieues, tandis qu'avec l'aiguillon
vous ne nous feriez pas parcourir un seul acre. Mais
allons au but. Ma dernière bonne action a été de l'enga-
ger à rester : quelle a donc été la première? Celle-ci a
une sœur aînée, ou je ne vous comprends pas : ah ! fasse
le ciel qu'elle se nomme vertu 1 Mais j'ai déjà parlé une
fois à propos : quand? Je vous en prie, dites-le-moi, je
languis de le savoir.
LÉONTES. — Eh bien! ce fut quand trois tristes mois
expirèrent enfin d'amertume, et que tu ouvris ta main
blanche pour frapper dans la mienne en signe d'amour ;
— tu dis alors : Je suis à vous pour toujours.
HERMIONE.— Allons, c'cst vcrtu.— Aiusi , voyez-vous,
j'ai parlé à propos deux fois : la première, afin de con-
quérir pour toujours mon royal époux; la seconde, afin
d'obtenir le séjour d'un ami pour quelque temps.
(Elle présente la main à Polixène.)
LÉONTES, à j?ar(.— Trop de chaleur! quand on mêle de
ACTE I, SCÈNE II. 321
si près Tamitié, on finit bientôt par mêler les personnes :
j'ai en moi un tremorcordis : mon cœur bondit; mais ce
n'est pas de joie, ce n'est pas de joie. — Cet accueil peut
avoir une apparence honnête : il peut puiser sa liberté
dans la cordialité, dans la bonté du naturel, dans un
cœur affectueux, et être convenable pour qui le montre :
il le peut, je Taccorde. Mais de se serrer ainsi les mains,
de se serrer les doigts comme ils le font en ce moment,
et de se renvoyer des sourires d'intelligence, comme un
miroir ; et puis de soupirer comme le signal de mort du
cerf : oh ! c'est là un genre d'accueil qui ne plaît ni à
mon cœur, ni à mon front. — Mamilius, est-tu mon
enfant?
MAMiLms. — Oui, mon bon seigneur.
LÉONTES. — Vraiment! c'est mon beau petit coq. Quoi!
as-tu noirci ton nez? On dit que c'est une copie du mien.
Allons, petit capitaine, il faut être propre. Je veux dire
propre * au moins, capitaine, quoique ce mot s'apphque
également au bœuf, à la génisse et au veau. Quoi, tou-
jours jouant du virginal* sur sa main. {Observant Po-
lixène et Hermione.) (A son fils.) Mon petit veau, es-tu bien
mon veau?
MAMiLms. — Oui, si vous le voulez bien, mon seigneur.
LÉONTES. — Il te manque la peau rude et cette crue que
je me sens au front pour me ressembler parfaitement.
— Et pourtant, nous nous ressemblons comme deux
œufs : ce sont les femmes qui le disent, et elles disent
tout ce qu'elles veulent. Mais quand elles seraient fausses,
comme les mauvais draps reteints en noir, comme les
vents, comme les eaux; fausses conune les dés que
désire im homme qui ne connaît point de limite entre
le tien et le mien ; cependant il serait toujours vrai de
dire que cet enfant me ressemble. Allons, monsieur le
page, regardez-moi avec votre œil bleu-de-ciel. — Petit
* Equivoque sur le mot neat qui veut dire bétail à cornes et
proprCy gentil.
« Espèce d'épinette. Un livre des leçons de cet instrument
ayant appartenu à la reine Elisabeth existe encore.
T. IV. . 21
322 LE CONTE D*HIVER.
fripon, mon enfant chéri, ta mère peut-elle?... se pour-
rait-il bien?... 0 imagination ! tu poignardes mon cœm',
tu rends possibles des choses réputées impossibles, tu
as un commerce avec les songes... (Comment cela peut-
il être?...) avec ce qui n'a aucune réalité: toi, force
coactive, qui t'associes au néant ;-r- il devient croyable
que tu peux t'unir à quelque chose de réel, et tu le fais
au delà de ce qu'on te commande; j'en fais l'expérience
par les idées contagieuses qmi empoisonnent mon cer-
veau et qui endurcissent mon frout.
POLixÈNE. — Qu'a donc le roi de Sicile?
HERMioNE. — n parait un peu troublé.
i>0LixÈNE,ai6m.— Qu'avez-vous, seigneur, et comment
vous trouvez-vous? Comment allez-vous, mon cher
frère?
HERMIONE.— Vous avez Tair d'être agité de quelque
pensée : êtes-vous ému, seigneur?
LÉONTEs. — Non, en vérité. {A pari,) Comme la nature
trahit quelquefois sa folie et sa tendresse pour être le
jouet des cœurs durs î — En considérant les traits de
mon fils, il m'a semblé que je reculais de vingt-trois
années ; et je ine voyais en robe, dans mon fourreau de
velours vert; mon épée emmuselée: de crainte qu^ellè
ne mordît son maître et ne lui devint funeste, comme il
arrive souvent à ce qui sert d'ornement. Combien je de-
vais ressembler alors, à ce que j'imagine, à ce pépin, à
cette gousse de pois verts, à ce petit gentilhomme! —
Mon bon monsieur, voulez-vous échanger votre argent
contre des œufs*?
MAMiLius.— Non, seigneur, je me battrais.
LÉONTES* — Oui-da! Que ton lot* dans la vie soit d'être
heureux ! -^ Mon frère, êtes-vous aussi fou de votre
jeune prince que nous vous semblons l'être du nôtre?
* Expression proverbiale usitée quâtid Un homme se voit ou-
tragé et ne fait aucune résistance, ilous avons en Français le
proverbe : « A qui vendez-vous vos cocjuilles ? »
^Dole signifiaitla portion d'aumônes distribuée aux pauvres dans
les familles riches. Happij man hé his dôlê, était une expression
proverbiale.
ACTE I, SCÈNE II. 323
poLixÈNE. — Quand je suis chez moi, seigneur, il fait
tout mon exercice, tout mon amusement, toute mon oc-
cupation. Tantôt il est mon ami dévoué et tantôt mon
ennemi, mon flatteur, mon guerrier, mon homme d'État,
tout enfin : il me rend xm jour de juillet aussi court
qu'unjour de décembre; et parla variété de son hu-
meur enfantine, il me guérit d'idées qui m'épaissiraient
le sang.
LÉONTES. — Ce petit écuyer a le même office près de
moi: nous allons nous promener nous deux; et nous
vous laissons, seigneur, à vos affaires plus sérieuses. —
Hermione, montrez combien vous nous aimez dans l'ac*
cueil que vous ferez à votre frère : que tout ce qu'il y a
de plus cher en Sicile soit regardé comme de peu de va-
leur; après vous et mon jeune promeneur, c'est lui qui
a le plus de droits sur mon cœur.
HERMIONE. — Si vous nous cherchiez, nous serons à
vous dans le jardin; vous y attendrons-nous?
LÉONTES. — Suivez à votre gré vos penchants : on vous
trouvera, pourvu que vous soyez sous le ciel. (A part, olh
servant Hermione,) ^^ Je pêche en ce moment, quoique tu
n'aperçoives point Thameçon. Va, poursuis. Gomme elle
tient son bec tendu vers lui ! et comme elle s'arme de
toute Taudace d'une femme devant son époux indul^
gent! {Polixène, Hermione, sortent avec leur suite.) Les
voilà partis ! M'y voilà enfoncé jusqu'aux genoux, me
voilà cornard par-dessus les oreilles! (A Mamilius,) Va,
mon enfant, va jouer. — Ta mère joue aussi, et moi
aussi : mais je joue un rôle si fâcheux, qu*il me conduira
au tombeau au milieu des sifilets; les mépris et les
huéesseront ma cloche funèbre. Va, mon enfant, va jouer;
Il y a eu, ou je suis bien trompé, des hommes déshonorés
avant moi ; et à présent, au moment même où je parle,
il est plus d'un époux qui lient avec confiance sa femme
sous le bras et qui ne songe guère qu'elle a reçu des vi-
sites en son absence, et que son vivier a été péché par
le premier venu, par monsieur Sourire,, son voisin. En-
fin, c'est toujours une consolation qu'il y ait d'autres
hommes qui aient des grilles, et que ces grilles soient.
324 LE CONTE d'hiver.
comme les miennes, ouvertes contre leur volonlé. Si
tous les hommes qui ont des femmes déloyales s'aban-
donnaient au désespoir, la dixième partie du genre hu-
main se pendrait. C'est un mal sans remède : c'est
quelque planète licencieuse dont l'influence se fait sentir
partout où elle domine; et sa puissance, croyez-le, s'é-
tend de Torient à l'occident, du nord au midi. Conclu-
sion, il n'y a point de barrières pour garder une femme;
retiens cela. Elle laisse entrer et sortir l'ennemi avec
armes et bagages : des milliers d'hommes comme moi ont
cette maladie et ne la sentent pas. — Eh bien! mon enfant ?
MAMiLius. — On dit que je vous ressemble.
LÉONTES. — Oui, c'est une sorte de consolation. (// aper-
çoit Camillo,) Quoi ! Camillo ici ?
CAMiLLO. — Oui, mon bon seigneur.
LÉONTES, à Mamilius. — Va jouer, Mamilius, tu es im
brave garçon. — (Mamilius sort.) Eh bien! Camillo, ce
grand monarque prolonge son séjour.
CAMILLO.— Vous avez bien de la peine à faire tenir son
ancre dans votre port; vous aviez beau la jeter, elle re-
venait toujours à vous.
LÉONTES . —Y as-tu fait attention ?
CAMILLO. — Il ne voulait pas céder à vos prières; ses
affaires devenaient toujours plus urgentes.
LÉONTES. — T'en es-tu aperçu? Voilà donc déjà des gens
autour de moi qui murmurent tout bas et se disent à
l'oreille: « Le roi de Sicile est un... et caetera. » C'est
déjà bien avancé, lorsque je viens à le sentir le dernier.
— Comment s'est-il déterminé à rester, Camillo ?
CAMILLO. — Sur les prières de la vertueuse reine.
LÉONTES. — De la reine, soit : — vertueuse, cela devrait
être, sans doute ; mais voilà, cela n'est pas. Cette idée-là
est-elle entrée dans quelque autre cervelle que la tienne?
Car ta conception est d'une nature absorbante, elle
attire à elle plus de choses que les esprits vulgaires. Cela
n'est-il remarqué que par les intelligences plus fines,
par quelques têtes d'un génie extraordinaire? Les créa-
tures subalternes pourraient bien être tout à fait
aveugles dans cette- affaire: parle.
ACTE I, SCÈNE ^11. 32S
CAMiLLO. — Dans cette affaire, seigneur? Je crois que
tout le monde comprend que le roi de Bohême fait ici
un plus long séjour.
LÉONTES. — ^Tu dis?
CAMILLO.— Qu'il fait ici un plus long séjour.
LÉONTES. — Oui, mais pourquoi?
CAMILLO. — Pour satisfaire Votre Majesté et se rendre
aux instances de notre gracieuse souveraine.
LÉONTES. — Se rendre aux instances de votre souve-
raine? se rendre? Je tf en veux pas davantage.— Gamillo,
je t'ai confié les plus chers secrets de mon cœur aussi
bien que ceux de mon conseil; et, comme un prêtre, tu
as pui'ifié mon sein; je t'ai toujours quitté comme un
pénitent converti : mais je me suis trompé sur ton inté-
grité, c'est-à-dire trompé sur ce qui m'en offrait l'appa-
rence.
CAMILLO. — Que le ciel m'en préserve, seigneur!
LÉONTES. — Oui, de le souffrir. — Tu n'es pas honnête,
ou, si ton penchant t'y porte, tu es un lâche qui coupes
le jarret à l'honnêteté et l'empêches de suivre sa course
naturelle; ou autrement, il faut te regarder comme un
serviteur initié dans ma confiance intime et négligent à
y répondre; ou bien comme un insensé qui voit chez
moi jouer un jeu où je perds le plus riche de mes tré-
sors, et qui prend le tout en badinage.
CAMILLO. — Mon noble souverain, je puis être négli-
gent, insensé et timide; nul homme n'est si exempt de
ces défauts que sa négligence, sa folie et sa timidité ne
se montrent quelquefois dans la multitude infinie des
afîaires de ce monde. Si jamais, seigneur, j'ai été négli-
gent dans les vôtres à dessein, c'est une folie à moi ; si
jamais j'ai joué exprès le rôle d'un insensé, c'aura été
par négligence et faute de réfléchir assez aux consé-
quences; si jamais la crainte m'a fait hésiter dans une
entreprise dont l'issue me semblait douteuse et dont
l'exécution était réclamée à grands cris par la^ nécessité,
c'a été par une timidité qui souvent attaque le plus sage.
Ce sont là," seigneur, autant d'infirmités ordinaires dont
l'homme le plus honnête n'est jamais exempt. Mais,
326 LE CONTE d'hiver,
j'en conjure Votre Majesté, parlez-moi plus clairement;
faites-moi connaître et voir en face ma faute,.et si je la
renie, c'est qu'elle ne m'appartient pas.
LÉoNTES. — N'avez-vous pas vu, Gamillo (mais cela est
hors de doute, vous Tavez vu, ouïe verre de votre lunette
est opaque comme la corne d'un homme déshonoré), ou
entendu dire (car sur une chose aussi visible la rumeur
publique ne peut pas se taire), ou pensé en vous-même
(car il n'y aurait pas de faculté de penser dans Thomme
qui ne le penserait pas) que ma femme m'est infidèle?
— Si tu veux l'avouer (ou autrement nie avec impu-
dence, nie que tu aies des yeux, des oreilles et une pen-
sée), conviens donc que ma femme est un cheval de bois *
et qu'elle mérite un nom aussi infâme que la dernière
des filles qui livre sa personne avant d'avoir engagé sa
foi; dis-le et soutiens-le.
CAMiLLO. — Je ne voudrais pas rester là en écoutant
noircir ainsi ma souveraine maîtresse sans en tirer sur-
le-champ vengeance. Malédiction sur moi-même ! vous
n'avez jamais proféré de parole plus indigne que celle-là;
la répéter serait un crime aussi grand que celui que
vous imaginez, quand il serait vrai.
LÉONTES. — Et n'est-ce rien que de se parler à l'oreille?
que d'appuyer joue contre joue? de mesurer leur nez
ensemble? de se baiser les lèvres en dedans? d'étoufier
un éclat de rire par un soupir? Et, signe infaillible d'un
honneur profané, de faire chevaucher leur pied l'un sur
l'autre? de se cacher ensemble dans les coins, de souhai-
ter que l'horloge aille plus vite? que les heures se chan- ,
gent en minutes et midi en minuit, que tous les yeux î
fussent aveuglés par une taie, hors les leurs, les leurs !
seulement, qui voudi^aient être coupables sans être vus : j
n'est-ce rien que tout cela? En ce cas, et le monde, et !
tout ce qu'il enferme, n'est donc rien non plus; ce ciel '
qui nous couvre n'est rien ; la Bohême n'est rien ; ma
femme n'est rien, et tous ces riens ne signifient rien, \
si tout cela n'est rien. i
1 Hobhy hors^.
ACTE I, SCÈNE IL 327
CAMiLLO. — Mon cher seigneur, guérissez-vous de celte
fimesle pensée, et au plustôt, car elle est très-dange-
reuse.
LÉONTES. — C'est possible, mais c'est vrai.
CAMILLO. — Non, seigneur, non.
LÉONTES. — C'est vrai : vous mentez, vous mentez. Je
te dis que tu mens, Camillo, et je te hais. Je te déclare
un homme stupide, un misérable sans âme, ou un hypo-
crite qui temporise, qui peut voir de tes yeux indiffé-
remment le bien et le mal, également enclin à tons les
deux. Si le sang de ma femme était aussi corrompu que
Test son honneur, elle ne vivrait pas le temps qu'un sa-
blier met à s* écouler.
CAMILLO.-— Oui est donc son corrupteur?
LÉONTES.— Qui? Eh! celui qui la porte toujours pendue
à son cou, comme une médaille, le roi de Bohême.
Qui?... Si j'avais autour de moi^ des serviteurs zélés et
fidèles qui eussent des yeux pour voir mon honneur
comme ils voient leurs profits et leurs intérêts person-
nels, ils feraient une chose qui couperait court à cette
débauche. Oui, et toi, mon échanson, toi que j'ai tiré de
Tobscurité et élevé au rang d'un grand seigneur, toi qui
peux voir aussi clairement que le ciel voit la terre et
que la terre voit le ciel, combien je suis outragé... Tu
pourrais épicer une coupe pour procurer à mon ennemi
un sommeil éternel, et cette potion serait un baume
pour mon cœur.
CAMILLO. — Oui, seigneur, je pourrais le faire, et cela
non avec une potion violente, mais avec une liqueur
lente, dont les effets ne trahiraient pas la malignité,
comme le poison. Mais je ne puis croire à cette souillure
chez mon auguste maîtresse, si souverainement honnête
et vertueuse. Je vous ai aimé, sire ..
LÉONTES. — Eh bien ! va en douter et pourrir à ton aise I
— Me crois-tu assez inconséquent, assez troublé pour
chercher à me tourmenter moi-même, pour souiller la
pureté et la blancheur de mes draps, qui, en se conser-
vant, procure le sommeil, mais qui, une fois tachée, de-
vient des aiguillons, des épines, des orties et des queues
328 LE CONTE d'hiver.
de guêpes, — pour provoquer rignominie à propos du
sang du prince mon fils, que je crois être à moi et que
j'aime comme mon enfant, sans de mûres et convain-
cantes raisons qui m'y forcent, dis, voudrais-je le faire?
Un homme peut-il s'égarer ainsi?
CAMiLLO. — Je suis obligé de vous croire, seigneur, et
je vous débarrasserai du roi de Bohême, pourvu que,
quand il sera écarté. Votre Majesté consente à reprendre
la reine et à la traiter comme auparavant, ne fût-ce que
pour l'intérêt de votre fils et pour imposer par là silence
à rinjure des langues dans les cours et les royaumes
connus du vôtre et qui vous sont alliés.
LÉONTES.— Tu me conseilles là précisément la conduite
que je me suis prescrite à moi-même. Je ne porterai
aucune atteinte à son honneur, aucune.
CAMILLO. — Allez donc, seigneur, et montrez au roi de
Bohême et à votre reine le visage serein que l'amitié
porte dans les fêtes. C'est moi qui suis Téchanson de
Polixène : s'il reçoit de ma main un breuvage bienfai-
sant, ne me tenez plus pour votre serviteur.
LÉONTES. — C'est assez : fais cela, et la moitié de mon
cœur est à toi ; si tu ne le fais pas, tu perces le tien.
CAMILLO. — Je le ferai, seigneur.
LÉONTES.— J'aurai l'air amical, comme tu me le con-
seilles.
(Il sort.)
CAMILLO, seul, — 0 malheureuse reine ! — Mais moi, à
quelle position suis-je réduit? — Il faut que je sois l'em-
poisonneur du vertueux Polixène; et mon motif pour*
cette action, c'est l'obéissance à un maître, à un homme
qui, en guerre contre lui-même, voudrait que tous ceux
qui lui appartiennent fussent de même. — En faisant
cette action, j'avance ma fortune. — Quand je pourrais
trouver- l'exemple de mille sujets qui auraient frappé
des rois consacrés et prospéré ensuite, je ne le ferais pas
encore ; mais puisque ni l'airain, ni le marbre, ni le par-
chemin ne m'en offrent un seul, que la scélératesse elle-
même se refuse à un tel forfait. . . , il faut que j'abandonne
la cour; que je le fasse ou que je ne le fasse pas, ma
ACTE I, SCÈNE IL 329
ruine est inévitable. Etoiles bienfaisantes, luisez à pré-
sent sur moi! Voici le roi de Bohême.
(Entre Polixène.)
poLixÈNE. — Cela est étrange ! Il me semble que ma
faveur commence à baisser ici! Ne pas me parler ! -^
Bonjour, Camillo.
CAMiLLO. — Salut, noble roi.
POLIXÈNE. — Quelles nouvelles à la cour?
CAMILLO. — Rien d'extraordinaire, seigneur.
POLIXÈNE. — A Fair qu'a le roi, on dirait qu'il a perdu
une province, quelque pays qu'il chérissait comme lui-
même. Je viens dans le moment même de l'aborder avec
les compliments accoutumés ; lui, détournant ses yeux
du côté opposé, et donnant à sa lèvre abaissée le mou-
vement du mépris, s'éloigne rapidement de moi, me
laissant à mes réflexions sur ce qui a pu changer ainsi
ses manières.
CAMILLO. — Je n'ose pas le savoir, seigneur...
POLIXÈNE. — Gomment, vous n'osez pas le savoir! vous
n'osez pas? Vous le savez, et vous n'osez pas le savoir
pour moi? C'est là ce que vous voulez dire; car pour
vous, ce que vous savez, il faut bien que vous le sachiez,
et vous ne pouvez pasjjLire que vous n'osez pas le savoir.
Cher Camillo, votre visage altéré est pour moi un miroir
où je lis aussi le changement du mien ; car il faut bien
que j'aie quelque part à cette altération en trouvant ma
position changée en même temps.
CAMILLO.— Il y a un mal qui met le désordre chez quel-
ques-uns de nous, mais je ne puis nommer ce mal, et
c'est de vous qu'il a été gagné, de vous qui pourtant
vous portez fort bien.
POLIXÈNE. — Comment! gagné de moi? N'allez pas me
prêter le regard du basilic : j'ai envisagé des milliers
d'hommes qui n'ont fait que prospérer par mon coup
d'oeil, mais je n'ai donné la mort à aucun. Camillo...
comme il est certain que vous êtes un gentilhomme
plein de science et d'expérience, ce qui orne autant notre
noblesse que peuvent le faire les noms illustres de nos
aïeux, qui nous ont transmis la noblesse par héritage,
330 LE CONTE d'hiver.
je vous conjure, si vous savez quelque chose qu'il soit
de mon intérêt de connaître, de m'en instmire ; ne me
le laissez pas ignorer en Teraprisonnant dans le secret,
CAMiLLO.—Je ne puis répondre.
poLixÈNE. — Une maladie gagnée de moi, et cependant
je me porte bien I II faut que vous me répondiez, enten-
dez-vous, Gamillo? Je vous en conjure, au nom de tout
ce que Thonneur permet (et cette prière que je vous fais
n'est pas des dernières qu'il autorise), je vous conjure de
me déclarer quel malheur imprévu tu devines être prêt
de se glisser sur moi, à quelle dislance il est encore,
comment il s'approche, quel est le moyen de le préve-
nir, s'il y en a; sinon, quel est celui de le mieux sup-
porter.
GAMILLO.— Seigneur, je vais vous le dire, puisque j'en
suis sommé au nom de Thonneur et par un homme que
je crois plein d'honneur. Faites donc attention à mon
conseil, qui doit être aussi promptement suivi que je
veux être prompt à vous le donner, ou nous n'avons
qu'à nous écrier, vous et moi : Noits sommes perdus/ Et
adieu.
POLIXÈNE.— Poursuivez, cher Gamillo.
CAMiLLo. — Je suis l'homme chargé de vous tuer.
POLIXÈNE . —Par qui , Camille ? •
CAMILLO. — Par le roi.
POLIXÈNE. — Pourquoi?
CAMILLO. — Il croit, ou plutôt il jure avec conviction,
comme s'il l'avait vu de ses yeux ou qu'il eût été l'agent
employé pour vous y engager, que vous avez eu un
commerce illicite avec la reine.
POLIXÈNE. — Ah! si cela est vrai, que mon sang se I
tourne en liqueur venimeuse et que mon nom soit ac- '
couplé au nom de celui qui a trahi le meilleur de tous ;
que ma réputation la plus pure se change en une odeur
infecte qui offense les sens les plus obtus, en quelque
heu que je me présente, et que mon approche soit évi-
tée et plus abhorrée que la plus contagieuse peste dont
rhistoire ou la tradition aient jamais parlé !
CAMILLO. — Jurez, pour le dissuader, par toutes les
ACTE 1, SCÈNE II. 331
étoiles du ciel et par toutes leurs influences; vous pour-
riez aussi bien empêcher la mer d'obéir à la lune que
réussir à écarter par vos serments ou ébranler par vos
avis le fondement de sa folie : elle est appuyée sur sa
folie, et elle durera autant que son corps.
poLixÈNE. — Comment cette idée a-t-elle pu se former?
CAMiLLo. — Je l'ignore, mais je suis certain qu'il est
plus sûr d'éviter ce qui est formé que de s'arrêter à
chercher comment cela est né. Si donc vous osez vous
fier à mon honnêteté, qui réside enfermée dans ce corps,
que vous emmènerez avec vous en otage, partons cette
nuit: j'informerai secrètement de l'affaire vos servi-
teurs, et je saurai les faire sortir de la ville par deux ou
par trois à différentes poternes. Quant à moi, je dé-
voue mon sort à votre service, perdant ici ma fortune
par cette confidence. Ne balancez pas; car, par l'hon-
neur de mes parents, je vous ai dit la vérité : si vous en
cherchez d'autres preuves, je n'ose pas rester à les
attendre; et vous ne serez pas plus* en sûreté qu'un
homme condamné par la propre bouche du roi, et dont
il a juré la mort. ^
POLIXÈNE. — Je te crois. J'ai vu son cœur sur son visage.
Donne-moi ta main, sois mon guide, et ta place sera tou-
jours à côté de la mienne. Mes vaisseaux sont prêts, et il
y a deux jours que mes gens attendaient mon départ de
cette cour. — Cette jalousie a pour objet une créature
bien précieuse ; plus elle est une personne rare, plus
cette jalousie doit être extrême : et plus il est puissant,
plus elle doit être violente; il s'imagine qu'il est désho-
noré par un homme qui a toujours professé d'être son
ami; sa vengeance doit donc, par cette raison, en être
plus cruelle. La crainte m'environne de ses ombres;
qu'une prompte fuite soit mon salut et sauve la gra-
cieuse reine, le sujet des pensées de Léontes, mais qui
est sans raison l'objet de ses injustes soupçons. Viens,
Camillo ; je te respecterai comme mon père, si tu par-
viens à sauver ma vie de ces lieux. Fuyons.
CAMILLO. — J'ai l'autorité de demander les clefs de
toutes les poternes : que Votre Majesté profite des mo-
ments : le temps presse; allons, seigneur, partons.
(Ils sortent.)
FIN DU PREMIER ACTE,
ACTE DEUXIÈME
SCÈNE I
Sicile.— Môme lieu que l'acte précédent.
Entrent HERMIONE, MAMILIUS, dames.
HERMiONE. — Prenez-moi cet enfant avec vous; il me
fatigue au point que je n'y peux plus tenir.
PREMIÈRE DAME. — Allons, vouez, mou gracieux sei-
gneur. Sera-ce moi qui serai votre camarade de jeu?
MAMILIUS. — Non, je ne veux point.de vous.
PREivftÈRE DAME. — Pourquol Cela, mon cher petit
prince?
MAMILIUS. — Vous m'embrassez trop fort, et puis vous
me parlez comme si j'étais un petit enfant. {A la seconde
dame.) Je vous aime mieux, vous.
SECONDE DAME. — Et pourquoi cela, mon prince?
MAMILIUS*— Ce n'est pas parce que vos sourcils sont
plus noirs ; cependant des sourcils noirs, à ce qu'on dit,
siéent le mieux à certaines femmes, pourvu qu'ils ne
soient pas trop épais, mais qu'ils fassent un demi-cercle
ou un croissant tracé avec une plume.
SECONDE DAME.— Qui VOUS a appris cela?
MAMILIUS. — Je Tai appris sur le visage des femmes.
— Dites-moi, je vous prie, de quelle couleur sont vos
sourcils?
PREMIÈRE DAME.— Bleus, scigueur.
MAMILIUS. — Oh ! c'est une plaisanterie que vous faites :
j'ai bien vu le nez d'une femme qui était bleu, mais non
pas ses sourcils.
SECONDE DAME. — Ecoutcz-moi. La reine votre mère va
fort s'arrondissant : nous offrirons un de ces jours nos
ACTE II, SCÈNE I. 333
services à un beau prince nouveau-né ; vous seriez bien
content alors de jouer avec nous, si nous voulions de
vous.
PREMIÈRE DAME. — Il cst vrai qu'elle prend depuis peu
une assez belle rondeur: puisse-t-elle rencontrer une
heure favorable !
HERMiONE.— De quels sages propos est-il question entre
vous? Venez, mon ami; je veux bien d'e vous à présent;
je vous prie, venez vous asseoir auprès de nous, et dites-
nous un conte.
MAMiLius.— Faut-il qu'il soit triste ou gai?
HERMioNE. — Aussi gai que vous voudrez.
MAMILIUS. — Un conte triste va mieux en hiver; j'en
sais un d'esprits et de lutins.
HERMIONE. — Contez-nous celui-là, mon fils: allons,
venez vous asseoir. — Allons, commencez et faites de
votre mieux pour m'effrayer avec vos esprits ; vous êtes
fort là-dessus.
MAMILIUS. — Il y avait une fois un homme...
HERMIONE. — Asseyez- vous donc là... Allons, continuez.
MAMILIUS. — Qui demeurait près du cimetière. — Je veux
le conter tout bas : les grillons qui sont ici ne l'enten-
dront pas.
HERMIONE. — Approchez-vous donc; et contez-le-moi à
l'oreille.
(Entrent Léontes^ Antigone, seigneurs et suite.)
LÉONTEs. — Vous Tavcz rencontré là? et sa suite? et Ca-
millo avec lui?
UN DES COURTISANS. — Derrière le bosquet de sapins :
c'est là que je les ai trouvés; jamais je n'ai vu hommes
courir si vite. Je les ai suivis des yeux jusqu'à leurs
vaisseaux.
LÉONTEs.—Combien je suis heureux dans mes conjec-
tures et juste dans mes soupçons ! — Hélas ! plût au ciel
que j'eusse moins de pénétration! Que je suis à plaindre
de posséder ce don ! — Il peut se trouver une araignée
noyée au fond d'une coupe, un homme peut boire la
coupe, partir et n'avoir pris aucun venin, car son ima-
gination n'en est point infectée ; mais si l'on offre à ses
334 LE CONTE d'hiver.
yeux rinsecte abhorré, et si on lui fait connaître ce qu'il
a bu, il s'agite alors, il tourmente et son gosier et ses
flancs de secousses et d'efforts. — Moi j'ai bu et j'ai vu
Taraignée. — Camillo le secondait dans cette affaire; c'est
lui qui est son entremetteur. — Il y a un complot tramé
contre ma vie et ma couronne. — Tout ce que soupçon-
nait ma défiance est vrai. — Ce perfide scélérat que j'em-
ployais était engagé d'avance par l'autre : il lui a décou-
vert mon dessein; et moi, je reste un simple mannequin
dont ils s'amusent à leur gré. — Comment les poternes
se sont-elles si facilement ouvertes?
LE COURTISAN. — Par la force de sa grande autorité, qui
s'est fait obéir ainsi plus d'ime fois d'après vos ordres.
LÉONTES. — Je ne le sais que trop. — Donnez-moi cet
enfant. {A Hermione,) Je suis bien aise que vous ne l'ayez
pas nourri ; quoiqu'il ait quelques traits de moi, cepen-
dant il y a en lui trop de votre sang.
HERMIONE. — Que voulez-vous dire? Est-ce un badinage?
LÉONTES. — Qu'on emmène l'enfant d'ici : je ne veux
pas qu'il approche d'elle; emmenez-le. — Et qu'elle s'a-
muse avec celui dont elle est enceinte ; car c'est Polixène
qui vous a ainsi arrondie.
HERMIONE. — Je dirais seulement que ce n'est pas lui,
que je serais bien sûre d'être crue de vous sur ma pa-
role, quand vous affecteriez de prétendre le contraire.
LÉONTES. — Vous, mcs seigucurs, considérez-la, obser-
vez-la bien ; dites si vous voulez : C^est um belle dame^
mais la justice qui est dans vos cœurs vous fera ajouter
aussitôt : C'est bien dommage qu'elle -ne soit pas honnête ni
vertueuse! Ne louez en elle que la beauté de ses formes
extérieures, qui, sur ma parole, méritent de grands
éloges; mais ajoutez de suite un haussement d'épaules,
un murmure entre vos dents, une exclamation, et toutes
ces petites flétrissures que la calomnie emploie ; oh ! je
me trompe, c'est la. pitié qui s'exprime ainsi, car la ca-
lomnie flétrit la vertu même. — Que ces haussements d'é-
paules, ces murmures, ces exclamations surviennent
et se placent immédiatement après que vous aurez dit :
Quelle est belle/ et avant que vous puissiez ajouter .♦
ACTE II, SCÈ^E L 335
Qu'elle est honnête/ Qu'on apprenne • seulement ceci de
moi, gui ai le plus sujet de gémir que cela soit : c'est
une adultère.
HERMioNE. — Si un scélérat parlait ainsi, le scélérat le
plus accompli du monde entier , il en serait plus scélérat
encore : vous, seigneur, vous ne faites que vous tromper.
LÉONTEs. — Vous VOUS étcs trompéc, madame, en pre-
nant Polixène pour Léon tes. 0 toi, créature..., je neveux
pas t'appeler du nom qui te convient, de crainte que la
grossièreté barbare, s'autorisant de mon exemple, ne se
permette un pareil langage, sans égard pour le rang, et
n'oublie la distinction que la politesse doit mettre entre
le prince et le mendiant.— J'ai dit qu'elle est adultère,
j'ai dit av^c qui : elle est plus encore, elle est traître à
son roi, et Camillo est son complice, un homme qui sait
ce qu'elle devrait rougir de savoir, quand le secret en
serait réservé à elle seule et à son vil amant, Camillo sait
qu'elle est une profanatrice du lit nuptial, et aussi cor-
rompue que ces femmes à qui le vulgaire prodigue des
noms énergiques; oui, de plus elle est complice de leur
récente évasion.
HERMIONE. — Non, sur ma vie, je n'ai aucune part à
tout cela. Combien vous aurez de regret, quand vous
viendrez à être mieux instruit, de m'avoir ainsi diffamée
publiquement! Mon cher seigneur, vous aurez bien delà
peine à me faire une réputation suffisante en disant que
vous vous êtes trompé.
LÉONTES. — Non, non, si je me trompe, d'après les
preuves sur lesquelles je me fonde, le centre de la terre
n'est pas assez fort pour porter la toupie d'un écolier. —
Émmeiiez-la en prison; celui qui parlera pour elle se
i*eiid coupable feeulement pour avoir parlé.
HEiiMiONE. — îl y a quelque planète malfaisante qtii
domine dans le ciel. Je dois attendre avec patience que le
ciel présente un aspect plus favorable. — Chers seigneurs,
je ne suis point sujette aux pleurs, comme l'est ordinai-
rement notre sexe ; peut-être que le défaut de ces vaines
larmes tarira votre pitié ; mais je porte logé là (elle montre
son cœur) cette douleur de l'honneur blessé qui brûle
336 LE CONTE d'hiver.
trop fort pour qu'elle puisse être éteinte par les larmes.
Je vous conjure tous, seigneurs, de me juger sur les pen-
sées les plus honorables que votre charité pourra vous
inspirer : et que la volonté du roi s'accomplisse.
LÉONTES, aux gardes. — Serai-je obéi ?
HERMioNE. — Quel est celui de vous qui vient avec moi?
— Je demande en grâce à Votre Majesté que mes femmes
m'accompagnent; car vous voyez que mon état le
réclamé. (A ses femmes.) Ne pleurez point, pauvres amies,
il n'y a point de sujet : quand vous apprendrez que
votre maîtresse a mérité la prison, fondez en larmes
quand j'y serai conduite ; mais cette accusation-ci ne
peut tourner qu'à mon plus grand honneur. — Adieu, sei-
gneur : jamais je n'avais souhaité de vous voir afiligé;
mais aujouM'hui, j'ai confiance que cela m'arrivera. —
Venez, mes femmes; vous en avez la permission.
LÉONTES. — Allez, exécutez nos ordres. — Allez-vous-en.
(Les gardes conduisent la reine accompagnée de ses femmes.)
UN SEIGNEUR. — J'en conjure Votre Majesté, rappelez la
reine.
ANTiGONE. — Soyez bien sûr de ce que vous faites, sei-
gneur, de crainte que votre justice ne se trouve être de
la violence. Trois grands personnages sont ici compro-
mis, vous-même, votre reine et votre fils.
LE SEIGNEUR. — Pour elle, seigneur, j'ose engager ma
vie, et je le ferai si vous voulez l'accepter, que la reine
est sans tache aux yeux du ciel et envers vous ; je veux
dire innocente de ce dont vous l'accusez.
ANTiGONE.— S'il est prouvé qu'elle ne le soit pas, j'éta-
blirai mon domicile à côté de ma femme, j'irai toujours
accouplé avec elle ; je ne me fierai à elle que lorsque je
la sentirai et la verrai : si la reine est infidèle, il n'y a
plus un pouce de la femme, — que dis-je ? une drachme de
sa chair qui ne soit perfide.
LÉONTES. — Taisez-vous.
LE SEIGNEUR. — Mou cher souverain...
ANTIGONE. — C'est pour vous que nous parlons, et non
pas pour nous. Vous êtes trompé par quelque instiga- -
teur qui sera damné pour sa peine : si je connaissais ce
ACTE II, SCÈNE l. 337
lâche, je le damnerais déjà dans ce monde.— Si son hon-
neur est souillé... j'ai trois filles; Paînée a onze ans, la
seconde neuf, et la cadette environ cinq : si cette accusa-
tion se trouve fondée, elles me le payeront, sur mon
honneur ; je les mutile toutes trois : elles ne verront pas
rage de quatorze ans pour enfanter des générations
bâtardes : elles sont mes cohéritières, et je me mutile-
rais plutôt moi-même que de souffrir qu'elles ne produi-
sent pas des enfants légitimes.
LÉONTKs.T-Cessez ', plus de vaines paroles ; vous ne
sentez mon affront qu'avec des sens aussi froids que le
nez d'un mort : mais moi, je le vois, je le sens ; sentez
ce que je vous fais, et voyez en même temps la main qui
vous touche*.
ANTiGONE. — Si cela est vrai, nous n'avons pas besoin
de tombeau pour ensevelir la vertu : il n'y en a pas un
seul grain pour adoucir l'aspect de cette terre fangeuse.
LÉONTES. — Quoil ne m'en croit-on pas sur parole?
LE SEIGNEUR. — J'aîmerais bien mieux que ce fut vous
qu'on refusât de croire sur ce point, seigneur, plutôt que
moi, et je serais bien plus satisfait de voir son honneur
justifié que votre soupçon, quelque blâmé que vous en
pussiez être.
LÉONTES. — Eh! qu'avons-nous besoin aussi de vous
consulter là-dessus? Que ne suivons-nous plutôt l'in-
stinct* qui nous force à le croire? Notre prérogative
n'exige point vos conseils : c'est notre bonté naturelle
qui vous fait cette confidence; et si (soit par stupidité,
ou par une adroite affectation) vous ne voulez pas ou ne
pouvez pas goûter et sentir la vérité comme nous,
apprenez que nous n'avons plus besoin de vos avis.
L'affaire, la conduite à suivre, la perte ou le gain, tout
nous est personnel.
ANTIGONE. — ^Et je souhaiterais , mon souverain , que
vous eussiez jugé cette affaire dans le silence de votre
jugement, sans en rien communiquer à personne.
* Il 7 avait ici quelque geste indiqué pour l'acteur, peut-êtfe
celui de mettre deux doigts sur la tête d'Antigone en forme de
cornes.
X. lY. 22
338 LE CONTE d'hiver.
LÉONTES. — Comment cela se pouvait-il? Ou l'âge a ren-
forcé votre ignorance, ou vous êtes né stupide. Ne
sommes-nous pas autorisés dans notre conduite par la
fuite de Gamillo, jointe à leur familiarité, qui était pal-
pable autant que peut être une chose qui n'a plus besoin
que d'être vue pour être prouvée, tant les circonstances
étaient évidentes? Rien ne manquait à l'évidence, que
d'avoir vu la chose. Cependant, pour une plus forte con-
firmation (car, dans une affaire de cette importance, la
précipitation serait lamentable), j'ai envoyé en hâte à la
ville sacrée de Delphes, au temple d'Apollon, Dion et
Cléomène, dont vous connaissez le mérite plus que suf-
fisant. Ainsi c'est l'oracle qui me dictera la marche à
suivre,.et ce conseil spirituel, une fois obtenu, m'arrêtera
ou me poussera en avant. Ai-je bien fait?
LE SEIGNEUR. — Très-bion, seigneur*
LÉONTES. — Quoique je sois convaincu et que je n'aie
pas besoin d'en savoir plus que je n'en sais, cependant
l'oracle servira à tranquilliser les esprits des autres, et
ceux dont l'ignorante créduhté se refuse à voir la vérité.
Ainsi nous avons trouvé convenable qu'elle fût séparée
de notre personne et emprisonnée, de peur qu'elle ne
soit chargée d'accomplir la trahison tramée par les deux
complices qui ont pris la fuite. Allons, suivez-nous;
nous devons parler au peuple ; car cette affaire va nous
mettre tous en mouvement.
ANTiGONE, à part. — Pour finir par en rire, à ce que je
présume, si la bonne vérité était connue.
(Ils sortent.)
SCÈNE II
L'extérieur d'une prison.
Entre PAULINE et sa suite.
PAULINE.— Le geôlier I Qu'on rappelle. (Un serviteur
sort.) Faites-lui savoir qui je suis. — Vertueuse reine I II
n'est point en Europe de cour assez brillante pour toi ;
que fais-tn dans cette prison? (Le serviteur revient avec le
ACTE II, SCÈNE II. 339
geôlier.) (Au geôlier.) Vous me connaissez, n^est-ce pas
mon ami?
LE GEÔLIER. — ^Pour Une vertueuse dame, et que j'ho-
nore beaucoup.
PAULINE. — Alors je vous prie , conduisez-moi vers la
reine.
LE GEÔLIER. — Jo uc le puis, madame ; j'ai reçu expres-
sément des ordres contraires.
PAULINE. — On se donne ici bien de la peine pour empri-
sonner rhonnêteté et la vertu, et leur défendre Taccès
des amis sensibles qui viennent les visiter ! — Est-il per-
mis, je vous prie, de voir ses femmes? quelqu'une
d'elles, Emilie, par exemple?
LE GEÔLIER. — S'il VOUS plaît, madame, d'écarter de
vous votre suite, je vous amènerai Emilie.
PAULINE.— Eh bien! je vous prie de la faire venir.—
.Vous, éloignez-vous.
(Les gens de la suite sortent.)
LE GEÔLIER. — Et il faut oncoro, madame, que je sois
présent à votre entretien.
PAULINE. — Eh bieni à la bonne heure ; je vous prie...
{Le geôlier sort.) On se donne ici tant de peine pour ternir
ce qui est sans tache, que cela dépasse toute idée. (Le
geôlier reparaît avec Emilie.) (A Emilie.) Chère demoiselle,
comment se porte notre gracieuse reine?
EMILIE. — Aussi bien que peuvent le permettre tant de
grandeur et d'infortunes réunies. Dans les secousses de
ses frayeurs et de ses douleurs, les plus extrêmes qu'ait
souffertes une femme déhcate, elle est accouchée im peu
avant son terme.
PAULINE. — D'un garçon?
EMILIE. — D'une fille. Un bel enfant, vigoureux, et qui
semble devoir vivre. La reine en reçoit beaucoup de
consolation; elle lui dit : Ma pauvre petite prisonnière, je
suis aussi innocente que toi.
PAULINE. — J'en ferais serment. — Maudites soient ces
dangereuses et funestes lunes * du roi I II faut qu'il en
> Expression empruntée du français.
340 LE CONTE d'hiver.
soit instruit, et il le sera ; c'est à une femme que cet
office sied le mieux, et je le prends sur moi. Si mes pa-
roles sont emmiellées, que ma langue s'enfle et ne puisse
jamais servir d'organe à ma colère enflammée.—Je vous
prie, Emilie, présentez Thommage de mon respect à la
reine : si elle a le courage de me confier son petit enfant,
j'irai le montrer au roi, et je me charge de lui servir
d'avocat ^vec la dernière chaleur. Nous ne savons pas à
quel point la vue de cet enfant peut l'adoucir : souvent
le silence de la pure innocence persuade où la parole
échouerait.
EMILIE. — Très-noble dame, votre honneur et votre
bonté sont si manifestes que cette entreprise volontaire
de votre part ne peut manquer d'avoir un succès heu-
reux : il n'est point de dame au monde aussi propre à
remplir cette importante commission. Daignez entrer
dans la chambre voisine : je vais sur-le-champ instruire
la reine de votre offre généreuse. Elle-même aujour-
d'hui méditait cette idée : mais elle n'a pas osé proposer
à personne ce ministère d'honneur, dans la crainte de se
voir refusée.
PAULINE. — Dites-lui, Emilie, que je me servirai de cette
langue que j'ai : et s'il en sort autant d'éloquence qu'il
y a de hardiesse dans mon sein, il ne faut pas douter
que ja ne fasse du bien.
EMILIE. — Que le ciel vous bénisse ! Je vais trouver la
reine. Je vous prie, avancez un peu plus près.
LE GEÔLIER. — Madame, s'il plaît à la reine d'envoyer
l'enfant, je ne sais pas à quel danger je m'exposerai en
le permettant, n'ayant aucun ordre qui m'y autorise.
PAULINE. — Vous n'avez rien à craindre, mon ami :
l'enfant était prisonnier dans le sein de sa mère; et il en
a été délivré et affranchi par les lois et la marche de la
nature. Il n'a point part au courroux du roi : et il n'est
pas coupable des fautes de sa mère, si elle en a commis
quelqu'une.
LE GEÔLIER. — ^Jc le crois comme vous.
PAULINE. — N'ayez aucune crainte : sur mon honneur,
je me placerai entre vous et le danger. (Hs sortent.)
ACTE II, SCÈNE III. 341
SCÈNE III
Salle dans le palais.
Entrent LÉONTES, ANTIGONE, SEIGNEURS et suite.
LÉONTES. — Ni le jour, ni la nuit, point de repos : c'est
une vraie faiblesse de supporter ainsi ce malheur... Oui,
ce serait pure faiblesse, si la cause de mon trouble n'était
pas encore en vie. Elle fait partie de cette cause, elle,
cette adultère. — Car le roi suborneur est tout à fait hors
de la portée de mon bras, au delà de l'atteinte de mes
projets de vengeance. Mais elle, je la tiens sous ma
main. Supposé qu'elle soit morte, livrée aux flammes, je
pourrais alors retrouver la moitié de mon repos. — ^Holà !
quelqu'un!
(Un de ses officiers s'arance.)
l'officier. — Seigneur ?
LÉONTES. —Comment se porte l'enfant ?
l'officier. — Il a bien reposé cette nuit : on espère que
sa maladie est terminée.
LÉONTES. — Ce que c'est que le noble instinct de cet
enfant! Sentant le déshonneur de sa mère, on l'a vu
aussitôt décliner, languir, et en être profondément
affecté : il s'en est comme approprié, incorporé la honte;
il en a perdu la gaieté, Tappétit, le sommeil, et il est
tombé en langueur. (A Vofficier,) Laissez-moi seul ; allez
voir comment il se porte. {U officier sort,) — Fi donc! fi
donc! — Ne pensons point à Polixène. Quand je regarde
de ce côté, mes pensées de vengeance reviennent sur
moi-même. Il est trop puissant par lui-même, par ses
partisans, ses alliances : qu'il vive, jusqu'à ce qu'il
vienne une occasion favorable. Qrant à la vengeance
présente, accomplissons-la sur elle. Camillo et Polixène
rient de moi; ils se font un passe-temps de mes cha-
grins ; ils ne riraient pas, si je pouvais les atteindre ; elle
ne rira pas non plus, celle que je tiens sous ma puis-
sance.
(Entre Pauline tenant l'enfant.)
342 LE CONTE d'hiver. |
UN SEIGNEUR. — Vous ne pouvez pas entrer. |
PAULINE. — Ah! secondez-moi tous plutôt, mes bons ^
seigneurs : guoi I craignez-vous plus sa colère tyran-
nique que vous ne tremblez pour la vie de la reine? une
âme pure et vertueuse, plus innocente qu'il n'est jaloux I
ANTiGONE. — C'en est assez.
l'officier. — Madame, le roi n'a pas dormi cette nuit ;
et il a donné ordre de ne laisser approcher personne.
PAULINE. — Point tant de chaleur, monsieur ; je viens
lui apporter le sommeil. C'est vous et vos pareils qui
rampez près de lui comme des ombres, et gémissez à
chaque inutile soupir qu'il pousse ; c'est vous qui nour-
rissez la cause de son insomnie : moi, je viens avec des
paroles aussi salutaires que franches et vertueuses pour
le purger de cette humeur qui l'empêche de dormir.
LÉONTES. — Quel est donc ce bruit que j'entends?
PAULINE. — Ce n'est pas du bruit, seigneur ; mais je sol-
licite une audience nécessaire pour les affaires de Votre
Majesté.
LÉONTES. — Gomment? — Qu'on fasse sortir cette dame
audacieuse. Antigène, je vous ai chargé de l'empêcher
de m' approcher; je savais qu'elle viendrait.
ANTIGONE. — Je lui avais défendu, seigneur, sous peine
d'encourir votre disgrâce et la mienne, de venir vous
voir.
LÉONTES.— Quoi! ne pouvez-vous la gouverner?
PAULINE.— Oui, seigneur, pour me défendre tout ce qui
n'est pas honnête, il le peut : mais dans cette affaire (à
moins qu'il n'use du moyen dont vous avez usé, et qu'il
ne m'emprisonne, pour mes bonnes actions), soyez sûr
qu'il ne me gouvernera pas.
ANTIGONE. — Voyez maintenant, vous Tentendez vous-
même, lorsqu'elle veut prendre les rênes, je la laisse
conduire : mais elle ne fera pas de faux pas.
PAULINE. — Mon cher souverain, je viens, et je vous
conjure de m'écouter; moi, qui fais profession d'être
votre loyale sujette, votre médecin, et votre conseiller
très-soumis; mais qui pourtant ose le paraître moins, et
flatter moins vos maux que certaines gens qui parais-
ACTE II, SCENE III. 343
sent plus dévoués à vos intérêts; — je viens, vous dis-je,
de la part de votre vertueuse reine.
LÉONTES. — Vertueuse reine I
PAULINE.— Vertueuse reine, seigneur ; vertueuse reine;
je dis vertueuse reine ; et je soutiendrais sa vertu dans
un combat singulier, si j'étais un homme, fussé-je le
dernier de ceux qui vous entourent.
LÉONTES. — Forcez-la de sortir de ma présence.
PAULINE. — Que celui qui n'attache aucun prix à ses
yeux mette le premier la main sur moi : je sortirai de
ma propre volonté ; mais auparavant je remplirai mon
message. — La vertueuse reine, car elle est vertueuse,
vous a mis au monde une fille ; la voilà : elle la recom-
mande à votre bénédiction.
LÉONTES. — Loin de moi, méchante sorcière* ! Emme-
nez-la d'ici, hors des portes. — Une infâme entremet-
teuse I
PAULINE. — Non, seigneur; je suis aussi ignorante dans
ce métier que vous me connaissez mal, seigneur, en
me donnant ce nom. Je suis aussi honnête que vous êtes
fou ; et c'est Têtre assez, je le garantis, pour passer pour
honnête femme, comme va le monde.
LÉONTES. — Traîtres I ne la chasserez-vous pas? Don-
nez-lui cette bâtarde. (A Antigone.) Toi, radoteur, qui te
laisses conduire par le nez, coq battu par ta poule *, ra-
masse cette bâtarde, prends-la, te dis-je, et rends-la à ta
commère.
PAULINE. — Quêtes mains soient à jamais déshonorées,
si tu relèves la princesse sur cette outrageante et fausse
dénomination qu'il lui a donnée.
LÉONTES, à Antigone. — Il a peur de sa femme!
PAULINE. — Je voudrais que vous en fissiez autant : alors
il n'y aurait pas de doute que vous n'appelassiez vos
enfants vos enfants.
LÉONTES. — Un nid de traîtres !
ANTIGONE. — Je ne suis point un traître, par le jour qui
nous éclaire.
1 Mankind witch,
■ Woman-tried.
344 LE CONTE d'hiver.
PAULINE. — Ni moi, ni personne, hors un seul ici, et
c'est lui-même ; {montrant le roi) lui qui livre et son
propre honneur, et celui de sa reine, et celui de son
fils, d'une si heureuse espérance, et celui de son petit
enfant, à la calomnie, dont la plaie est plus cuisante
que celle du glaive : lui qui ne veut pas (et, dans la cir-
constance, c'est une malédiction qu'il ne puisse y être
contraint) arracher de son cœur la racine de son opinion,
qui est pourrie, si jamais un chêne ou une pierre fut
solide.
LÉONTES. — Une créature d'une langue effrénée, qui
tout à rheure maltraitait son mari, et qui maintenant
aboie contre moi ! Cet enfant n'est point à moi : c'est la
postérité de Polixène. Otez-le de ma vue, et livrez-le aux
flammes avec sa mère.
PAULINE.— Il est à vous, et nous pourrions vous appli-
quer en reproche le vieux proverbe : Il vous ressemble
tant que c'est tant pis. — Regardez, seigneurs, quoique
l'image soit petite, si ce n'est pas la copie et le portrait
du père : ses yeux, son nez, ses lèvres, le froncement de
son sourcil, son front et jusqu'aux jolies fossettes de son
menton et de ses joues, et son sourire; la forme même
de sa main, de ses ongles, de ses doigts. — Et toi, nature,
bonne déesse, qui Tas formée si ressemblante à celui
qui Ta engendrée, si c'est toi qui disposes aussi de l'âme,
parmi toutes ses couleurs, qu'il n'y ait pas de jaune * ;
de peur qu'elle ne soupçonne un jour, comme lui, que
ses enfants ne sont pas les enfants de son mari !
LÉONTES. — Méchante sorcière! — Et toi, imbécile,
digne d'être pendu, tu n'arrêteras pas sa langue?
ANTiGONE. — Si vous faitcs pendre tous les maris qui ne
peuvent accomplir cet exploit, à peine vous laisserez-
vous im seul sujet.
LÉONTES. — Encore une fois, emmène-la d'ici.
PAULINE. — Le plus méchant et le plu^ dénaturé des
époux ne peut faire pis.
LÉONTES. — Je te ferai brûler vive.
1 Couleur de la jalousie.
ACTE II, SCÈNE III. 345
PAULINE. — Je ne m'en embarrasse point : c'est celui
qui alliune le bûcher qui est l'hérétique, et non point
celle qui y est brûlée. Je ne vous appelle point tyran :
mais ce traitement cruel que vous faites subir à votre
reine, sans pouvoir donner d'autres preuves de votre
accusation que votre imagination déréglée, sent un peu
la tyrannie et vous rendra ignoble ; oui, et un objet
d'ignominie aux yeux du monde.
LÉONTES. — Sur voire serment de fidélité, je vous
somme de la chasser de ma chambre. Si j'étais un tyran,
où serait sa vie ? Elle n'aurait pas osé m'âppeler ainsi,
si elle me connaissait pour en être un. Entraînez-la.
PAULINE. — Je vous prie, ne me poussez pas, je m'en
vais. Veillez sur votre enfant, seigneur ; il est à vous.
Que Jupiter daigne lui envoyer un meilleur génie tuté-
laire! (Aux courtisans,) A quoi bon vos mains? Vous qui
prenez un si tendre intérêt à ses extravagances, vous ne
lui ferez jamais aucun bien, non, aucun de vous; allez,
allez ; adieu, je m'en vais.
(Elle sort.) .
LÉONTES, ài4n%one. — C'est toi, traître, qui as poussé
ta femme à ceci 1 Mon enfant ! . . . , qu'on l'emporte ! — Toi-
même, qui montres un cœur si tendre pour lui, emporte-
le d'ici et fais-le consumer sur-le-champ par les flammes ;
oui, je veux que ce soit toi, et nul autre que toi. Prends-
le à l'instant, et avant une heure songe à venir m'an-
noncer l'exécution de mes ordres, et sur de bonnes
preuves, ou je confisque ta vie avec tout ce que tu peux
posséder ; si tu refuses de m' obéir et que tu veuilles lut-
ter avec ma colère, dis-le, et de mes propres mains je
vais briser la cervelle de ce bâtard. Va, jette-le au feu,
car c'est toi qui animes ta femme.
ANTiGONE. — Non, sirc; tous ces seigneurs, mes nobles
amis, peuvent, s'ils le veulent, me justifier pleinement.
UN SEIGNEUR. — Oui, uous le pouvous, mon royal maître;
il n'est point coupable de ce que sa femme est venue ici.
LÉONTES. — ^Vous êtes tous des menteurs.
UN SEIGNEUR. — J'ou coujuTC Votre Majesté, accordez-
nous plus de confiance; nous vous avons fidèlement
346 LE CONTE d'hiver.
servi, et nous vous conjurons de nous rendre cette jus-
tice; tombant à vos genoux, nous vous demandons en
grâce, comme une récompense de nos services passés et
futurs, de changer cette résolution ; elle est trop atroce,
trop sanguinaire, pour ne pas conduire à quelque issue
sinistre ; nous voilà tous à vos genoux.
LÉONTES. — Je suis comme une plume, pour tous les
vents qui soufflent. — Vivrai-je donc pour voir cet enfant
odieux à mes genoux m'appeler son père? Il vaut mieux
le brûler à présent que de le maudire alors. Mais soit,
qu'il vive... Non, il ne vivra pas. — {A Antigone.) Vous,
approchez ici, monsieur, qui vous êtes montré si tendre-
ment officieux, de concert avec votre dame Marguerite,
votre sage-femme, pour sauver la vie de cette bâtarde
(car c'est une bâtarde, aussi sûr que cette barbe est
grise) : quels hasards voulez-vous courir pour sauver la
vie de ce marmot?
ANTiGONE. — Tous coux, soigueur, que mes forces peu-
vent supporter et que Thonneur peut m'imposer, j'irai
jusque-là, et j'offre le peu de sang qui me reste pour
sauver l'innocence; tout ce que je pourrai faire.
LÉONTES. — Tu pourras le faire. Jure sur cette épée que
tu exécuteras mes ordres \
ANTIGONE. — Je le jure, seigneur.
LÉONTES. — Écoute et obéis; songes-y bien, car la
moindre omission sera l'arrêt , non-seulement de ta
mort, mais de la mort de ta femme à mauvaise langue ;
quant à présent, nous voulons bien lui pardonner. Nous
t'enjoignons, par ton devoir d'homme lige, de transpor-
ter cette tille bâtarde dans quelque désert éloigné, hors
de l'enceinte de nos domaines, et là de l'abandonner
sans plus de pitié à sa propre protection, aux risques du
climat. Gomme cet enfant nous est survenu par un ha-
sard étrange, je te charge au nom de la justice, au péril
de ton âme et des tortures de ton corps, de l'abandonner
comme une étrangère à la merci du sort, à qui tu lais-
seras le soin de l'élever ou de la détruire ; emporte-la.
«
> Forme de serment jadis usitée.
ACTE II, SCÈNE III. 347
ANTiGONE. — Je jure de le faire, quoiqu'une mort pré-
sente eût été plus miséricordieuse. Allons, viens, pauvre
enfant; que quelque puissant esprit inspire aux vautours
et aux corbeaux de te servir de nourrices I On dit que
les loups et les ours ont quelquefois dépouillé leur féro-
cité pour remplir de semblables offices de pitié. Seigneur,
puissiez-vous être plus heureux que cette action ne le
mérite! Et toi, pauvre petite, condamnée à périr, que la
bénédiction du ciel, se déclarant contre cette cruauté,
combatte pour toi !
(Il sort, emportant l'enfant.)
LÉONTES. — ^Non, je ne veux point élever la progéniture
d'un autre.
(Entre un serviteur.)
LE SERVITEUR. — Sous le bou plaisir de Votre Majesté,
les députés que vous avez envoyés consulter Toracle
sont revenus depuis une heure. Cléomène et Dion sont
arrivés heureusement de Delphes ; ils sont tous les deux
débarqués, et ils se hâtent pour arriver à la cour.
UN SEIGNEUR. — Vous couvieudrez, seigneur, qu'ils ont
fait une incroyable diligence.
LÉONTES. — U y a vingt-trois jours qu'ils sont absents;
c'est une grande célérité ; elle nous présage que le grand
Apollon aura voulu manifester sur-le-champ la vérité.
Préparez-vous, seigneurs ; convoquez un conseil où nous
puissions faire paraître notre déloyale épouse ; car,
comme elle a été accusée pubhquement, son procès se
fera publiquement et avec justice. Tant qu'elle respirera,
mon cœur sera pour moi un fardeau. Laissez-moi, et
songez à exécuter mes ordres.
(Tous sortent.)
FIN DU DEUXIÈME ACTE.
ACTE TROISIÈME
SCÈNE I
Une rue d'une ville de Sicile.
Entrent CLÉOMÈNE et DION.
CLÉOMÈNE. — ^Le climat est pur, l'air est très-doux; l'île
est fertile, et le temple surpasse de beaucoup les récits
qu'on en fait commimément.
DION. — Moi, je citerai, car c'est ce qui m'a ravi sur-
tout, les célestes vêtements (c'est le nom que je crois
devoir leur donner) et la vénérable majesté des prêtres
qui les portent.— Et le sacrifice I quelle pompe, quelle
solennité dans l'offrande 1 II n'y avait rien de terrestre.
CLÉOMÈNE. — Mais, par-dessus tout, le soudain éclat et
la voix assourdissante de l'oracle, qui ressemblait au
tonnerre de Jupiter ; mes sens en ont été si étonnés que
j'étais anéanti.
DION. — Si l'issue de notre voyage se termine aussi
heureusement pour la reine (et que les dieux le veuillent!)
qu'il a été favorable, agréable et rapide pour nous, le
temps que nous y avons mis nous est bien payé par son
emploi.
CLÉOMÈNE. — Grand Apollon, dirige tout pour le bien!
Je n'aime point ces proclamations qui cherchent des
torts à Hermione.
DION, — La rigueur même de cette procédure manifes-
tera l'innocence ou terminera l'affaire. Quand une fois
l'oracle, ainsi muni du sceau du grand-prêtre d'Apollon,
découvrira ce qu'il renferme, il se révélera quelque se-
cret extraordinaire à la connaissance publique.— Allons,
•des chevaux frais, et que la fin soit favorable !
ACTE III, SCÈNE II. 349
SCÈNE II
Une cour de justice.
LÉONTES, des SEIGNEURS et des OFFICIERS siégeant
selon leur rang.
LÉONTES. — Cette cour assemblée, nous le déclarons à
notre grand regret, porte un coup cruel à notre cœur.
L'accusée est la fille d'un roi, notre femme, et une
femme trop chérie de nous. — Soyons enfin justifiés du
reproche de tyrannie par la publicité que nous donnons
à cette procédure: la justice aura son cours régulier,
soit pour la conviction du crime, soit pour son acquitte-
ment.— Faites avancer la prisonnière.
UN OFFICIER DE JUSTICE. — C'ost la volouté do Sa Majesté
que la reine comparaisse en personne devant cette cour.
— Silence I
(Hermione est amenée dans la salle du tribunal par des gar-
des ; Pauline et ses femmes l'accompagnent.)
LÉONTES. — lisez les chefs d'accusation.
UN OFFICIER lit à haute voix. — Hermione, épouse de Vil-
lustre Léontes, roi de Sicile, tu es ici citée et accusée de haute
trahison comme ayant commis adultère avec Polixène, roi de
Bohême, et conspiré avec Camillo pour ôter la vie à notre sou-
verain seigneur, ton royal époux : et ce complot étant en par-
tie découvert par les circonstances, toi, Hermione, au mépris
de la foi et de l'obéissance d'un fidèle sujet, tu leur as cortr
seillé, pour leur sûreté, de s'évader pendant la nuit, et tu as
favorisé leur évasion.
msRMiONE. — Tout ce que j'ai à dire tendant nécessaire-
ment à nier les faits dont je suis accusée, et n'ayant
d'autre témoignage à produire en ma faveur que celui
qui sort dema bouche, il ne me servira guère de répondre
non coupable; ma vertu n'étant réputée que fausseté, l'af-
firmation que j'en ferais serait reçue de même. Mais si
les puissances du ciel voient les actions humaines
(comme elles le font), je ne doute pas alors que l'inno-
cence ne fasse rougir ces fausses accusations et que la
350 LE CONTE D'HIVEE.
tyrannie ne tremble devant la patience. — (Au roi.) Vous,
seigneur, vous savez mieux que personne (vous qui vou-
lez feindre de l'ignorer) que toute ma vie passée a été
aussi réservée, aussi chaste, aussi fidèle que je suis mal-
heureuse maintenant, et je le suis plus que l'histoire
n'en donne d'exemple, quand même on inventerait et
qu'on jouerait cette tragédie pour attirer des spectateurs.
Car, considérez-moi, — compagne de la couche d'un roi,
possédant la moitié d'un trône, fille d'un grand mo-
narque, mère d'un prince de la plus grande espérance,
amenée ici pour parler et discourir pour sauver ma vie
et mon honneur devant tous ceux à qui il plaît de venir
me voir et m'en tendre. Quant à la vie, je la tiens pour
être une douleur que je voudrais abréger ; mais Thon-
neur, il doit se transmettre de moi à mes enfants, et c'est
lui seul que je veux défendre. J'en appelle à votre pro-
pre conscience, seigneur, pour dire combien j'étais dans
vos bonnes grâces avantque Polixène vînt à votre cour, et
combien je le méritais. Et depuis qu'il y est venu, par
quel commerce illicite me suis-je écartée de mon devoir
pour mériter de paraître ici? Si jamais j'ai franchi d'un
seul pas les bornes de l'honneur, si j'ai penché de ce
côté en action ou en volonté, que les cœurs de tous ceux
qui m'entendent s'endurcissent, et que mon plus proche
parent s'écrie : Opprobre sur son tombeau !
LÉONTES, — ^Je n'ai jamais ouï dire encore qu'aucun de
ces vices effrontés eût moins d'impudence pour nier ce
qu'il avait fait que pour le commettre d'abord.
HERMiONE. — Gela est assez vrai, mais c'est une maxime
dont je ne mérite pas l'application, seigneur.
LÉONTES. — ^Vous uc l'avouercz pas.
HERMIONE.— Je ne dois rien avouer de plus que ce qui
peut m'être personnel dans ce qu'on m'impute à crime.
Quant à PoUxène (qui est le complice qu'on me donne),
je confesse que je l'ai aimé en tout honneur, autant qu'il
le désirait lui-niême, de l'espèce d'affection qui pouvait
convenir à une dame comme moi, de cette affection et
non point d'une autre, que vous m'aviez commandée
vous-même. Et si je ne l'eusse pas fait, je croirais m'étre
ACTE III, SCÈNE II. 231
rendue coupable à la fois de désobéissance et d'ingrati-
tude envers vous et envers votre ami, dont Tamitié avait,
du moment où elle avait pu s'exprimer par la parole,
dès l'enfance, déclaré qu elle vous était dévouée. Quant
à la conspiration, je ne sais point iquel goût elle a, bien
qu'on me la présente comme un plat dont je dois goûter ;
tout ce que j'en sais, c'est que Camillo était un honnête
homme; quant au motif qui lui a fait quitter votre cour,
si les dieux n'en savent pas plus que moi, ils l'ignorent.
LÉONTEs. — Vous avcz SU son départ, comme vous savez
ce que vous étiez chargée de faire en son absence.
HERMiONE.— Seigneur, vous parlez un langage que je
n'entends point; ma vie dépend de vos rêves, et je vous
l'abandonne.
LÉONTES. — Mes rêves sont vos actions : vous avez eu
un enfant bâtard de Prolixène, et je n'ai fait que le rêver?
Comme vous avez passé toute honte, (et c'est l'ordinaire
de celles de votre espèce), vous avez aussi passé toute
vérité. Il vous importe davantage de le nier, mais cela ne
vous sert de rien ; car de même que votre enfant a été pro-
scrit, comme il le devait être, n'ayant point de père qui
le reconnût (ce qui est plus votre crime que le sien), de
même vous sentirez notre justice, et n'attendez de sa
plus grande douceur rien moins que la mort.
HERMIONE.— Seigneur, épargnez vos menaces. Ce fan-
tôme dont vous voulez m'épouvanter, je le cherche. La
vie ne peut m'être d'aucun avantage : la couronne et la
joie de ma vie, votre affection, je la regarde comme per-
due : car je sens qu'elle est partie, quoique je ne sache
pas comment elle, a pu me quitter. Ma seconde consola-
tion était mon fils, le premier fruit de mon sein : je suis
bannie de sa présence, comme si j'étais attaquée d'un
mal contagieux. Ma troisième consolation, née sous une
malheureuse étoile , elle a été arrachée de mon sein
dont le lait innocent coulait dans sa bouche innocente,
pour être traînée à la mort. Moi-même, j'ai été affichée
sous le nom de prostituée sur tous les poteaux : par une
haine indécente, on m'a refusé jusqu'au privilège des
couches, qui appartient aux femmes de toute classe.
362 LE CONTE D'HIYER.
Enfin, je me suis vue traînée dans ce lieu en plein air,
avant d'avoir recouvré les forces nécessaires. A présent,
seigneur, dites-moi de quels biens je jouis dans la vie,
pour craindre de mourir? Ainsi, poursuivez ; mais écou-
tez encore ces mots : ne vous méprenez pas à mes
paroles. — Non ; pour la vie, je n'en fais pas plus de cas
que d'un fétu. — Mais pour mon honneur (que je voudrais
justifier), si je suis condamnée sur des soupçons, sans le
secours d'autres preuves que celles qu'éveille votre jalou-
sie, je vous déclare que c'est de la rigueur, et non de la
justice. Seigneur, je m'en rapporte à l'oracle : qu'Apol-
lon soit mon juge.
UN DES SEIGNEURS, à la reine. — Cette requête, de votre .
part, madame, est tout à fait juste ; ainsi qu'on produise,
au nom d'Apollon, l'oracle qu'il a prononcé.
(Quelques-iiDS des officiers sortent.)
HERMiONE. — L'empereur de Russie était mon père; ah!
s'il vivait encore, et qu'il vît ici sa fille accusée ! Je vou-
drais qu'il pût voir seulement la profondeur de ma
misère ; mais pourtant avec des yeux de pitié et non de j
vengeance ! I
(Quelques officiers rentrent avec Dion et Cléomène.)
UN OFFICIER. — Cléomène, et vous, Dion, vous allez jurer,
sur l'épée de la justice, que vous avez été tous deux à
Delphes ; que vous en avez rapporté cet oracle, scellé et
à vous remis par la main du grand- prêtre d'Apollon ; et
que, depuis ce moment, vous n'avez pas eu l'audace de
briser le sceau sacré, ni de lire les secrets qu'il couvre.
CLÉOMÈNE ET DION. — Nous jurous tout Cela.
LÉoNTEs. — Brisez le sceau et lisez. j
l'officier rompt le sceau et lit. — « Hermione est chaste, ,
Polixène est sans reproche, Camillo est un sujet fidèle, i
Léontes un tyran jaloux, son innocente enfant un fruit I
légitime ; et le roi vivra sans héritier, si ce qui est perdu I
ne se retrouve pas. » I
TOUS LES SEIGNEURS s'écrient, — Loué soit le grand j
Apollon ! j
HERMIONE. — Qu'il soit loué !
LÉONTES, à Vofficier. — As-tu lu la vérité ?
ACTE III, SCÈNE IL 3S3
l'officier. — ^Oui, seigneur, telle qu'elle est ici couchée
par écrit.
LÉONTES. — Il n'y a pas un mot de vérité dans tout cet
oracle : le procès continuera ; tout cela est pure fausseté.
(Un page entre avec précipitation.)
LE PAGE. — Mon seigneur e roi, le roi !
LÉONTES. — De quoi s'agit-il?
LE PAGE. — Ah I seigneur, vous allez me haïr pour la
nouvelle que j'apporte. Le prince, votre fils, par Tidée
seule et par la crainte du jugement de la reine , est
parti *.
LÉONTES. — Comment, parti ?
LE PAGE.— Est mort.
LÉONTES. — Apollon est courroucé, et le ciel même se
déchaîne contre mon injustice. — Eh ! qu'a-t-elle |donc?
(La reine s'évanouit.)
PAULINE. — Cette nouvelle est mortelle pour la reine.—
Abaissez vos regards, et voyez ce que fait la mort.
LÉONTES. — Emmenez-la d'ici ; son cœur n'est qu'acca-
blé, elle reviendra à elle. — J'en ai trop cru mes propres
soupçons. Je vous en conjure, administrez-lui avec ten-
dresse quelques remèdes qui la ramènent à la vie. —Apol-
lon, pardonne à ma sacrilège profanation de ton oracle !
{Pauline et les dames emportent Hermione,) Je veux me
réconcilier avec Polixène ; je veux faire de nouveau ma
cour à ma reine; rappeler l'honnête Camillo, que je
déclare être un homme d'honneur, et d'une âme géné-
reuse ; car, poussé par ma jalousie à des idées de ven-
geance et de meurtre, j'ai choisi Camillo pour en être
l'instrument, et pour empoisonner mon ami Polixène ;
ce qui aurait été fait, si l'âme vertueuse de Camillo
n'avait mis des retards à l'exécution de ma rapide volonté.
Quoique je l'eusse menacé de la mort s'il ne le faisait pas,
et encouragé par l'appât de la récompense s'il le faisait,
lui, plein d'humanité et d'honneur, est allé dévoiler mon
projet à mon royal hôte ; il a abandonné tous les biens
qu'il possède ici, que vous savez être considérables, et il
^ C'est le viont des Latins.
T. IV. ^3
3S4 LE CONTE d'hiver.
s'est livré aux malheurs certains de toutes les incerti-
tudes, sans autres richesses que son honneur, — Oh !
comme il brille à travers ma rouille I combien sa piété
fait ressortir la noirceur de mes actions !
(Pauline revient.)
PAULINE. — Ah ! coupez mon lacet, ou mon cœur va le
rompre en se brisant I
UN DES SEIGNEURS. — D'où vicut cc transport, bonne
dame?
PAULINE, au roi. — Tyran, quels tourments étudiés as-tu
en réserve pour moi? Quelles roues, quelles tortures,
quels bûchers? M'écorcheras-tu vive, me brûleras-tu
par le plomb fondu ouThuile bouillante?... Parle, quel
supplice ancien ou nouveau me faut-il subir, moi, dont
chaque mot mérite tout ce que ta fureur peut te suggé-
rer déplus cruel? Ta tyrannie travaillant de concert avec
la jalousie... Des chimères, trop vaines pour des petits
garçons, trop absurdes et trop oiseuses pour des petites
filles de neuf ans ! Ahî réfléchis à ce qu'elles ont pro-
duit, et alors deviens fou en effet ; oui, frénétique ;
car toutes tes folies passées n'étaient rien auprès de la
dernière. C'est peu que lu aies trahi PoUxène, et mon-
tré une âme inconstante, d'une ingratitude damnable ;
c'est peu encore que tu aies voulu empoisonner l'hon-
neur du vertueux Camille, en voulant le déterminer au
meurtre d'un roi : ce ne sont là que des fautes légères
auprès des forfaits monstrueux qui les suivent, et encore
je ne compte pour rien, ou pour peu, d'avoir jeté aux
corbeaux ta petite fille, quoiqu'un démon eût versé des
larmes au milieu du feu avant d'en faire autant \ et je
ne tlmpute pas non plus directement la mort du jeune
prince, dont les sentiments d'honneur, sentiments élevés
pour un âge si tendre, ont brisé le cœur qui comprenait
qu'un père grossier et imbécile diffamait sa gracieuse
mère ; non, ce n'est pas tout cela dont tu as à répondre,
mais la dernière horreur, — ô seigneurs, quand je l'aurai
annoncée, criez tous : malheur I — La reine, la reine, la
plus tendre, la plus aimable des femmes, est morte ; et
la vengeance du ciel ne tombe pas encore I
ACTE m, SCÈNE II. 355
UN SEIGNEUR. — Que les puissances suprêmes nous en
préservent !
PAULINE.— Je vous dis qu'elle est morte, j'en ferai ser-
ment, et si mes paroles et mes serments ne vous per-
suadent pas, allez et voyez, si vous parvenez à ramener
la plus légère couleur sur ses lèvres, le moindre éclat
dans ses yeux, la moindre chaleur à Textérieur, ou la
respiration à l'intérieur, je vous servirai comme je ser-
virais les dieux. Mais toi, tyran, ne te repens point de ces
forfaits ; ils sont trop au-dessus de tous tes remords ;
abandonne-toi au seul désespoir. Quand tu ferais mille
prières à genoux, pendant dix mille années, nu, jeûnant
sur une montagne stérile, où un éternel hiver enfanterait
d'éternels orages, tu ne pourrais pas amener les dieux à
jeter \m seul regard sur toi.
LÉoNTES.— -.Poursuis, poursuis; tu ne peux en trop
dire, j'ai mérité que toutes les langues m'accablent des
plus amers reproches.
UN SEIGNEUR, à Paw^/w6.-— N'ajoutcz rien de plus ; quel
que soit l'événement, vous avez fait une faute, en vous
permettant la hardiesse de ces discours.
PAULINE. — J'en suis fâchée; je sais me repentir des
fautes que j'ai faites, quand on vient à me les faire con-
naître. Hélas I j'ai trop montré la témérité d'une femme;
il est blessé dans son noble cœur. {Au roi.) Ce qui est
passé, et sans remède, ne doit plus être une cause de
chagrin ; ne vous afiligez point de mes reproches. Punis-
sez-moi plutôt de vous avoir rappelé ce que vous deviez
oublier. — Mon cher souverain, sire, mon royal seigneur,
pardonnez à une femme insensée ; c'est l'amour que je
portais à votre reine. — Allons, me voilà folle encore! —
Je ne veux plus vous parler d'elle, ni de vos enfants ; je
ne vous rappellerai point le souvenir de mon seigneur,
qui est perdu aussi. Recueillez toute votre patience, je ne
dirai plus rien.
LÉONTES. — Tu as bien parlé, puisque tu ne m'as dit que
la vérité ; je la reçois mieux que je ne recevrais ta pitié.
Je t'en prie, conduis-moi vers les cadavres de ma reine
et de mon fils ; un seul tombeau les enfermera tous deux,
356 LE CONTE D'hIYER.
et les causesdeleur mort y seront inscrites, à ma honte
éternelle. Une fois le jour, j'irai \isiter la chapelle où ils
reposeront, et mon plaisir sera d'y verser des larmes. Je
fais vœu de consacrer mes jours à ce devoir, aussi long-
temps que la nature voudra *m'en donner la force.—
Venez, conduisez-moi vers les objets de ma douleur.
(Ils sortent.)
SCÈNE III
Un désert de la Bohême voisin de la mer.
ANTIGONE portant Venfant, et un MATELOT.
ANTiGONE. — Tu es douc bien sûr que notre vaisseau a
touché les côtes désertes de la Bohême ?
LE MARINIER. — Oui, seigucur, et j'ai bien peur que nous
n'y ayons débarqué dans un mauvais moment ; le ciel a
l'air courroucé et nous menace de violentes rafales. Sur
ma conscience, les dieux sont irrités de notre entreprise
et nous témoignent leur colère.
ANTIGONE.— Que Icurs saintes volontés s'accomplissent !
Va, retourne à bord, veille sur ta barque, je ne serai pas
longtemps à t'aller rejoindre.
LE MARINIER. — ^Hâtoz-vous lo plus possible, et ne vous
avancez pas trop loin dans les terres ; nous aurons pro-
bablement du mauvais temps : d'ailleurs, le désert est
fameux par les animaux féroces dont il est infesté.
ANTIGONE. — Va toujours : je vais te suivre dans un
moment.
LE MARINIER. — Je suis biou joyeux d'être ainsi débar-
rassé de cette affaire.
(Il sort.)
ANTIGONE.— -Viens, pauvre enfant.— J'ai ouï dire (mais
sans y croire) que les âmes des morts revenaient quel-
quefois ; si cela est possible, ta mère m'a apparu la nuit
dernière; car jamais rêve ne ressembla autant à la veille.
Je vois s'avancer à moi ime feûime, la tête penchée tan-
tôt d'un côté, tantôt de l'autre. Jamais je n'ai vu objet si
rempli de douleur et conservant tant de noblesse : vêtue
ACTE III, SCÈNE III. 357
d'une robe d'une blancheur éclatante comme la sainteté
même, elle s'est approchée de la cabine où j'étais cou-
ché : trois fois elle s'est inclinée devant moi, et sa bouche
s'ouvrant pour parler, ses yeux sont devenus deux ruis-
seaux de larmes : après ce torrent de pleurs, elle a rompu
le silence par ces mots : « Vertueux Antigone, puisque
la destinée, faisant violence à tes bons sentiments, t'a
choisi pour être chargé d'exposer mon pauvre enfant,
d'après ton serment, la Bohême t'offre des déserts assez
éloignés : pleures-y et abandonne mon enfant au milieu
de ses cris ; et comme cet enfant est réputé perdu pour
toujours, appelle-la, je t'en conjure, du nom de Perdita.
Et toi, pour ce barbare ministère qui t'a été imposé par
mon époux, tu ne reverras jamais ta femme Pauline. »
— Et à ces mots, poussant un cri aigu, elle s'est évanouie
dans l'air. Très-effrayé, je me suis remis avec le temps,
et je suis resté persuadé que c'était une réalité et non
un songe. Les rêves sont des illusions ; et cependant pour
cette fois je cède à la superstition et j'y crois. Je pense
qu'Hermione a subi la mort ; et qu'Apollon a voulu que
cet enfant, étant en vérité la progéniture de Pohxène,
fût déposé ici, pour y vivre, ou pour y périr, sur les
terres de son véritable père. — Allons, jeune fleur, puisses-
tu prospérer ici ! Repose là, voici ta description et de
plus ceci (// dépose auprès d'elle un coffre rempli de bijoux
et d'or) qui pourra, s'il plaît à la fortune, servir à t'élever,
ma jolie enfant, et cependant rester en ta possession. —
La tempête conmience : pauvre petite infortunée, qui,
pour la faute de ta mère, est ainsi exposée à l'abandon,
et à tout ce qui peut s'ensuivre. — Je ne puis pleurer,
mais mon cœur saigne. Je suis maudit d'être forcé à
cela par mon serment. — Adieu ! — Le jour s'obscurcit de
plus en plus : tu as bien l'air d'avoir une affreuse tem-
pête pour te bercer ; jamais je n'ai vu le ciel si sombre
en plein jour. Quels sont ces cris sauvages ? Pourvu que
je puisse regagner la barque. Voilà la chasse. — Allons,
je te quitte pour jamais.
(Il fuit, poursuivi par un ours.J
(Un vieux berger s'avance près des lieux où est l'enfant.)
358 LE CONTE d'hiver.
LE BERGER. — Je voudrais qu'il n'y eût point d'âge entre
dix et vingt- trois ans, ou que la jeunesse dormit tout
le reste du temps dans l'intervalle : car on ne fait
autre chose dans l'intervalle que donner des enfants aux
filles, insulter des vieillards, piller et se battre. Écoutez
donc ! Qui pourrait, sinon des cerveaux brûlés de dix-
neuf et de vingt-deux ans chasser par le temps qu'il fait?
Ils m'ont fait égarer deux de mes meilleures brebis, et je
crains bien que le loup ne les trouve avant leur maître;
si elles sont quelque part, ce doit être sur le bord de la
mer, où elles broutent du lierre. Bonne Fortune, si tu
voulais... Ou' avons-nous ici? (Ramassant V enfant.) Merci
de nous, un enfant, un joli petit enfant ! Je m'étonne si
c'est un garçon ou une fille ?... Une jolie petite fille, une
très-jolie petite fille ; oh ! sûrement c'est quelque esca-
pade ; quoique je n'aie pas étudié dans les livres, cepen-
dant je sais lire les traces d'une femme de chambre en
aventure. C'est quelque œuvre consommée sur l'escalier,
ou sur un coffre, ou derrière la porte. Ceux qui l'ont fait
avaient plus chaud que cette pauvre petite malheureuse
n'a ici ; je veux la recueillir par pitié ; cependant j'atten-
drai que mon fils vienne ; il criait il n'y a qu'un moment :
holà, ho I holà 1
(Entre le fils du berger.)
LE FILS. — Ho I ho !
LE BERGER. — Quoi, tu étais si près ? Si tu veux voir une
chose dont on parlera encore quand tu seras mort et
réduit en poussière, viens ici. Qu'est-ce donc qui te
trouble, mon garçon ?
LE FILS.— Ah I j'ai vu deux choses, sur la mer et sur
terre, mais je ne puis dire que ce soit une mer ; car c'est
le ciel à l'heure qu'il est, et entre la mer et le firmament,
vous ne pourriez pas passer la pointe d'une aiguille.
LE BERGER. — Quoi ! mon garçon, qu'est-ce que c'est ?
LE FILS. — Je voudrais que vous eussiez vu seulement
comme elle écume, comme elle fait rage, comme elle
creuse ses rivages ; mais ce n'est pas là ce que je veux
dire. Oh ! quel pitoyable cri de ces pauvres malheureux !
qu'il était affreux de les voir, et puis de ne plus les voir ;
ACTE III, SCÈNE III. 389
tantôt le vaisseau allait percer la Itine avec son grand
mât, et retombait aussitôt englouti dans les flots d'éciune,
comme si vous jetiez un morceau de liège dans un ton-
neau... Et puis ce que j'ai vu sur la terre ! comme Tours
a dépouillé Tos de son épaule, comme il me criait au
secours I en disant que son nom était Antigone, un grand
seigneur. — Mais pour finir du navire, il fallait voir
comme la mer Ta avalé ; mais surtout comme les pauvres
gens hurlaient et comme la mer se moquait d'eux. — Et
comme le pauvre gentilhomme hurlait, et Tours se
moquait de lui, et tous deux hurlaient plus haut que la
mer ou la tempête.
LE BERGER. — Miséricorde ! quand donc as-tu vu cela,
mon fils ?
LE Fms. — Tout à Theure, tout àTheure : il n'y a pas un
clin d'œil que j'ai vu ces choses. Les malheureux ne sont
pas encore froids sous Teau, et Tours n'a pas encore à
moitié dîné de la chair du gentilhomme : il Tachève à
présent.
LE BERGER. — Jc voudrais bien avoir été là, pour secou-
rir le pauvre vieillard.
LE FILS, à par L — Et moi, je voudrais que vous eussiez
été près du navire pour le secourir. Votre charité n'au-
rait pas tenu pied.
LE BERGER. — C'cst terrible! — Mais regarde ici, mon
garçon, maintenant, bénis ta bonne fortune ; toi, tu as
rencontré des mourants, et moi des nouveau-nés. Vt)ilà
qui vaut la peine d'être vu : vois-tu, c'est le manteau
d'un enfant de gentilhomme I Regarde ici , ramasse ,
mon fils, ramasse, ouvre-le. Ah ! voyons. — On m'a pré-
dit que je serais enrichi parles fées; c'est quelque enfant
changé par elles.— Ouvre ce paquet : qu'y a-t-il dedans,
garçon ?
LE FILS. — Vous êtes un vieox tiré d'affaire ; si les péchés
de votre jeunesse vous sont pardonnes, vous êtes sûr de
bien vivre. De Tor, tout orl
LE BERGER. — C'est de Tor des fées ; et cela se verra bien ;
ramasse-le vite, cache-le ; et cours, cours chez nous par
le plus court chemin. Nous avons du bonheur, mon gar-
360 LE CONTE d'hiver.
çon, et pour l'être toujours il ne nous faut que du secret.
— Que mes brebis aillent où elles voudront. — ^Viens, mon
cher enfant, viens chez nous par le plus court.
LE FILS. — Prenez, vous , le chemin le plus court avec
ce que vous avez trouvé ; moi, je vais voir si l'ours a
laissé là le gentilhomme, et combien il en a dévoré. Les
ours ne sont jamais féroces que quand ils ont faim ; s'il
en a laissé quelque chose, je Tensevelirai.
LE BERGER. — C'estune bonne action : si tu peux recon-
naître par ce qui restera de lui quel homme c'était, viens
me chercher pour me le faire voir.
LE FILS. — Oui, je le ferai, et vous m'aiderez à l'en-
terrer.
LE BERGER. — Voilà uu heuTCux jour, mon garçon, et
nous ferons de bonnes actions avec ceci. '
(Ils sortent.)
FIN DU TROISIÈME ACTE.
ACTE QUATRIÈME
LE TEMPS, faisant le râle d'im chœur.
LE TEMPS. — Moi qui plais à quelques-uns, et qui éprouve
tous les hommes, la joie des bons et la terreur des mé-
chants ; moi qui fais et détruis Terreur, en vertu de mon
nom, je prends sur moi de faire usage de mes ailes. Ne me
fiaites pas un crime à moi, ni à la rapidité de mon vol, si je
glisse sur Tespace de seize années, laissant ce vaste inter-
valle dans l'oubli : puisqu'il est en mon pouvoir de ren-
verser les lois, et de créer et d'anéantir une coutume
dans l'espace d'une des heures dont je suis le père, lais-
sez-moi être encore ce que j'étais avant que les usages
anciens ou modernes fussent établis. Je sers de témoin
aux siècles qui les ont introduits, et j'en servirai de même
aux coutumes les plus nouvelles qui régnent de nos j ours ;
je mettrai hors de mode ce qui brille maintenant, comme
mon histoire le paraît à présent. Si votre indulgence me
le permet, je retourne mon horloge, et j'avance mes
scènes comme si vous eussiez dormi dans l'intervalle.
Laissant Léontes, les effets de sa folle jalousie et le cha-
giin dont il est si accablé, qu'il s'enferme tout seul ; ima-
ginez, obligeants spectateurs, que je vais me rendre à
présent dans la belle Bohême, et rappelez-vous que j'ai
fait mention d'un fils du roi que je vous nomme main-
tenant Florizel ; je me hâte aussi de vous parler de Per-
dita, qui a acquis des grâces merveilleuses. Je ne veux
pas vous prédire ce qui lui arrive plus tard, mais que
les nouvelles du Temps se développent peu à peu devant
vous. La fille d'un berger, ce qui la concerne et ce qui
s'ensuit, voilà ce que le Temps va présenter à votre
attention. Accordez-moi cela, si vous avez quelquefois
362 LE CONTE d'hiver.
plus mal employé votre temps ; sinon, le Temps lui-
même vous dit qu'il vous souhaite sincèrement de ne
jamais l'employer plus mal.
(Il sort.)
SCÈNE I
Appartement dans le palais.
Entrent POLIXÈNE et CAMILLO.
poLixÈNE.— Je te prie, cher Camillo, ne m'importune
pas davantage ; c'est pour moi une maladie de te refuser*
quelque chose; mais ce serait une mort de t'accorder
cette demande.
CAMILLO.— Il y a seize années que je n'ai revu mon
pays. Je désire y reposer mes os, quoique j'aie respiré
un air étranger pendant la plus grande partie de ma vie.
D'ailleurs, le roi repentant, mon maître, m'a envoyé
demander : je pourrais apporter quelque soulagement à
ses cruels chagrins, ou du moins j'ai la présomption de
le croire ; ce qui est un second aiguillon qui me pousse
à partir.
POLIXÈNE. — Si tu m'aimes, Camillo, n'efface pas tous
tes services passés, en me quittant à présent : le besoin
que j'ai de toi, c'est ta propre vertu qui l'a fait naître ; il
valait mieux ne te posséder jamais que de te perdre ainsi :
tu m'as commencé fies entreprises que personne n'est en
état de bien conduire sans toi : tu dois ou rester pour
les mener toi-même jusqu'à leur entière exécution, ou
emporter avec toi tous les services que tu m'as rendus.
Si je ne les ai pas assez récompensés, et je ne puis trop
les récompenser, mon étude désormais sera de t'en
prouver mieux ma reconnaissance, et j'en recueillerai
encore l'avantage d'augmenter notre amitié. Je te prie,
ne me parle plus de ce fatal pays de Sicile, dont le nom
seul me rappelle avec douleur le souvenir de mon frère,
avec lequel je suis réconcilié, de ce roi repentant, comme
tule nommes, et pour lequel on doitmême à présent déplo-
rer comme de nouveau la perte qu'il a faite de ses enfants
ACTE IV, SCÈNE I. 363
et de la plus vertueuse des reines. — Dis-moi, quand as-tu
vu le prince Florizel, mon fils? Les rois ne sont pas
moins malheureux d'avoir des enfants indignes d'eux
que de les perdre lorsqu'ils ont éprouvé leurs vertus.
CAMiLLo. — Seigneur, il y a trois jours que j'ai vu le
prince : quelles peuvent être ses heureuses occupations,
c'est ce que j'ignore ; mais j'ai remarqué parfois que,
depuis quelque temps il est fort retiré de la cour, et
qu'on le voit moins assidu que par le passé aux exercices
de son rang.
poLixÈNE. — J'ai fait la même remarque que vous,
Camillo, et avec quelque attention : au point que j'ai des
yeux à mon service qui veillent sur son éloignement de
la cour; et j'ai été informé qu'il est presque toujours
dans la maison d'un berger des plus simples, un homme
qui, dit-on, d'un état de néant, est parvenu, par des
moyens que ne peuvent concevoir ses voisins, à une for-
tune incalculable.
CAMILLO.— J'ai entendu parler de cet homme, seigneur ;
il a ime fille des plus rares : sa réputation s'étend au
delà de ce qu'on peut attendre, en la voyant sortir d'une
semblable chaumière.
POLIXÈNE. — C'est là aussi une partie de ce qu'on m'a
rapporté. Mais je crains l'appât qui attire là notre fils. Il
faut que tu m'accompagnes en ce lieu : je veux aller,
sans nous faire connaître, causer un peu avec ce berger,
et le questionner: il ne doit pas être bien difficile, je
pense, 'de tirer de la simpUcité de ce paysan le motif
qui attire ainsi mon fils chez lui. Je t'en prie, sois de
moitié avec moi dans cette affaire, et bannis toute idée
de la Sicile.
CAMILLO. — J'obéis volontiers à vos ordres.
poLixÈîsE. — Mon bon Camillo ! — Il faut aller nous
déguiser.
(Us sortent.)
364 LE CONTE d'hiver.
SCÈNE II
Un chemin piès de la chaumière du berger.
AUTOLYCUS entre en chantant.
Quand les narcisses commencent à se montrer,
Oh! eh! la jeune fille danse dans les vallons :
Alors commence la plus douce saison de Tannée.
Tout se colore dans les domaines de l'hiver *.
La toile blanchit étendusi^ur la haie;
Oh! eh! les tendres oiseaux! comme ils chantent!
Cela aiguise mes dents voraces;
Un quart de bière est un mets de roi.
L'alouette joyeuse qui chante tira lira,
Eh! oh! oh! eh! la grive et le geai
Sont des chants d'été pour moi et pour mes tantes «,
Lorsque nous nous roulons sur le foin.
J'ai servi le prince Florîzel, et dans mon temps j'ai porté
du velours. Aujourd'hui je suis hors de service.
Mais irai-je me lamenter pour cela, ma chère?
La pâle lune luit pendant la nuit;
Et lorsque j'erre çà et là,
C'est alors que je vais le plus droit.
S'il est permis aux chaudronniers de vivre
Et de porter leur malle couverte de peau de cochon;
Je puis bien rendre mes comptes
Et les certifier dans les ceps.
Mon trafic, c'est les draps. Là où le milan bâtit son nid,
veillez sur votre menu linge. Mon père m'a nommé
Autolycus ; et étant, comme je le suis, entré dans ce
monde sous la planète de Mercure, j'ai été destiné à
» Il y a sans doute ici une antithèse entre les mots red et paie,
roiÂge et pâle; mais pale^ par TarraDgement des mots, n'est pas
adjectif comme l'a cru Letourneur, et veut dire le giron; winter's
palet le giron de l'hiver, les domaines de l'hiver.
« Aunty dans le jargon des mauvais lieux, voulait dire la maî-
tresse de la maison.
ACTE IV, SCÈNE II. 365
escamoter des bagatelles de peu de valeur. C'est aux dés
et aux femmes de mauvaise vie que je dois d'être ainsi
caparaçonné, et mon revenu est la menue filouterie.
Les gibets et les coups sur le grand chemin sont trop
forts pour moi: être battu et pendu, c'est ma terreur;
quant à la vie future, j'en perds la pensée en dormant.
(Apercevant le fils du berger,) Une prise ! une prise 1
(Entre le fils du berger.)
LE BERGER. — Voyous, OUZO béliors donnent vingt-huit
livres de laine : vingt-huit livres rapportent une livre et
im schelling en sus : à présent, quinze cents toisons... à
combien monte le tout?
AUTOLYCus, à part. — Si le lacet tient, Toison est à moi.
LE BERGER. Jc ne puis en venir à bout sans jetons.—
Voyons : que vais-je acheter pour la fête de la tonte des
moutons? — Trois livres de sucre, cinq livres de raisins
secs, et du riz. — Qu'est-ce que ma sœur veut faire du
riz? — Mais mon père l'a faite souveraine de la fête, et
elle sait à quoi il est bon. Elle m'a fait vingt-quatre
bouquets pour les tondeurs, tous chanteurs à trois par-
ties, et de fort bons chanteurs : mais la plupart sont des
ténors et des basses-tailles ; il n'y a parmi eux qu'un
puritain qui chante des psaumes sur des airs de bour-
rées. Il faut que j'aie du safran pour colorer des gâteaux,
du macis, des dattes, point... je ne connais pas cela ; des
noix muscades, sept; une ou deux racines de gingembre ;
mais je pourrais demander cela. Quatre livres de pru-
neaux et autant de raisins séchés au soleil.
AUTOLYCUS, poussant un gémissement et étendu sur la
terre, — Ah ! faut-il que je sois né !
LE BERGER. — Merci de moi. . .
AUTOLYCUS.— Oh ! à mon secours ! à mon secours I Otez-
moi ces haillons, et après, laTmort, la mort !
LE BERGER. — Hélas! pauvrc homme, tu aurais besoin
d'autres haillons pour te couvrir, au lieu d'ôter ceux que
tu as.
AUTOLYCUS. — Ah ! monsieur, leur malpropreté me fait
plus souffrir que les coups de fouet que j'ai reçus; et
j'en ai pourtant reçu de bien rudes, et par millions. '
366 LE CONTE d'hiver.
LE BERGER. — Hélas ! pauvre malheureux! un million
de coups. C'est beaucoup de choses I
AUTOLYCus.— Je suis volé, monsieur, et assommé. On
m'a pris mon argent et mes habits, et Ton m'a affublé
de ces détestables lambeaux.
LE BERGER. — Est-ce uu hommc achevai, ou un
homme à pied ?
AUTOLYcus. — Un homme à pied, mon cher monsieur,
un homme à pied.
LE BERGER. — En effet, ce doit être un homme à pied,
d'après les vêtements qu'il t'a laissés : si c'était là le
manteau d'un homme à cheval, il a fait un rude service.
— Prête-moi ta main, je t'aiderai à te relever; allons,
prête-moi ta main.
(Il lui aide à se relever.)
AUTOLYCUS. — Ah! mon bon monsieur, doucement; ah !
LE BERGER. — Hélas ! pauvrc malheureux!
AUTOLYCUS. — Ah! monsieur! doucement, mon bon
monsieur : j'ai peur, monsieur, d'avoir mon épaule
démise.
LE BERGER.— -Eh bien ! peux-tu te tenir debout?
AUTOLYCUS.— Doucement, mon cher monsieur... (// met
la main dans la poche du berger,) Mon cher monsieur, dou-
cement ; vous m'avez rendu un service bien charitable.
LE BERGER. — Aurais-tu besoin de quelque argent? je
peux t'en donner un peu.
AUTOLYCUS. — ^Non, mon cher monsieur, non, je vous
en conjure, monsieur. J'ai un parent à moins de trois
quarts de mille d'ici chez qui j'allais; je trouverai là de
l'argent et tout ce dont j'aurai besoin : ne m'offrez point
d'argent, monsieur, je vous en prie ; cela me fend le cœur.
LE BERGER. — Quclle espècc d'homme était-ce que celui
qui vous a dépouillé ?
AUTOLYCUS. — Un homme, monsieur, que j'ai connu
pour donner à jouer au trou-madame : je l'ai vu au ser-
vice du prince ; je ne saurais vous dire, mon bon mon-
sieur, pour laquelle de ses vertus c'était; mais il a été
fustigé ,et chassé de la cour.
LE BERGER. — PouT SCS viccs, voulez-vous dire? Il n'y a
ACTE IV, SCÈNE II. 367
point de vertu chassée de la cour; on l'y choie assez
pour l'engager à s'y établir, et cependant elle ne fera
jamais qu'y séjourner en passant.
AUTOLYcus. — Oui, môusieur, j'ai voulu dire ses vices;
je connais bien cet homme-là ; il a été depuis porteur de
singes; ensuite, solliciteur de procès, huissier : ensuite,
il a fabriqué des marionnettes de Tenfant prodigue, et il
a épousé la femme d'un chaudronnier, à un mille du
lieu où sont ma terre et mon bien ; après avoir parcouru
une multitude de professions malhonnêtes, il s'est éta-
bli dans le métier de coquin : quelques-uns l'appellent
Autolycus.
LE BERGER. — Malédictiou sur lui! c'est un filou, sur
ma vie, c'est un filou : il hante les fêtes de village, les
foires et les combats de Tours.
AUTOLYCUS. — Justement, monsieur, c'est lui; mon-
sieur, c'est lui ; c'est ce coquin-là qui m'a accoutré
comme vous me voyez.
LE BERGER. — Il n'y a pas de plus insigne poltron dans
toute la Bohême. Si vous aviez seulement fait les gros
yeux, ou que vous lui eussiez craché au visage, il se
serait enfui.
AUTOLYCUS. — Il faut vous avouer, monsieur, que je ne
suis pas un homme à me battre; de ce côté-là, je ne
vaux rien du tout, et il le savait bien, je le garantirais.
LE BERGER. — Comment vous trouvez-vous à présent?
AUTOLYCUS. — Mon cher monsieur, beaucoup mieux que
je n'étais ; je puis me tenir sur mes jambes et marcher ;
je vais même prendre congé de vous, et m'acheminer
tout doucement vers la demeure de mon parent.
LE BERGER. — ^\'ous coudulrai-je un bout de chemin?
AUTOLYCUS. — Non, mon bon monsieur; non, mon cher
monsieur.
LE BERGER. --Alors portcz-vous bien ; il faut que j'aiUe
acheter des épices pour notre fête de la tonte.
(II sort:)
AUTOLYCUS seul. — Prospércz, mon cher monsieur. —
Votre bourse n'est pas assez chaude à présent pour ache-
ter vos épices. Je me trouverai aussi à votre fête de la
368 LE CONTE d'hiver.
tonte, je vous le promets. Si je ne fais pas succéder à
cette filouterie un autre escamotage, et si des tondeurs
je ne fais pas de vrais moutons, je consens à être effacé
du registre, et que mon nom soit enregistré sur le livre
de la probité.
Trotte, trotte par le sentier,
Un cœur joyeux va tout le jour ;
Un cœur triste est las au bout d'un mille.
(Il s'en va4
SCÈNE III
La cabane du berger.
Entrent FLORIZEL et PERDITA.
FLORizEL. — Cette parure inaccoutumée donne une nou-
velle vie à chacun de vos charmes. Vous n'êtes point
une bergère : c'est Flore, se laissant voir à rentrée
d'avril : — cette fête de la tonte me paraît une assemblée
de demi-dieux, et vous en êtes la reine.
PERDITA. — Mon aimable prince, il ne me sied pas de
blâmer vos éloges exagérés ; ah ! pardonnez, si j'en parle
ainsi : vous, l'objet illustre des regards de la contrée,
vous vous êtes éclipsé sous l'humble habit d'un berger ;
et moi, pauvre et simple fille, je suis parée comme une
déesse. Si ce n'est que nos fêtes sont toujours marquées
par la folie, et que les convives avalent tout par la cou-
tmne, je rougirais de vous voir dans cet appareil, et de
me voir moi, dans le miroir : votre rang vous met à
l'abri de la crainte.
FLORIZEL.— Je bénis le jour où mon bon faucon a pris
son vol au travers des métairies de votre père.
PERDITA.— Veuille Jupiter vous en donner sujet : pour
moi, la différence entre nous me remplit de terreurs.
Votre Grandeur n'a pas été accoutumée à la crainte. Je
tremble en ce moment même à la seule idée que votre
père, conduit par quelque hasard, vienne à passer par
ici, comme vous avez fait. 0 fatalité ! De quel œil verrait-
ACTE IV, SCÈNE III. 369
il son noble ouvrage si pauvrement relié! Que dirait-il?
ou comment soutiendrais-je moi, au milieu de mes splen-
deurs empruntées, le regard sévère de son auguste
présence?
FLORizEL. — Ne songez qu'au plaisir. Les dieux eux-
mêmes, soumettant leur divinité à l'amour, ont emprunté
la forme des animaux : Jupiter s'est métamorphosé en
taureau, et a poussé des gémissements; le verdâtre Nep-
tune est devenu bélier, et a fait entendre ses bêlements;
et le dieu vêtu de feu, Apollon doré, s'est fait humble
berger, tel que je parais être maintenant; jamais leurs
métamorphoses n'eurent pour objet une plus rare beauté,
ni des intentions aussi chastes. Mes désirs ne dépassent
pas mon honneur, et mes sens ne sont pas plus ardents
que ma bonne foi.
PERDiTA. — Oui, mais, cher prince, votre résolution ne
pourra tenir, quand une fois il lui faudra essuyer,
comme cela est inévitable, toute l'opposition de la puis-
sance du roi ; et alors ce sera une alternative nécessaire,
ou que vous changiez de dessein, ou que je cesse de
vivre.
FLORIZEL. — Chère Perdita, je t'en conjure, n'assombris
point, par ces réflexions forcées, la joie de la fête. Ou je
serai à toi, ma belle, ou je ne serai plus à mon père; car
je ne puis être à moi, ni à personne, si je ne suis pas à
toi. C'est à cela que je resterai fidèle, quand les destins
diraient non ! Sois tranquille et joyeuse; étouffe ces pen-
sées importunes par tout ce que tu vas voir tout à Theure.
Voilà vos hôtes qui viennent; prenez un air gai, comme
si c'était aujourd'hui le jour de la célébration de ces
noces, que nous nous.sommes tous deux juré d'accom-
plir un jour.
PERDITA.— 0 fortune, sois-nous favorable!
(Entrent le berger, son fils, Mopsa, Dorcas, valets, Polixène
et Camillo déguisés.)
FLORIZEL, à Perdiia.— Voyez : vos hôtes s'avancent;
préparez-vous à les recevoir gaiement, et que nos visages
soient colorés par l'allégresse.
LE BERGER, à Perdita.— ¥1 donc! ma fille. Quand ma
T. IV. 24
370 LE CONTE d'hiver.
vieille femme vivait, elle était, dans un jomr comme
celui-ci, le pannetier, Téchanson, le cuisinier, la maî-
tresse et la servante tout ensemble ; elle accueillait tout
le monde, chantait sa chanson et dansait à son tour .:
tantôt ici au haut bout de la table, et tantôt au milieu;
sur Tépaule de celui-ci, sur Fépaule de celui-là; le visage
en feu de fatigue; et la liqueur qu'elle prenait pour
éteindre ses feux, elle en buvait un coup à la santé de
chacun. Et vous, vous êtes à l'écart comme si vous étiez
ixn de ceux qu'on fête, et non pas l'hôtesse de l'assem-
blée. Je vous en prie, souhaitez la bienvenue à ces amis
gui nous sont inconnus : c'est le moyen de nous rendre
plus amis et d'augmenter notre connaissance. Allons,
qu'on m'efTace ces rougeurs, et présentez-vous pour ce
que vous êtes, pour la maîtresse de la fête; aUons, et
faites-leur vos remerciements de venir à votre fête de la
tonte, si vous voulez que votre beau troupeau prospère.
PERDiTA, à Polixène et Camillo, — Monsieur, soyez le
bienvenu : c'est la volonté de mon père que je me charge
de faire les honneurs de cette fête. {A Camillo,) Vous êtes
le bienvenu, monsieur. (A Dorcas.) Donne-moi les fleurs
que tu as là. — Respectable seigneur, voilà du romarin
et de la rue pour vous : ces fleurs conservent leur aspect
et leur odeur pendant tout l'hiver ; que la grâce et le
souvenir' soient votre partage; soyez les bienvenus à
notre fête.
POLIXÈNE. — Bergère, et vous êtes une charmante ber-
gère, vous avez bien raison de nous présenter, à nos
âges, des fleurs d'hiver.
PERDiTA. — Monsieur, Tannée commence à être an-
cienne.— A cette époque, où l'été n'est pas encore expiré,
où l'hiver transi n'est pas né non plus, les plus belles
fleurs de la saison sont nos œillets et les giroflées rayées,
que quelques-uns nomment les bâtardes de la nature;
mais, pour cette dernière espèce, il n'en croit point dans
J La rue était appelée l'herbe de grâce, et le romarin l'herbe du
souvenir. On portait du romarin aux funérailles. On croyait jadis
que cette plante fortifiait la mémoire.
ACTE IV, SCÈNE 111. 371
notre jardin rustique, et je ne me soucie pas de m'en
procurer des boutures.
poLixÈNE. — Pourquoi, belle fille, les méprisez-vous
ainsi?
PERDiTA.— C'est que j'ai ouï-dire qu'il y a un art qui,
pour les bigarrer, en partage l'ouvrage avec la grande
créatrice, la nature.
POLIXÈNE.— Eh bien! quand cela serait, il est toujours
vrai qu'il n'est point de moyen de perfectionner la na-
ture sans que ce moyen soit encore l'ouvrage de la
nature. Ainsi, au-dessus de cet art que vous dites ajouter
à la nature, il est un art qu'elle crée : vous voyez, char-
mante fille, que tous les jours nous marions une tendre
tige avec le tronc le plus sauvage, et que nous savons
féconder Fécorce du plus vil arbuste par un bouton
d'une race plus noble ; ceci est un art que perfectionne
la nature, qui la change plutôt : l'art lui-même est encore
la nature.
PERDiTA. — Cela est vrai.
POLIXÈNE. — Enrichissez donc votre jardin de giroflées,
et ne les traitez plus de bâtardes.
PERDiTA.— Je n'enfoncerai jamais le plantoir dans la
terre pour y mettre une seule tige de leur espèce, pas
plus que je ne voudrais, si j'étais peinte, que ce jeune
homme me dit que c'est bien et qu'il ne désirât m'épou-
ser que pour cela. — Voici des fleurs pour vous : la chaude
lavande, la menthe, la sauge, la marjolaine et le souci,
qui se couche avec le soleil et se lève avec lui en pleu-
rant. Ce sont les fleurs de la mi-été, et je crois qu'on les
donne aux hommes d'un certain âge. Vous êtes les
très-bienvenus.
CAMiLLO. — Si j'étais un de vos moutons, je cesserais de
paître et je ne vivrais que du plaisir de vous contempler.
PERorTA. — Allons donc! Hélas I vous deviendriez bien-
tôt si maigre que le soufQe des vents de janvier vous tra-
verserait de part en part. (A Florizel.) Et vous, mon bon
ami, je voudrais bien avoir quelques fleurs de printemps
qui pussent convenir à votre jeunesse ; et pour vous
aussi, bergères, qui portez encore votre virginité sur vos
372 LE CONTE d'hiver.
tiges vierges, — 0 Proserpine ! que n'ai-je ici les fleurs
que, dans ta frayeur, tu laissas tomber du char de Plu-
ton! Les narcisses, qui viennent avant que Thirondelle
ose se montrer, et qui captivent les vents de mars par
leur beauté; les violettes, sombres, mais plus douces
que les yeux bleus de Junon ou que l'haleine de Cy thé-
rée; les pâles primevères, qui meurent vierges avant
qu'elles puissent voir le brillant Phébus dans sa force,
malheur trop ordinaire aux jeunes filles ; les superbes
jonquilles et lïmpériale ; les lis de toute espèce, et la
fleur de lis en est une; oh ! je suis dépourvue de toutes
ces fleurs pour vous faire des guirlandes et pour vous en
couvrir tout entier, vous, mon doux ami.
FLORizEL. — Qnoil comme un cadavre?
PERDiTA. — Non pas, mais comme un gazon sur lequel
l'amour doit jouer et s'étendre ; non comme un cadavre,
ou du moins pour être enseveli vivant dans mes bras. —
Allons, prenez vos fleurs; il me semble que je fais ici le
rôle que j'ai vu faire dans les Pastorales de la Pentecôte :
sûrement cette robe que je porte change mon humeur.
FLORIZEL. — Ce que vous faites vaut toujours mieux que
ce que vous avez faii. Quand vous parlez, ma chère, je
voudrais vous entendre parler toujours ; si vous chantez,
je voudrais vous entendre; vous voir vendre et acheter,
donner l'aumône, prier, régler votre maison, et tout
faire en chantant; quand vous dansez, je voudrais que
vous fussiez une vague de la mer, afin que vous pussiez
toujours continuer, vous mouvoir toujours, toujours
ainsi, et ne jamais faire autre chose : votre manière de
faire, toujours plus piquante dans chaque mouvement,
relève tellement tout ce que vous faites, que toutes vos
actions réunies sont celles d'une reine.
PERDiTA. — 0 Doriclès î vos louanges sont trop fortes :
si votre jeunesse et la pureté de votre sang, qui se
montre franchement sur vos joues, ne vous annonçaient
pas clairement pour un berger exempt de fraude, j'au-
rais raison de craindre, mon Doriclès, que vous ne me
fissiez la cour avec des mensonges.
FLORIZEL. — Je crois que vous avez aussi peu de raison ^
ACTE IV, SCÈNE III. 373
de le craindre, que je songe peu moi-même à vous en don-
ner des motifs. — Mais allons, notre danse, je vous prie.
Votre main, maPerdita; ainsi s'unit un couple de tourte-
relles, résolues de ne jamais se séparer.
PERorrA. — Je le jure pour elles.
poLixÈNE. — ^Voilà la plus jolie petite paysanne qui ait
foulé le vert gazon : elle ne fait pas un geste, elle n'a pas
un maintien qui ne respire quelque chose de plus relevé
que sa condition : elle est trop noble pour ce lieu.
CAMiLLO. — Il lui dit quelque chose qui lui fait monter
la rougeur sur les joues : en vérité, c'est la reine du
lait et de la crème.
LE FILS DU BERGER. — AUous, la musiquc, jouez.
DORCAS, à part. — Mopsa doit être votre maîtresse : et un
peu d'ail, pour préservatif contre ses baisers.
MOPSA. — Allons en mesure.
LE FILS DU BERGER. — Pas uu mot, pas uu mot : il s'agit
aujourd'hui d'avoir de bonnes manières.— Allons, jouez.
(On exécute ici une danse de bergers et de bergères.)
POLIXÈNE.— Bon berger, dites-moi, je vous prie, quel
est ce jeune paysan qui danse avec votre fille?
LE BERGER. — On TappeUe Doriclès, et il se vante de
posséder de riches pâturages ; je ne le tiens que de lui,
mais je le crois : il a Tair de la vérité. Il dit qu'il aime
ma fille : je le crois aussi, car jamais la lune ne s'est
mirée dans les eaux aussi longtemps qu'on le voit debout,
et lisant, pour ainsi dire, dans les yeux de ma fille ; et à
parler franchement, je crois qu'à un demi-baiser près
on ne saurait choisir lequel des deux aime le mieux
l'autre.
POLIXÈNE. — Elle danse avec grâce.
LE BERGER. — Elle fait de même tout ce qu'elle fait,
quoique je le dise, moi, qui devrais le taire. Si le jeune
Doriclès se décidait pour elle, elle lui apporterait ce à
quoi il ne songe guère.
LE VALET, au fils du bcrgev, — Ah! maître, si vous aviez
entendu le colporteur à la porte, vous ne voudriez plus
danser au son du tambourin ni du chalumeau : non, la
cornemuse ne vous ferait plus d'impression II chante
874 LE CONTE d'hiver.
plusieurs airs différents plus vite que vous ne compteriez
l'argent ; il les débite comme s'il avait mangé des bal-
lades et que toutes les oreilles fussent ouvertes à ses
airs.
LE FILS DU BERGER. — Il ne pouvait pas venir plus à
propos. Il faut qu'il entre; moi, j'aime de passion les
ballades, quand c'est une histoire lamentable chantée
sur un air joyeux, ou une histoire bien plaisante chantée
sur un ton lamentable.
LE VALET. — lia des chansons pour l'homme ou la
femme de toutes grandeurs. Il n'y a pas de marchande
de modes qui puisse aussi bien accommoder de gants
ses pratiques : il a les plus jolies chansons d'amour pour
les jeunes filles, et sans aucune licence, ce qui est
étrange ; et avec de si charmants refrains, de flon flon et
ion Ion la^ et Tombe dessus, et puis pousse^ ; et dans le cas
où quelque vaurien à la bouche béante voudrait, comme
qui dirait, y entendre malice et casser grossièrement les
vitres, il fait répondre à la fille : Finissez, ne me faites pas
de mal, cher ami. Elle s'en débarrasse et lui fait lâcher
prise avec : Finissez, ne me faites pas de mal , mon brave
homme^.
poLixÈNE. — Voilà un honnête garçon.
LE FILS DU BERGER. — Sur maparolc, tu parles d'un mar-
chand bien ingénieux. A-t-il quelques marchandises
fraîches?
LE VALET. — Il a des rubans de toutes les couleurs de
l'arc-en-ciel, plus de pointes* que n'en pourraient em-
ployer les avocats de la Bohême quand ils tomberaient
sur lui à la grosse*, rubans de fil, cadis*, batistes,
linons, etc., et il met toute sa boutique en chansons
comme si c'était autant de dieux et de déesses; vous croi-
1 Noms de chansons de rondes anciennes.
* Autres titres de chansons.
^PoinU^ pointes et points.
* By the grosse; si la traduction du mot est un peu hasardée, la
pensée est juste.
8 Espèce de drap dont les Arlcsiennes font encore des cotillons
un peu lourds pour le climat.
ACTE IV, SCÈNE III. 378
riez qu'une chemise est un ange, il chante les poignets
et toute la broderie du jabot.
LE FILS DU BERGER. — Jo t'en prie, amèno-le-nous, et
qu'il s'avance en chantant.
PERDiTA. — Avertissez-le d'avance de ne pas se servir de
mots inconvenants dans ses airs.
LE FILS DU BERGER. — Vous avez de ces colporteurs qui
sont tout autre chose que ce que vous pourriez croire,
ma sœur.
PERDIT A. — Oui, mon cher frère, ou que je n'ai envie
de le savoir.
AUTOLYCUS s'avance en chantant.
Du linon aussi bJanc que Ja neige,
Du crêpe noir comme le corbeau,
Des gants parfumés comme lés roses de Damas,
Des masques pour la figure et pour le nez,
Des bracelets de verre, des colliers d'ambre.
Des parfums pour la chambre des dames.
Des coiffes dorées et des devants de corsages
Dont les garçons peuvent faire présent à leurs belles.
Des épingles et des agrafes d'acier,
Tout ce qu'il faut aux jeunes filles, des pieds à la tête.
Venez, achetez-moi; allons, venez acheter, venez acheter,
Achetez, jeunes gens, ou vos jeunes filles se plair.dront.
Venez acheter, etc.
LE FILS DU BERGER. — Si je n'étais pas amoureux de
Mopsa, tu n'aurais pas un sou de moi ; mais, étant cap-
tivé comme je le suis, cela entraînera aussi la captivité
de quelques rubans et de quelques paires de gants.
MOPSA. — On me les avait promis pour la fête, mais ils
ne viendront pas encore trop tard à présent.
DORCAS.— Il vous a promis plus que cela, ou bien il y
a des menteurs.
MOPSA. — Il vous a payé plus qu'il ne vous a promis^
peut-être même davantage, et ce que vous rougiriez de
lui rendre.
LE FILS DU BERGER. — Est-cc qu'il n'y a plus de retenue
parmi nos jeunes filles? Porteront-elles leurs jupes là
où on devrait voir leurs visages? N'avez-vous pas l'heure
376 LE CONTE d'hIVEB.
d'aller traire, celle de vous coucher ou d'aller au four
pour éventer ces secrets, sans qu'il faille que vous ve-
niez en jaser devant tous nos hôtes ? Il est heureux qu'ils
se parlent à Toreille. Faites taire vos langues, et pas un
mot de phis.
MOPSA. — J'ai fini. Allons, vous m'avez promis im joli
lacet et une paire de gants parfumés.
LE FILS DU BERGER. — Ne VOUS ai-je pas dit comment on
m'avait filouté en chemin et pris tout mon argent?
AUTOLYCUS. — Oh I oui, sûrement, monsieur, il y a des
filous par les chemins, et il faut bien prendre garde à
soi.
LE FILS DU BERGER.— N'aie pas peur, ami, tu ne perdras
rien ici.
AUTOLYCUS. — Je l'espère bien, monsieur, car j'ai avec
moi bien des paquets importants.
LE FILS DU BERGER. — Qu'as-tu là? dos chausous?
MOPSA. — Oh! je t'en prie, achètes-en quelques-unes.
J'aime une chanson imprimée à la fureur, car celles-là,
nous savons qu'elles sont véritables.
AUTOLYCUS. — Tenez, en voilà une sur un air fort lamen-
table : comment la femme d'un usurier accoucha tout
d'un coup de vingt sacs d'argent, et comment elle avait
envie de manger des têtes de serpents et des crapauds
grillés.
MOPSA. — Cela est-il vrai? le croyez-vous?
AUTOLYCUS. — Très-vrai, il n'y a pas un mois de c^la.
DORCAS. — Les dieux me préservent d'épouser un usu-
rier !
AUTOLYCUS. — ^Voilà le nom de la sage-femme au bas,
une madame Porteconte ; et il y avait cinq ou six hon-
nêtes femmes qui étaient présentes. Pourquoi irais-je
débiter des mensonges ?
MOPSA, au jeune berger. — Oh ! je t'en prie, achète-la.
LE FILS DU BERGER. — Allous, mets-la dc côté, et voyons
encore d'autres chansons; nous ferons les autres em-
plettes après.
AUTOLYCUS. — Voici une autre ballade d'un poisson qui
se montra sur la côte, le mercredi quatre-vingts d'avril,
ACTE IV, SCÈNE III. 377
à quarante mille brasses au-dessus de l'eau, et qui chanta
cette ballade contre le cœur inflexible des filles. On a
cru que c'était une femme qui avait été métamorphosée
en poisson, pour ne pas avoii* voulu aimer un homme
amoureux d'elle : la ballade est vraiment touchante, et
tout aussi vraie.
DORCAS. — Gela est vrai aussi? Le croyez-vous ?
AUTOLYcus.— Il y a le certificat de cinq juges de paix,
et de témoins plus que n'çn contiendrait ma balle.
LE JEUNE BERGER. — Mettcz-la aussi de côté : une autre.
AUTOLYCUS. — Voici une chanson gaie, mais bien jolie.
MOPSA. — Ah ! voyons quelques chansons gaies.
AUTOLYCUS. — Oh I c'est une chanson extrêmement gaie,
et elle va sur Tair de : Deux filles aimaient un amant ; il
n'y a peut-être pas une fille dans la province qui ne la
chante : on me la demande souvent, je puis vous dire.
MOPSA. — Nous pouvons la chanter tous deux; si vous
voulez faire votre partie, vous allez entendre : elle est en
trois parties.
DORCAS. — ^Nous avons eu cet air-là, il y a un mois.
AUTOLYCUS. — Je puis faire ma partie, vous savez que
c'est mon métier : songez à bien faire la vôtre.
CHANSON.
AuTOL. — Sortez d'ici, car il faut que je m'en aille. —
Où? c'est ce qu'il n'est pas bon que vous sachiez.
DORCAS. — OÙ?
MopsA. — Où?
DORCAS.— Où?
MopsA. — Vous devez, d'après votre serment.
Me dire tous vos secrets.
DoRCAS. — Et à moi aussi ; laissez-moi y aller.
MopsA. — Tu vas à la grange, ou bien au moulin.
DoRCAS. — Si tu vas à l'un ou à l'autre, tu as tort.
AuTOL. — Ni l'un ni l'autre.
DoRCAS. — Comment! ni l'un ni l'autre?
AuTOL. — Ni l'un ni l'autre.
DoRCAS.— Tu as juré d'être mon amant,
MoPSA. — Tu me l'as juré bien davantage.
Ainsi, où vas-tu donc? Dis-moi, où?
378 LE CONTE d'hiver.
LE FILS DU BERGER. — Nous chanterons tout à l'heure
cette chanson à notre aise. — Mon père et nos hôtes sont
en conversation sérieuse, et il ne faut pas les troubler ;
allons, apporte ta balle et suis-moi. Jeunes filles, j'achè-
terai pour vous deux. — Colporteur, ayons d'abord le
premier choix. — Suivez-moi, mes belles.
AUTOLtcus, à part, — Et vous payerez bien pour elles.
(Il chante.)
VouJez-Tous acheter du ruban,
Ou de la dentelle pour votre pèlerine,
Ma jolie poulette, ma mignonne?
Ou de la soie, ou du fil.
Quelques jolis colifichets pour votre tête,
Des plus beaux, des plus nouveaux, des plus élé-
Venez au colporteur; [gants?
L'argent est un touche à tout
Qui fait sortir les marchandises de tout le monde.
(Le jeune berger, Dorcas et Mopsa sortent ensemble
pour choisir et acheter ; Autolycus les suit.)
(Entre un valet.)
LE VALET.— Maître, il y a trois charretiers, trois ber-
gers, trois chevriers, trois gardeurs de pourceaux qui se
sont tous faits des hommes à poil : ils se nomment eux-
mêmes des saltières \ et ils ont une danse qui est, disent
les filles, comme une galimafrée de gambades, parce
qu'elles n'en sont pas ; mais elles ont elles-mêmes dans
l'idée qu'elle plaira infiniment, pourvu qu'elle ne soit
pas trop rude pour ceux qui ne connaissent que le jeu de
boules.
LE BERGER. — Laissc-nous; nous ne voulons point de
leur danse ; on n'a déjà que trop folâtré ici. — Je sais^
monsieur, que nous vous fatiguons.
poLixÈNE. — Vous 'fatiguez ceux qui nous délassent;
je vous prie, voyons ces quatre trios de gardeurs de
troupeaux.
LE VALET. — Il y en a trois d'entre eux, monsieur, qui,
suivant ce qu'ils racontent, ont dansé devant le roi ; et
1 Saltières pour satyres.
ACTE IV, SCÈNE III. 379
le moins souple des trois ne saute pas moins de douze
pieds et demi en carré.
LE BERGER.— Cesse tou babil ; puisque cela plait à ces
honnêtes gens, qu'ils viennent ; mais qu'ils se dépêchent.
LE VALET. — Hé ! ils sout à la porte, mon maître.
(Ici les douze satyres paraissent et exécutent leur danse.)
POLixÈNE, à part. — Ohl bon père, tu en sauras davan-
tage dans la suite. — Gela n'a-t-il pas été trop loin? — Il
est temps de les séparer. — Le bonhomme est simple, il
en dit long. — (A Florizel.) Eh bien! beau berger, votre
cœur est plein de quelque chose qui distrait votre âme
du plaisir de la fête.— Vraiment, quand j'étais jeune et
que je filais Tamour comme vous faites, j'avais coutume
de charger ma belle de présents : j'aurais pillé le trésor
de soie du colporteur, et l'aurais prodigué dans les mains
de ma belle. — Vous l'avez laissé partir, et vous n'avez
fait aucun marché avec lui. Si votre jeune flUe allait
l'interpréter mal, et prendre cet oubh pour un défaut
d'amour ou de générosité, vous seriez fort embarrassé au
moins pour la réponse, si vous tenez à conserver son
attachement.
FLORIZEL.— Mon vieux monsieur, je sais qu'elle ne fait
aucun cas de pareilles bagatelles. Les cadeaux qu'elle
attend de moi sont emballés et enfermés dans mon cœur,
dont je lui ai déjà fait don, mais que je ne lui ai pas
encore Uvré. (A Perdita.) Ah ! écoute-moi prononcer le
vœu de ma vie devant ce vieillard, qui, à ce qu'il semble,
aima jadis : je prends ta main, cette main aussi douce
que le duvet de la colombe, et aussi blanche qu'elle, ou
que la dent d'un Éthiopien et la neige pure repoussée
deux fois par le soufile impétueux du nord.
POLIXÈNE. — Que veut dire ceci? Gomme ce jeune berger
semble laver avec complaisance cette main qui était déjà
si blanche auparavant! — Je vous ai interrompu. —
Mais revenez à votre protestation : que j'entende votre
promesse.
FLORIZEL. — Ecoutez, et soyez-en témoin.
POLIXÈNE. — Et mon voisin aussi que voilà ?
FLORIZEL. — ^Et lui aussi, et d'autres que lui, et tous les>
380 LE CONTE d'hIVEE.
hommes, la terre, les deux et l'univers entier; soyez
tous témoins que, fusse -je couronné le plus grand
monarqne du monde et le plus puissant, fussé-je le plus
beau jeune homme qui ai fait languir les yeux, eussé-je
plus de force et de science que n'en ait jamais eu un
mortel, je n'en ferais aucun cas sans son amour, que je
les emploierais tous et les consacrerais tous à son service,
ou les condamnerais à périr.
pOLixÈNE. — Belle offrande I
CAMiLLo. — Qui montre ime affection durable.
LE BERGER. — Mais VOUS, ma fille, en dites-vous autant
pour lui?
PERDiTA. — Je ne puis m'exprimer aussi bien, pas à beau-
coup près aussi bien, non, ni penser mieux ; je juge de
la pureté de ses sentiments sur celle des miens.
LE BERGER. — Preuez-vous les mains, c'est un marché
fait.— Et vous, amis inconnus, vous en rendrez témoi-
gnage ; je donne ma fille à ce jeime homme, et je veux
que sa dot égale la fortune de son amant.
FLORizEL. — Oh ! la dot de votre fille doit être ses ver-
tus. Après une certaine mort, j'aurai plus de richesses^
que vous ne pouvez l'imaginer encore, assez pour exciter
votre surprise ; mais, allons, unissons-nous en présence
de ces témoins.
LE BERGER, à Flovizel, — ^Allous, votre main. — Et vous,
ma fille, la vôtre.
POLIXÈNE. — Arrêtez, berger; un moment, je vous en
conjure. — (^4 FlorizeL) Avez-vous im père ?
FLORIZEL. — J'en ai un. — Mais que prétendez- vous ?
POLIXÈNE.— Sait-il ceci?
FLORIZEL. — Il ne le sait pas et ne le saura jamais.
POLIXÈNE. — Il me semble pourtant qu'un père est l'hôte
qui sied le mieux au festin des noces de son fils. Je vous
prie, encore un mot : votre père n'est-il pas incapable de
gouverner ses affaires? n'est-il pas tombé en enfance par
les années et les catarrhes de l'âge? peut-il parler, enten-
dre, distinguer un homme d'un autre, administrer son
bien? n'est-il pas toujours au lit, incapable de rien faire
que ce qu'il faisait dans son enfance?
ACTE IV, SCÈNE III. 381
FLORizEL.— Non, mon bon monsieur, il est plein de
santé, et il a même plus de forces que n'en ont la plupart
des vieillards de son âge.
poLixÈNE. — Par ma barbe blanche, si cela est, vous lui
faites une injure qui ne sent pas trop la tendresse
filiale : il est raisonnable que mon fils se choisisse lui-
même une épouse ; mais il serait de bonne justice aussi
que le père, à qui il ne reste plus d'autre joie que celle
de voir une belle postérité, fût un peu consulté dans
pareille affaire .
FLORIZEL. — ^Je vous accofdo tout cela; mais, mon véné-
rable monsieur, pour quelques autres raisons qu'il n'est
pas à propos que vous sachiez, je ne donne pas connais-
sance de cette affaire à mon père.
POLIXÈNE. — 11 faut qu'il en soit instruit.
FLORIZEL. — Il ne le sera point.
POLIXÈNE. — Je vous en prie, qu'il le soit.
FLORIZEL.— Non, il ne le faut pas.
LE BERGER. — Qu'il Ic soit, pon fils ; il n'aura aucun
sujet d'être fâché, quand il viendra à connaître ton
choix.
FLORIZEL. — ^Allons, allous, il ne doit pas en être ins-
truit.—Soyez seulement témoins de notre union.
POLIXÈNE, se découvrant.— De votre divorce, mon jeune
monsieur, que je n'ose pas appeler mon fils. Tu es trop
vil pour être reconnu, toi, Théritier d'un sceptre, et qui
brigues ici une houlette. — {Au père.) Toi, vieux traître,
je suis fâché de ne pouvoir, en te faisant pendre, abré-
ger ta vie que d'ime semaine. — (A Perdita.) Et toi, jeune
et belle séductrice, tu dois à la fin connaître malgré toi
le royal fou auquel tu t'es attaquée.
LE BERGER. — 0 mOU CŒUr 1
POLIXÈNE. — ^Je ferai déchirer ta beauté avec des ronces,
et je rendrai ta figure plus grossière que ton état. —
Quant à toi, jeune étourdi, si jamais je m'aperçois que
tu oses seulement pousser un soupir de regret de ne plus
voir cette petite créature (comme c'est bien mon inten-
tion que tu ne la revoies jamais), je te déclare incapable
de me succéder, et je ne te reconnaîtrai pas plus pour
382 LE CONTE d'hiver.
être de notre sang et de notre famille, que ne Test tout
autre descendant de Deucalion. Souviens-toi de mes
paroles, et suis-nous à la cour.— -Toi, paysan, quoique tu
aies mérité notre colère, nous t'affranchissons pour le
présent de son coup mortel. — Et vous, enchanteresse,
assez bonne pour un pâtre, oui, et pour lui aussi, car
il se rendrait indigne de nous s'il ne s'agissait de notre
honneur, — si jamais tu lui ouvres à l'avenir l'entrée de
cette cabane, ou que tu entoures son corps de tes em-
brassements, j'inventerai une mort aussi cruelle pour
toi que tu es délicate pour elle.
(Il sort.)
PERDiTA.— Perdue sans ressources, en un instant ! Je
n'ai pas été fort effrayée ; une ou deux fois j'ai été sur le
sur le point de lui répondre, et de lui dire nettement que
le même soleil qui éclaire son palais ne cache point son
visage à notre chaumière, et qu'il les voit du même œil.
(A FlorizeL) Voulez-vous bien, monsieur, vous retirer?
Je vous ai bien dit ce qu'il adviendrait de tout cela. Je
vous prie, prenez soin de vous ; ce songe que j'ai fait,
j'en suis réveillée maintenant, et je ne veux plus jouer la
reine en rien. — Mais je trairai mes brebis, et je pleurerai.
CAMiLLO,ati berger. — Eh bien ! bon père, comment vous
trouvez-vous ? Parlez encore une fois avant de mourir.
LE BERGER. — Je ne peux ni parler, ni penser, et je
n'ose pas savoir ce que je sais. {A FlorizeL) Ah ! monsieur,
vous avez perdu un homme de quatre-vingt-trois ans,
qui croyait descendre en paix dans sa tombe; oui, qui
espérait mourir sur le lit où mon père est mort, et repo-
ser auprès de ses honnêtes cendres; mais maintenant
quelque bourreau doit me revêtir de mon drap mor-
tuaire, et me mettre dans un lieu où nul prêtre ne jet-
tera de la poussière sur mon corps. (A Perdita,) 0 mau-
dite misérable I qui savais que c'était le prince, et qui as
osé t'aventurer à unir ta foi à la sienne.— Je suis perdu !
je suis perdu! Si je pouvais mourir en ce moment, j'au-
rais vécu pour mourir à l'instant où je le désire.
(Il sort.)
FLORIZEL , à Perdita, — Pourquoi me regardez - vous
ACTE IV, SCÈNE IIL 383
ainsi? Je ne suis qu'affligé, mais non pas effrayé. Je suis
retardé, mais non changé. Ce que j'étais, je le suis
encore. Plus on me retire en arrière, et plus je veux aller
en avant : je ne suis pas mon lien avec répugnance.
CAMiLLo.— Mon gracieux seigneur, voufe connaissez le
caractère de votre père. En ce moment il ne vous per-
mettra aucune représentation ; et je présume que vous
ne vous proposez pas de lui en faire ; il aurait aussi bien
de la peine, je le crains, à soutenir votre vue ; ainsi,
jusqu'à ce que la fureur de Sa Majesté se soit calmée, ne
vous présentez pas devant lui.
FLORizEL. — Je n'en ai pas Tinténtion. Vous êtes
Camillo, je pense?
CAMiLLO. — Oui, seigneur.
PERDiTA. — Combien de fois vous ai -je dit que cela arri-
verait? Combien de fois vous ai-je dit que mes grandeurs
finiraient dès qu'elles seraient connues?
FLORIZEL. — Elles ne peuvent finir que par la violation
de ma foi : et qu'alors la nature écrase les flancs de la
terre Tun contre l'autre , qu'elle étouffe toutes les
semences qu'elle renferme! Lève les yeux. — Effacez-moi
de votre succession, mon père ; mon héritage est mon
amour. ,
CAMILLO. — Écoutez les conseils.
FLORIZEL. — Je les écoute ; mais ce sont ceux de mon
amour; si ma raison veut lui obéir, j'écoute la raison;
sinon, mes sens, préférant la folie, lui souhaitent la
bienvenue.
CAMILLO. — C'est là du désespoir, seigneur.
FLORIZEL. — Appelez-le de ce nom, si vous voulez ; mais
il rempht mon vœu ; je suis forcé de le croire vertu.
€amillo, ni pour la Bohême, ni pour toutes Jes pompes
qu'on y peut recueillir, ni pour tout ce que le soleil
éclaire, tout ce que le sein de la terre contient, ou ce que
la mer profonde cache dans ses abîmes ignorés, je ne
violerai les serments que j'ai faits à cette beauté que
j'aime. Ainsi, je vous prie, comme vous avez toujours
été l'ami honoré de mon père, lorsqu'il aura perdu la
trace de son fils (car je le jure, j'ai l'intention de ne plus
384 LE CONTE d'hiver-
le revoir), tempérez sa colère par vos sages conseils. La
fortune et moi nous allons lutter ensemble à l'avenir.
Voici ce que vous pouvez savoir et redire, que je me suis
lancé à la mer avec celle que je ne puis conserver ici sur
le rivage ; et, fort heureusement pour notre besoin, j'ai
un vaisseau prêt à partir, qui n'était pas préparé pour ce
dessein. Quant à la route que je veux tenir, il n'est d'au-
cun avantage pour vous de le savoir, ni d'aucun intérêt
pour moi que vous puissiez le redire.
CAMiLLO. — Ah ! seigneur, je voudrais que votre carac-
tère fût plus docile aux avis, ou plus fort pour répondre
à votre nécessité.
FLORizEL. — Ecoutez, Perdita. (A Camillo,) Je vais vous
entendre tout à l'heure.
CAMILLO, à part. — Il est inébranlable : il est décidé à
fuir. Maintenant je serais heureux si je pouvais faire ser-
vir son évasion à mon avantage ; le sauver du danger,
lui prouver mon affection et mon respect ; et parvenir
ainsi à revoir ma chère Sicile, et cet infortuné roi, mon
maître, que j'ai si grande soif de revoir.
FLORIZEL. — Allons, cher Camillo, je suis chargé d'af-
faires si importantes que j'abjure toute cérémonie.
CAMILLO, se préparant à sortir. — Seigneur, je pense que
vous avez entendu parler de mes faibles services, et de
l'affection que j'ai toujours portée à votre père?
FLORIZEL. — Vous avez bien mérité de lui; c'est une
musique pour mon père que de raconter vos services;
et il n'a pas négligé le soin de les récompenser suivant
sa reconnaissance.
CAMILLO. — Eh bien ! seigneur, si vous avez la bonté de
croire que j'aime le roi, et en lui ce qui lui tient de plus
près, c'est-à-dire votre illustre personne, daignez vous
laisser diriger par moi, si votre projet plus réfléchi et
médité à loisir peut encore souffrir quelque change-
ment. Sur mon honneur, je vous indiquerai un lieu où
vous trouverez l'accueil qui convient à Votre Altesse;
où vous pourrez posséder librement votre amante (dont
je vois que vous ne pouvez être séparé que par votre
ruine, dont voiis préserve le ciel !). Vous pourrez l'épou-
ACTE IV, SCÈNE III. 385
ser, et par tous mes efiTorts, en votre absence je tâchera -
d'apaiser le ressentiment de votre père, et de l'amener à
approuver votre choix.
FLORizEL. — Eh ! cher Gamillo, comment pourrait s'ac-
comphr cette espèce de miracle? Apprenez-le-moi, afin
que j'admire en vous quelque chose de plus qu'un
homme, et qu'ensuite je puisse me fier à vous.
CAMiLLo. — Avez-vous pensé à quelque lieu où vous
vouliez aller?
FLORIZEL. — Pas encore. Comme c'est un accident ino-
piné qui est coupable du parti violent que nous prenons,
nous faisons de même profession d'être les esclaves du
hasard et de l'impulsion de chaque vent qui souffle.
CAMILLO. — Ecoutez-moi donc : voici ce que j'ai à vous
dire. — Si vous ne voulez pas absohiment changer de
résolution, et que vous soyez résolu à cette fuite, faites
voile vers la Sicile, et présentez-vous avec votre belle
princesse (car je vois qu'elle doit l'être) devant Léontes.
Elle sera vêtue comme il convient à la compagne de
votre lit. Il me semble voir Léontes vous ouvrant affec-
tueusement ses bras, vous accueillant par ses larmes,
vous demandant pardon à vous, qui êtes le fils, comme
à la personne même du père, baisant les mains de votre
belle princesse, et son cœur partagé entre sa cruauté et
sa tendresse, se reprochant l'une avec des malédictions
et disant à l'autre de croître plus vite que le temps ou la
pensée.^
FLORIZEL. — Digne Gamillo, quel prétexte donnerai-je à
ma visite?
GAMILLO. — Vous diroz que vous êtes envoyé par le roi
votre père, pour le saluer et lui donner des consolations.
Je veux vous mettre par écrit, seigneur, la manière dont
vous devez vous conduire avec lui, et ce que vous devez
lui commimiquer, comme de la part de votre père, des
choses qui ne sont connues que de nous trois; et ces
instructions vous guideront dans ce que vous devrez
dire à chaque audience, de sorte qu'il ne s'apercevra de
rien, et qu'il croira que vous avez toute la confiance de
votre père, et que vous lui révélez son cœur tout entier.
T. IV. 25
386 LE CONTE d'hiver.
FLORizEL.— Je VOUS suis obligé, cette idée a de la sève.
CAMiLLO. — C'est une marche qui promet mieux que de
vous dévouer inconsidérément à des mers infréquentées,
à des rivages inconnus, avec la certitude de rencontrer
ime foule de misères, sans aucun espoir de secours; pour
sortir d'une infortune, afin d'être assailli par ime autre ;
n'ayant rien de certain que vos ancres, qui ne peuvent
vous rendre de meilleur service que celui de vous fixer
dans des lieux où vous serez fâché d'être. D'ailleurs,
vous le savez, la prospérité est le plus sûr lien de
l'amour-, Tafîliction altère à la fois la fraîcheur et le
cœur.
PERDiTA. — L'un des deux est vrai; je pense que l'ad-
versité peut flétrir les joues, mais elle ne peut atteindre
le cœur.
CAMILLO. — Oui-da! dites- vous cela? il ne sera point né
dans la maison de votre père, depuis sept années, une
autre fille comparable à vous.
FLORIZEL.— Mon cher Camillo, elle est autant en avant
de son éducation, qu'elle est en arrière par la naissance.
CAMILLO. — Je ne puis dire qu'il soit dommage qu'elle
manque d'instruction ; car elle me paraît être la maî-
tresse de la plupart de ceux qui instruisent les autres.
PERDiTA. — Pardonnez, monsieur, ma rougeur vous*
exprimera mes remerciements.
FLORIZEL. — Charmante Perdita ! — Mais , sur quelles
épines nous sommes placés! Camillo, vous, le sauveur
de mon père, et maintenant le mien, le médecin de notre
maison, comment ferons-nous? Nous ne sommes pas
équipés comme doit l'être le fils du roi de Bohême, et
nous ne pourrons pas paraître en Sicile...
CAMILLO.— Seigneur, n'ayez point d'inquiétude là-des-
sus. Vous savez, je crois, que toute ma fortune est située
dans cette île ; ce sera mon soin que vous soyez entre-
tenu en prince, comme si le rôle que vous devez jouer
était le mien.' Et, seigneur, comme preuve que vous ne
pourrez manquer de rien... un mot ensemble.
(Ils se parlent à l'écart.)
(Entre Autolycus.)
ACTE IV, SCÈNE Ilf. 387
AUTOLYCus- — Ah I quelle dupe que rhounêtelé ! et que la
confiance, sa sœur mséparable, est .une sotte fiUe! J'ai
vendu toute ma drogue : il ne me reste pas une pierre
fausse, pas un ruban, pas un miroir, pas ime boule de
parfums, ni bijou, ni tablettes, ni ballade, ni couteau, ni
lacet, ni gants, ni ruban de soulier, ni bracelet, ni
anneau de corne ; pour empêcher ma baUe de jeûner^
ils sont accourus, à qui achèterait le premier, comme si
mes bagatelles avaient été bénies et pouvaient procurer
la bénédiction du ciel à- l'acheteur : par ce moyen, j'ai
observé ceux dont la bourse avait la meilleure mine, et
ce que j'ai vu, je m'en suis souvenu pour mon profit
Mon paysan^ à qui il oe manque que bien peu de chose
pour être un homme raisonnable, est devenu si amou-
reux des chansons des filles, qu'il n'a pas voulu bougei
im pied qu'il n'ait eu l'air et les paroles ; ce qui m'a si
bien attiré le reste du troupeau, que tous leurs autres
sens s'étaient fixés dans leurs oreilles : vous auriez pu
pincer un jupon, sans qu'il l'eût senti : ce n'était rien
que de dépouiller un gousset de sa bourse : j'aurais
enfilé toutes les clefs qui pendaient aux chaînes ; on
n'entendait, on ne sentait que la chanson de mon mon-
sieur, et on n'admirait que cette niaiserie. En sorte que,
pendant cette léthargie, j'ai escamoté et coupé la plu-
part de leurs bourses de fête ; si le vieux berger n'était
pas venu avec ses cris contre sa fille et le fils du roi, s'il
n'eût pas chassé nos corneilles loin de la balle de blé, je
n'eusse pas laissé une bourse en vie dans toute l'as-
semblée.
(Camillo, Florizel et Perdita s'avancent.)
CAMiLix). — Oui, mais mes lettres qui, par ce moyen,
seront rendues en Sicile aussitôt que vous y arriverez,
éclairciront ce doute.
FLORIZEL. — Et celles que vous vous procurerez de la
part du roi Léon tes...
CAMiLLO. — Satisferont votre père.
PERDITA. — Soyez à jamais heureux! Tout oe que voua
dites a belle apparence.
CAMILLO, apercevant Autoly eus, — Quel est cet homme qui
388 LE CONTE d'hiver.
se trouve là?— Nous en ferons notre instrument ; ne né-
gligeons rien de ce qui peut nous aider.
AiiTOLYCUs , à part. — S'ils m'ont entendu tout à
l'heure !... — Allons, la potence.
CAMiLLO. — Hél vous voilà, mon ami? Pourquoi trem-
bles-tu ainsi ? Ne craignez personne : on ne veut pas
vous faire du mal.
AUTOLYCus. — Je suis un pauvre malheureux, mon-
sieur.
CAMILLO. — Eh bien! continue de l'être à ton aise; il
n'y a personne ici qui veuille te voler cela; cependant,
nous pouvons te proposer un échange avec Textérieur de
ta pauvreté; en conséquence, déshabille-toi à l'instant :
tu dois penser qu'il y a quelque nécessité pour cela ;
change d'habit avec cet honnête homme. Quoique le
marché soit à son désavantage, cependant sois sûr qu'il
y a encore quelque chose par-dessus le marché.
AUTOLYCUS. — Je suis un pauvre malheureux, monsieur.
(A part.) Je vous connais de reste.
CAMILLO. — Allons, je t'en prie, dépêche: ce monsieur
est déjà à demi-déshabillé.
AUTOLYLus. — Parlcz-vous sérieusement, monsieur? —
{A part.) Je soupçonne le jeu de tout ceci.
FLORizEL.— Dépêche-toi donc, je t'en prie.
AUTOLYCUS. — En vérité, j'ai déjà des gages, mais en
conscience je ne puis prendre cet habit.
CAMILLO. — Allons, dénoue, dénoue. {A Perdita.) Heu-
reuse amante , que ma prophétie s'accomplisse pour
vous ! — Il faut vous retirer sous quelque abri; prenez
le chapeau de votre amant et enfoncez-le sur vos sour-
cils : cachez votre figure. Déshabillez- vous et déguisez
autant que vous le pourrez tout ce qui pourrait vous
faire reconnaître, afin que vous puissiez (car je crains
pour vous les regards) gagner le vaisseau sans être dé-
couverte.
PERDITA. — Je vois que la pièce est arrangée de façon
qu'il faut que j'y fasse un rôle.
CAMILLO. — Il n'y a point de remède. {A Fhrizel.) Eh
bien! avez-vous fini?
ACTE IV, SCÈNE III. 389
FLORiZEL.— Si je rencontrais mon père à présent, il ne
m'appellerait pas son fils.
CAMiLLO. — Allons, vous ne garderez point de chapeau.
— Venez, madame, venez. — (A Autolycus,) Adieu, mon
ami.
AUTOLYCUS. — Adieu, monsieur.
FLORIZEL.— 0 Perdita! ce que nous avons oublié tous
deux 1— Je vous prie, un mot.
CAMILLO, à part. — Ce que je vais faire d'abord, ce sera
d'informer le roi de cette évasion et du lieu où ils se
rendent, où j'ai l'espérance que je viendrai à bout de le
déterminera les suivre; et je raccompagnerai et rever-
rai la Sicile, que j'ai un désir de femme de revoir.
FLORIZEL. — Que la fortune nous accompagne I Ainsi
donc, nous allons gagner le rivage, Gamillo?
CAMILLO. — Le plus tôt sera le mieux.
(Florizel, Perdita et Gamillo sortent.)
AUTOLYCUS seul — Je conçois l'affaire, je l'entends;
avoir l'oreille fine, l'œil vif et la main légère sont des
qualités nécessaires pour un coupeur de bourses. Il est
besoin aussi d'un bon nez, afin de flairer de l'ouvrage
pour les autres sens. Je vois que voici le moment où un
malhonnête homme peut faire son chemin. Quel échange
aurais-je fait s'il n'y avait pas eu de l'or par-dessus le
marché? Mais aussi combien ai-je gagné ici avec cet
échange? Sûrement les dieux sont d'intelligence avec
nous cette année, et nous pouvons faire toutce que nous
voulons ex tempore. Le prince lui-même est à l'œuvre
pour une mauvaise action en s'évadant de chez son père
et traînant son entrave à ses talons. Si je savais que ce
ne fût pas un tour honnête que d'en informer le roi, je
le ferais : mais je tiens qu'il y a plus de coquinerie à
tenir la chose secrète, et je reste fidèle à ma profession.
{Entrent le berger et son fils.) Tenons-nous à l'écart, à Té-
cart. Voici encore matière pour une cervelle chaude.
Chaque coin de rue, chaque église, chaque boutique,
chaque cour de justice, chaque pendaison procure de
l'occupation à un homme vigilant.
LE FILS DU BERGER. — Voycz, voycz, quol homme vous
390 LE CONTE d'hiver.
êtes à présent r II n'y a pas d'antre parti que d'aller dé-
clarer au roi qu'elle est un enfant changé au berceau, et
point du tout de votre chair et de votre sang.
LE BERGER. — Mais, écoute-moi.
LE FILS. — Mais, écoutez-moi.
LE BERGER. — A.llons, continue donc.
LE FILS. — Dès qu'elle n'est point de votre chair et de
votre sang, votre chair et votre sang n'ont point offensé
le roi ; et alors votre chair et votre sang ne doivent pas
être punis par lui. Montrez ces effets que vous avez trou-
vés autour d'elle, ces choses secrètes, tout, excepté ce
qu'elle a sur elle; et cela une fois fait, laissez siffler la
loi, je vous le garantis.
LE BERGER. — Je dirai tout au roi; oui, chaque mot, et
les folies de son fils aussi, qui, je puis bien le dire, n'est
point un honnête homme, ni envers son père, ni envers
moi, d'aller se jouer à me faire le beau-frère du roi.
LE FILS. —En effet, beau-frère était le degré le plus éloi-
gné auquel vous pussiez parvenir, et alors votre sang
serait devenu plus cher je ne sais pas de combien Tonce.
AUTOLYCus, toujours à Vécart,— Bien dit... Idiot!
LE BERGER. — Allous, allous trouvor le roi : il y a dans le
petit paquet de quoi lui faire se gratter la barbe.
AUTOLYCUS. — Je ne vois pas trop quel obstacle cette
plainte peut mettre à Tévasion de mon maître.
LE FILS. — Priez le ciel qu'il soit au palais.
AUTOLYCUS. — Quoique je nQ sois pas honnête de mon
naturel, je le suis cependant quelquefois par hasard. —
Mettons dans ma poche cette barbe de colporteur. {Il s'a-
vance auprès des deux bergers.) Eh bien ! villageois, où
allez-vous ainsi ?
LE BERGER. — Au palais, si Votre Seigneurie le permet.
AUTOLYCUS. — Vos affaires, là, quelles sont-elles? Avec
qui? Déclai*ez-moi ce que c'est que ce paquet, le lieu de
votre demeure, vos noms, vos âges, votre avoir, votre
éducation , en un mot tout ce qu'il importe qui soit
connu?
LE FILS. — ^Nous ne sommes que des gens tout unis,
monsieur.
ACT£ IV, SCÈNE III. 391
AUTOLYcus. — Mensonge I Vous êtes rudes et couverts
de poil. Ne vous avisez pas de mentir : cela ne convient
à personne qu'à des marchands, et ils nous donnent
souvent un démenti à nous autres soldats; mais nous
les en payons en monnaie de bonne empreinte et nul-
lement en fer homicide. Ainsi, ils ne nous donnent pas
un démenti.
LE FILS. — Votre Seigneurie avait tout Tair de nous en
donner si elle ne^ s'était pas prise sur le fait.
LE BERGER. — Êtes-vous uu courtisau, monsieur, s'il
vous plaît ?
AUTOLYCUS. — Que cela me plaise ou non, je suis un
courtisan ; est-ce que tu ne vois pas un air de cour dans
cette tournurç de bras? Est-ce que ma démarche n'a pas
en elle la cadence de cour? Ton nez ne reçoit-il pas de
mon individu ime odeur de cour? Est-ce que je ne réflé-
chis pas sur ta bassesse un mépris de cour ? Crois-tu
que, parce que je veux développer, démêler ton affaire,
pour cela je ne suis pas un courtisan? Je suis un cour-
tisan de pied en cap et un homme qui fera avancer ou
reculer ton affaire; en conséquence de quoi je te com-
mande de me déclarer ton affaire.
LE BERGER.— Mon affaire, monsieur, s'adresse au roi.
AUTOLYCUS. — Quel avocat as-tu auprès de lui?
LE BERGER. — Jo u'cu counais point, monsieur, sous
votre bon plaisir.
LE FILS. — Avocat est un terme de cour pour signifier
un faisan. Dites que vous n'en avez pas.
LE BERGER.— Aucun, mousicur. Je n'ai point de faisan,
ni coq, ni poule.
AUTOLYCUS, à haute voio;.— Que nous sommes heureux,
pourtant, de n'être pas de simples gens ! Et pourtant la
nature aurait pu me faire ce qu'ils sont; ainsi je ne veux
pas les dédaigner.
LE FILS.— Ce ne peut être qu'un grand courtisan.
La BERGER. — Scs habits sont riches, mais il ne les
porte pas avec grâce.
LE FILS. — Il me paraît à moi d'autant plus noble qu'il
est plus bizarre : c'est un homme important, je le ga-
392 LE CONTE d'hiver.
rantis, je le reconnais à ce qu'il se cure les dents*.
AiiTOLYCus.--Et ce paquet, qu'y a-t-il dans ce paquet?
Pourquoi ce coffre?
LE BERGER. — Mousicur, il y a dans ce paquet et cette
boîte des secrets qui ne doivent être connus que du roi,
et qu'il va apprendre avant une heure, si je peux parve-
nir à lui parler.
AUTOLYcus. — Vieillard, tu as perdu te§ peines.
LE BERGER. — Pourquoi, mousicur?
AUTOLYCUS. — Le roi n'est point au palais; il est allé à
bord d'un vaisseau neuf pour purger sa mélancolie et
prendre Tair: car, si tii peux comprendre les choses
sérieuses, il faut que tu saches que le roi est dans le
chagrin.
LE BERGER. — Ou le dit, moDsicur, à l'occasion de son
fils, qui voulait se marier à la fille d'un berger.
AUTOLYCUS. — Si ce berger n'est pas dans les fers, qu'il
fuiepromplement; les malédictions qu'il aura, les tor-
tures qu'on lui fera souffrir, briseront le dos d'un homme
et le cœur d'un monstre.
LE FILS. — Le croyez-vous, monsieur?
AUTOLYCUS. — Et ce ne sera pas seulement lui qui souf-
frira tout ce que l'imagination peut inventer de fâcheux
et la vengeance d'amer, mais aussi ses parents, quand
ils seraient éloignés jusqu'au cinquantième degré, tous
tomberont sous la main du bourreau. Et quoique ce soit
une grande pitié, cependant c'est nécessaire. Un vieux
maraud de gardien de brebis, un entremetteur de bé-
liers, consentir que sa fille s'élève jusqu'à la majesté
royale! Quelques-uns disent qu'il sera lapidé, mais moi
je dis que c'est une mort trop douce pour lui : porter
notre tr6nedans un parc à moutons ! 11 n'y pas assez de
morts, la plus cruelle est trop aisée.
LE FILS. — Ce vieux berger a-t-il un fils, monsieur? Ta-
vez-vous entendu dire, s'il vous plaît, monsieur?
AUTOLYCUS. — 11 a un fils qui sera écorché vif; ensuite,
enduit partout de miel et placé à l'entrée d'im nid de
4 Manière de petit-maître, du temps de Shakspeare.
ACTE IV, SCÈNE III. 393
guêpes, pour rester là jusqu'à ce qu'il soit aux trois
quarts et demi mort ; ensuite on le fera revenir avec de
Teau-de-vie ou quelque autre liqueur forte ; alors tout
au vif qu'il sera, et dans le jour prédit par Talmanach,
il sera placé contre un mur de briques aux regards brû-
lants du soleil du midi, qui le regardera jusqu*à ce qu'il
périsse sous la piqûre des mouches. Mais pourquoi nous
amuser à parler de misérables traîtres? Il ne faut que
rire de leurs maux, leurs crimes étant si grands. Dites-
moi, car vous me paraissez de bonnes gens bien simples,
ce que vous voulez au roi. Si vous me marquez comme
il faut votre considération pour moi, je vous conduirai
au vaisseau où il est, je vous présenterai à Sa Majesté,
je lui parlerai à Toreille en votre faveur; et s'il est quel-
qu'un auprès du roi qui puisse vous faire accorder votre
demande, vous voyez un homme qui le fera.
LE FILS. — Il paraît un homme d'un grand crédit; ac-
cordez-vous avec lui, donnez-lui de l'or; et quoique l'au-
torité soit un ours féroce, cependant, avec de l'or, on la
mène souvent par le nez. Montrez le dedans de votre
bourse au dehors de votre main, et sans plus tarder.
Souvenez- vous, lapidé et écorché vif.
LE BERGER.— S'il VOUS plaisait, monsieur, de vous char-
ger de l'affaire pour nous, voici de l'or que j'ai sur moi ;
je vous promets encore autant, et je vous laisserai ce
jeune homme en gage jusqu'à ce que je vous le rapporte.
AUTOLYCus. — Après que j'aurai fait ce que j'ai promis ?
LE BERGER. — Oui, mousiour.
AUTOLYCUS. — Allons, donnez-m'en la moitié. — Etes-
vous personnellement intéressé dans cette aifaire ?
LE FILS. — En quelque façon, monsieur ; .mais, quoique
ma situation soit assez triste, j'espère que je ne serai pas
écorché vif pour cela.
AUTOLYCUS. — Oh! c'est le cas du fils du berger. Au
diable si on n'en fait pas un exemple.
LE FILS, à son père, — Du courage, prenez courage ; il
faut que nous allions trouver le roi, et lui montrer les
choses étranges que nous avons à faire voir; il faut qu'il
sache qu'elle n'est point du tout votre fille, ni ma sœur,
394 LE CONTE d'hiver.
autrement nous sommes perdus. (A Autolycus,) Mon
sieur, je vous donnerai autant que ce vieillard quand
Taffaire sera terminée ; et je resterai, comme il vous le
dit, votre otage, jusqu'à ce que Tor vous ait été apporté.
AUTOLYcus. — Jfe m'en rapporte à vous ; marchez devant
vers le rivage ; prenez sur la droite. Je ne ferai que regar-
der par-dessus la haie, et je vous suis.
LE FILS. — Nous sommes bien heureux d'avoir trouvé
cet homme, je puis le dire, bien heureux.
LE BERGER. — Marchons devant, comme il nous l'or-
donne ; la Providence nous Ta envoyé pour nous faire du
bien.
(Le berger et son fils s'en vont.)
AUTOLYCUS, seid. — Quand j'aurais envie d'être honnête
homme, la fortune ne le souffrirait pas; elle me fait
tomber le butin dans la bouche ; elle me gratifie en ce
moment d'une double occasion : de l'or, et le moyen de
rendre service au prince mon maître; et qui sait com-
bien cela peut servir à mon avancement ? Je vais lui con-
duire à bord ces deux taupes, ces deux aveugles ; s'il juge
â propos de les remettre sur le rivage, et que la plainte
qu'ils veulent présenter au roi ne l'intéresse en rien,
qu'il me traite s'il le veut de coquin, pour être si offi-
cieux; je suis à toute épreuve contre ce titre, et contre la
honte qui peut y être attachée. Je vais les lui présenter ;
cela peut être important.
(Il sort.)
FIN DU QUATRIÈME ACTE.
ACTE CINQUIÈME
SCÈNE 1
Sicile, — Appartement dans le palais de Léontes.
LÉONTES, CLÉOMÈNE, DION, PAULINE, mï<?.
GLÉOMÈNE. — Seigneur, vous en avez assez fait; vous
avez témoigné le repentir d'un saint ; si vous avez com-
mis des fautes, vous les avez bien expiées, et même votre
pénitence a surpassé vos fautes : finissez enfin par faire
ce que le ciel a déjà fait, oublier vos offenses, et vous les
pardonnez comme il vous les pardonne.
LÉONTES. — Tant que je me souviendrai d'elle et de ses
vertus, je ne puis oublier mon injustice envers elle ; je
songe toujours au tort que je me suis fait à moi-même ;
tort si grand qu'il laisse mon royaume sans héritier, et
«qui a détruit la plus douce compagne sur laquelle un
époux ait fondé ses. espérances.
PAULINE. — Cela est vrai, trop vrai, seigneur ; quand
vous épouseriez Tune après l'autre toutes les femmes du
monde, ou quand vous prendriez quelque bonne qualité
â toute» pour en former une femme parfaite, celle que
vous avez tuée serait encore sans égale.
LÉONTES.— Je le crois ainsi. Tuée^Moi, je l'ai tuée?—
Oui, je Tai fait; mais vous me donnez un coup bien cruel,
en me disant que je l'ai tuée. Ce mot est aussi amer pour
moâ dans votre bouche que dans mes pensée» : à l'ave-
nir, ne me le dites que bien rarement.
CLÉOMÈNï. —Ne le prononcez jamais, bonne dame ;
vous auriez pu dire mille choses qui eussent été plus
convenables aux circonstances, et plus conforme» à la
bonté de votre cœur.
396 LE CONTE d'hiver.
PAULINE, à Cléomène. — Vous êtes un de ceux qui vou-
draient le voir se remarier.
DION. — Si vous ne le désirez pas^ vous n'avez donc
aucune pitié de TEtat ; et vous ne vous souvenez pas de
son auguste nom ? Considérez un peu quels dangers, si
Sa Majesté ne laisse point de postérité, peuvent tomber
sur ce royaume et dévorer tous les témoins indécis de sa
ruine. Quoi de plus saint que de se réjouir de ce que la
feue reine est en paix ? quoi de plus saint que de faire
rentrer le bonheur dans la couche de Sa Majesté, avec
une douce compagne, pour soutenir la royauté, nous
consoler du présent et préparer le bien à venir ?
PAULINE.— Il n'en est aucune qui soit digne, auprès de
celle qui n'est plus. D'ailleurs, les dieux voudront que
leurs desseins secrets s'accomplissent. Le divin Apollon
n'a-t-il pas répondu, et n'est-ce pas là le sens de son
oracle, que le roi Léontçs n'aura point d'héritier qu'on
n'ait retrouvé son enfant perdu? Et l'espoir qu'il soit
jamais retrouvé est aussi contraire à la raison humaine,
qu'il l'est que mon Antigone brise son tombeau, et
revienne à moi, car, sur ma vie, il a péri avec l'enfant.
Votre avis est donc que notre souverain contrarie le ciel
et s'oppose à ses volontés? {Au roi,) Ne vous inquiétez
point de postérité : la couronne trouvera toujours un
héritier. Le grand Alexandre laissa la sienne au plus
digne, et par là son successeur avait chance d'être le
meilleur possible.
LÉONTES. — Chère Pauline, vous qui avez en honneur,
je le sais, la mémoire d'Hermione, ah ! que ne me suis-je
toujours dirigé d'après vos conseils ! Je pourrais encore
à présent contempler les beaux yeux de ma reine ché-
rie, je pourrais encore recueillir des trésors sur ses
lèvres.
PAULINE. — En les laissant plus riches encore, après le
don qu'elles vous auraient fait.
LÉONTES. — Vous dites la vérité : il n'est plus de pareilles
femmes : ainsi plus de femme. Une épouse qui ne la vau-
drait pas, et qui serait mieux traitée qu'elle, forcerait son
âme sanctifiée à revêtir de nouveau son corps et à nous
ACTE V, SCENE I. 397
apparaître sur ce IhétUre où nous Toutrageons en ce
moment ; et à me dire, dans les tourments de son cœur :
Pourquoi plutôt moi?
PAULINE.— Si elle avait le pouvoir de le faire, elle en
aurait une juste raison.
LÉONTES. — Oui, bien juste : et elle m'exciterait à poi-
gnarder celle que j'aurais épousée.
PAULINE. — Je le ferais comme elle : si j'étais le fantôme
qui revînt, je vous dirais de considérer les yeux dé votre
nouvelle épouse, et de me dire pour quels attraits vous
Fauriez choisie ; et ensuite je pousserais un cri en vous
adressant ces mots : Souviens-toi de moi.
LÉONTES.— Les étoiles, les étoiles mêmes, et tous les
yeux du monde ne sont auprès des siens que des char-
bons éteints ! Ne craignez point une autre épouse ; je
ne veux plus de femme, Pauline.
PAULINE. — Voulez- vous jurer de ne jamais vous marier
que de mon libre consentement?
LÉONTES. — ^Jamais, Pauline ; je le jure sur le salut de
mon âme.
PAULINE. — Vous Tentendez, seigneurs, soyez tous
témoins de son serment.
CLÉOMÈNE. — Vous le teutcz au delà de toute mesure.
PAULINE. — A moins qu'une autre femme, ressemblant
autant à Hermione que son portrait, ne se présente à ses
yeux.
CLÉOMÈNE. — Chère dame, . .
PAULINE. — J'ai dit.— Cependant, si mon roi veut se
marier... — Oui, si vous le voulez seigneur, et qu'il n'y
ait pas de moyen de vous en ôter la volonté, donnez-moi
Tofiice de vous choisir une reine ; elle ne sera pas aussi
jeune que Tétait la première-, mais elle sera telle que, si
l'ombre de votre première reine revenait, elle se réjoui-
rait de vous voir dans ses bras.
LÉONTES. — Ma fidèle Pauline, nous ne nous marierons
point que sur votre avis.
PAULINE.— Et je vous le conseillerai, quand votre pre-
mière reine reviendra à la vie ; jamais auparavant.
(Entre un gentilhomme.
398 LE CONTE d'hiver.
LE gentilhomme. — Quelqu'un qui se doniie pour le
prince Florizel, fils de Polixène, vient avec sa princesse^
la plus belle personne que j'aie jamais vue, demander à
être introduit auprès de Votre Majesté,
LÉONTES. — Ocelle affaire avons-nous avec lui? Il ne
vient point dans un appareil digne de la grandeur de son
père ; son arrivée, si soudaine et si imprévue^ nous dit
assez que ce n'est point une visite volontaire, mais une
entrevue forcée par quelque besoin ou quelque accident.
Quelle suite a-t-il?
LE GENTUiHOMME. — Pcu dc suite, etceux qui la compo-
sent ont pauvre mine.
LÉONTES. — Sa princesse, dites-vous, est avec lui?
LE GENTILHOMME. — Oui, la plus incomparable beauté
terrestre, je crois, que jamais le soleil ait éclairée de sa
lumière.
PAULINE, — 0 Hermione ! comme le siècle présent se
vante toujours au-dessus du siècle passé, qui valait
mieux, de même, la tombe cède le pas aux objets que
Ton voit à présent. Vous-même, monsieur, vous avez
dit, et vous l'avez écrit aussi (mais maintenant vos écrits
sont plus glacés que celle qui en était le sujet), qu'elle
n'avait jamais été, et que jamais elle ne serait égalée.
Vos vers, qui suivaient autrefois sa beauté, ont étrange-
ment reculé, pour que vous disiez à présent que vous en
avez vu une plus accomplie.
LE GENTILHOMME. — Pardou, madame; j'ai presque
oublié l'une : daignez me pardonner ; et l'autre, quand
une fois elle aura obtenu vos regards, obtiendra aussi
votre voix. C'est une si belle créature que, si elle vou-
lait fonder une secte, elle pourrait éteindre le zèle de
toutes les autres sectes, et faire des prosélytes de tous
ceux à qui elle dirait de la suivre.
PAULINE. — Comment I pas des femmes ?
LE GENTILHOMME. — Les femmes Taimeront, parce qu'elle
est ime femme qui vaut plus qu'aucun homme; les
hommes rauneront, parce qu'elle est la plus rare de
toutes les femmes !
LÉONTES.— Allez, Cléomène; et vous-même, accompa-
ACTE V, SCÈNE I. 399
gné de vos illustres amis , amenez-les recevoir nos
embrassements. (Cléomène sort avec les seigneurs et le gen-
tilhomme,) Toujours est-il étrange qu'il vienne ainsi se
glisser dans notre cour.
PAULINE. — Si notre jeune prince (la perle |des enfants)
avait vécu jusqu'à cette heure, il aurait bien figuré à côté
de ce seigneur : il n'y avait pas un mois d'intervalle
entre leurs naissances.
LÉONTES. — Je vous prie, taisez-vous : vous savez qu'il
meurt pour moi de nouveau quand on m'en parle. Lors-
que je verrai ce jeune homme, vos discours, Pauline,
pourraient me conduire à des réflexions capables de me
priver de ma raison.— :Je les vois qui s'avancent.
(Entrent Florizel, Perdita, Cléomène et autres seigneurs.)
LÉONTES, à Florizel. — Prince, votre mère fut bien fidèle
au mariage, car, au moment où elle vous conçut, elle
reçut l'empreinte de votre illustre père. Si je n'avais que
vingt et un ans, les traits de votre père sont si bien gra-
vés en vous, vous avez si bien son air, que je vous appel-
lerais mon frère, comme lui, et je vous parlerais de
quelques étourderies de jeunesse que nous fîmes
ensemble. Vous êtes le bienvenu, ainsi que votre belle
princesse, une déesse. Hélas l j'ai perdu un couple d'en-
fants qui auraient pu se tenir ainsi entre le ciel et la
terre, et exciter l'admiration comme vous le faites, couple
gracieux. Et ce fut alors que je perdis (le tout par ma
folie) la société et l'amitié de votre vertueux père, que je
désire voir encore une fois dans ma vie, quoiqu'elle soit
maintenant accablée de malheurs.
FLORIZEL.— Seigneur, c'est par son ordre que j'ai abordé
ici en .Sicile, et je suis chargé de sa part de vous présen-
ter tous les vœux qu'un roi et un ami peut envoyer à son
frère, et si une infirmité, qui attaque lesjorces usées
n'avait fait tort à la vigueur qu'il désirait, il aurait lui-
même traversé l'étendue de terres et de mers qui sépare
votre trône et le sien, pour vous revoir, vous qu'il aime
(il m'a ordonné de vous le dire) plus que tous les scep-
tres et plus que tous ceux qui les portent en ce moment.
LÉONTES. — Ah! mon frère, digne prince, les outrages
400 LE CONTE d'hiver.
que je t'ai faits se réveillent en moi, et tes soins, d'une
générosité si rare, accusent ma négligence tardive ! —
Soyez le bienvenu ici, comme le printemps Tesl; sur la
terre. Et a-t-il donc aussi exposé cette merveille de la
beauté aux cruels ou tout au moins aux rudes traite-
ments du terrible Neptune, pour venir saluer un homme
qui ne vaut pas ses fatigues, bien moins encore les
hasards auxquels elle expose sa personne ?
FLORizEL. — Mon cher prince, elle vient de la Libye.
LÉONTEs. — Où le belliqueux Smalus, ce prince si noble
et si illustre, est craint et chéri?
FLORIZEL. — Oui, seigneur, de là; et c'est la fille de ce
prince dont les larmes ont bien prouvé qu'il était son
père au moment où il s'est séparé d'elle ; c'est de là que,
secondés par un officieux vent du midi, nous avons fait
ce trajet pour exécuter la commission que m'avait don-
née mon père, de visiter Votre Majesté. J'ai congédié sur
vos rivages de Sicile la plus brillante portion de ma suite :
ils vont en Bohême, pour annoncer mon succès dans
la Libye, et mon arrivée et celle de ma femme dans cette
cour où nous sommes.
LÉONTES. — Que les dieux propices purifient de toute
contagion notre atmosphère, tandis que vous séjournerez
dans notre climat ! Vous avez un respectable père, un
prince aimable ; et moi, toute sacrée qu'est son auguste
personne, j'ai commis un péché dont le ciel irrité m'a
puni, en me laissant sans postérité : votre père jouit du
bonheur qu'il a mérité du ciel, possédant en vous un fils
digne de ses vertus. Qu'aurais-je pu être, moi qui aurais
pu voir maintenant mon fils et ma fille aussi beaux que
vous?
(Entre un seigneur.)
LE SEIGNEUR. — Noblo scigueur, ce que je vais annoncer
ne mériterait aucune foi, si les preuves n'étaient pas si
près. Apprenez, seigneur, que le roi de Bohême m'envoie
vous saluer et vous prier d'arrêter son fils, qui, abandon-
nant sa dignité et ses devoirs, a fui loin de son père et
de ses hautes destinées, pour s'évader avec la fille d'un
berger.
ACTE V, SCÈNE 1. 401
LÉONTES. — Où est le roi de Bohême ! parlez.
LE SEIGNEUR. — Icî, dans votre ville : je viens de le quit-
ter; je parle avec désordre, mais ce désordre convient et
à mon étonnement, et à mon message. Tandis qu'il se
hâtait d'arriver à votre cour, poursuivant, à ce qu'il
paraît, le beau couple, il a rencontré en chemin le père
de cette prétendue princesse, et son frère,'qui tous deux
avaient quitté leur pays avec le jeune prince.
FLORizEL. — Camille m'a trahi, lui, dont l'honneur et la
fidélité avaient jusqu'ici résisté à toutes les épreuves.
LE SEIGNEUR.— Vous pouvcz le lui roprochor à lui-
même. — Il est avec le roi votre père.
LÉOKTES. — Qui ? Camillo ?
LE SEIGNEUR. — Oui, GamiUo, seigneur. Je lui ai parlé,
et c'est lui qui est actuellement 'chargé de questionner
ces pauvres gens. Jamais je n'ai vu deux malheureux si
tremblants; ils se prosternent à ses genoux, ils baisent
la terre; ils se parjurent à chaque mot qu'ils prononcent;
le roi de Bohême se bouche les oreilles et les menace de
plusieurs morts dans la mort.
PERDiTA. — 0 mon pauvre père I— -Le ciel suscite après
nous des espions qui ne permettront pas que notre union
s'accomplisse.
LÉONTES. — Êtes-vous tuariés?
FLORIZEL. — Nous ne le sommes point, seigneur, et il
n'est pas probable que nous le soyons. Les étoiles, je le
vois, viendront baiser auparavant les vallons : la com-
paraison n*est que trop juste.
LÉONTES. — Prince, est-elle la fille d'un roi ?
FLORIZEL. — Oui, seigneur, quand une fois elle sera ma
ma femme.
LÉONTES.— -Et cela, je le vois, par la prompte poursuite
de votre bon père, viendra bien lentement. Je suis fâché,
très-fâché, que vous vous soyez aliéné son amitié, que
votre devoir vous obligeait de conserver ; et aussi fâché
que votre choix ne soit pas aussi riche en mérite qu'en
beauté, afin que vous puissiez jouir d'elle.
FLORIZEL.— Chérie, relevé la tête : quoique la fortune,
qui se déclare ouvertement notre ennemie, nous pour-
402 LE CONTE d'hiver.
suive avec mon père , elle n'a pas le moindre pouvoir
pour changer notre amour. (Au roi,) Je vous en conjure,
seigneur, daignez vous rappeler le temps où vous ne
comptiez pas plus d'années que je n'en ai à présent ; en
souvenir de ces affections, présentez-vous mon avocat :
à votre prière, mon père accordera les plus grandes
grâces comme des bagatelles.
LÉONTES.— S'il voulait le faire, je lui demanderais votre
précieuse amante, qu'il regarde, lui, comme une baga-
telle.
PAULINE. — ^Mon souverain, vos yeux sont trop jeunes :
moins d'un mois avant que votre reine mourut, elle
méritait encore mieux ces regards que ce que vous regar-
dez à présent.
LÉONTEs.— Je songeai* à elle, même en contemplant
cette jeune fille. — (A FlorizeL) Mais je n'ai pas encore
donné de réponse à votre demande. Je vais aller trouver
votre père. Puisque vos penchants n'ont point triomphé
de votre honneur, je suis leur ami et le vôtre : je vaia
donc le chercher pour cette affaire ; ainsi, suivez-moi et
voyez le chemin que je ferai. — ^Venez, cher prince.
(Ils sortent.)
SCÈNE II
La scène est devant le palais.
AUTOLYCUS BT UN GENTILHOMME.
AUTOLYGUS.— Je VOUS prie, monsieur, étiez-vous pré-
sent à ce récit?
LE GENTILHOMME. — J'étais préseut à l'ouverture du
paquet ; j'ai entendu le vieux berger raconter la manière
dont il l'avait trouvé ; et là-dessus, après quelques
moments d'étonnemeut, on nous a ordonné à tous de
sortir de Tappartemeat; et j'ai seulement entendu, à ce
que je crois, que le berger disait qu'il avait trouvé l'en-
fant.
AUTOLYCUS. — ^Je serais bien aise de savoir l'issue de tout
cela.
ACTE Y, SCÈNE II. 403
LE GENTILHOMME. — ^Je VOUS rends la chose sans ordre.
—Mais les changements que j'ai aperçus sur les visages
-du roi et de Camillo étaient singulièrement remarqua-
bles : ils semblaient, pour ainsi dire, en se regardant l'un
l'autre, faire sortir leurs yeux de leurs orbites; il y avait
un langage dans leur silence, et leurs gestes pariaient :
à leurs regards, on eût dit qu'ils apprenaient le salut ou
la perte d'un monde ; tous les symptômes d'un grand
étonnement éclataient en eux, mais l'observateur le plus
pénétrant, qui ne savait que ce qu'il voyait, n'aurait pu
dire si leur émotion était de la joie ou de la tristesse :
toujours est-il certain que c'était l'une ou l'autre poussée
à l'extrême.
(Survient un autre gentilhomme.)
PREMIER GENTILHOMME. — Voici uu gentilhomme qui
peut-être en sam^a davantage. Quelles nouvelles, Roger ?
SECOND GENTILHOMME. — ^Rieu que feux de joie. L'oracle
est accompli, la fille du roi est retrouvée ; tant de mer-
veilles se sont révélées dans l'espace d'une heure, que
nos faiseurs de ballades ne pourront jamais les cé-
lébrer.
(Arrive un troisième gentilhomme.)
SECOND GENTILHOMME. — Mais voici l'intendant de
madame Pauline, il pourra vous en dire davantage. —
{A rintendanL) Eh bien! monsieur, comment vont les
choses à présent? Cette nouvelle, qu'on assure vraie,
ressemble si fort à un vieux conte, que sa vérité excite
de violents soupçons. Est-il vrai que le roi a retrouvé son
héritière?
TROISIÈME GENTILHOMME. — Rieun'est plus vrai, si jamais
la vérité fut prouvée par les circonstances. Ce que vous
entendez, vous jureriez le voir de vos yeux, tant il y a
d'accord dans les preuves : le mantelet de la reine Her-
mione, — son collier autour du cou de l'enfant, — les
lettres d'Antigone, trouvées avec elle, et dont on recon-
naît l'écriture, — les traits majestueux de cette fille et sa
ressemblance avec sa mère, — un air de noblesse que lui
a imprimé la nature, et qui est au-dessus de son éduca-
tion , — et mille autres preuves évidentes proclament
401 LE CONTE DHIVER.
avec toute certitude qu'elle est la fille du roi. — Avez-
vous assisté à l'entrevue des deux rois?
SECOND GENTILHOMME.— NoU.
TROISIÈME GENTILHOMME. — Alors VOUS avez pcrdu un
spectacle qu'il fallait voir et qu'on ne peut raconter.
Alors vous auriez vu une joie en commencer une autre ;
et de manière qu'il semblait que le chagrin pleurait de
s'éloigner d'eux, car leur joie nageait dans des flots de
larmes. Il fallait les voir élever leurs regards et leurs
mains vers le ciel avec des visages si altérés, qu'on ne
pouvait les reconnaître qu'à leurs vêtements et nulle-
ment à leurs traits. Notre roi, comme prêt à s'élancer
hors de lui-même, dans sa joie de retrouver sa fille, s'é-
crie, comme si sa joie eût été une perte : Oh î ta mère ! ta
mère ! Ensuite il demande pardon au roi de Bohême, et
puis il embrasse son gendre; et puis il tourmente sa fille
en la i)renant dans ses bras, et puis il remercie le vieux
berger, qui était là debout près de lui, comme un con-
duit rongé par le laps de plusieurs règnes successifs. Je
n'ai jamais ouï parler de pareille entrevue, qui ne per-
met pas au récit boiteux de la suivre et défie la descrip-
tion de la représenter.
SECOND GENTILHOMME. — Et qu'cst dcvcnu, je vous prie,
Antigène, qui emporta l'enfant d'ici?
TROISIÈME GENTILHOMME. — G'est oncorc commc un
vieux conte, où il y a matière à raconter, lors même
que toute foi serait endormie et qu'il n'y aurait pas une
oreille ouverte. Il a été mis en pièces par un ours, et
cela est garanti par le fils du berger, qui a non-seule-
ment sa simplicité (qui semble incroyable) pour appuyer
son témoignage, mais qui produit encore un mouchoir
et des anneaux d' Antigène, que Pauline reconnaît.
PREMIER GENTILHOMME.— Et sa barquc, et ceux qui le
suivaient, que sont-ils devenus?
TROISIÈME GENTILHOMME. — Naufragés au même instant
où leur maître a péri, et à la vue du berger, en sorte que
tous les instruments qui avaient servi à exposer l'enfant
furent perdus au moment où l'enfant a été trouvé. Mais
quel noble combat entre la joie et la douleur s'est passé
ACTE V, SCÈNE II. 405
dans rame de Pauline ! Elle avait un œil baissé à cause
de la perte de son époux ; un autre levé dans la joie de
voir Toracle accompli. Elle soulève de terre la princesse
et elle la serre dans ses bras, comme si elle eût voulu
l'attacher à son cœur, de façon à ne plus avoir à craindre
de la perdre.
PREMIER GENTILHOMME. — La graudcur de cette scène
méritait des rois, et des princes pour spectateurs, puis-
qu'elle avait des rois pour acteurs.
TROISIÈME GENTiLHOMxME. — Mais uu des plus touchauts
incidents, et qui a péché dans mes yeux (pour y prendre
de Teau et non du poisson), c'était un récit de la mort de
la reine, avec les détails de la manière dont elle est arri-
vée (confessés avec courage et pleures par le roi) ; c'était
de voir l'attention de sa fille, et la douleur qui la péné-
trait, jusqu'à ce que d'un signe de douleur à l'autre,
elle a poussé un hélas! et, je pourrais bien le dire, saigné
des larmes ; car je suis sûr que mon cœur a pleuré du
sang. Alors le spectateur qui était le plus froid comme
marbre, a changé de couleur; quelques-uns se sont
évanouis, tous s'attristaient; et, si l'univers entier avait
assisté à cette scène, la douleur eût été universelle.
PREMIER GENTILHOMME. — Sout-ils revcuus à la cour ?
TROISIÈME GENTILHOMME. — Nou. La princcsse a entendu
parler de la statue de sa mère, qui est entre les mains de
Pauline ; morceau qui a coûté plusieurs années de tra-
vail, et récemment achevé par ce célèbre maître italien,
Jules Romain ^ S'il possédait lui-même l'éternité, et
qu'il pût de son souffle la communiquer à son ouvrage,
il priverait la nature de son ouvrage, tant il l'imite par-
faitement. Il a fait Hermione si ressemblante à Her-
mione, qu'on dit qu'on lui adresserait la parole, et qu'on
< Jules Romain vécut précisément le même nombre d'années
que Shakspeare, qui naquit dix-huit ans après sa mort. Le poëte
commet ici un anachronisme volontaire pour louer le peintre.
Mais comment songer à Jules Romain, lorsqu'il s'agit ici d'une
statue ? Il faut se rappeler que les statues étaient autrefois en-
luminées.
406 LE CONTE d'hiver.
attendrait sa réï)onse : c'est là qu'ils sont tous allés avec
l'ardeur de Taffection , et ils se proposent d'y souper.
SECOND GENTILHOMME. — Je m'étais toujours imaginé
qu'elle avait là quelque grande affaire en main, car,
depuis la mort d'Hermione, elle ne manquait jamais-
d'aller deux ou trois fois par jour visiter cette maison
écartée. Irons-nous les y trouver et nous associer à la
joie commune?
PREMIER GENTILHOMME. — Et qucl ost colui qui, jouissaut
de la faveur d'y être admis, voudrait s'en priver? A
chaque clin d'oeil, nouvelle découverte et nouveau plai-
sir. Notre absence nous fait perdre des connaissances
précieuses. Partons *.
(Us sortent.)
AUTOLYGUS. — G'cst maintenant, si je n'avais pas contre
moi les torts de mon ancienne conduite, que les hon-
neurs pleuvraient sur ma tête ! C'est moi qui ai conduit
le vieillard et son fils à bord du navire du prince, qui lui
ai dit que je leur avais entendu parler d'un paquet et de
je ne savais pas quoi, mais il était alors enivré de son
amour pour la fille du berger (comme il la croyait alors),
qui commençait à avoir cruellement le mal de mer ; et
lui-même ne se sentait guère mieux par la tempête qui
continuait toujours; ce mystère est ainsi demeuré sans
être découvert. Mais cela m'est égal; car quand j'aurais
trouvé ce secret, il ne m'aurait pas été d'un grand avan-
tage, au milieu des autres raisons qui me discréditent.
(E7itrent le berger et son fils.) Voici ceux à qui j'ai fait du
bien, contre mon intention, et qui paraissent déjà dans
la fleur de leur fortune.
LE BERGER. — Vicns, mou garçon : j'ai passé l'âge
d'avoir des enfants, mais tes fils et tes filles naîtront tous
gentilshommes.
LE FILS, à Autolycus. — Je suis bien aise de vous rencon-
trer, monsieur. Vous avez refusé de vous battre avec
1 On voit que Shakspeare était ici pressé de terminer; la scène
aurait été complète, si ce qui se passe en récit avait été mis en
action. Segniùs irritant animos demissa per aurenif etc.
ACTE V, SCÈNE II. 407
moi lautre jour, parce que je n'étais pas né gentil-
homme : voyez-vous ces habits? Dites que vous ne les
voyez pas, et croyez encore que je ne suis pas né gentil-
homme. Vous feriez bien mieux de dire que ces vête-
ments ne sont pas nés gentilshommes. Osez me donner
un démenti, et essayez si je ne suis pas à présent né
gentilhomme.
AUTOLYCus. — Je sais que vous êtes actuellement, mon-
sieur, un gentilhomme né.
LE FILS. — Oui, et c'est ce que je suis depuis quatre
heures.
LE BERGER. — Et moi aussi, mon garçon.
LE FILS. — Et vous aussi. — Mais j'étais né gentilhomme
avant mon père, car le fils du roi m'a pris par la main et
m'a appelé son frère ; et ensuite les deux rois ont appelé
mon père leur frère ; et ensuite le prince mon frère et la
princesse ma sœur ont appelé mon père, leur père, et
nous nous sommes mis à pleurer ; et ce sont les pre-
mières larmes de gentilhomme que nous ayons jamais
versées.
LE BERGER. — ^Nous pouvons vivro, mon fils, assez pour
en verser bien davantage.
LE FILS. — Sans doute, ou il y aurait bien du malheur,
étant devenus nobles un peu tard.
AUTOLYCUS. — Je vous coujurc, monsieur, de me par-
donner toutes les fautes que j'ai commises contre Yotre
Seigneurie, et de vouloir bien m'appuyer de votre favo-
rable recommandation auprès du prince mon maître.
LE BERGER. — ^Jc t'en prie, fais-le, mon fils ; car nous
devons être obligeants, à présent que nous sommes gen-
tilshommes.
LE FILS. — Tu amenderas ta vie?
AUTOLYCUS. — Oui, si c'est le bon plaisir de Votre Sei-
gneurie.
LE FILS. — Donne-moi ta main : je jurerai au prince que
tu es un aussi honnête et brave homme qu*on en puisse
trouver en Bohême.
LE BERGER.-T-Tu peux le dire, mais non pas le jurer.
LE FILS. — Ne pas le jurer, à présent que je suis gentil-
i08 LE CONTE d'hiver.
homme ? Que les liaysans et les franklins* le disent, moi,
je le jurerai.
LE BERGER. — Et si Cela est faux, mon fik?
LE FILS. — Quelque faux que cela puisse être, un gentil-
homme peut le jurer en faveur de son ami. — Oui, et je
jurerai au prince que tu es un robuste garçon pour ta
taille et que tu ne t'enivreras point ; mais je sais que tu
n'es pas un robuste garçon pour ta taille et que tu t'eni-
vreras; je le jurerai lout de même ; et je voudrais que tu
fusses un robuste garçon pour ta taille.
AUTOLYcus. — Je me montrerai tel, monsieur, tant que
je pourrai.
LE FILS. — Oui, montre-toi au moins un garçon robuste,
si je ne suis pas étonné comment tu oses t'aventurer à
t'enivrer, n'étant pas un garçon robuste, ne fais pas état
de ma parole. — Ecoule: les rois et les princes nos
parents sont allés voir le portrait de la reine ; viens, suis-
nous, nous serons tes bons maîtres.
(Ils sortent.)
SCENE III
Appartement dans la maison de Pauline.
Entrent LÉONTES, POLIXÈNE, FLORIZEL, PERDITA,
CAMILLO, PAULINE, COURTISANS et suite.
LÉONTES.— 0 sage et bonne Pauline! quelles grandes
consolations j'ai reçues de vous !
PAULINE. — Mon souverain, ce qui n'a pas bien réussi,
je le faisais dans de bonnes intentions. Quant à mes ser-
vices, vous me les avez bien payés; l'honneur que vous
m'avez fait de daigner visiter mon humble demeure avec
votre frère couronné, et ce couple fiancé d'héritiers de
vos royaumes, c'est de votre part un surcroît de bienfaits
que ma vie ne pourra jamais assez reconnaître.
LÉONTES. — Ah ! Pauline, c'est un honneur plein d'em-
1 propriétaire libre.
ACTE V, SCENE III. 409
barras. Mais nous sommes venus pour voir la statue de
notre reine ; nous avons traversé votre galerie en regar-
dant avec plaisir toutes les curiosités qu'elle présente ;
mais nous n'avons pas vu celle que ma fille est venue y
chercher, la statue de sa mère.
PAULINE. — Comme de son vivant elle n'eut point
d'égale, je suis persuadée aussi que sa ressemblance ina-
nimée surpasse tout ce que vous avez jamais vu, et tout
ce qu'a fait la main de Thomme. Voilà pourquoi je la
tiens seule et à part. Mais la voici : préparez- vous à voir
la vie aussi parfaitement imitée, que le sommeil imite la
mort. Regardez, et avouez que c'est beau. (Pauline tire
un rideau et découvre une statue.) J'aime votre silence, il
prouve mieux votre admiration. Mais parlez pourtant,* et
vous le premier, mon souverain, dites, n'approche-t-elle
pas un peu de l'original?
LÉONTEs. — C'est son attitude naturelle! Cher marbre,
fais-moi des reproches, afin que je puisse dire : oui, tu
es Hermiorie :— ou plutôt, c'est bien mieux toi encore dans
ton silence; car elle était aussi tendre que l'enfance et
les grâces.— Mais cependant, Pauline, Hermione n'était
pas si ridée ; elle n'était pas aussi âgée que cette statue la
représente.
poLixÈNE.— Oh I non, de beaucoup.
PAULINE.— C'est ce qui prouve encore plus Texcellence
de l'art du statuaire, qui laisse écouler seize années, et la
représente telle qu'elle serait aujourd'hui si elle vivait.
LÉONTES. — Comme elle aurait pu vivre pour me procu-
rer des consolations aussi vives que la douleur dont elle
me perce l'âme aujourd'hui. Oh ! voilà son maintien et
son air majestueux (plein' de vie alors, comme il est là
glacé) la première fois que je lui parlai d'amour ! Je suis
honteux : ce marbre ne me reprend-il pas d'avoir été
plus dur que lui? -0 noble chef-d'œuvre! il y a dans
ta majesté une magie, qui évoque dans ma mémoire
tous mes torts, et qui a privé de ses sens la fille, dont
l'admiration fait une seconde statue.
PERDiTA. — Et permettez-moi, sans dire que c'est une
superstition, de tomber à ses genoux et d'implorer sa
410 LE CONTE d'hiver.
bénédiction. — Madame, chère reine, qui finîtes lorsque-
je ne faisais que de commencer, donnez-moi cette main
à baiser.
PAULINE. — Oh! arrêtez! la statue n'est posée que tout
nouvellement; les couleurs ne sont pas sèches.
CAMiLLO. — Seigneur, vous n'avez que trop cruellement
ressenti le chagrin que seize hivers n'ont pu dissiper,
qu'autant d'étés n'ont pu tarir; à peine^ est-il de bonheur
qui ait duré aussi longtemps ; il n'est point de chagrin
qui ne se soit détruit lui-même beaucoup plus tôt.
POLixÈNE, au roi. — Chère frère, permettez que celui
qui a été la cause de tout ceci, ait le pouvoir de vous ôter
autant de chagrin qu'il en peut prendre lui-même pour
sa part.
PAULINE.— En vérité, seigneur, si j'avais pu prévoir
que la vue de ma pauvre statue vous eût fait tant d'im-
pression (car ce marbre est à moi), je ne vous l'aurais
pas montrée.
(Elle va pour fermer le rideau.)
LÉONTES. — Ne tirez point le rideau.
PAULINE. — Vous ne la contemplerez pas plus long-
temps : peut-être votre imagination en viendrait-elle à
penser qu'elle se remue.
LÉONTES. — Je voudrais être mort, si ce n'est qu'il me
semble que déjà... Que) est cet homme qui la faite?
Voyez, seigneur, ne croiriez-vous pas qu'elle respire, et
que le sang circule en effet dans ses veines ?
POLIXÈNE.— C'est le chef-d'œuvre d'un maître : la vie
même semble animer ses lèvres.
LÉONTES. — Son œil, quoique fixe, semble animé, tant
est grande l'illusion de l'art !
PAULINE. — Je vais fermer le rideau : mon seigneur est
déjà si transporté qu'il va croire tout à l'heure qu'elle-
est vivante.
LÉONTES.— 0 ma chère PàuUne! faites-le moi croire
pendant vingt années de suite; il n'est point de raison
sage dans ce monde qui puisse égaler le plaisir de ce
déhre. Laissez-moi la voir.
PAULINE. — Je suis bien fâchée, seigneur, de vous avoir
ACTE V, SCÈNE III. 411
causé tant d'émotion; mais je pourrais vous affliger
encore davantage.
LÉONTES. — Faites-le, Pauline ; car cette tristesse a
autant de douceur que les plus grandes consolations.—
Eh quoi ! il me semble qu'il sort de sa bouche un souffle :
quel habile ciseau a donc pu sculpter l'haleine I .Que
personne ne rie; mais je veux l'embrasser.
PAULINE. — Mon cher seigneur, arrêtez. Le vermillon
de ses lèvres est encore humide; vous le gâteriez, si
vous l'embrassiez, et vous souilleriez les vôtres de
l'huile de la peinture. Fermerai-je le rideau?
LÉONTES. — Non, non, pas de vingt ans.
PERDiTA. — Je pourrais rester tout ce temps à la con-
templer.
PAULINE. — Ou arrêtez-vous là et quittez cette chapelle^
ou préparez-vous à un plus grand étonnement. Si vous
pouvez en soutenir la vue, je vais faire mouvoir vérita-
blement la statue, la faire descendre et venir vous
prendre la main; mais alors vous croiriez, et cependant
je proteste qu'il n'en est rien , que je suis aidée des
esprits du mal.
LÉONTES. — Tout ce qu'il' est en votre pouvoir de lui
faire faire, je serai satisfait de le voir; tout ce qu'il est
en votre pouvoir de lui faire dire, je serai satisfait de
l'entendre ; car il est aussi aisé de la faire parler que de
la faire mouvoir.
PAULINE.— Il faut que vous réveilliez toute votre foi.
Allons, demeurez tous immobiles, ou que ceux qui croi-
ront que j'accomplis quelque œuvre illicite se retirent.
LÉONTES. — Commencez; personne ne bougera d'un pas.
PAULINE, à des mw5iciem.— Musique, éveillez-la. Com-
mencez,ç— il est temps ; descends, cesse d'être une pierre ;
approche et frappe d'étonnement tous ceux qui te regar-
dent. Allons, je vais fermer ta tombe ; remue, descends,
rends à la mort ce silence obstiné; car la vie chérie te
rachète de ses bras. — Vous le voyez, elle se remue. (Her-
mione descend.) Ne tressaillez point; ses actions seront
saintes comme l'enchantement que vous tenez pour légi-
time; ne l'évitez point que vous ne la revoyiez mourir
412 LE CONTE d'hiver.
tine seconde fois; car vous lui donneriez deux fois la
mort. — Allons, présentez-lui votre main : lorsqu'elle
était jeune, c'était vous qui lui faisiez la cour; à présent
qu'elle est plus âgée, c'est elle qui vous prévient.
LÉONTES, en r embrassant.— Oh. ! sa main est chaude ! Si
ceci est de la magie, que ce soit un art aussi légitime que
de manger.
poLixÈNE.— Elle l'embrasse!
CAMiLLo. — Elle se suspend à son cou ! Si elle appartient
à la vie, qu'elle parle donc aussi!
POLIXÈNE. — Oui, et qu'elle nous révèle où elle a vécu,
ou comment elle s'est échappée du milieu des morts?
PAULINE. — Si Ton n'eût fait que vous dire qu'elle était
vivante, vous auriez bafoué cette idée comme un vieux
conte : mais vous voyez qu'elle vit, quoiqu'elle ne parle
pas encore. Faites attention un petit moment. — (A Per-
dita,) Voudriez-vous, belle princesse, vous jeter entre
elle et le roi ? tombez à ses genoux, et demandez la béné-
diction de votre, mère. [A Hermione.) Tournez-vous de ce
côté, chère reine, notre Perdita est retrouvée.
(Elle lui présente Perdita, qui s'agenouille aux pieds d'Her-
mione.)
HERMIONE, prenant la parole. — 0 vous, dieux! abaissez
ici vos regards, et de vos urnes sacrées versez toutes vos
grâces sur la tête de ma fille ! (.4 sa fille,) Dis-moi, ma
fille, où tu as été conservée? Où tu as vécu? Gomment
as-tu retrouvé la cour de ton père? Car, sachant par
Pauline que l'oracle avait donné l'espérance que tu étais
en vie, je me suis conservée pour en voir Taccomplis-
sement.
PAULINE.— Il y aura assez de temps pour cela. — De
crainte que les spectateurs, excités par cet exemple,
n'aient l'envie de troubler votre joie par de pareilles rela-
tions,— allez ensemble, vous tous qui retrouvez en ce
moment quelque bonheur : et communiquez à chacun
votre allégresse : moi, tourterelle vieillie, je vais me
reposer sur quelque rameau flétri, et là pleurer mon
compagnon, que jamais je ne retrouverai qu'en mourant
moi-même.
ACTE V, SCÈNE III. 413
LÉONTES.— Ah! calmez- VOUS, Pauline : vous devriez
prendre un époux sur mon consentement, comme je
prends moi une épouse sur le vôtre : c'est un pacte fait
entre nous, et confirmé par nos serments. Vous avez
trouvé mon épouse, mais comment? C'est là la question :
car je l'ai vue morte, à ce que j*ai cru : et j'ai fait en
vain plus d'ime prière sur son tombeau. Je n'irai pas
chercher bien loin (car je connais en partie ses senti-
ments) pour vous trouver un honorable époux. — Avan-
cez, Caraillo, et preAez-la par la main -, son mérite et sa
vertu sont bien connus, et attestés encore ici par le
témoignage de deux rois. — Quittons ces lieux. — Quoi?
(A Hermione.) Regardez mon frère ! Ah ! pardonnez-moi
tous deux, de ce que j'ai pu jamais me placer par mes
soupçons entre vos chastes regards. (A Hermione.) Voici
votre gendre, le fils du roi, qui, grâce au ciel, a engagé
sa foi à votre fille.— Chère Pauline , conduisez-nous
dans un lieu où nous puissions à loisir nous ques-
tionner mutuellement et répondre sur le rôle que chacun
de nous a joué dans ce long intervalle de temps depuis
l'instant où nous avons été séparés les uns des autres :
hatez-vousde nous cgnduire.
(Tous sortent.)
FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.
TROILUS ET GRESSIDA
TRAGÉDIE
NOTICE
TROILUS ET CRESSIDA
Si, dans Troilus et Cressida, le poëte traite un peu lestement les
héros de Y Iliade, si ces grands noms lui ont si peu imposé qu'il est
douteux que cette composition dramatique ne soit pas une parodie,
ne croyons pas que Shakspeare ait blasphémé contre la divinité
d'Homère; rappelons-nous que nos anciens romanciers avaient fait
des demi-dieux et des héros de l'antiquité de véritables chevaliers
errants, et qu'Hercule, Thésée, Jason, Achille, conservaient, pendant
dix gros volumes, les mêmes mœurs que les Lancelot, les Roland,
les Olivier, et d'autres paladins chrétiens.
C'est à Ghaucer que Shakspeare nous semble en grande partie re-
devable de l'idée de Trùilus et Cressida; mais les grands traits avec
lesquels il dessine les caractères de ses autres héros, Hector, Achille,
Ajax, Diomède, Agamemnon, Nestor, le lâche et satirique Thersite,
l'amitié d'Achille et de Patrocle, l'éloquence d'Ulysse, que la Minerve
d'Homère n'eût pas si bien inspiré; enfin, quelques traits historiques
qu'on ne trouve ni dans Ghaucer, ni dans Gaxton, ni dans aucun des
romanciers du moyen âge, font conjecturer que Shakspeare aurait
bien pu connaître par la traduction quelques livres de Y Iliade,
Quoi qu'il en soit, jamais Shakspeare né s'est moins occupé de
l'effet thàtral que dans cette pièce. Nous passons en revue avec lui'
tous ces héros, que nos souvenirs classiques nous rendent sacrés,
sans pouvoir résister à la tentation de les trouver parfois ridicules, et
cependant naturels.
Hector, qui paraît d'abord digne de concentrer sur lui tout l'inté-
rêt, parce qu'il est représenté comme le plus aimable, nous surprend
tout à coup en refusant de se battre avec Ajax, parce qu'il est son
T. IV. 27
418 NOTICE
cousin. On ne pardonnerait point à Shakspeare cette excuse, s^il ne
faisait en quelque sorte réparation d'honneur à ce héros en le faisant
périr d'une mort sublime.
Ajax est un des caractères les plus originaux de la pièce, et s'ac-
corde assez bien avec celui de V Iliade. Il forme avec Achille un
contraste habilement ménagé. On trouverait encore de nos jours à
faire l'application de son portrait tel que l'esquisse Alexandre.
Achille est bien aussi l'Achille de V Iliade; mais il se déshonore
en excitant les bouffonneries de Patrocle et la méchanceté de Ther-
site ; et il y a quelque chose de révoltant dans la froide férocité avec
laquelle il égorge Hector.
Le vieux roi de Pylos ne paraît que pour nous montrer sa barbe
blanche et recevoir les compliments d'Ulysse. Celui-ci possède à lui
seul l'éloquence et la raison de la pièce ; mais il faut bien que ses
discours soient sublimes, car il ne fait que des discours. Les autres
héros de Troie et du camp des Grecs jouent un rôle encore moins
important, et pour la prise de Troie, et pour l'intrigue des deux amants.
Troilus lui-même a pour caractère de n'en point avoir. Sa patience
nous fait sourire; on a peine à croire à ses emportements qui, du
reste, comme l'observe Schlegel, ne font mal à personne. Mais les
caractères de Cressida et de Pandarussont frappants de vérité et d'o-
riginalité ; le nom de celui-ci est devenu dans la langue anglaise un
mot honnête pour exprimer un métier qui ne Test guère, et qui n'a
point d'équivalent dans la nôtre ; car le B anneau de la Pucelle de
Voltaire n'est pas encore proverbial parmi nous.
Cressida nous amuse par son étourderie ; elle devient amoureuse
de Troïlus par désœuvrement, et le quitte par pure légèreté. Sa
passion pour Diomède n'est pas plus sérieuse que la première; un
troisième galant n'aurait qu'à s'offrir pour le supplanter aussi facile-
ment que l'a été Troïlus.
On peut lui appliquer le vers de lord Byron :
Thou artnotfalsey lut thou art fickle.
Tu n'es point perfide, tu n'es que légère.
Si cette pièce n'est pas une des plus morales et des plus fortement
conçues de Shakspeare, elle n'est pas une des moins amusantes et des
moins instructives. Naturellement, Shakspeare ne se passionne pour
aucun de ses personnages ; nulle part, peut-être, il n'est entière-
ment sérieux ou entièrement comique; mais c'est ici' surtout qu'il
s'est fait un jeu du caprice de ses idées, et qu'il semble avoir voulu
donner un double sens à sa composition.
SUR TROILUS ET CRESSIDA. 419
Johnson observe que le style de Shakspeare, dans Trc^lus et Cres-
sida, est plus correct que dans la plupart de ses pièces ; on doit y
remarquer aussi une foule d'observations politiques et morales, ca-
chet d'un génie supérieur.
Dryden a refait cette tragédie avec des changements. Il a donné au
fond une nouvelle forme ; il a omis quelques personnages, et ajouté
Andromaque : en général, il y a plus d'ordre et de liaison dans ses
scènes, et quelques-unes sont neuves et du plus bel effet.
Selon Malone, Shakspeare aurait composé Troïlus et Cressida en
4602 1.
1 Troïlus and Cressida, or Truth found too late (ou la Vérité connue
trop tard), London, 1679.
TROILUS ET CRESSIDA
TRAGEDIE
PERSONNAGES
PRIAM, roi de Troie.
HECTOR. 1
TROILUS, f
PARIS, ses fils.
DEIPHOBE,
HELENUS, )
ANTENOR, h**®^*'°y™-
PANDARE, oncle de Cressida.
CALCHAS, prêtre troyen du parti des
Grecs. ,
MARGARELON, fils naturel de Priam.
AGAMEMNON, général des Grecs.
MENELAS, son frère
Jchefs des Grecs.
ACHILLE,
AJAX,
ULYSSE,
NESTOR,
DIOMËDE,
PATROCLE
THERSITe! Grec difforme et lâche.
ALEXANDRE, serviteur de Cressida.
UN SERVITEUR DE TROILUS.
UN SERVITEUR DE PARIS.
UN SERVITEUR DE DIOMEDE.
HELENE, femme de Ménélas.
ANOROMAQUE, femme d'Hector.
CASSANDRE, fiUe de Priam, proph.
CRESSIDA, fille de Calchas.— Soldats gbkcs et tbotkns, etc.
La scène est tantôt dans Troie, et tantôt dans le camp des
Grecs.
PROLOGUE.
Troie est le lieu de la scène. Des îles de la Grèce, une
foule de princes enflammés d'orgueil et de courroux ont
envoyé au port d'Athènes leurs vaisseaux chargés de com-
battants et des apprêts d'une guerre cruelle. Soixante-
neuf chefs, rois couronnés d'autant de petits empires,
sont sortis de la baie athénienne et ont vogué vers la
Phrygie, tous liés par le vœu solennel de saccager Troie.
Dans ses fortes murailles, Hélène, Tépouse du roi Méné-
las, dort en paix dans les bras de son ravisseur Paris;
et voilà la cause de cette grande querelle. Les Grecs
abordent à Ténédos, et là leurs vaisseaux vomissent de
leurs larges flancs sur le rivage tout l'appareil de la
guerre. Déjà les Grecs, pleins d'ardeur et fiers de leurs
forces encore entières, plantent leurs tentes guerrières
sur les plaines de Dardanie. Les six portes de la cité de
422 TROILUS ET CEESSIDA.
»
Priam, la porte Dardanienne, la Thymbrienne, riKas,
la Chétas, la Troyenne et rAnténoride, avec leurs lourds
verroux et leurs barres de fer, enferment et défendent
les enfants de Troie. — Maintenant l'attente agite les
esprits inquiets dans Tun et l'autre parti; Grecs et
Troyens sont disposés à livrer tout aux hasards de la for-
tune : — Et moi je viens ici comme un Prologue armé ; —
mais non pas pour vous faire un défi dans la confiance
que m'inspire la plume de Fauteur, ou le jeu des ac-
teurs, mais simplement pour offrir le costume assorti
au sujet, et pour vous dire, spectateurs bénévoles, que
notre pièce, franchissant tout l'espace antérieur et les
premiers germes de cette querelle, court se placer au
milieu même des événements, pour se replier ensuite
sur tout ce qui peut entrer et s'arranger dans un plan.
Approuvez ou blâmez, faites à votre gré; maintenant,
bonne ou mauvaise fortune, c'est la chance de la guerre.
ACTE PREMIER
SCÈNE I
La scène est devant le palais de Priam.
Entrent TROILUS armé et P AND ARE.
TROILUS. — Appelez mon varlet* ; je veux me désarmer.
Eh I pourquoi ferais-je la guerre hors des murs de Troie,
lorsque j'ai à soutenir de si cruels combats ici dans mon
sein ? Que le Troyen qui est maître de son cœur aille au
champ de bataille : le cœur de Troïlus, hélas! n'est plus
à lui.
1 Ci-gît Hakin et son varlet
Tout déarmé et tout défaict
Avec son espée et sa loche.
ACTE I, SCÈNE I. 423
PANDARE.— N'y a-t-il point de remède à toutes ces
plaintes ?
TROiLus. — Les Grecs sont forts, habiles autant que
'forts, fiers autant qu'habiles, et vaillants autant que
fiers. Mais moi, je suis plus faible que les pleurs d'une
femme, plus paisible que le sommeil, plus crédule que
l'ignorance. Je suis moins brave qu'une jeune fille pen-
dant la nuit, et plus novice que l'enfance sans expérience.
PANDARE. — Allons! jc VOUS en ai assez dit là-dessus :
quant à moi, je ne m'en mêlerai plus. Celui qui veut
faire un gâteau du froment doit attendre la mouture.
TROILUS. — Ne l'ai-je pas attendu?
PANDARE. — Oui, la mouture ; mais il faut attendre le
blutage.
TROILUS. — ^N'ai-je pas attendu?
PANDARE. — Oui, le blutage : mais il vous faut attendre
la levure.
TROILUS. — ^Je l'ai attendue aussi.
PANDARE. — Oui, la levure : mais ce n'est pas tout, il
faut encore pétrir, faire le gâteau, chauffer le four,
cuire ; et il faut bien attendre encore que le gâteau se
refroidisse, ou vous risquez de vous brûler les lèvres.
TROILUS.— La patience elle-même, toute déesse qu'elle
est, supporte la souffrance moins paisiblement que moi.
Je m'assieds à la table royale de Priam, et lorsque la
belle Gressida vient s'offrir à ma pensée,— que dis-je,
traître, quand elle vient?— Quand en est -elle jamais
absente?
PANDARE. — Eh bien! elle était plus belle hier au soir
que je ne l'ai jamais vue, ni elle ni aucune autre femme.
TROILUS. — J'en étais à vous dire... — Quand mon cœur,
comme . ouvert par un violent soupir, était prêt à se
fendre en deux ; dans la crainte qu'Hector, ou mon père,
ne me surprissent, j'ai enseveli ce soupir dans le pli
d'un sourire, comme le soleil lorsqu'il éclaire un orage :
mais le chagrin, que voile une gaieté apparente, est
comme une joie que le destin change en une tristesse
soudaine.
PANDARE.— Si ses chevcux n'étaient pas d'une nuance
4^
424 TROILUS ET CEESSIDA.
plus foncée que ceux d'Hélène, allons, il n'y aurait pas
plus de comparaison à faire entre ces deux femmes...
mais, quant à moi, elle est ma parente : je ne voudrais
pas, comme on dit, trop la vanter. — Mais je voudrais
que quelqu'un l'eût entendue parler hier, comme je l'ai
entendue, moi... Je ne veux pas déprécier l'esprit de
votre sœur Gassandre. — Mais...
TROILUS. — 0 Pandare , je vous le déclare... Pandare,
quand je vous dis que là sont ensevelies toutes mes
espérances, ne me répliquez pas, pour me dire à combien
de brasses de profondeur elles sont plongées. Je vous dis
que je suis fou d'amour pour Gressida ; vous me répon-
dez qu'elle est belle, vous versez dans la plaie ouverte
de mon cœur tout le charme de ses yeux, de sa cheve-
lure, de ses joues, de son port, de sa voix. Vous parlez de
sa main ! auprès de laquelle toutes les blancheurs sont
de Tencre qui trahit elle-même sa noirceur ; auprès de la
douceur de son toucher, le duvet du cygne même est
rude, et la sensation la plus exquise est grossière
comme la main du laboureur. — Voilà ce que vous me
dites. Et tout ce que vous me dites est la vérité, comme
lorsque je dis que je l'aime. — Mais en me parlant ainsi,
au lieu de baume et d'huile, vous plongez dans chaque
blessure que m'a faite l'amour le couteau qui les a
ouvertes.
PANDARE. — Je ne dis que la vérité.
TROILUS.— Vous n'en dites pas encore assez,
PANDARE. — Ma foi, je ne veux plus m'en mêler : qu'elle
soit ce qu'elle voudra; si elle est belle, tant mieux pour
elle ; si elle ne l'est pas, elle a le remède dans ses propres
mains.
TROILUS. — Bon Pandare ! eh bien ! Pandare?
PANDARE.— J'en suis pour mes peines : je suis mal vu
d'elle et mal vu de vous : je me suis mêlé de négocier
entre vous deux, mais on^me sait fort peu gré de mes
soins.
TROILUS. — Quoi! seriez-vous fâché, Pandare? Le seriez-
vous contre moi?
PANDARE. — Parce qu'elle est ma parente, elle n'est pas
ACTE I, SCÈNE I. 425
aussi belle qu'Hélène. Si elle n'était pas ma parente, elle
serait aussi belle le vendredi quHélène le dimanche.
Mais qu'est-ce que cela me fait à moi? Fût-elle noire
comme un nègre, peu importe : cela m'est bien égal.
TROiLus. — Est-ce que je dis qu'elle n'est pas belle?
PANDARE. — Peu importe que vous le disiez ou que
VOUS ne le disiez pas ; c'est une sotte de rester ici sans
son père, qu'elle aille trouver les Grecs ; et je le lui dirai ,
la première fois que je la verrai ; pour ce qui est de moi,
c'est fini, je ne m'en mêlerai plus.
TROILUS. — Pandare. . .
PANDARE. — Non, jamais.
TROILUS. — Mon cher Pandare...
PANDARE. — Je vous cu prie, ne m'en parlez plus , je
veux tout laisser là, comme je l'ai trouvé ; et tout est fini.
(Pandare sort.)
(Bruit de guerre.)
TROILUS. — Silence, odieuses clameurs! silence, rudes
sons! insensés des deux partis! Il faut bien qu'Hélène
soit belle, puisque vous la fardez tous les jours de votre
sang. Moi, je ne puis combattre pour un pareil sujet : il
est trop chétif pour mon épée. Mais Pandare... 0 dieux,
comme vous me tourmentez ! Je ne puis arriver à Cres-
sida que par Pandare ; et il est aussi diflicile de l'engager
à lui faire la cour pour moi, qu'elle est obstinée dans sa
vertu contre toute sollicitation. Au nom de ton amour
pour ta Daphné, dis-moi, Apollon, ce qu'est Cressida, ce
qu'est Pandare, et ce que je suis. Le lit de cette belle est
l'Inde : elle est la perle qui y repose; je vois l'errant et
vaste Océan, dans l'espace qui est entre Ilion et le lieu de
sa demeure : moi, je suis' le marchand, et ce Pandare,
qui vogue de l'un à l'autre bord, est ma douteuse espé-
rance ; mon remorqueur et mon vaisseau.
(Bruit de guerre. Entre Énée.)
ÉNÉE. — Quoi donc, prince Troïlus! pourquoi n'êtes-
vous pas sur le champ de bataille?
TROILUS. — Parce que je n'y suis pas ; cette réponse de
femme est à propos, car c'est pour une femme que l'on
sort de ces murs. Quelles nouvelles, aujourd'hui, Enée,
du champ de bataille?
426 TROILUS ET CRESSIDA.
ÉNÉE. — Que Paris est rentré blessé dans la ville.
TROILUS.— Par qui, Énée?
ÉNÉE. — Par Ménélas, Troïlus.
TROILUS. — Que le sang de Paris coule : c'est une bles-
sure à dédaigner. Paris a été percé par la corne de
Ménélas.
JÊNÉE.— Écoutez, quelle belle chasse on donne aujour-
d'hui hors de la ville !
TROILUS. — Il y en aurait une plus b'elle dans la ville si
vouloir était pouvoir, — Mais allons à la chasse de la
plaine I —Vous y rendez-vous ?
ÉNÉE.— En toute hâte.
TROILUS. — Venez, allons-y ensemble.
(Ils sortent.)
SCÈNE II
Une rue de Troie.
Entrent CRESSIDA et ALEXANDRE i.
CREssiDA. — Qui étaient celles qui viennent de passer
près de nous?
ALEXANDRE. — La roine Hécube et Hélène.
CRESSIDA.— Et où vont-elles ?
ALEXANDRE. — Ellcs vout voir la bataille, de la tour de
rOrient, dont la hauteur commande en souveraine toute
la vallée; Hector, dont la patience est inébranlable,
comme la vertu même , était ému aujourd'hui. H a
grondé Andromaque et frappé son écuyer; et comme
s'il était question d'économie de ménage dans la guerre,
il s'est levé avant le soleil pour s'armer à la légère et se
rendre sur le champ de bataille dont chaque fleur pleu-
rait, comme si elle pressentait prophétiquement les effets
du courroux d'Hector.
CRESSIDA. — Et quel était le sujet de sa colère?
* Alexandre est ici un valet, ce n'est pas Alexandre Paris, il est
vrai que Pandare va tout à l'heure lui dire bonjour, mais les gens
comme Pandare sont les plus affables du monde.
ACTE I, SCÈNE II. 427
ALEXANDRE. —Voici le bruit qui s'est répandu. Il y a,
dit-on, parmi les Grecs, un héros du sang troyen, neveu
d'Hector : on le nomme Ajax.
CRESsmA.— Fort bien ; et que dit-on de lui?
ALEXANDRE.— On dit quo c'est un homme perse, et qui
se tient tout seul * .
CREssmA. — On en peut dire autant de tous les hommes,
à moins qu'ils ne soient ivres, malades, ou sans jambes.
ALEXANDRE. — Cet hommc, madame, a volé à plusieurs
animaux leurs qualités distinctives. Il est aussi vaillant
que le lion, aussi grossier que Tours, aussi lent que Tèlé-
phant : c'est un homme en qui la nature a tellement
accumulé les humeurs diverses, qu'en lui la valeur se
mêle à la folie, et que la folie est assaisonnée de pru-
dence : il n'y a pas un homme qui ait une vertu dont il
n'ait une étincelle, un défaut dont il n'ait quelque
teinte. Il est mélancolique sans sujet et gai à rebrousse-
poil. Il a des jointures pour tous ses membres; mais tout
en lui est si démanché, que c'est un Briarée goutteux
avec cent bras dont il ne peut faire usage , un Argus
aveugle avec cent yeux dont il ne voit pas clair.
CREssiDA. — Mais comment cet homme, qui me fait sou-
rire, peut-il exciter le courroux d'Hector?
ALEXANDRE. — On dit qu'il a lutté hier avec Hector dans
le combat et qu'il l'a terrassé. Furieux et honteux depuis
cet affront, Hector n'en a ni mangé ni dormi.
(Entre Pandare.)
CRESSIDA. — Qui vient à nous?
ALEXANDRE. — Madame, c'est votre oncle Pandare.
CREssmA. — Hector est im brave guerrier.
ALEXANDRE. — Autaut qu'homme au monde, madame.
PANDARE.— Que dites-vous là? que dites-vous là?
CRESsmA. — Bonjour, mon oncle Pandare.
PANDARE. — Bonjour, ma nièce Gressida. De quoi par-
lez-vous?— Ahl bonjour, Alexandre. — Eh bien! ma
* stands alone, stat solus, proéminent ; to stand veut dire aussi
«e tenir debout, de là Téquivoqne.
428 TROILUS ET CRESSIDA.
nièce, comment vous portez- vous? Depuis quand êtes-
vous à Ilion* ?
CRESSIDA. — Depuis ce matin, mon oncle.
PANDARE.— De quoi parliez-vous quand je suis arrivé?
— Hector était-il armé et sorti avant que vous vinssiez à
Ilion? Hélène n'était pas levée? n'est-ce pas?
CREssroA. — Hector était parti; mais Hélène n'était pas
encore levée.
PANDARE. — Oui, Hector a été bien matinal.
CRESsmA. — C'était de lui que nous causions, et de sa
colère.
PANDARE. — Est-ce qu'il était en colère?
CRESSIDA. — n le dit, lui.
PANDARE. — Oui, cela est vrai. J'en sais aussi la cause ; il
en couchera par terre aujourd'hui, je peux le leur pro-
mettre ; et il y a aussi Troïlus qui ne le suivra pas de
loin : qu'ils prennent garde à Troïlus ; je peux leur dire
cela aussi.
CRESSIDA.— Quoi ! est-ce qu'il est en colère aussi?
PANDARE. — Qui, Troïlus? Troïlus est le plus brave des
deux.
CRESSIDA.— 0 Jupiter, il n'y a pas de comparaison.
PANDARE. — Gomment! pas de comparaison entre Troï-
lus et Hector? Reconnaîtriez-vous un homme si vous le
voyiez?
CRESSIDA. — Oui, si je Tavais jamais vu auparavant et si
je le connaissais.
PANDARE. — Eh bien ! je dis que Troïlus est Troïlus.
CRESSIDA.— Oh I vous ditcs comme moi; car je suis sûre
qu'il n'est pas Hector.
PANDARE. — Non; et Hector n'est pas Troïlus, à quel-
ques égards.
CRESSIDA.— Cela est exactement vrai de tous deux : il
est lui-même, et pas un autre.
PANDARE. — Lui-même? Hélas! le pauvre Tro'ilus! je
voudrais bien qu'il le fût.
CRESSIDA. — n Test aussi.
1 llion était le palais de Troie.
ACTE I, SCÈNE II. 429
PANDARE. — S'il l'est, je veux aller nu-pieds jusqu'à
rinde.
CRESSiDA. — Il n'est pas Hector.
PANDARE. — Lui-même? Oh ! non, il n'est pas lui-même.
-^Plût au ciel qu'il fût lui-même ! Allons, les dieux sont
au-dessus de nous; le temps amène les biens ou finit les
maux. Allons, Troïlus, allons... je voudrais que mon
cœur fût dans son sein I — Non, Hector ne vaut pas mieux
que Troïlus.
CRESsroA. — Pardonnez-moi.
PANDARE.— Il est plus âgé.
CRESSIDA. — Pardonnez-moi, pardonnez-moi.
PANDARE. — L'autre n'est pas encore parvenu à son
âge ; vous m'en direz des nouvelles quand il y sera venu :
Hector n'aura jamais son esprit de toute Tannée.
CRESSIDA. — Il n'en aura pas besoin s'il a le sien.
PANDARE. — Ni ses qualités.
CRESSIDA. — N'importe.
PANDARE. — Ni sa beauté.
CRESSIDA. — Elle ne lui siérait pas ; la sienne lui va mieux.
PANDARE. — Vous u'avcz pas de jugement, ma nièce :
Hélène elle-même jurait l'autre jour que Troïlus, pour un
teint brun (car son teint est brun, il faut que je l'avoue),
et pas brim, pourtant. . .
CRESSIDA. — Non; mais brun.
PANDARE. — D'honneur, pour dire la vérité, il est brun
etpasbruîi.
CRESSIDA. — Oui, pour dire la vérité, cela est vrai et
n'est pas vrai-
PANDARE. — Enfin elle vantait son teint au-dessus de
celui de Paris.
CRESSIDA. — Mais Paris a assez de couleurs.
PANDARE. — Oui, il en a assez.
CRESSIDA. — Eh bien ! en ce cas, Troïlus en aurait trop.
Si elle l'a mis au-dessus de Paris, son teint est plus vif
que le sien; si Paris a assez de couleurs et Troïlus davan-
tage, c'est im éloge trop fort pour un beau teint. J'aime-
rais autant que la langue dorée d'Hélène eût vanté
Troïlus pour un nez de cuivre.
430 TROTLUS ET CRESSIDA.
PANDARE.— Je VOUS jure que je crois qu'Hélène Taime
plus qu'elle n'aime Paris.
CRESSIDA.— C'est donc une joyeuse Grecque ?
PANDABE. — Oui, je suis sûr qu'elle Taime. Elle alla
l'aborder Vautre jour dans Tembrasure de la fenêtre. —
Et vous savez, qu'il n'a pas plus de trois ou quatre poils
au menton.
CRESsroA.— Oh! oui, rarithmé tique d'un garçon de caba-
ret peut trouver le total de tout ce qu'il en possède.
PANDARE. — Il est bien jeune, et cependant, à trois
livres près, il enlève autant que son frère Hector.
CREssmA. — Quoi! si jeune et déjà si vieux voleur*?
PANDARE. — Mais pour vous prouver qu'Hélène est
amoureuse de lui, elle l'aborda, et elle lui passa sa main
blanche sous la fente du menton.
CRESsmA. — Que Junon ait pitié de nous! comrment!
a-t-il le menton fendu?
PANDARE. — Hé ! vous savcz bien qu'il a une fossette : je
ne crois pas qu'il y ait un homme, dans toute la Phrygie,
à qui le sourire aille mieux.
CRESsiDA. — Oh ! il a un fier sourire.
PANDARE. — N'est-ce pas?
CRESSIDA. — Oh ! oui; c'est comme un nuage en automne.
PANDARE. — Allons, poursuivcz . — r Mais pour prouver
qu'Hélène aime Troïlus...
CRESSIDA. — Troïlus acceptera la preuve, si vous voulez
en venir là.
PANDARE. — Troïlus? H u'cu fait pas plus de cas que je
ne fais d'un œuf de serpent.
CRESSIDA. — Si vous aimiez un œuf de serpent autant
que VOUS aimez une tête vide, vous mangeriez les petits
dans la coqufe.
PANDARE. — ^Je ne peux m'empêcher de rire, quand je
songe comme elle lui chatouillait le menton. — Il est vrai
qu'elle a une main d'ime blancheur divine, il faut en
faire l'aveu.
* Lifter, voleur, tllistus^ en langue gothique, voulait dire voleur;
équivoque sur le mot.
ACTE I, SCÈNE II. 43!
CRESSiDA. — Sans qu'il soit besoin de vous donner la
question pour cela.
PANDARE. — Et elle voulait à toute force, découvrir un
poil blanc sur son menton.
CRESSIDA. — Hélas! pauvre menton : il y a mainte ver-
rue plus riche que lui en poils.
PANDARE. — Mais , on se mit tant à rire, — La reine
Hécube en a tant ri, que ses yeux en pleuraient.
CRESsmA. — Des meules de moulin !
PANDARE. — Et Gassandre riait I
CREssmA. — Mais c'était un feu plus doux qu'on voyait
dans le creux de ses yeux : ses yeux ont-ils pleuré aussi?
PANDARE. — Et Hector riait ...
CRESSIDA. — Et pourquoi tous ces éclats de rire?
PANDARE. — Eh ! à cause du poil blanc qu'Hélène avait
découvert sur le menton de Troïlus.
CRESSIDA.— Si c'avait- été un poil vert, j'en aurais ri
aussi.
PANDARE.— Ils n'ont pas tant ri du poil que de la jolie
réponse de Troïlus.
CRESSIDA.— Quelle fut sa réponse?
PANDARE. — Elle lui dit : « Il n'y a que cinquante et un
« poils sur votre menton, et il y en a un de blanc. »
CRESSIDA.— C'était là le propos d'Hélène?
PANDARE. — Oui, n'en doutez pas. « Cinquante et un
« poils, répond Troïlus, et un blanc? Ce poil blanc est
« mon père, et tous les autres sont ses enfants. — Jupi-
« ter! dit-elle, lequel de ces poils est Paris, mon époux?
». — Le fourchu, répliqua-t-il : arrachez-le, et le lui don-
« nez. » Mais on en rit tant, on en rit tant! et Hélène
rougit si fort, et Paris fut si courroucé, et toute l'assem-
blée poussa tant d'éclats de rire, que cela passe toute idée.
CRESSIDA. — Allons, laissons cela : car il y a longtemps
que cela dure.
PANDARE. — Eh bien I ma nièce ; je vous ai dit quelque
chose hier, pensez-y.
CRESSIDA.— C'est ce que je fais.
PANDARE.— Je vous juro que c'est la vérité, il vous-
pleurerait comme s'il était né en avril.
432 TROILUS ET CRESSIDA.
CRESsiDA. — Et moi je pousserais sous ses larmes comme
si j'étais ime ortie du mois de mai.
(On entend résonner la retraite.)
PANDARE. — Écoutez, les voilà qui reviennent du champ
de bataille : nous tiendrons-nous ici, pour les voir passer
et défiler vers Ilion ? Restons, ma chère nièce, ma bonne
nièce Gressida.
CRESsiDA. — Comme cela vous fera plaisir.
PANDARE. — Oh! voici, voici une place excellente : nous
pouvons d'ici voir à merveille; je vais vous les nonnner
Tun après l'autre, à mesure qu'ils vont passer. Mais sur-
tout remarquez bien Troïlus.
(Enée passe le premier sur le théâtre.)
CRESSIDA. — Ne parlez pas si haut.
PANDARE. — Voilà Énée. N'est-ce pas un bel homme?
C'est une des fleurs de Troie. Je puis vous dire.... —
Mais remarquez Troïlus : vous allez le voir bientôt.
(An ténor suit )
CRESSIDA. — Quel est celui-là?
PANDARE.— C'est Anténor : il a l'esprit fin, je puis vous
dire, et c'est un homme d'assez de mérite : c'est une des
têtes les plus solides qu'il y ait dans Troie ; et il est bien
fait de sa personne. — Quand donc viendra Troïlus? Je
vais tout à l'heure vous montrer Troïlus. S'il m'aperçoit,
vous le verrez me faire un signe de tète.
CRESSIDA. — Vous donuera-t-il un signe de tète.
PANDARE. — Vous vcrrez,
CRESSIDA. — Alors le moins fou en donnera à l'autre ^
(Suit Hector.)
PANDARE. — Voilà Hector; le voilà : c'est lui, lui;
regardez, c'est lui. Voilà un homme! — ^Va ton chemin,
Hector.— Voilà un brave homme, ma nièce I 0 brave
Hector ! Voyez son regard ! Voilà une contenance I N'est-
ce pas un brave guerrier?
CRESSIDA. — Oh! très-brave î
PANDARE. — ^N'est-il pas vrai? cela fait du bien au cœur
de le voir. Regardez combien d'entailles il y a sur son
casque. Voyez là-bas : voyez-vous? Regardez bien! il
1 Jeu de mots surnocicii/i niais, einod, signe de tête, etc.
ACTE I, SCÈNE II. 433
n'y a pas à plaisanter : ce n'est pas un jeu ; ce sont des
coups, les ôtera qui voudra, comme on dit : mais ce sont
bien là des entailles.
CRESsiDA. — Sont-ce des coups d'épée?
(Paris passe)
" i»ANDARE. — D'épée? de quelque arme que ce soit, il ne
s'en embarrasse guère. Que le diable l'attaque, cela lui
est bien égal. Par la paupière d'un dieu, cela met la joie
au cœur, de le voir. — Là-bas, c'est Paris qui passe. —
Regardez là-bas, ma nièce. N'est-ce pas un beau cavalier
aussi? N'est-ce pas?... Hé! c'est bon, cela. — Qui donc
disait qu'il était rentré blessé dans la ville aujourd'hui?
Il n'est pas blessé. Allons, cela fera du bien au cœur
d'Hélène. Ah! je voudrais bien voir Troïlus à présent :
vous allez voir Troïlus tout à Theure.
CREssmA. — Quel est celui-là?
(Hélénus passe.)
PANDARE. — C'est Hélénus. — Je voudrais bien savoir où
est Troïlus : — C'est Hélénus. — Je commence à croire que
Troïlus ne sera pas sorti des murs aujourd'hui. — C'est
Hélénus.
CRESsmA. — Hélénus est-il homme à se battre , mon
^oncle?
PANDARE. — Hélénus? Non, — oui, il se bat passablement
bien. — Je me demande où est Troïlus. — Ah! écoutez,
n'entendez-vous pas le peuple crier, Troïlvs^ — Hélénus
est un prêtre.
CRESsmA — Quel est ce faquin qui vient là-bas?
(Troïlus passe.)
PANDARE.— Où? là-bas? C'est Déiphobe. Oh ! c'est Troï-
lus ! Voilà un homme, ma nièce ! Hem ! le brave Troïlus :
le prince des chevaliers !
CRESsmA. — Silence ; de grâce, silence !
PANDARE. — Remarquez-le : considérez-le bien. — G
brave Troïlus ! Regardez-le bien, ma nièce : voyez-vous
comme son épée est sanglante, et son casque haché de
plus de coups que celui d'Hector! Et son regard, sa
démarche! 0 admirable jeune homme ! il n'a pas encore
vu ses vingt-trois ans! Va ton chemin, Troïlus, va ton
T. IV. 28
434 TROILUS ET CRESSIDA.
chemin. Si j'avais pour sœur une grâce, ou pour fille
une déesse, il pourrait choisir. 0 l'admirable guerrier!
Paris... Paris est de la boue au prix de lui; et je gage
qu'Hélène, pour changer, donnerait un œil par-dessus
le marché.
(Suivent une troupe de combattants, soldats, etc.)
CREssmA. — En voici encore.
PANDARE. — Anes, imbéciles, benêts, paille et son, paille
et son! de la soupe après diner. Je pourrais vivre et
mourir sous les yeux de Troïlus : ne regardez plus, ne
regardez plus : les aigles sont passés; buses et corbeaux,
buses et corbeaux ! J'aimerais mieux être Troïlus qu'A-
gamemnon et tous ses Grecs.
CRESSIDA.— Il y a Achille parmi les Grecs. C'est un
héros qui vaut mieux que Troïlus.
PANDARE. — Achille? un charretier, un crocheteur, un
vrai chameau.
CRESSIDA. — Bien, bien.
PANDARE. — Bien, bien? — Avez-vous quelque discerne-
ment? Avez- vous des yeux? Savez-vous ce que c'est
qu'un homme? La naissance, la beauté, la bonne façon,
le raisonnement, le courage, l'instruction, la douceur, la
jeunesse, la libéralité et autres qualités semblables; ne
sont-elles pas comme les épices et le sel, qui assaison-
nent im homme?
CRESSIDA. — Oui, un homme en hachis, pour être cuit
sans dattes * dans le pâté; car alors la daté de l'homme
ne compte plus.
PANDARE. — Vous êtcs. uuc drôlc de femme ; on ne sait
pas sur quelle garde vous vous tenez*.
CRESSIDA. — Je me tiens sur mon dos pour défendre
mon ventre; sur mon esprit pour défendre mes ruses;
sur mon secret pour défendre ijia vertu; sur mon
masque pour défendre ma beauté , et sur vous pour
1 Pour comprendre ce jeu de mots, il faut savoir qu'autrefois
les dattes étaient un ingrédient qui entrait dans les p4tés.
s Expression empruntée à l'escrime ; mais il y a le verbe to lie,
qui est employé dans un sens très-étendu ici, comme presque
toujours quand Shakspeare a quelque calembour en tête.
ACTE I, SCÈNE II. 435
défendre tout cela; je me tiens enfin sur mes gardes, eft
je ne cesse de veiller.
PANDARE. — Nommez-moi une de vos gardes.
CRESsiDA.~Je m'en garderai bien, et c'est là une de
mes principales gardes. Si je ne puis garder ce que je
ne voudrais pas laisser toucher, je puis bien me garder
de vous dire comment j'ai reçu le coup, à moins que
Tenilure ne soit si grande que je ne puisse le cacher,
et alors il est impossible de s'en garder.
PANDARE.— Vous êtos de plus en plus étrange.
(Entre le page de Troïlus.)
LE PAGE.— Seigneur, mon maître voudrait vous parler
à l'instant même.
PANDARE. — Où?
LE PAGE. — Chez vous. Il est là qui se désarme.
PANDARE.— Bon page, va lui dire que je viens. (Le page
sort.)— Je crains qu'il ne soit blessé. Adieu, ma chère
nièce.
CREssmA. — Adieu, mon oncle.
PANDARE. —Je vais venir vous rejoindre tout à Theure
ma nièce.
CRESsiDA. — Pour m'apporter, mon oncle...
PANDARE. — Oui, un gage de Troïlus.
CREssmA.— Par ce gage!... vous êtes un entremetteur,
{Pandare sort.) Promesses, serments, présents, larmes et
tous les sacrifices de l'amour, il les oiFre pour un autre
que lui. Mais je vois plus de mérite dans Troïlus, dix
mille fois, que dans le miroir des éloges de Pandare ; et
pourtant je le tiens à distance. Les femmes sont des
anges quand on leur fait la cour; sont-elles obtenues
tout finit là. L'âme du plaisir est dans la recherche
même. La femme aimée ne sait rien, si elle ne sait pas
cela ': les hommes prisent Tobjet qu'ils ne possèdent
pas bien au-dessus de sa valeur : jamais il n'exista de
femme qui ait connu tant de douceurs dans l'amour
satisfait qu'il y en a dans le désir. J'enseigne donc cette
maxime d'amour : la servitude suit la conquête ; l'humble
prière accompagne la recherche.— Ainsi, quoique mon
436 TROILUS ET CRES8IDA.
cœur satisfait lui porte un amour inébranlable, aucun
indice ne s'en manifestera dans mes yeux.
(Elle sort.)
SCÈNE 111
Le camp grec devant la tente d'Agamemnon. Les trompettes
sonnent.
Paraissent AGAMEMNON, NESTOR, ULYSSE,
MÉNÉLAS et autres chefs.
AGAMEMNON.— Princes, quel chagrin jaunit ainsi vos
visages? Dans toutes les entreprises commencées sur la
terre, les vastes promesses que fait Tespérance ne sont
jamais complètement remplies; les obstacles et les revers
naissent du sein même des actions les plus élevées :
comme les nœuds formés par la rencontre de la sève
déforment le pin robuste, et détournent du cours natu-
rel de sa croissance sa veine errante et tortueuse. Il
n'est pas nouveau, à nos yeux, princes, de nous être
si fort trompés dans nos conjectures, qu'après sept
années de siège, les murs de Troie sont encore debout.
Dans toutes les entreprises qui nous ont devancé, dont
nous avons la tradition, l'exécution a toujours rencon-
tré des obstacles et des traverses, et n'a point répondu
au but qu*on se proposait, ni à cette vague figure ima-
ginaire à laquelle la pensée avait donné une forme ima-
ginaire. Pourquoi donc, princes, contemplez-vous notre
ouvrage d'un front si consterné? Pourquoi voyez-vous
autant d'affronts dans ce qui n'est en effet qu'une
épreuve prolongée par le grand Jupiter, pour trouver la
constante persévérance chez les hommes? Ce n'est point
dans les faveurs de la fortune que la trempe de cptte
vertu se reconnaît ; car alors le lâche et le brave, le sage
et rinsensé, le savant et Tignorant, l'homme dur et
l'homme sensible, paraissent tous se ressembler et être
de la même famille. C'est dans les vents d'orage qu^excite
son courroux que la Gloire, armée d'un large van,
sépare et rejette toute la balle ; mais ce qui a de la con-
ACTE I, SCENE III. 437
sistance et du corps reste seul riche en vertu et sans
mélange.
NESTOR. — Avec le respect qui est dû à votre place su-
prême, illustre Agamemnon, Nestor fera Tapplication de
vos dernières paroles. Les vicissitudes de la fortune
sont la véritable épreuve des hommes. Lorsque la mer est
calme , combien de légers esquifs osent se hasarder sur
son sein patient, et faîre route à côté des vaisseaux de
haut bord^ Mais que l'impétueux Borée vienne à cour-
roucer la paisible Thétis , voyez alors les vaisseaux aux
robustes flancs fendre les montagnes liquides, et, comme
le coursier de Persée^ bondir entre les deux humides
éléments. Où est alors la présomptueuse nacelle dont la
faible structure osait, il n'y a qu'un moment, rivaliser
avec la grandeur? Elle a fui dans le port, ou bien elle est
déjà engloutie par Neptune. De même , c'est dans les
orages de l'adversité que la valeur apparente et la valeur
réelle se distinguent. Sous l'éclat brillant de ses rayons,
le troupeau est plus tourmenté par le taon que par le
tigre; mais, lorsque le vent destructeur fait ployer le ge-
nou au chêne noueux et que l'insecte se met à l'abri,
l'animal courageux*, excité par la fureur de la tempête,
s'irrite avec elle, et répond sur le même ton à la fortune
ennemie.
ULYSSE. — Agamemnon, illustre général, toi qui es les
os et les nerfs de la Grèce, le cœur de nos soldats, l'âme
et l'esprit dans lesquels doivent se concentrer tous les
caractères et toutes les volontés, écoute ce que dit Ulysse.
— D'abord je dois donner l'approbation et les applaudis-
sements qui sont dus à vos harangues, à la tienne, ô toi
1 Stace a la même comparaison.
Sic ubi magna novuni Phario de littore puppis
Solvit iter, jamque innumeros utrinque rudentes
Lataque veliferi porrexit brachia mali,
Invasitque vias, it eodem angusta Phalesus
-(Equore, immensipartem sibi vindicat Austri.
* AUusion à la fable des ailes prêtées à Persée par Minerve.
8 On dit que le tigre redouble de fureur dans les tempêtes j ceUe
opinion n'est nullement fondée.
438 TROILUS ET CRE8SIDA.
le plus puissant par ton rang et ton autorité , et à la
tienne, Nestor, vénérable par tes longues années. Il fau-
drait les graver sur une table de bronze que montreraient
Agamemnon et la main de la Grèce. Nestor aussi méri-
terait d*étre représenté sur l'argent, enchaînant toutes
les oreilles des Grecs à sa langue éloquente par un lien
d'air aussi fort que le pivot syr lequel tourne le ciel*.
Cependant, sous votre bon plaisir à tous deux, toi, puis-
sant roi, et toi, sage vieillard, daignez écouter Ulysse.
AGAMEMNON.— Parle , prince d'Ithaque ; nous sommes
bien plus certains que tu ne prends pas la parole pour
traiter des sujets inutiles et sans importance, que nous
ne le sommes de n'entendre aucun trait d'ingénieuse
éloquence, ni aucun oracle de sagesse, quand le grossier
Thersite ouvre sa mâchoire de dogue.
ULYSSE. — Troie, debout encore sur ses fondements, se-
rait en ruinjBS, et Tépée du grand Hector n'aurait plus de
maître, sans les obstacles que je vais nommer. La règle
et les droits de l'autorité ont été méprisés : voyez com-
bien de tentes grecques s'élèvent sur cette plaine ; eh
bien, comptez autant de factions. Lorsque celle du géné-
ral ne ressemble pas à la ruche, où doivent revenir tou-
tes les abeilles dispersées dans les champs, quel miel
peut-on espérer ? Quand la distinction des rangs est mé-
connue, le plus indigne paraît beau sous le masque. Les
cieux mêmes, les planètes et ce globe, centre de lunivei's',
observent les degrés, les prééminences et les distances
respectives; régularité dans leurs cours divers, marche
constante, proportions, saisons, formes, tout suit un or-
dre invariable. Et c'est pourquoi le soleil, cette glorieuse
planète, sur son trône, brille en roi au milieu des autres
qui l'environnent : son œil réparateur corrige les ma-
< Le bronze est le symbole de la force et de la durée, l'argent
celui de ladouceur; on dit en anglais une bouche d'argent ^ comme
en grec, en latin et en français une bouche d'or; Chrysostôme : il y
a dans le texte le verbe ta hatch (hacher), ancienne expression de
graveur. Les commentateurs ont pris ce passage pour texte de
leurs dissertations, et ont fini par n'être plus d'accord.
« Le système de Ptolémée était alors en vogue.
ACTE I, SCÈNE III. 439
lins aspects des planètes malfaisantes, et son influence
souveraine, telle que Tordre d'un monarque, agit et gou-
verne, sans obstacle ni contradiction, les bonnes et les
mauvaises étoiles. — Mais lorsque les planètes, troublées
et confondues, sont errantes et en désordre, alors que de
pestes, que de prestiges , que de séditions! La mer est
furieuse , la terre tremblante et les vents déchaînés ; les
terreurs, les changemenfs, les horreurs brisent Tunité,
déchirent et déracinent de fond en comble la paix des
Etats arrachés à leur repos. De même, quand la subordi-
nation est troublée , elle qui est l'échelle de tous les
grands projets, alors Tentreprise languit. Par quel autre
moyen, que par la subordination , les degrés dans les
écoles , les communautés et les corporations dans les
villes, le commerce paisible entre des rivages séparés ,
les droits de la naissance et de la primogéniture , les
prérogatives de l'âge, des couronnes, des sceptres et des
lauriers peuvent-ils être maintenus à leur rang légitime?
Otez la subordination, mettez cette corde hors de Tunis-
son, et écoutez quelle dissonance va suivre. Toutes cho-
ses se rencontrent pour se combattre : les eaux' renfer-
mées dans leur lit enflent leur sein plus haut que leurs
bords et trempent la masse solide de ce globe : la force
devient la maîtresse de la faiblesse , et le fils brutal va
étendre son père mort à ses pieds. La violence s'érige en
droit, ou plutôt le juste et Tinjuste, que sépare la jus-
tice assise au milieu de leur choc éternel, perdent leurs
noms, et la justice anéantie périt aussi; alors chacun se
revêt du pouvoir, le pouvoir de la volonté, la volonté de
la passion, et la passion, ce loup insatiable, ainsi secon-
dée du pouvoir et de la volonté , doit nécessairement
faire sa proie de toutes choses et finir par se dévorer
elle-même. Grand Agamemnon , voilà le chaos qui est
inévitable , lorsque la subordination est étoufîee ; c'est
ce mépris de la subordination qui fait reculer d'un pas,
lorsqu'on a le projet de monter. Le général est méprisé
par Tofficier qui est à un pas au-dessous de lui, celui-ci
par le suivant, le suivant par celui qui est au-dessous de
lui, ainsi chacun suivant Texemple du premier, qui s'est
440 TROILUS ET CRESSIDA.
dégoûté de son supérieur, est pris d'une fièvre d'envie
et d'une émulation pâle et sans énergie : c'est cette fièvre
qui maintient Troie sur sa base , et non pas sa propre
puissance. Pour conclure ce discours déjà trop long ,
Troie subsiste par notre faiblesse et non par sa force.
NESTOR. — Ulysse a parlé avec sagesse , il a découvert
le mal dont toute notre armée est infectée.
AGAMEMNON.— La uature du mai étant connue, Ulysse,
quel en est le remède?
ULYSSE. — Le grand Achille, que lopinion couronne ,
comme la force et le bras droit de notre armée , ayant
l'oreille remplie du bruit de sa renommée, devient déli-
cat sur son propre mérite, et reste étendu dans sa tente
à se moquer de nos desseins. A ses côtés , nonchalam-
ment couché sur un lit, Patrocle, tout le long du jour,
fait assaut avec lui de propos bouffons ; et ce calomnia-
teur appelle imitation les traits ridicules et gauches sous
lesquels il prétend nous contrefaire. Tantôt, illustre Aga-
memnon, il se meta jouer ta mission souveraine; sem-
blable à un acteur affecté, dont tout le mérite est dans
son jarret, et qui croit que c'est une merveille d'entendre
les planches retentir et répondre à l'impulsion de son
pied tendu ; c'est par cette farce chargée et déplorable
qu'il contrefait ta majesté. — Lorsqu'il parle, c'est comme
un carillon qu'on raccommode ; et il exhale des termes
si outrés que , dans la bouche mugissante de Typhon
même, ils paraîtraient encore des hyperboles. A ces mau-
vaises plaisanteries, le vaste Achille, étendu sur son lit
gémissant, applaudit en tirant de sa poitrine profonde
un bruyant éclat de rire, et s'écrie : « Excellent ! c'est Aga-
memnonau naturel. — Allons, joue-moi Nestor à présent;
fais hem ! hem I et caresse ta barbe* comme le vieillard,
lorsqu'il se prépare à nous débiter sa harangue. »> Patrocle
obéit, et se rapproche de Nestor comme les extrémités de
deuxlignes parallèles*, il lui ressemble comme Vulcainàsa
1 Tange manu mentum, tangunt quomore precantes,
Optabis merito cum niala multa viro. (Ovide.)
*« Les parallèles dont il s'agit semblent être les lignes parai-
lèles des cartes géographiques. » (Johnson. 1
ACTE T, SCÈNE III. 441
femme. Cependant le bon Achille s'écrie toujours : « Ex-
cellent! c'est Nestor en personne ! allons, représente-le -
moi, Patrocle ,lorsqu'il s'arme pour répondre à une alarme
nocturne. » Et alors, les infirmités mêmes de la vieillesse
deviennent un objet de risée ; Patrocle de tousser, de cra-
cher, de tâtonner d'une main paralytique son gorgerin ,
sans pouvoir en ajuster Tagrafe ; et à ce jeu, notre che-
valier La Valeur de mourir de rire et de s'écrier : « Oh! as-
sez, Patrocle, ou donne-moi des côtes d'acier : je briserai
lesmiennesen medilatant la rate'. »G'est de cette manière
que tous nos talents , nos facultés, nos caractères , nos
personnes, toutes nos qualités les plus estimables, nos
exploits, nos inventions , nos ordres, nos défenses, nos
défis au combat, ou nos négociations pour les trêves, nos
succès ou nos pertes, ce qui est et ce qui n'est pas sert
de matière aux bouffonneries de ces deux personnages.
NESTOR. — Et l'exemple de ce couple, que l'opinion,
comme Ta dit Ulysse, proclame de sa voix souveraine ,
infecte beaucoup de gens. Ajax est devenu volontaire ;
il porte la tête tout aussi haut que le grand Achille :
comme lui, il garde sa tente, il y donne des festins sédi-
tieux, il raille nos plans de guerre avec la hardiesse d'un
oracle, , et il excite Thersite, ce vil esclave , dont le fiel
forge sans cesse des calomnies comme une monnaie , à
nous comparer à la fange, à rabaisser et discréditer notre
conduite et nos actions , de quelque imminent péril que
nous soyons environnés.
ULYSSE.— Ils blâment notre prudence et la taxent de
poltronnerie ; ils tiennent la sagesse comme inutile à la
guerre, ils dédaignent la prévoyance et n'estiment d'au-
tres actes que ceux de la main. Les calmes facultés in-
tellectuelles qui règlent le nombre de ceux qui doivent
frapper , quand une occasion favorable les appelle, qui
savent, par les travaux de l'observation et de la pensée,
peser les forces de l'ennemi , tout cela ne vaut pas un seul
doigt delà main : ils appellent tout cela des ouvrages de
* Pièce d'armure pour défendre la gorge.
* La rate est, disait-on, l'organe du rire.
442 TROILUS ET CRESSIDA.
lit, fatras géographique, guerre de cabinet ; en sorte que
le bélier qui renverse les murailles par le grand élan et
la force de ses coups passe à leurs yeux avant la. main
qui a créé cette machine et avant Pâme intelligente qui
en guide à propos le mouvement.
NESTOR. — Si on accorde cela, bientôt le cheval d'Achille
vaudra plusieurs fils de Thétis.
(On entend une irorapette.)
AGAMEMNON.—Ouelleest cette trompette?Voyez,Ménélas.
MÉNÉLAS. — Elle vient de Troie.
(Entre Énée.)
AGAMEMNON. — Qui VOUS amène devant notre tente?
ÉNÉE. — Est-ce ici la tente du grand Agamemnon , je
VOUS prie ?
AGAMEMNON. — Ici même.
ÉNÉE. — Un guerrier, prince et héraut à la fois, peut-il
faire entendre un message loyal à son oreille royale ?
AGAMEMNON. — 11 le peut avcc plus de sûreté que n en
pourrait garantir le bras d'Achille à la tête de tous les
Grecs, qui, d'une voix unanime, nomment Agamemnon
leur chef et leur général.
ÉNÉE. — Noble permission et sécurité étendue. Mais
comment un étranger pourra-t-il reconnaître les regards
souverains de cet illustre chef et le distinguer des yeux
des autres mortels ?
AGAMEMNON. — CommCUt?
ÉNÉE.— Oui, je le demande pour éveiller mon respect
et tenir mes joues prêtes à se colorer d'une rougeur mo-
deste, comme celle da TAurore quand elle regarde d'un
œil chaste le jeune Phœbus , qui est ce dieu en dignité
qui guide ici les hommes? qui est le grand et puissant
Agamemnon ?
AGAMEMNON. — Cc Troyeu se rit de nous, ou les guer-
rier^ de Troie sont de cérémonieux courtisans.
ÉNÉE. — Désarmés , ils sont des courtisans aussi francs
et aussi doux que des anges qui s'inchnent ; telle est leur
renommée dans la paix ; mais dès qu'ils prennent le
maintien des guerriers, ils sont pleins de fiel, ils ont des
bras robustes, des jarrets fermes et des épées fidèles ; et
ACTE I, SCÈNE III. 443
Jupiter sait que nul n'a plus de cœur. Mais silence, Énée ;
silence, Troyen : pose ton doigt sur tes lèvres, L'éloge
perd son lustre et son mérite, lorsqu'il sort de la bouche
même de Thomme qui en est l'objet : la seule louange
que la renommée publie est celle que Tennemi accorde
avec peine : voilà la seule louange pure et transcendante.
agamemnÔn. — Seigneur, qui êtes de Troie, vous vous
appelez Énée ?
ÉNÉE. — Oui, Grec ; tel est mon nom.
AGAMEMNON.— Quelle affaire vous amène, je vous prie?
ÉNÉE. — Pardonnez : mon message est pour les oreilles
d'Agamemnon.
AGAMEMNON. — Agamcmuou ne donne point d'audience
particulière à ceux qui viennent de Troie.
ÉNÉE. — Et je ne viens pas non plus de Troie pour mur-
murer à son oreille. J'apporte avec moi une trompette
pour le réveiller, pour exciter ses sens à une attention
profonde, et alors je parlerai.
^AGAMEMNON. — Parle aussi librement que les vents. Ce
n'est pas ici Theure'où Agamemnon est endormi : et pour
te convaincre, Troyen, qu'il est éveillé, c'est lui-même
qui te le déclare.
ÉNÉE. — Trompette, retentis : que ta voix d'airain résonne
dans toutes ces tentes oisives, et que tout Grec coura-
geux sache que les loyales propositions offertes par Troie
seront offertes tout haut. (La trompette sonne,) Illustre
Agamemnon, nous avons à Troie un prince nommé Hec-
tor, fils de Priam, qui se rouille dans l'inaction d'une
trêve trop prolongée. Il m'a ordonné d'amener avec moi
un trompette, et de vous parler ainsi : —Rois, princes et
chefs ! si parmi les premiers de la Grèce, il en est un qui
estime son honneur plus que son repos, qui soit plus
jaloux de gloire qu'alarmé de"s dangers, qui connaisse sa
valeur et ne connaisse pas la peur, qui aime sa mai-
tresse d'un amour plus vrai que de simples protestations
faites avec de vains serments aux lèvres de celle qu'il
aime, et qui ose soutenir sa beauté et sa vertu dans d'au-
tres bras que les siens, à lui ce défi : Hector, à la vue des
Troyens et des Grecs, prouvera (ou du moins il fera tous
444 TROILUS ET CRESSIDA.
ses efforts pour le faire) que sa dame est plus sage, plus
belle, plus fidèle, que jamais Grec n'en ait enlacée de ses
bras; et demain matin, s'avançant à mi-chemin des
murs de Troie, il provoquera à son de trompe im Grec
fidèle en amour. — Si quelqu'un se présente, Hector l'ho-
norera : s il ne vient personne, rentré dans Troie, il y
publiera que les dames grecques sont toutes brûlées par
le soleil, et que pas une ne vaut la peine qu'on brise une
lance pour elle. J'ai dit.
AGAMEMNON. — Éuéc, OU aunoncora ce défi à nos amants.
Si aucun d'eux n'a le courage d'y répondre, nous les
aurons laissés tous dans notre patrie. Mais nous sommes
soldats, et qu'il ne soit jamais qu'un lâche, le soldat qui
n'a pas été, qui n'est pas, ou qui ne se promet pas d'être
amoureux. S'il s'en trouve un seul qui soit, qui ait été
ou qui se promette d'être amoureux, c'est lui qui se
mesurera avec Hector : s'il n'y en a aucun, ce sera moi.
NESTOR. — Parle-lui aussi de Nestor, d'un vieillard qui
était déjà homme, lorsque l'aïeul d'Hector tétait encore.
Il est vieux à présent ; mais s'il ne se trouvait pas dans
notre armée un noble Grec qui eût une étincelle de cou-
rage pour répondre pour sa dame, dis à Hector, de ma
part, que je cacherai ma barbe argentée sous un casque
d'or, que j 'enfermerai ce bras décharné dans mon armure ^
et qu'acceptant son défi, je lui déclarerai que ma dame
était plus belle que son aïeule, et aussi chaste que qui
que ce soit au monde. C'est ce que je prouverai à sa jeu-
nesse bouillante, avec les trois gouttes de sang qui me
restent daiis les veines.
ÉNÉE. — Que le ciel ne permette pas une. si grande
disette de jeunes guerriers !
ULYSSE. — Ainsi soit-il.
AGAMEMNON.— Noble scigueur, laissez-moi vous toucher
la main : je veux vous conduire à notre tente. Achille
sera informé de ce message, ainsi que tous les chefs de
la Grèce, de tente en tente. Il faut que vous soyez de nos
festins avant votre départ, et vous recevrez de nous Tao-
cueil d'un noble ennemi.
(Ils sortent tous, excepté Ulysse et Nestor.)
ACTE I, SCÈNE III. 445
ULYSSE. — Nestor ?
NESTOR. — Que dit Ulysse?
ULYSSE. — ^Mon cerveau vient de concevoir un germe
d'idée : soyez pour moi ce qu'est le temps pour les pro-
jets, aidez-moi à la faire éclore.
NESTOR.— -Quelle est-elle ?
ULYSSE. — La voici : les coins épais fendent les nœuds
les plus durs. L'orgueil a atteint toute sa maturité dans
le vain cœur d'Achille, il est monté en graine : il faut
rabattre maintenant, ou bien il va répandre sa semence
et enfanter une pépinière de maux semblables dont nous
serons tous accablés.
NESTOR. — Sans doute ; mais comment?
ULYSSE. — Ce défi qu'envoie le brave Hector, quoique
offert en général à tous les Grecs, s'adresse pourtant en
intention au seul Achille.
NESTOR. — L'intention est aussi claire que Test aux yeux
l'état d'une fortune dont un petit nombre de chiffres
expose le total. Et ne douiez pas qu'à la publication de
ce défi, Achille, son cerveau fût-il aussi aride que les
sables de la Libye (quoique, Apollon le sait, il soit peu
fertile), ne manquera pas de concevoir, d'un jugement
rapide et très-vite, qu'il est le but auquel vise Hector.
ULYSSE. — Et cela l'excilera-t-il à lui répondre, croyez-
vous?
NESTOR. — Oui, et il le faut; car quel autre guerrier,
capable d'enlever à Hector l'honneur de ce défi, pour-
riez-vous lui opposer, si ce n'est Achille? Quoique ce
combat ne soit qu'un jeu, cependant cette épreuve est
fort importante : par là, les Troyens veulent apprécier
notre mérite le plus renommé par celui d'entre eux qui
peut le mieux en juger ; et croyez-moi, Ulysse, notre
valeur sera étrangement pesée d'après la fortune de ce
combat isolé. Car le succès, bien qu'appartenant à un
individu, servira de mesure au bon ou au mauvais suc-
cès général. Quoique de semblables index ne soient
qu'un point en comparaison des volumes qui vont suivre ,
on y découvre pourtant le tableau abrégé de la masse
des choses qui vont être développées. On supposera que
Am TROILUS ET CRESSÏDA.
celui qui lutte avec Hector est le champion de notre
choix, et ce choix, étant l'acte unanime de tous les Grecs,
tombe sur le mérite d'un homme qui semble extrait de
chacun de nous e,t composé de toutes nos vertus. S'il
échoue, quel cœur en recevra un pressentiment de vic-
toire, pour affermir son opinion avantageuse de lui-
même ? Et c'est cette opinion de soi, dont les membres
ne sont que les instruments ; ils agissent sous son impul-
sion, comme Tare et Tépée sont dirigés par le bras.
ULYSSE. — Pardonnez le discours que vous allez enten-
dre.— C'est pour cela qu'il n'est pas à propos que ce soit
Achille qui combatte Hector. Imitons les marchands;
montrons d'abord nos marchandises les plus médiocres,
en espérant qu'elles se vendront peut-être, sinon Téclat
de ce qu'il y a de mieux en ressortira davantage, ap'Vès
avoir exposé d'abord le rebut. Ne consentons jamais
qu'Hector et Achille soient aux prises ensemble, car du
sort de ce combat sortiront deux étranges conséquences
pour notre honneur ou notre honte.
NESTOR. — Mes yeux, affaiblis par l'âge, ne les voient
pas : quelles sont-elles ?
ULYSSE. — La gloire que notre Achille obtiendrait sur
Hector, nous la partagerions avec lui s'il n'était pas si
orgueilleux : mais il est déjà trop insolent. Et il vaudrait
mieux être brûlés par les ardeurs du soleil d'Afrique,
que d'avoir à soutenir les dédains insultants de son œil
superbe, s'il échappait au bras d'Hector s'il était vaincu,
alors nous verrions tomber l'estime de nous-mêmes avec
notre meilleur guerrier. Non : faisons une loterie et
combinons-la de façon que le sort nomme le stupide Ajax
pour combattre Hector. Entre nous, donnons-lui notre
aveu comme à notre plus vaillant héros : ces éloges ser-
viront à guérir le hautain Mirmidon qui s'échauffe par
les applaudissements ; ils feront tomber son cimier qui
se balance avec plus de fierté que l'arc azuré d'Iris. Si le
stupide et écervelé Ajax s'en tire, nous le parerons de
nos éloges ; s'il succombe, nous restons toujours à l'abii
de Topinion que nous avons de plus vaillants guerriers.
Mais, vainqueur ou vaincu, toujours nous atteindrons
ACTE I, SCÈNE III. 447
notre but; notre projet aura cet effet salutaire, c'est
qu'employant Ajax on ôtera quelques plumes à Achille.
NESTOR. — Ulysse, je commence à goûter ton avis, et je
vais à rinstant en donner le goût à Agamenmon. Allons
le trouver, sans différer. Les deux dogues s'apprivoise-
ront l'un l'autre : l'orgueil est l'os qu'il faut leur jeter
pour les exciter.
(Ils sortent.)
FIN DU PREMIER ACTR
ACTE DEUXIÈME
SCÈNE I
Camp des Grecs.
Entrent AJAX et THERSITE.
AJAX.— Thersite ?
THERSITE. — Agamemnon... — S'il avait des boutons par
tout le corps, généralement ?
AJAX.— Thersite?
THERSITE.— Et si ces boutons donnaient? Supposons
que cela fût, le général ne donuerait-il pas, alors? Ne
serait-ce pas un amas d'ulcères ?
AJAX.— Chien !
THERSITE. — Alors il sortirait de lui du moins quelque
chose, et jusqu'à présent je ne lui vois rien produire.
AJAX. — Toi, fils d'un chien-loup, ne peux-tu pas m'en-
tendre? Eh bien, voyons si tu me sentiras.
(Il le frappe.)
THERSITE. — Que la peste de Grèce te saisisse, seigneur,
métis à Tesprit de bœuf.
AJAX.— Parle donc, levain chanci, réponds ; je te bat-
trai jusqu'à ce que tu deviennes un bel homme.
THERSITE. — C'est moi plutôt qui te raillerai jusqu'à ce
que tu aies de l'esprit et de la piété ; mais je crois que ton
cheval aura plus tôt appris une oraison par cœur, que tu
n'auras pu apprendre une prière sans livre. Tu peux
frapper, le peux-tu ? Que la rouge peste te saisisse pour
tes âneries I
AJAX. — Excrément de crapaud, apprends-moi l'objet
de la proclamation.
ACTE II, SCÈNE I. 4-i9
THERsiTE. — Penses-tu que je sois sans sentiment pour
me frapper do la sorte?
AJAX.— La proclamation !
THERSiTE. — Tu es, je crois, proclamé fou.
AJAx. — Ne me.... Porc-épic, ne me.... La main me
démange.
THERsiTE. — Je voudrais que tu fusses tourmenté de
démangeaisons de la tête aux pieds, et que ce fût moi qui
fusse chargé de te gratter ; je ferais de toi le plus dégoû-
tant galeux de la Grèce. Quand tu es sorti pour quelque
expédition, tu es aussi lent à frapper quun autre.
AJAX. — La proclamation, te dis-je.
THERSiTE.— Tu murmiircs et tu t'emportes à chaque
instant contre Achille ; et tu es aussi plein d'envie contre
sa grandeur, que Cerbère contre la beauté de Proserpine ;
oui, voilà ce qui te fait aboyer après lui.
AJAX. — Madame Thersite !
THERsiTE.— Tu devrais le battre, lui.
AJAX. — Masse lourde et informe ' !
THERSITE. — Il te mettrait en miettes avec son poing,
aussi aisément qu'un matelot brise son biscuit.
AJAX, en le frappant de nouveau. — Comment! infâme
mâtin ?
THERSITE. — Courage! courage !
AJAX.— Sellette à sorcière * 1
THERSITE. — Oui, va, va, seigneur à l'esprit détrempé :
tu n'as pas plus de cervelle dans la tête, qu'il n'y en a
dans mon coude. Un ânon pourrait t'en remontrer,
méchant et vaillant baudet ; tues venu ici pour rosser les
Troyens, et tous ceux qui ont quelque esprit te vendent
et t'achètent comme un esclave de Barbarie ; si tu prends
l'habitude de me battre, je commencerai à t'anatomiser
1 Coh loaf, pain lourd et raboteux.
* Une manière de donner la question k une sorcière, c'était de
la placer sur une sellette les jambes liées en croix : la circulation
s'embarrassait au bout de quelque temps dans cette position où
tout le poids du corps portait sur le même point; souvent après
vingt-quatre heures d'abstinence, les malheureuses s'avouaient
sorcières.
T IV. 29
450 TROILUS ET CRES8IDA.
depuis les talons, et je te dirai ce-que tu es, pouce par
pouce, masse sans entrailles, oui 1
AJAX. — Chien !
THERSiTE. — Méchant seigneur !
AJAX, le battant. — Roquet !
THERsiTE. — Idiot dc Mais ! continue, brutal, continue,
chameau ! continue.
(Entrent Achille et Pairocle.)
ACHILLE. — Quoi, qu'y a t-il donc, Ajax? pourquoi le
maltraiter ainsi? Thersite, voyons, de quoi s'agit-il?
THERSiTE. — Vous Ic voycz là, n'est-ce pas ?
ACHILLE. — Oui ; de quoi s'agit-il ?
THERSITE. — Voyons, regardez-le.
ACHILLE. — Oui, eh bien! de quoi s'agit-il?
THERSITE. — Mais cousidércz-le bien.
ACHILLE. — Eh bien ! c'est ce que je fais.
THERSITE. — Mais HOU, VOUS ne le considérez pas bien ;
car, pour qui que vous le preniez, c'est Ajax.
ACHILLE. — Je le sais bien, fou.
THERSITE. — Oui, mais ce fou ne se connaît pas lui-
même.
AJAX.— C'est pour cela que je te bats.
THERSITE, riant. — Là, là, là! les petites preuves d'es-
prit qu'il donne ! voilà comme ses saillies ont les oreilles
longues. Je lui ai rogné le cerveau, comme il a battu mes
os. J'achèterai neuf moineaux pour im sou ; eh bien ! sa
pie-mère * ne vaut pas la neuvième partie d'un moineau.
Ce seigneur, Achille, cet Ajax. . . , qui porte son esprit dans
son ventre et ses boyaux dans la tête, je vais vous dire
ce que je dis de lui.
ACHILLE. — Eh bien ! quoi?
THERSITE. — Je dis que cet Ajax...
(Ajax s'avance pour le frapper de nouveau; Achille se met
entre eux deux.)
ACHILLE. — Allons, bon Ajax...
THERSITE. — N'a pas autant d'esprit...
(Ajax veut se débarrsaser des bras d'Achille.
* Pie-mère, pia mater^ sorte de membrane très-fine qui revêt im-
médiatement le cerveau.
ACTE II, SCENE I. 451
ACHILLE. — Allons, je vous tiendrai.
THERSiTE. — ... Qu'il en faudrait pour boucherie trou
•de Taiguille d'Hélène, pour laquelle il vient combattre.
ACHILLE. — Paix, fou.
THERsiTE. — Je voudrais avoir la paix et le repos ; mais
ce fou ne le veut pas : tenez, c'est lui, le voilà ; voyez-le
bien.
AJAX.— 0 damné roquet ! je te.. .
ACHILLE. — Voulez-vous lutter d'esprit avec un fou?
thersite: — Non, je vous en réponds; car l'esprit d'un
fou ferait honte au sien.
PATROCLE. — Point d'injures, Thersite.
ACHILLE. — Quel est donc le sujet de la querelle ?
AJAX. — J'ai dit à cette vile chouette de m'appreudre
l'objet de la proclamation, et il se met à me railler.
THERSITE. — Je ne suis pas ton valet.
AJAX. — Allons, va, va.
THERSITE. — ^Je sers ici en volontaire..
ACHILLE. — Ton dernier service était im service de
patience; il n'était certainement pas volontaire ; il n'y a
point d'homme qui soit battu volontairement; c'était
Ajax qui était ici le volontaire, et toi tu étais comme sous
presse*.
THERSITE, — Oui-da ? — Une grande partie de votre esprit
gît aussi dans vos muscles, ou bien il y a des menteurs *.
Hector sera une bonne capture-, s'il vous fait sauter la
cervelle ; il gagnerait autant à casser une grosse noix
moisie sans amande.
ACHILLE.— Quoi I à moi aussi, Thersite ?
THERSITE. — Il y a Ulysse et le vieux Nestor, dont l'es-
prit était moisi avant que vos grands-pères eussent des
•ongles à leurs orteils..., qui vous accouplent au joug
comme deux bœufs de charrue, et vous font labourer
cette guerre.
ACHILLE. — Quoi? que dis-tu là?
1 Under an impresSf soumis à la presse militaire.
« Encore le verbe to lie qui sert à l'équivoque to lie être, être
•couché, mentir.
452 TROILUS ET CRESSIDA.
THERsiTE. — Oui, vraiment. Ho! ho! Achille! ho! ho!
Ajax I ho ! ho !
AJAx. — Je te couperai la langue.
THERsiTE. — Peu m'iuiporte : je parlerai encore autant
que vous après.
PATROCLE. — Allons, plus de paroles, Thersite; paix !
THERsiTE. — Moi, jo Hio tiendrai en paix, quand le
braque d'Achille me dira de me tair.e.
ACHILLE. — Voilà pour vous, Patrocle.
THERSITE. — ^Je veux vous voir pendus, comme deux
bourriques, avant que je rentre jamais dans vos tentes;
je me tiendrai là où il y a un peu d'esprit, et je quitterai
la faction des fous.
(Il sort.)
PATROCLE. — Un bon débarras.
ACHILLE. — Voici ce qu'on a publié dans toute l'armée :
qu'Hector, demain vers la cinquième heure du soleil,
viendra, avec un trompette, entre nos tentes et les murs
de Troie, défier au combat quelque chevalier qui aura
du cœur et qui osera soutenir,... je ne sais quoi. C'est de
la sotlise, adieu!
AJAX, — Adieu? Qui lui répondra?
ACHILLE. — Je n'en sais rien ; on l'a mis en loterie, autre-
ment il connaîtrait déjà son homme.
AJAX. — Ah I vous voulez parler de vous. — Je vais en
apprendre davantage. *
SCÈNE II
Troie. — Appartement du palais de Priam.
PRIAM, HECTOR, TROILUS, PARIS et HÉLÉNUS.
PRIAM. — Après la perte de tant d'heures, de discours
et de sang, Nestor vient encore nous dire au nom des
Grecs : « Rendez Hélène, et tous les dommages : hon-
« neur, perte de temps, voyages, dépenses, blessures,
« amis, et tout l'amas de biens précieux que cette guerre
« vorace a consumés dans son sein brûlant, seront mis
« de côté. » — Hector, qu'en dites- vous?
ACTE II, SCÈNE II. 453
HECTOR. — Quoiqu'aucun homme ne craigne moins les
Grecs que moi, quant àce qui me touche particulièrement,
néanmoins, vénérable Priam, il n'y a pas de dame parmi
celles dont les entrailles sont les i)lus tendres et les plus
susceptibles de concevoir des craintes, qui soit plus prête
qu'Hector à s'écrier : Qui peut prévoir la suite ? Le mal de
la paix, c'est la sécurité, une sécurité trop confiante. Mais*
une défiance modeste est nommée le fanal du sage, la
sondequipénètre jusqu'au fond de tout ce qu'il y a de pire.
Ou'Héléne parte. Depuis que la première épée a été tirée
pour celte querelle, parmi les milliers de guerriers égor-
gés, chaque dixième victime nous était aussi précieuse
qu'Hélène : je parle des nôtres ; si nous avons perdu tant
de fois le dixième des nôtres pour conserver un bien qui
ne nous appartient pas, ce bien porterait mon nom qu'il
n'aurait pas la valeur du dixième. Sur quoi se fonde le
motif qui nous fait refuser de la rendre?
TRoiLus. — Fi donc ! fi donc ! mon frère. Pesez-vous le
'prix et rhonneur d'un roi, d'un aussi grand roi que notre
auguste père, dans la balance qui sert aux intérêts vul-
gaires? Voulez-vous calculer avec des jetons la valeiu*
inappréciable de son mérite infini et entourer un corps
immense d'une ceinture aussi étroite que les craintes et
les raisons. Fi donc ! ayez honte, au nom des dieux !
HÉLÉNUs. — Il n'est pas étonnant que vous attaquiez si
rarement la raison , vous qui en êtes si dépourvu. Fau-
drait-il donc que notre père gouvernât les affaires de son
empire sans le secours de la raison, parce que votre dis-
cours, qui le lui conseille, en est dénué?
TROILUS. — Vous êtes pour le sommeil et les songes,
mon frère le prêtre ; vous garnissez vos gants de raisons.
Les voici, vos raisons : vous savez qu'une épée est dange-
reuse à manier; et la raison fuit tout objet qui présente
un danger. Qui donc s'étonnera qu'Hélénus, lorsqu'il
aperçoit devant lui un Grec et son épée, ajuste prompte-
ment les ailes de la raison à ses talons, et s'enfuie aussi
vite que Mercure grondé par Jupiter, ou qu'une étoile
lancée hors de sa sphère? Si nous voulons parler de rai-
son, fermons donc nos portes, et dormons; le courage et
454 TROILUS ET CRESSIDA.
rhonneur auraient bientôt des cœurs de lièvre, s'ils s&
farcissaient seulement leurs pensées de cette grasse rai-
son. La raison et la prudence rendent le foie blanc * et
abattent la force.
HECTOR. — Mon frère, Hélène ne vaut pas ce qu'il nous
en coL\te pour la garder.
• TROILUS. — Quel objet a d'autre valeur que celle qu'on
y attache?
HECTOR. — Mais cette valeur ne dépend pas d'un caprice
particulier; l'estime et le cas qu'on fait d'un objet vien-
nent autant de son prix réel que de l'opinion de celui qui
le prise. C'est une folle idolâtrie, que de rendre le culte
plus grand que le dieu ; c'est un délire que de vouloir
attribuer à un objet des qualités qu'il s'arroge bientôt
lui-même sans avoir l'ombre du mérite auquel il prétend.
TROILUS. — J'épouse aujourd'hui une femme, et mon
choix est dirigé par mon penchant : mon inclination s'est
enflammée par mes oreilles et mes yeux, deux pilotes
naviguant entre le dangereux rivage du caprice et du
jugement. Comment puis-je me dégager de la femme que
j'ai choisie, quoique ma volonté vienne à se dégoûter de
son propre choix? Il n'y a aucun moyen d'échapper à
ceci, tout en restant ferme dans la route de l'honneur.
Nous ne renvoyons pas au marchand ses soieries, après
que nous les avons salies, et nous ne jetons pas les
restes d'un festin dans le panier de rebut, parce que nous
nous trouvons rassasiés. On à trouvé à propos que Paris
tirât des Grecs quelque vengeance ; c'est le souffle de vos
suffrages unanimes qui a enflé ses voiles : les vents et la
mer, suspendant leur antique querelle, ont fait une trêve
pour seconder ses desseins ; enfin il a touché au port
désiré; et pour une vieille tante*, que les Grecs rete-
naient captive, il a enlevé une reine de Grèce, dont la
jeunesse et la fraîcheur flétrissent les traits d'Apollon
* Make Iwers pale (rendent le foie blanc). La blancheur du foie
était regardée comme une preuve de lâcheté, ainsi dans Macbeth
K thûu lily livered, »
* Hésionej sœur de Priam.
ACTE II, SCÈNE II. 4S5
même, et font pâlir TAurore. Pourquoi la gardons-nous?
Les Grecs gardent notre tante.— Mérite-t»elle d'être gar-
dée? Ohl Hélène est une perle dont la conquête a fait
lancer mille vaisseaux, et a converti en marchands des
rois couronnés. Si vous accordez une fois que Paris fit
sagement de partir (comme vous êtes forcés d'en con-
venir, vous étant tou^ écriés : Partez, partez); si vous
avouez qu'il a ramené chez nous une noble conquête,
comme vous êtes aussi forcés de l'avouer, après avoir
frappé des mains, et crié inestimable ! pourquoi donc blâ-
mez-vous aujourd'hui les suites de vos propres conseils,
et faites-vous une chose que n'a pas faite encore la for-
tune, en ravalant l'objet que vous avez vous-même
estimé au-dessus des richesses de la mer et de la terre?
0 quel vil larcin que de voler un bien que nous trem-
blons de garder! Voleurs, indignes du trésor que nous
avons enlevé, lorsqu'après avoir fait aux Grecs cet affront
dans le sein même de leur pays, nous craignons d'en
défendre la possession dans notre ville natale !
CASSANDRE, de rintérieur du théâtre, — Pleurez, Troyens,
pleurez !
PRIAM. — Quel est ce bruit? doù viennent ces cris
sinistres?
TROiLUS.— C'est notre folle de sœur : je reconnais sa
voix.
CASSANDRE, daus V intérieur. — Pleurez, Troyens 1
HECTOR. — C'est Cassandre.
CASSANDRE entre en délire, — Pleurez, pleurez, Troyens!
Prêtez-moi dix mille yeux, et je les remplirai de larmes
prophétiques*.
HECTOR.— Paix, ma sœur; paix !
CASSANDRE.— Jeunes filles, jeunes garçons, adultes et
vieillards ridés, tendres enfants qui ne pouvez que pleu-
rer, secondez tous mes clameurs. Payons d'avance la
moitié du tribut immense de gémissements que nous
Tune etiam falis aperit Cassandra futuris
Ora, dei jussu non unquam crédita Teucris.
(Enéide, 1. II, v.. 246-47.)
4oG TROILUS ET CRESSIDA.
prèpare l'avenir. Pleurez, Troyens, pleurez. Accoutumez
vos yeux aux larmes. Troie ne sera plus, et le superbe
palais dllion va tomber. Paris, notre frère, est la torche
embrasée qui nous consume. Pleurez, Troyens ; criez :
Hélène! Malheur! pleurez, pleurez : Troie est en feu, si
Hélène ne s* en va !
« (Klle sort.)
HECTOR. —Eh bien! jeune Troïlus, ces accents prophé-
tiques de notre sœur n'excitent-ils aucun remords? Ou
votre sang est-il si follement bouillant, que les conseils
de la raison , ni la crainte d'un mauvais succès dans une
mauvaise cause, ne puissent le modérer?
TROILUS.— Quoi ! mon frère Hector, nous ne pouvons
juger de la justice d'une entreprise sur l'issue que pour-
ront lui donner les événements , ni laisser abattre le
courage de nos âmes, parce que Cassandfe est folle. Les
transports de son cerveau malade ne peuvent pas déna-
turer la bonté d'une cause que notre honneur à tous
s'est engagé à faire triompher. Pour ma part, je n'y ai
pas plus d'intérêt que tous les fils de Priam; mais que
Juijiter ne permette pas quil soit pris parmi nous aucune
résolution qui laisse au plus faible courage de la répu-
gnance à la soutenir et à combattre pour elle !
PARIS. — Autrement le monde pourrait taxer de légèreté
mes entreprises aussi bien que vos conseils; mais j'at-
teste les dieux que c'est votre plein consentement qui a
donné des ailes à mon inclination, et qui a étouffé toutes
les craintes attachées à ce fatal projet; car que peut,
hélas! mon bras isolé? Quelle défense y a-t-il dans la
valeur d'un seul homme, pour soutenir le choc et la
vengeance des ennemis que devait armer cette querelle?
Et cependant, je proteste que si je devais moi seul en
subir les périls, et que mon pouvoir égalât ma volonté,
jamais Paris ne rétracterait ce qu'il a fait, ni ne faibli-
rait dans sa poursuite.
PRIAM. — Pâlis, vous parlez comme un homme enivré
de voluptés : vous avez le miel, vous; mais ils goûtent le
fiel : ainsi vous n'avez pas de mérite à être vaillant.
PARIS. — Seigneur, je n'ai pas seulement en vue les
ACTE II, SCÈNE II. 437
plaisirs qu'une pareille beauté apporte avec elle : je vou-
drais aussi effacer la tache de son heureux enlèvement,
par rhonneur de la garder. Quelle trahison ne serait-ce
pas contre cette princesse enlevée, quel opprobre pour
votre gloire, quelle ignominie pour moi, de céder aujour-
d'hui sa possession, lâchement et par contrainte? Se
peut-il qu'une idée aussi basse puisse prendre pied un
moment dans vos âmes g<^néreuses? Parmi les plus fîii-
bles courages de notre parti, il n'en est pas un qui n'ait
un cœur pour oser, et une épée à tirer, quand il est
question de défendre Ilélène : il n'en est pas un, si
grand, si noble qu'il soit, dont la vie fût mal employée,
ou la mort sans gloire, lorsqu'Hélène en est Tobjet : je
conclus donc que nous pouvons bien combattre pour une
beauté, dont la vaste enceinte de l'univers ne peut nous
offrir l'égale.
HECTOR. — Paris, et vous, Troïlus, vous avez tous deux
bien parlé ; et vous avez raisonné sur l'affaire et la ques-
tion maintenant en discussion ; mais bien superficielle-
ment, et comme des jeunes gens qu'Aristote * jugerait
incapables d'entendre la philosophie morale. Les raisons
que vous alléguez conviennent mieux à l'ardente pas-
sion d'un sang bouillant, qu'à un libre choix entre le
juste et l'injuste : car le plaisir et la vengeance ont
l'oreille plus sourde que le serpent à la voix d'une sage
décision. La nature veut qu'on rende tous les biens au
légitinie possesseur; or quelle dette plus sacrée y a-t-il,
parmi le genre humain, que celle de l'épouse envers
l'époux? Si cette loi de la nature est enfreinte par la pas-
sion, el que les grandes âmes lui résistent par une par-
tiale indulgence pour leurs penchants inflexibles, il y a,
dans toute nation bien gouvernée, une loi pour dompter
ces passions effrénées qui désobéissent et se révoltent.
Si donc Hélène est la femme du roi de Sparte (comme il
est notoire qu'elle l'est), ces lois morales de la nature et
> On ne s'attendait guère
A voir Aristote en cette affaire.
(La Fontaine.)
458 TROILUS ET CRESSÏDA.
des nations crient hautement qu'il faut la renvoyer à
son époux. Persister dans son injustice, ce n'est pas la
réparer ; c'est au contraire l'aggraver encore. Voilà quel
est l'avis d'Hector, en ne consultant que la vérité; néan-
moins, mes braves frères, je penche 4e votre côté dans
la résolution de garder Hélène : c'est une cause qui n'in-
téresse pas médiocrement notre dignité générale et indi-
viduelle.
TROILUS. — Vous venez de toucher Tâme de nos des-
seins. Si nous n'étions pas plus jaloux de gloire que
nous ne le sommes d'obéir à nos ressentiments, je ne
souhaiterais pas qu'il y eût une goutte de plus du sang
troyen versé pour la défense d'Hélène. Mais, brave Hec-
tor, elle est un objet d'honneur et de renommée; un
aiguillon puissant aux actions courageuses et magna-
nimes ; notre valeur peut aujourd'hui terrasser nos
ennemis, et la gloire dans l'avenir peut nous sanctifier.
Car je présume que le brave Hector ne voudrait pas,
pour les trésors du monde entier , renoncer à la ri-
che promesse de gloire qui sourit au front de cette
guerre.
HECTOR.— Je suis des vôtres, valeureux fils de l'illustre
Priam. — ^J'ai lancé un audacieux défi au milieu des Grecs
factieux et languissants; il portera Tétonnement au fond
de leurs âmes assoupies. J'ai été informé que leur grand
génSral sommeillait, tandis que la jalousie se glissait
dans l'armée. Ceci, je présume, le réveillera.
(Ils sortent.)
SCÈNE III
Le camp des Grecs. — L'entrée de la tente d'Achille.
Entre THERSITE.
THERSiTE.— Eh bien ! Thersite? Quoi ! lu te perds dans
le labyrinthe de ta colère? Cet éléphant d'Ajax en sera-
t-il quitte à ce prix? — H me bat, et je le raille : vraiment,
belle satisfaction! Je voudrais changer de rôle avec
lui ; moi, pouvoir le battre, et en être raillé. Par le diable,
ACTE II, SCÈNE III. 459
j'apprendrai à conjurer, à évoquer les démons, plutôt que
de ne pas voir quelque résultat aux imprécations de ma
colère. Et puis cet Achille : un fameux travailleur! Si
Troie n'est prise que lorsque ces deux assiégeants au-
ront miné ses fondements, ses murs tiendront jusqu'à ce
qu'ils "tombent d'eux-mêmes. — 0 toi, grand lance-ton-
nerre de l'Olympe, oublie donc que tu es Jupiter, le roi
des dieux, et toi. Mercure, oublie toute Tastuce des ser-
pents enlacés à ton caducée, si vous n'achevez pas d'ôter
à ces deux champions la petite, la très-petite dose de bon
sens qui leur reste encore. Et l'ignorance elle-même, à la
courte vue, sait que cette dose est si excessivement
mince qu'elle ne leur fournirait pas d'autre expédient,
pour délivrer un moucheron des pattes d'une. araignée,
que de tirer leur fer pesant et de couper la toile. Après
cela, vengeance sur le camp entier : ou plutôt, le mal
des os*; car c'est, je crois, le fléau attaché à ceux qui
font la guerre pour une jupe. — J'ai dit mes prières : que
le démon de Tenvie réponde, amen! Holàl ho I seigneur
Achille.
(Entre Patrocle.)
PATROCLE.— Qui appelle? Thersite I bon Thersite, entre
donc, et viens railler.
THERSITE. — Si j'avais pu me souvenir d'une pièce d'or
fausse, tu n'aurais pas échappé à mes réflexions. Mais
peu importe : je te laisse à toi-même. Que la commune
'malédiction du genre humain, l'ignorance et la folie,
abondent en toi I Que le ciel te fasse la grâce de te laisser
sans mentor, et que la discipline n'approche pas de toi !
Que la fougue de ton sang soit ton seul guide jusqu'à ta
mort I Et alors, si celle qui t'ensevelfra dit que tu es un
beau corps, je veux jurer et jurer encore qu'elle n'a ja-
mais enseveli que des lépreux. Amen! — Où est Achille?
PATROCLE. — Quoi, es-tu devenu dévot? Étais- tu là en
prière?
' Bone-Ache, soit que l'on regarde ces douleurs ostéocopes
comme un symptôme de la maladie ou comme la maladie elle-
même, il est certain que Shakspeare a voulu parler ici du mal de
Vénus.
460 TROILUS ET CRESSIDA.
THERSiTE. — Oui ; et que le ciel veuille m'entendre !
(Achille sort de sa tente.)
ACHILLE.— Qui est-là?
PATROCLE . — Thersite , seigneur.
ACHiLLE.~Où, où?—Te voilà venu? Pourquoi, toi, mon
fromage, mon digestif, pourquoi ne t'es-tu pas servi sur
ma table depuis tant de repas ?— Allons ; dis-moi ce
qu'est Agamemnon ?
THERSITE. — Ton Commandant, Achille. — Allons, Pa-
trocle, dis-moi ce qu'est Achille?
PATROCLE. — Ton chef, Thersite : dis-moi à ton tour,
qu'es-tu, toi?
THERSITE. — Ton conuaisseuT, Patrocle : et dis-moi,
Patrocle, qu es-tu, toi?
PATROCLE. — Tu peux le dire, toi qui te dis connaisseur.
ACHILLE. — Oh ! dis-le, di&-le.
THERSITE.— Je vais décliner toute la question : Aga-
memnon commande Achille; Achille est mon chef; je
suis le connaisseur de Patrocle, et Patrocle est un fou.
PATROCLE — Comment, misérable I
THERSITE. — Tais-toi, fou. Je n'ai pas fini.
ACHILLE. — Allons, c'est un homme privilégié. — Con-
tinue, Thersite.
THERSITE. — Agamemnon est un fou ; Achille est un
fou; Thersite est un fou; et, comme je l'ai dit ci-devant,
Patrocle est un fou.
ACHILLE. — Prouve cela, allons!
THERSITE.— Agamemnon est un fou de prétendre com-
mander Achille ; Achille est un fou de se laisser com-
mander par Agamemnon : Thersite est un fou de rester
au service d'un pareil fou, et Patrocle est absolument '
fou.
PATROCLE. — Pourquoi suis-je fou?
THERsrrE. — Demande-le à celui qui t'a fait : moi, il
me suffit que tu le sois. — Regardez, qui viept à nous?
(Agamemnon^ Ulysse, Nestor, Diomède et Ajax s'avancent
vers la tente d Achille.)
ACHILLE. — Patrocle, je ne veux parler à personne. —
Viens avec moi , Thersite.
(Achille rentre dans sa tente.)
ACTE II, SCÈNE III. 461
THERSiTE. — Que de sottise, de jonglerie et de fripon-
nerie il y a dans tout ceci I le sujet de la question est un
homme déshonoré et une femme perdue. Une belle
querelle, vraiment, pour exciter ces factions jalouses,
et verser son sang jusqu'à la dernière goutte !— Que le
serpigo^ dessèche le sujet de ces débats! — et que la
guerre et la débauche détruisent tout.
(Il s'en va.)
AGAMEMNON. — Où CSt Achillc?
PATROCLE.— Dans sa tente : mais il est indisposé, sei-
gneur.
AGAMEMNON, — Faitcs-lui savoir que nous sommes ici :
il a brusqué nos députés ; et nous mettons de côté nos
prérogatives pour venir le visiter. Dites-le-lui, de crainte
qu'il ne s'imagine peut-être que nous n'osons pas rap-
peler les droits de notre place, ou que nous ne savons
pas ce que nous sommes.
PATROCLE.— Je lui dirai.
Ill sort.)
ULYSSE. — Nous l'avons vu à rentrée de sa tente : il
n'est point malade.
AJAX. — Il Test, mais du mal de lion ; il est malade d'un
cœur enflé d'orgueil : vous pouvez appeler cela mélan-
colie, si vous voulez l'excuser ; mais, sur ma tête, c'est
de l'orgueil. Et pourquoi donc, pourquoi donc? Qu'il
nous en donne la raison. — Un mot, seigneur.
(Agamemnon et Ajax vont se parler à l'écart.)
NESTOR. — Quel est donc la cause qui excite Ajax à
aboyer ainsi contre lui?
ULYSSE. — Achille lui a débauché son fou.
NESTOR . — Qui ? Thersite ?
ULYSSE. — Lui-même.
NESTOR. — ^Voilà donc Ajax qui va manquer de matière,
s'il a perdu le sujet de son discours.
ULYSSE. — Non, vous voyez qu'Achille est devenu son
sujet, à présent qu'il lui a pris le sien.
* Ulcère qui sillonne en zigzag la peau.
462 TROILUS ET CRESSIDA.
NESTOR. — Tant mieux, leur séparation entre plus dans
nos vœux que leur faction, puisqu'un fou a pu la
rompre !
ULYSSE. — L'amitié, dont la sagesse n'est pas le nœud,
est aisément désunie par la folie ; voici Patrocle qui re-
vient.
(Patrocle revient.)
NESTOR. — Point d'Achille avec lui.
ULYSSE. —L'éléphant a des jointures, mais point pour
la politesse : ses jambes sont pour son besoin, et non
pour fléchir.
PATROCLE.— Achille me charge de vous dire qu'il est
bien fâché, si quelque autre objet que celui de votre
dissipation et de votre plaisir a porté Votre Grandeur, et
sa noble suite, à venir à sa tente ; il se flatte que tout le
but de cette visite est votre santé, que c'est une prome-
nade de l'après-dîner pour aider à la digestion.
AGAMEMNON. — Ecoutcz, Patroclc. — Nous ne sommes
que trop accoutimiés à ces réponses. Mais cette excuse
qu'il nous envoie sur les ailes rapides du mépris n'é-
chappe point à notre intelhgence. Il a beaucoup de mé-
rite, et nous avons beaucoup de raisons de lui en attri-
buer : cependant toutes ses vertus, que lui-même ne
montre pas dans un jour glorieux, commencent à perdre
de leur éclat à nos yeux ; c'est un beau fruit servi dans
un plat malsain, et qui pourrait bien se gâter sans qu'on
en goûte. Allez, et répétez-lui que nous sommes venus
pour lui parler ; et vous ne ferez pas mal de lui dire que
nous l'accusons d'un excès d'orgueil, et d'un défaut
d'honnêteté. Il se croit plus grand dans son opinion pré-
somptueuse qu'il ne le parait au jugement du bon sens.
Dites-lui que de plus dignes personnages que lui tolè-
rent la sauvage solitude qu'il affecte, dissimulent la force
sacrée de leur autorité, souscrivent avec une humble
déférence à sa bizarre supériorité, et épient ses mau-
vaises lunes, le flux et le reflux de son humeur, comme
si tout le cours de cette entreprise devait suivre la marée
de ses caprices. Allez, dites-lui cela ; et ajoutez que, s'il
se met à un prix trop haut, nous nous passerons de lui ;
•ACTE II, SCÈNE III. 463
que, semblable à une machine de guerre qu'on ne peut
transporter, il reste gisant et chargé de ce reproche
public : « il faut ici du mouvement : cette machine ne
« peut aller à la guerre. » Nous préférons un nain actif
à un géant endormi. — Dites-lui cela.
PATRofcLE. — Je vais le faire, et je rapporterai sa réponse
sur-le-champ.
(Patrocle sort.)
AGAMEMNON. — Sa secoude réponse ne nous satisfera
pas. Nous sommes venus pour lui parler.... Ulysse, pé-
nétrez dans sa tente.
(Ulysse sort.)
AJAX. — Hé 1 qu'est-il plus qu'un autre !
AGAMEMNON. — Il u'ost pas plus qu'il ne se croit être.
AJAX. — Est-il autant? Ne pensez-vous pas qu'il croit
valoir mieux que moi ?
AGAMEMNON. — Sans aucuu doute.
AJAX. — Et souscrirez-vous à cette opinion, et direz-
vous : cela est vrai ?
AGAMEMNON. — Nou, uoblo Ajax ; vous êtes aussi fort,
aussi vaillant , aussi sage , aussi noble , beaucoup plus
doux et beaucoup plus traitable que lui.
AJAX.— Comment un homme peut-il être orgueilleux?
Comment vient Torgueil? Je ne sais pas ce que c'est que
l'orgueil .
AGAMExMNON. — Votrc jugemcut en est plus net, Ajax, et
vos vertus en sont plus belles. L'homme orgueilleux se
dévore lui-même. L'orgueil est son miroir, son héraut,
son historien : et toute belle action qu'il vante lui-même,
il en engloutit le mérite par sa louange même.
AJAX. — Je hais un homme orgueilleux, comme je hais
la génération des crapauds.
NESTOR, à part, — Et cependant il s'aime lui-même :
cela n'estril pas étrange ?
(Ulysse revient.)
ULYSSE. — Achille n'ira point au combat demain matin,
AGAMEMNON. — Quellc cst SOU cxcuse ?
ULYSSE. — Il n'en allègue aucune : mais il suit le pen-
chant de sa propre humeur, sans attention, ni égard
464 TROILUS ET CRESSIDA.
pour personne, obstiné dans sa présomption et sa propre
volonté.
AGAMEMNON. — Pourquoi ne veut-il pas, cédant à notre
honnête prière, sortir de sa tente et respirer Pair avec .
nous?
ULYSSE.— Il donne de l'importance aux phis petites
choses, pour cela même qu'il se voit prié. Il est possédé
de sa grandeur, et il ne se parle à lui-même qu'avec un
orgueil mécontent de ses propres louanges. L'idée qu'il
a de son mérite fait bouillir son sang avec tant de cha-
leur qu'au milieu de ses facultés actives et intellectuelles,
le royal Achille se mêle en furieux à la commotion et se
renverse lui-même : que vous dirai-je? Il est tellement
infecté de la peste d'orgueil, que les symptômes mortels
crient : Il n'y a point de remède ^
AGAMEMNON. — Qu'Ajax aille le trouver. — Mon cher sei-
gneur, allez, et saluez-le dans sa tente ; on dit qu'il fait
cas de vous ; et à votre prière il se laissera détourner un
peu de sou obstination.
ULYSSE.— 0 Agamemnon, n'en faites rien. Nous con-
sacrerons tous les pas d'Ajax quand ils s'éloigneront
d'Achille. Ce chef altier qui nourrit son arrogance de sa
propre substance et qui ne souffre jamais que les affaires
du monde entrent dans sa tête à Texception de celles
qu'il conçoit et rumine lui-même, sera-t-il vénéré par un
héros que nous honorons plus que lui? Non, il ne faut
pas que ce vaillant seigneur trois fois illustre prostitue
ainsi sa palme, si noblement acquise ; ni, suivant mon
avis, qu'il asservisse son mérite personnel, aussi riche
en titres que peut l'être celui d'Achille, en allant trouver
Achille. Cette complaisance ne ferait qu'enfler^ son or-
gueil déjà trop bouffi ; ce serait ajouter des feux au Cancer,
loi squ'il est embrasé, et qu'il entretient les feux du grand
Hypérion. Qu'Ajax aille le trouver! 0 Jupiter, ne le
souffre pas, et réponds au milieu du tonnerre : Achille,
va le trouver !
• Allusion aux taches mortelles des pestiférés.
* Il y a dans le texte engraisser son orgueil.
• ACTE II, SCENE III. 465
NESTOR, à part, — A merveille : il touche l'endroit sen-
sible !
DiOMÈDE, à part, — Et comme le silence d'Ajax savoure
ces louanges I
AJAx. — Je vais à lui, je veux lui frapper le visage de
mon gantelet.
AGAMEMNON. — Oh I liou, VOUS u'irez pas.
AJAX. — S'il veut faire le fier avec moi, je lui frotterai
son orgueil.— Laissez-moi y aller.
ULYSSE. — Non, pour toute la valeur de ce qui dépend
de cette guerre.
AJAX. — Un insolent, un misérable !
NESTOR, àpart.—QxOT[m\Q il se dépeint lui-même I
AJAX. — Ne peut-il donc être sociable?
ULYSSE, à part, — C'est le corbeau qui crie contre la
couleur noire.
AJAX. — Je tirerai du sang à ses humeurs.
AGAMEMNON, à parf.—C'est le malade qui se fait ici le
médecin.
AJAX. — Si tout le monde pensait comme moi....
ULYSSE, à part, — L'esprit ne serait plus à la mode.
AJAX. — Il n'en serait pas quitte à ce prix : il lui fau-
drait avaler nos épées auparavant. L'orgueil remportera-
t-il la victoire ?
NESTOR, à part. — Si cela était, vous en remporteriez la
moitié.
ULYSSE, à part. — Il en aurait dix parts.
AJAX. — Je le pétrirai comme il faut, et je le rendrai
souple.
NESTOR, à part, à Ulysse. — 11 n'est pas encore assez
échauffé : farcissez-le d'éloges, versez, versez, son am-
bition a soif.
ULYSSE, à Agamemnon. — Seigneur, vous vous tourmen-
tez trop longtemps de ce désagrément.
NESTOR. -^Notre illustre général, ne songez plus à cela.
DIOMÈDE. — Il faut vousprépareràcombattre sans Achille.
ULYSSE. — Et c'est de l'entendre nommer qui lui fait du
mal. Voici un vrai héros. — Mais ce serait le louer eu
face : je me tais.
T. IV. 30
466 TROILUS ET CRESSIDA.
NESTOR.— Et pourquoi cela? Il n'est pas jaloux comme
Achille.
ULYSSE.— Le monde entier sait qu'il est aussi vaillant
que lui.
AJAX.— Un infâme chien se jouer de nous ! Oh I que je
voudrais qu'il fût Troyen !
NESTOR. — Maintenant quel vice serait-ce dans Ajax....
ULYSSE. — S'il était orgueilleux.
DioMÈDE. — Ou avide de louanges.
ULYSSE. — Oui, ou d'une humeur colère?
DIOMÈDE. — Ou bizarre et plein de lui-même.
ULYSSE. — Rends-en grâce au ciel, Ajax, ton caractère
est formé : loue celui qui t'a engendré, celle qui t'a al-
laité : gloire à ton précepteur; et que les dons que tu as
reçus de la nature soient renommés au delà, bien au
delà de la science. Mais celui qui a instruit tes bras aux
combats.... que Mars partage l'éternité en deux, et lui
en donne la moitié ! et quant à ta force, Milon, porte-
taureau*, le cède au nerveux Ajax. Je ne vanterai point
ta sagesse, qui, comme une borne, un poteau, un rivage,
limite et termine l'étendue de tes grandes facultés Voici
Nestor.— Instruit par le temps écoulé, il doit être, il est
en eflet, et il est impossible qu'il ne soit pas sage. — Mais
pardonnez, mon père Nestor, si vos années étaient aussi
jeunes que celles d'Ajax, et votre cerveau de la même
trempe que le sien, vous n'auriez pas la prééminence
sur lui, mais vous seriez ce qu'est Ajax.
aJax. —Vous appellerai-je mon père ' ?
NESTOR. — Oui, mon cher fils.
DIOMÈDE. — Laissez-vous guider par lui, seigneur
Ajax.
ULYSSE. — Il est inutile de rester ici plus longtemps; le
cerf Achille reste dans les taillis. Qu'il plaise à notre
illustre général de convoquer son conseil de guerre. De
nouveaux rois sont entrés dans Troie. Demain, nous de-
1 Milon peut bien être cité ici après Aristote.
« Shakspeare suit ici la coutume de son temps, Ben Johnson
avait plusieurs amis qui s'appelaient ses fils.
ACTE II, SCÈNE III. 467
vons faire face avec nos principales forces ; et voici un
guerrier ! — Qu'il vienne des chevaliers de l'Orient et de
l'Occident, et qu'ils choisissent entre eux la fleur de leur
héros, Ajax fera raison au meilleur.
AGAMEMNON. — Allons au couseil. — Laissons dormir
Achille, les barques légères volent sur Tonde, tandis que
les gros vaisseaux s'engravent.
(Ils sortent.)
FIN DU DEUXIÈME ACTE.
ACTE TROISIÈME
SCÈNE I
Troie. — Appartement du palais de Priam.
PANDARE, UN VALET.
PANDARE. — Ami! je vous prie, un mot, n'êtes-vous pas
de la suite du jeune seigneur Paris?
LE VALET. — Oui, mousieuT, quand il marche devant
moi.
PANDARE. — Vous dépendez de lui, veux-je dire ?
LE VALET. — Monsieur, je dépends de mon seigneur.
PANDARE. — Vous dépendez d'un noble seigneur, il faut
que je fasse son éloge.
LE VALET. — Le seigneur soit loué î
PANDARE. — Vous me connaissez : n'est-ce pas?
LE VALET. — Ma foi, mousicur, très-superficiellement.
PANDARE. — Ami, connaissez-moi mieux, je suis le sei-
gneur Pandare.
LE VALET.— J'espère que je connaîtrai mieux votre hon-
neur.
PANDARE.— C'est ce que je désire.
LE VALET, — Êtes-vous OU état de grâce ?
PANDARE. — Grâce'? Non, mon ami, honneur, seigneu-
rie, voilà mes titres.^— Quelle est cette musique ?
(On entend une musique dans l'intérieur.)
LE VALET.— Je ne la connais qu'en partie^ seigneur,
c'est une musique en parties.
PANDARE. — Connaissez- vous les musiciens?
* Jeu de mots sur grâccy titre que prennent les ducs en Angle-
terre.
ACTE III, SCÈNE I. 469
LE VALET. — En entier, monsieur.
PANDARE. — Pour qui jouent-ils ?
LE VALET. — Pour ceux qui les écoutent, monsieur.
PANDARE. — Pour le plaûir de qui, ami?
LE VALET. — ^Pour le mien, monsieur, et celui des ama-
. leurs de musique.
PANDARE. — ^Par les ordres de qui, veux -je dire, ami?
LE VALET,— A qui donnerais-je des ordres, seigneur*?
PANDARE, — Ami , nous ne nous entendons pas l'un
l'autre ; je suis trop poli, et toi trop malin ; à la requête
de qui les musiciens jouent-ils ?
LE VALET. — Voilà uue question qui va droit au but,
celle-là; ma foi, monsieur, à la requête de Paris mon
maître , qui est là en personne ; et avec lui , la Vénus
mortelle, le cœur de la beauté, l'âme invisible de l'amour.
PANDARE. — Qui, ma nièce Cressida?
LE VALET. — ^Non, monsieur: — Hélène, n'avez- vous donc
pu la reconnaître à ses attributs ?
PANDARE. — Il me paraît, l'ami, que tu n'as pas vu la
belle Cressida. — Je viens pour parler à Paris de la part
du prince Troïlus ; je lui ferai un assaut de politesses et
de compliments ; car mon affaire bout.
LE VALET. — Une affaire bouillie ! C'est une phrase à
l'étuvée, ma foi !
(Entrent Paris et Hélène. Suite.)
PANDARE. — Bel avenir à vous, seigneur et à toute cette
belle compagnie ! Que de beaux désirs, dans une belle
mesure, les accompagnent tous ! et surtout vous, belle
reine ! Que de beaux songes soient le doux oreiller de
votre sommeil !
HÉLÈNE. — Cher seigneur, vous êtes plein de belles
paroles.
PANDARE.— C'est votre beau plaisir de le dire, aimable
princesse.— Beau prince, voilà de la bonne musique
interrompue.
PARIS. — C'est vous qui l'avez interrompue, cousin, et
1 Équivoque sur le verbe commande commander et comman- '
dément, si command est substantif.
470 TROILUS ET CRESSIDA.
sur ma vie, vous en renouerez le fil de nouveau.; vous la
raccommoderez avec une pièce de votre invention. —
Hélène, il a une voix pleine d'harmonie.
PANDARE. — Non, madame, en vérité.
HÉLÈNE. — Oh ! seigneur. . .
PANDARE. — Rauque, en vérité ; rauque, vraiment.
PARIS. — Bien dit, seigneur. — Oui, je sais que c'est là
votre excuse de temps en temps.
PANDARE. — Chère princesse, j'aurais affaire au seigneur
Paris.— (-4 Paris.) Seigneur, voulez-vous m'accorder la
faveur de vous dire un mot ?
HÉLÈNE. — Non ; cette défaite ne nous éconduira pas :
nous vous entendrons chanter, certainement.
PANDARE. — Allons, belle princesse, vous me raiDez. —
(i4 Pan5.)Mais vraiment, comme je vous le dis, seigneur,
— mon cher seigneur, mon estimable ami, votre frère
Troïlus...
HÉLÈNE. — Seigneur Pandare, mon doux seigneur...
PANDARE. — Allons, poursuivcz, charmante princesse,
poursuivez. — {A Paris) ...se recommande à vous dans les
termes les plus affectueux.
HÉLÈNE. — ^Vous ne nous priverez pas de notre mélo-
die.— Si vous le faites, que notre mélancolie retombe sur
votre tête.
PANDARE. — Douce princesso, chère princesse ; oh I c est
une charmante princesse, en vérité I
HÉLÈNE. — ...Et rendre triste une douce princesse, c'est
une grande insulte. Non, vous aurez beau faire, cela est
inutile; vous n'y gagnerez rien, en vérité; oh! je ne
m'embarrasse pasde ces propos. Non, non.
PANDARE, à Paris, — ...Et, seigneur, il vous prie, sileroi
l'invite au souper, de vous charger de l'excuser.
HÉLÈNE . — Seigneur Pandare . . .
PANDARE.— Que dit mon aimable reine, ma très-aimable
reine ?
PARIS.— Quel projet a-t-il en tête? Où soupe-t-il ce
soir?
HÉLÈNE. — Non ; mais, seigneur...
PANDARE. — Que dit ma belle reine? Mon cousin se
ACTE III, SCÈNE I, 471
brouillera avec vous ; il ne faut pas que vous sachiez où
il soupe.
HÉLÈNE. — Je gagerais ma vie que c'est avec Cressida
Tusurpatrice.
PANDARE.— Oh 1 non, non, vous n'y êtes pas ; vous en
êtes bien loin ; allez, Fusurpatrice est malade ^
PARIS. — Eh i)ien ! je ferai ses excuses au roi.
PANDARE. — Oui, mou uoblc seigneur. — (A Hélène.) Pour-
quoi disiez-vous Cressida? Oh I non, la pauvre usurpa-
trice est malade.
PARIS. — Ah ! je devine.
PANDARE. — Vous dcvlucz? eh I que devinez-vous ? Don-
nez-moi un instrument. — Allons, voyons, belle prin-
cesse.
HÉLÈNE. — Oh ! cela est bien bon de votre part.
PANDARE. — Ma nièce est horriblement amoureuse d'ime
chose que vous possédez, belle reine.
HÉLÈNE. — Elle est à elle, seigneur, pourvu que ce ne
soit pas mon seigneur Paris.
PANDARE. — Lui? non, elle ne veut pas de lui. Elle et
lui font deux *.
HÉLÈNE. — Une réconciliation, après une brouillerie,
pourrait des deux en faire trois.
PANDARE. — Allons, allons, je ne veux pas en entendre
davantage là-dessus ; je vais vous chanter une chanson.
HÉLÈNE. — Oui, oui, je vous en prie ; sur mon honneur,
mon digne seigneur, vous préludez bien.
PANDARE. — Oui, oui, VOUS pOUVCZ, VOUS pOUVCZ...
HÉLÈNE. — Que Tamour soit le sujet de votre chanson.
Ah! l'amour nous perdra tous. 0 Gupidon! Gupidon I
Cupidon !
PANDARE. — L'amour I oui, ce sera lui, d'honneur.
PARIS. — Oh! oui, bon; l'amour, l'amour, rien que
l'amour.
PANDARE. — En vérité, cela commence ainsi...
4 Hélène appeUe Cressida l'usurpatrice, parce que sa beauté lu i
fait tort.
* C'est-à-dire ils sont brouillés.
472 TROILUS ET CRESSIDA.
L'amour, l'amour, rien que l'amour, toujours l'amour.
Car, oh! l'arc de l'amour
Perce chevreuils et chevrettes ;
Le trait tue
Lorsqu'il blesse ;
Mais il chatouille toujours la blessure.
Ces amants s'écrient : Oh ! oh ! Ils meurent ;
Mais ce qui semble blesser à mort
Se change en oh ! oh I en ah ! ah ! eh 1
De sorte que l'amour mourant vit toujours,
Oh ! ohj un moment ; mais ah ! ah ! ah !
Oh ! oh ! on gémit en disant : Ah ! ah ! ah!
Eh ! oh!
HÉLÈNE.— De l'amour, vraiment jusqu'au bout du nez.
PARIS. —Il ne se nourrit que de colombes, TAmour ; et
cela échauffe le sang, et le sang chaud engendre de brû-
lants désirs, et les brûlants désirs produisent de brûlants
effets, et ces brûlants effets sont l'amour.
PANDARE. —Est-ce là la génération de T Amour? Un sang
chaud, de chauds désirs, de chauds effets; comment
donc? ce sont des vipères ; Tamour est-il une génération
de vipères ? — Mon cher seigneur, qui est-ce qui est en
campagne aujourd'hui?
PARIS, — Hector, Déiphobe, Hélénus, Anténor, et tous
les braves de Troie. J'aurais bien désiré m'armer aussi
aujourd'hui ; mais mon Hélène ne Ta pas voulu. — Com-
ment se fait-il que mon frère Troïlus n'y ait pas été?
HÉLÈNE. — Il y a quelque chose qui lui fait faire la
moue. — Vous savez tout, seigneur Pandare.
PANDARE. — Non, ma tendre et douce reine. — Je brûle
de savoir quel succès ils ont eu aujourd'hui. — (A Paris.)
Vous vous rappellerez les excuses de votre frère.
PARIS. — Ponctuellement.
PANDARE. — Adieu, belle princesse.
(11 sort.)*
(On sonne la retraite.)
HÉLÈNE. — Ne m'oubliez pas auprès de votre nièce.
PANDARE. — Je m'en souviendrai, belle princesse.
PARIS. — Hs sont revenus du champ de bataille : allons
au palais de Priam complimenter les guerriers. Chère
ACTE III, SCÈNE II. 473
Hélène, il faut que je vous prie d'aider à désarmer notre
Hector ; les boucles rebelles de son armure, ime fois tou-
chées de cette charmante main blanche, obéiront plus
vite qu'au tranchant de Tacier, ou à la force des muscles
grecs. Vous serez plus puissante que tous ces rois insu-
laires pour désarmer le grand Hector.
HÉLÈNE. — Je serai fière, Paris, de le servir : oui, ce qu'il
recevra de moi en hommages me donnera plus de droits
au prix de la beauté que ce que j'en possède, et même
m'embellira encore.
PARIS. — 0 ma chère, je t'aime au delà de toute idée.
(Ils sortent.)
SCÈNE II
Troie.— Les jardins de Pandare.
PANDARE, UN VALET DE TROILUS.
PANDARE. — Eh bien, où est ton maître? est-il chez ma
nièce Cressida?
LE VALET. — Non scigueur, il vous attend pour l'y con-
duire.
(Entre Troïlus.)
PANDAjiE. — Ah ! le voilà qui vient. — Eh bien? eh bien ?
TROILUS, au valet. — Drôle, éloigne-toi.
(Le valet sort.)
PANDARE. — Avez- VOUS VU ma nièce ?
TROILUS.— Non, Pandare, je me promène auprès de sa
porte, comme une ombre étrangère sur les bords du
Styx en attendant la barque. 0 vous, soyez mon Caron,
et transportez-moi rapidement à ces champs fortunés, où
je pourrai me reposer mollement sur ces couches de Us
destinées à celui qui en est digne. 0 cher Pandare,
arrachez à l'amour ses ailes peintes, et volez avec moi
vers Cressida.
PANDARE. — Promenez-vous dans ce verger. Je vais
l'amener ici à l'instant.
(Pandare sort.)
TROILUS, seul. — ^Je suis tout étourdi; l'attente me donne
474 TROILUS ET CRESSIDA.
des vertiges. Le plaisir que je goûte déjà en imagination
est si doux qu'il enchante tous mes sens. Qu'arrivera-t-il
donc lorsque je m'abreuverai à longs traits du céleste
nectar de Tamour ? La mort, je le crains; une mort d'éva-
nouissement, une volupté trop exquise, trop pénétrante,
trop exaltée dans sa douceur pour la capacité de mes
facultés grossières. Je le crains beaucoup; je crains
aussi de perdre le sentiment net de ma joie, comme
dans une bataille où Ton charge péle-mâe Tennemi en
déroute.
(Pan d are rentre.)
PANDARE. —Elle s'apprête, elle va être ici tout à l'heure.
C'est à présent qu'il faut vous aider de tout votre esprit :
elle rougit aussi fort, sa respiration est aussi courte que
si elle était épouvantée par un esprit. Je vais Taller cher-
cher. Oh ! c'est la plus jolie friponne.— Elle ne respire
pas plus qu'un moineau qu'on vient de saisir.
(Pandare sort.)
TROILUS. — Le même trouble s'empare de mon sein :
mon pouls bat plus vite que le pouls de la fièvre ; et toutes
mes facultés perdent leur usage, comme un vassal en
rencontrant à l'improviste les yeux du monarque.
(Pandare vient avec Cressida.)
PANDARE, à sa nièce. — Allons, venez. Pourquoi rougis-
sez-vous ? La pudeur est un enfant. — La voilà ; répélez-
lui maintenant tous les serments que vous m'avez
faits à moi. — Quoi, vous voilà déjà repartie? Il faudra
donc vous priver de sommeil , pour vous apprivoi-
ser*? dites, le faudra-t-il? Allons, venez, avancez ; ou
si vous reculez, nous vous placerons entre les brancards.
— Pourquoi ne lui adressez-vous pas la parole ? Allons,
levez ce voile, et laissez voir votre portrait. Allons donc 1
quelle répugnance vous avez à offenser la lumière du
jour ! S'il était nuit, je crois que vous vous rapproche-
riez plutôt. — Allons, allons, éveillez-vous et embrassez
la demoiselle. Comment, comment ? c'çst un baiser infini
comme un flef perpétuel : bâtis ici, charpentier, l'air y
* Voyez VArt du Fauconnier.
ACTE III, SCÈNE II. 475
est doux. Oh I vous vous direz tout ce que vous avez sur
le cœur avant que je vous sépare. Oh ! le faucon vaut le
tiercelet ^ je gagerais tous les canards de la rivière :
allez, allez.
TROiLus, — Vous m'avez ôté l'usage de la parole,
madame.
PANDARE. — Les paroles ne payent aucune dette : don-
nez-lui des effets. Mais elle vous en ôterait aussi les facul-
tés, si elle mettait leur activité à l'épreuve. Quoi ! on se
becqueté encore ? Nous y voilà. — En témoignage de quoi,
les deux parties mutuellement.,. Entrez, entrez : je vais
faire faire du feu.
(Pandare sort.)
CREssiDA. — Voulez-vous VOUS promener, seigneur?
TRoiLus. — 0 Cressida I oh ! combien de fois je me suis
souhaité où je suis I
GREssmA. — Souhaité, seigneur ? Les dieux le veuillent I
ô seigneur !
TROILUS. — Qu'ils veuillent quoi? Où tend cette jolie
apostrophe? quel limon ma douce dame aperçoit-elle
dans la source de notre amour ?
CRESSIDA. — Plus de hmon que d'eau pure, si ma crainte
a des yeux.
TROILUS. — La crainte fait un démon d'un chérubin ;
jamais la crainte ne voit la vérité.
CRESSIDA. — L'aveugle crainte, quand la raison clair-
voyante la guide, marche d'un pas plus sur que l'aveugle
raison, qui, sans crainte, trébuche. En craignant le der-
nier des malheurs, on s'en préserve souvent.
TROILUS. — Ah I que ma belle Cressida ne conçoive
aucune alarme ! Dans toutes les scènes de l'amour on ne
représente point de monstre *.
CRESSIDA. — Non? ni rien de monstrueux?
TROILUS. —Rien, si ce n'est nos projets. Lorsque nous
faisons vœu de verser des torrents de larmes, de vivre au
4 Le tiercelet est le mâle du faucon ; du moins, en Angleterre^
on entend toujours par faucon la îemelle du tiercelet.'
■ Allusion aux théâtres d'alors.
476 TROILUS ET CRESSIDA.
milieu des flammes, de dévorer les rochers, d'apprivoiser
les tigres, croyant qu'il est plus difficile à notre amante
d'imaginer des épreuves assez fortes, qu'à nous de triom-
pher des travaux qu'elle nous impose; voilà, madame,
ce qu'il y a de monstrueux dans l'amour : c'est que la
volonté est infinie, et que le pouvoir est borné ; le désir
est immense, et l'exécution esclave des limites.
CRESSIDA. — On dit que les amants jurent d'exécuter
plus de choses qu'ils ne peuvent en accomplir, et cepen-
dant qu'ils tiennent en réserve un pouvoir qu'ils n'em-
ploient jamais, jurant de faire dix fois plus qu'un homme
et n'accomplissant pas la dixième partie de ce que fait
un homme. Ceux qui ont la voix des lions et la lâcheté
des lièvres ne sont-ils pas des monstres?
TROILUS. — Y a-t-il des gens pareils? Nous n'en sommes
pas. Mesurez vos louanges sur l'épreuve que vous faites
de nous, accordez-nous le degré de mérite que nous
témoignons ; notre tête restera nue jusqu'à ce que le
mérite la couronne ; nulle perfection à venir ne recueil-
lera d'éloges anticipés ; ne nommons point le mérite
avant sa naissance; et lorsqu'il sera né, ses titres seront
modestes ; peu de paroles et beaucoup de foi. Voilà ce que
Troïlus sera pour Cressida, tout ce que l'envie pourra
inventer de plus noir sera de ridiculiser ma constance,
et tout ce que la vérité pourra dire de plus vrai ne sera
pas plus sincère que Troïlus,
CRESsmA.-— Voulez-vous entrer, seigneur?
(Pandare revient.)
PANDARE. — Quoi, VOUS rougisscz encore ? N'avez-vous
donc pas fini de jaser ensemble?
CRESSIDA. — Eh bien ! toutes les folies que je fais, je vous
les consacre.
PANDARE. — Je vous eu rends grâces : oui, si le seigneur
Troïlus a un fils de vous, vous me le donnerez : soyez-
lui fidèle; et s'il vous délaisse, c'est moi que vous gron-
derez.
TROILUS. — ^Vous connaissez à présent nos otages; la
parole de votre oncle et ma foi constante.
PANDARE.— Oh ! j'engagerai sans crainte ma parole pour
ACTE III, SCÈNE H. 477
elle aussi : les filles de notre famille sont longtemps à se
laisser faire l'amour ; mais une fois gagnées, elles sont
constantes ; ce sont de vrais glouterons, je puis vous
rassurer; elles s'attachent là où on les jette.
CREssiDA. — La hardiesse commence à me venir, et me
rend le courage, prince Troïlus ; je vous ai aimé nuit et
jour depuis de bien longs mois.
TROiLus. — Pourquoi donc ma Cressida a-t-elle tardé si
longtemps à se laisser vaincre ?
CRESSIDA. — Dites à paraître vaincue ; mais j'étais vain-
cue, seigneur, depuis le premier coup d'œil que je...
Pardonnez-moi... Si j'en avoue trop, vous deviendrez
tyran. Je vous aime à présent ; mais jusqu'à présent, pas
au point de n'être pas maîtresse de mon amour. — Ah !
d'honneur, je ne dis pas vrai; mes pensées étaient
comme des enfants sans lisière, devenus trop mutins
pour obéir à leur mère. — Voyez comme nous sommes
folles! Pourquoi ai-je bavardé? Qui sera discret pour
nous, lorsque nous ne pouvons pas nous garder le secret
à nous-mêmes? Mais, quoique je vous ainftisse bien,
je pe vous recherchais pas, et cependant, je le jure,
je souhaitais alors être un homme, ou bien que les
femmes eussent le privilège qu'ont les hommes de
parler les premiers. Mon ami, dites-moi de me taire, car
dans Tenchantement où je suis, je dirai vivement des
choses dont je me repentirai après. Voyez, voyez : votre
silence, adroit dans sa discrétion, surprend à ma fai-
blesse le secret le plus profond de mon âme. — Fermez-
moi la bouche.
TROILUS. — Je le veux bien {il V embrasse)^ quoiqu'il en
sorte une douce musique.
PANDARE. — C'est fort joli, en vérité.
CRESSIDA.— Seigneur, je vous en conjure, pardonnez-
moi. Je n'avais pas l'intention de demander un baiser. Je
suis honteuse. — 0 ciel ! qu'ai-je fait? — Pour cette fois, je
veux prendre congé de vous, seigneur.
TROILUS.— Congé, chère Cressida?
PANDARE.— Congé ! Oh! si vous prenez congé avant
demain matin...
478 TROILUS ET CRESS.IDA.
CRESsiDA. — Je VOUS en prie, permettez-moî...
TROILUS. — Qui est-ce qui vous importune, madame?
CRESsmA. — Seigneur, ma propre compagnie.
TROILUS. — Vous ne pouvez pas vous fuir vous-même.
CRESSIDA. — Laissez-moi m'en aller et essayer : j'ai une
partie fâcheuse, qui s'abandonne elle-même pour être
la dupe d'un aatre.—Je voudrais m'en aller ! Où est donc
ma raison? Je ne sais ce que je dis.
TROILUS. — On sait bien ce qu'on dit quand on parle
avec tant de sagesse.
CRESSIDA. — Peut-être, seigneur, que j'ai montré plus
de finesse que d'amour : et que je vous ai fait sans détour
de si grands aveux pour amorcer vos désirs. — Mais vous
n'êtes pas sage, ou vous n'aimez pas. Unir la sagesse et
l'amour surpasse le pouvoir de l'homme* : ce prodige est
réservé aux dieux.
TROILUS.— Ah 1 que je voudrais pouvoir penser qu'il
est au pouvoir d'une femme (et si cela est possible, je le
crois de vous) d'entretenir toujours son flambeau et les
feux de l'amour; de conserver sa constance pleine de
vigueur et de jeunesse, afin qu'elle survive à sa beauté
extérieure par une âme qui se renouvelle plus prompte-
ment que le sang ne s'appauvrit! ou si je pouvais être
convaincu que mon dévouement et ma fidélité pour vous
peuvent rencontrer leur égale dans une tendresse pure
sans alliage; oh! que je serais alors élevé au-dessus de
moi-même! Mais, hélas ! je suis aussi vrai que la simpli-
cité de la vérité, et plus simple que la vérité dans son
enfance.
CRESSIDA. — Je lutterai de constance avec vous.
TROILUS. — 0 combat vertueux, lorsque la vertu lutte
avec la vertu, à qui vaudra le mieux ! Les vrais amants,
dans les siècles futurs, attesteront leur foi par le nom de
Troïlus. Lorsque dans leurs vers, remplis de protesta-
tions, de serments et de grandes comparaisons, ils
auront épuisé toutes les figures, qu'ils les auront usées
à force de les répéter; après qu'ils auront juré que leur
i Amare et sapere vix à Deo concedititr. (Publius Syrus.)
ACTE m, SCÈNE IL 479
cœur est aussi fidèle que Tacier, aussi constant que les
plantes le sont à la lune, que le soleil Test au jour, la
tourterelle à sa compagne, le fer à l'aimant, la terre à
son centre ; après toutes ces comparaisons, je serai cité
comme le modèle le plus célèbre de fidélité : Fidèle
comme Troïlus, telle sera la conclusion de leurs vers
pour les rendre sacrés^
CRESsmA. — Puissiez-vous être prophète! Si je suis per-
fide, ou que je m'écarte de la fidélité de l'épaisseur d'un
cheveu, quand le temps vieilli se sera oublié lui-même,
quand les gouttes de pluie auront usé les murs de Troie,
<jue l'aveugle oubli aura englouti les cités, et que des
Etats puissants seront effacés de la terre et réduits à la
poussière du néant, qu'alors la mémoire, remontant au
milieu des filles infidèles, d'infidélité en infidélité, me
reproche ma perfidie. Lorsqu'on aura dit : Aussi perfide
que le renard l'est à Tagneau, le loup au veau de la
génisse ; le léopard au chevreuil, ou la marâtre à son
fils, qu'alors on ajoute, pour toucher au cœur même de
la perfidie : Aussi perfide que Cressida !
PANDARE. — Allons, voilà un marché fait : scellez-le,
scellez -le ; je servirai de témoin. Je tiens ici votre main,
et voici celle de ma nièce : si jamais vous devenez infi-
dèles l'un à l'autre, après toutes les peines que j'ai
prises pour vous rapprocher, que tous les malheureux
entremetteurs soient jusqu'à la fin du monde appelés de
mon nom ; qu'on les appelle tous des Pandares, que tous
les hommes inconstants soient appelés des Troïlus,
toutes les femmes perfides des Cressida, et tous les intri-
gants d'amour des Pandarel dites tous deux : Amen!
troïlus. — Amen!
CRESSIDA. — Amen!
PANDARE. — Amen! — Et là-dessus, je vais vous montrer
une chambre à coucher : et comme le lit ne parlera
jamais de vos tendres combats, pressez-le à mort :
allons, venez; et que Cupidon veuille procm'er à toutes
Içs filles qui sont ici bouche close, un lit, une chambre,
et un Pandare pour tout préparer !
(Ils sortent.)
480 TROILCS ET CEE8SIDA.
SCÈNE m
Le camp des Grecs.
AGAMEMNON, ULYSSE, DIOMÈDE , NESTOR,
AJAX, MÉNÉLAS et CALCHAS.
CALGHAS. — Princes, les circonstances présentes m'auto-
risent à parler et à réclamer la récompense du service
que je vous ai rendu. Je dois remettre devant vos yeux,
que, d'après mon talent de lire dans l'avenir, j'ai aban-
donné Troie à Jupiter; j'ai quitté mes biens, et encouru
le nom de traître, je me suis exposé à un sort incertain,
au lieu des avantages et de la fortune dont j'étais posses-
seur assuré; séparant de moi tout ce que l'habitude, les
liaisons, la coutume et mon état avaient rendu agréable,
familier à ma nature ; pour vous rendre service , je
suis devenu ici étranger, tout nouveau dans le monde,
sans amis ni connaissances. Je vous prie donc de m'ac-
corder aujourd'hui une légère faveur prise à l'avance sur
les nombreuses promesses qui subsistent toujours, dites-
vous, pour m'enrichir à lavenir.
AGAMEMNON. —Que désires-tu de nous, Troyen? Expose
ta demande.
CALCHAS. — Vous avoz un prisonnier troyen, nommé
Anténor, pris d'hier. Troie attache un grand prix à sa
personne. Vous avez plusieurs fois (et je vous en ai sou-
vent remercié) demandé ma fille Cressida en échange de
prisonniers illustres, et Troie Ta toujours refusée; mais
cet Anténor, je le sais, est tellement nécessaire ^ à leurs
négociations que, privées de sa direction, elles doivent
échouer ; et ils nous donneraient presque un prince du
sang, un des fils de Priam, en échange. Renvoyez-lé,
illustres princes, pour la rançon de ma fille, dont la
présence vous acquittera entièrement envers moi de
tous les services que j'ai pu vous rendre, dans les en-
treprises qui vous intéressaient le plus.
1 II y a dans le texte: Such a wrestin their affairs; wresty instru-
ment pour accorder les harpes, dit un commentateur.
ACTE III, SCÈNE III, 481
AGAMEMNON. — Que Diomède le conduise à Troie et nous
ramène Cressida : Calchas aura ce qu il nous demande»
— ^Noble Diomède, apprêtez-vous convenablement pour
cet échange ; et de plus, annoncez à Troie que si Hector
veut demain qu'on réponde à son défi, Ajax est tout
jprêt.
DIOMÈDE. — Je me charge de tout ceci, et c'est un far-
deau que je suis fier de porter.
(Diomède et Calchas sortent.)
(Achille et Patrocle sortent et paraissent devant leur tente.)
ULYSSE. — J'aperçois Achille à l'entrée de sa tente. Qu'il
plaise à notre général de passer près de lui, d'un air
indifférent, comme s'il l'avait oublié : et vous, princes,
jetez tous sur lui un coup d'œil vague et inattentif. Je
passerai le dernier ; il est probable qu'il me demandera
pourquoi on le regarde d'un air si dédaigneux, pourquoi
ces froids regards. S'il le fait, je saurai, par une dérision
salutaire, expliquer vos dédains à son orgueil qui sera
naturellement avide de m'écouter; cela peut être bon. —
L'orgueil n'a pour se montrer d'autre miroir que l'or-
gueil : la souplesse des genoux entretient l'arrogance, et
c'est le salaire de l'homme orgueilleux.
AGAMEMNON. — Nous allous exécutcr votre dessein, et
affecter un visage indifférent en passant devant lui. Que
chacun de vous en fasse autant ; et que personne ne le
salue, ou plutôt qu'on le salue avec dédain ; ce qui l'irri-
tera bien plus que si on ne le regardait pas. Je vais pas-
ser le premier.
(Ils marchent tous.)
ACHILLE. — Quoi! le général vient-il me parler? Vous
savez ma résolution ; je ne combattrai plus contre Troie.
AGAMEMNON. — Que dit Achille? Nous veut-il quelque
chose?
NESTOR, à Achille, — Voudriez-vous, seigneur, parler au
général?
AcmLLE. — ^Non.
NESTOR, à Agamemnon, — Rien, seigneur,
AGAMEMNON. — Tant mieuXi
ACHILLE, àMénélas. — Bonjour, bonjour.
T. IV. 31
482 TROILUS ET.CRESSIDA.
MÉNÉLAS.-— Comment vous portez-vous? comment vous
portez-vous ?
(Ménélas sort.)
ACHILLE.— Quoi 1 cet homme déshonoré me méprise-
rait-il I *
AJAX.— Comment vous va, Patrocle ?
AcmLLE. — Bonjour, Ajax.
AJAX. — Hein !
ACHILLE. — Bonjour.
AJAX. — Oui, et bon lendemain aussi.
(Ajax sort.)
ACHILLE.— Que veulent dire ces gens-là? Est-ce qu'ils
ne connaissent pas Achille?
PATROCLE. — Ils passent devant nous d'un' air bien
indifférent : ils avaient coutume de saluer, d'envoyer
• devant eux leurs .sourires vers Achille, de lui adresser
de gracieux sourires, et de l'aborder avec l'humihté
qu'ils montrent au pied des saints autels.
ACHILLE. — Quoi! suis-je devenu pauvre tout à coup? Il
est certain que la grandeur, une fois qu'elle est brouil-
lée avec la fortune, doit se brouiller aussi avec les
hommes. L'homme ruiné lit sa chute dans les yeux d' au-
trui aussitôt qull la sent lui-même ; car les hommes,
comme les papillons, ne déploient leurs ailes poudreuses
que pendant l'été; et l'homme qui n'est que simplement
homme ne reçoit aucun honneur ; il n'est honoré que
pour ses honneurs extérieurs , comme sa place , ses
richesses, sa faveur, avantages dus au hasard aussi sou-
vent qu'au mérite. Quand ces honneurs, étais glissants
d'une amitié glissante comme eux, viennent à tomber,
les uns entraînent l'autre, et tout périt ensemble dans
la chute. Mais il n'en est pas ainsi de moi ; la fortime et
moi nous sommes amis; je jouis au plus haut degré de
tout ce que je possédais, excepté des regards de ces
hommes qui, à ce qu'il me parait, trouvent en moi quel-
que chose qui n'est plus digne de ces regards complai-
sants qu'ils' m'ont si souvent accordés. Voici Ulysse; je
veux interrompre sa lecture. ^Ulysse?
ULYSSE. — ^Eh bien I illustre fils de Thétis?
ACTE III, SCÈNE III. 483
ACHILLE. — Que lisez-vous là?
ULYSSE.— Un étrange mortel m'écrit ici qu'un homme,
quelque richement doué qu'il soit, quels que soient ses
avantages intérieurs ou extérieurs , ne peut sa vanter
d'avoir ce qu'il a, et qu'il ne sent ce qu'il possède qu'en
le voyant par autrui : ses vertus en brillant devant les
autres les échauffent, et ils rendent à leur tour cette
chaleur à l'homme dont elle est émanée.
ACHILLE. — Il n'y arieii d'étrange à cela,Ulysse .La beauté
du visage n'est pas connue de celui qui le porte. C'est
des yeux d'autrui qu'il apprend son prix ; et l'œil même,
l'organe le plus pur du sentiment, ne peut se voir sans
sortir de lui-même ; mais œil contre œil se saluent l'un
l'autre de' leur forme respective ; car la vue ne veut se
replier sur elle-même qu'après avoir traversé l'espace ;
c'est là qu'elle s'unit à un miroir où elle peut se contem-
pler : cela n'a rien d'étrange, Ulysse.
ULYSSE.— Je n'ai pas d'objections à la proposition, elle
est familière ; mais je m'étonne des conséquences qu'en
tire l'auteur. Dans le développement de ses preuves, il
démontre que l'homme ne possède rien en maître (quelles
que soient ses richesses extérieures et intérieures) jus-
qu'au moment où il les communique aux autres ; par
lui-même il ne leur connaît aucun prix qu'après qu'il
les a vues emprunter leur forme et leur valeur de l'ap-
probation de ceux auxquels elles s'étendent : ainsi la
voix est répercutée d'une voûte sonore ; ainsi une porte
d'acier placée en face du soleil reçoit et renvoie son
image et sa chaleur. J'étais plongé là dedans, et j'en ai
fait sur-le-champ l'application à Ajax; il est encore
ignoré. Mais ô ciel, quel homme c'est I un vrai cheval
qui porte un trésor qu'il ne connaît pas. 0 nature, que
de choses qui sont viles à nos yeux, et qui devien-
nent précieuses par l'usage I Que de choses, au contraire,
si fort estimées et qui sont d'une mince valeur! C'est de-
main que nous verrons par un exploit que le hasard du
sort a fait tomber sur lui, Ajax devenu célèbre. 0 ciel ^ que
de choses font quelques mortels, tandis que d'autres les
laissent faire I Combien d'hommes se glissent dans le
484 TROILUS ET CRESSIDA.
palais de la Fortune inconstante, tandis que d'autres
font les idiots sous ses yeux I Ainsi un homme prospère
aux dépens d'un autre, dont Torgueil se repait de lui-
même dans une molle indolence 1 II faut voir les chefs
grecs 1 Ils frappent déjà sur Tépaule du lourd Ajax comme
s'il avait le pied sur la gorge du brave Hector et si la
fameuse Troie s'écroulait.
ACHILLE. — Je crois ce que vous dites là, car ils ont
passé près de moi comme feraient des avares devant xm
mendiant ; ils ne m'ont adressé ni une bonne parole, ni
un regard. Quoi! mes exploits sont-ils oubliés?
ULYSSE.—Le Temps, seigneur, a sur son dos une be-
sace, où il jette les aumônes qu'il va recueillant pour
l'Oubli, qui est un géant, monstre d'ingratitude. Ces au-
mônes sont les bonnes actions passées ; dévorées presque
aussitôt qu'elles sont accomplies, oubliées dès qu'elles
sont finies : la persévérance seule, cher seigneur, entre-
tient l'honneur dans son éclat; avoir fait, c'est être
passé de mode et suspendu à l'écart, ainsi qu'une cotte
d'armes rouillée dans une décoration ridicule. Prenez
le chemin qui s'ofTie à vous, car l'honneur voyage dans
un défilé si étroit, qu'il n'y peut passer qu'un homme
de front avec lui : gardez donc le sentier. L'émula-
tion a mille enfants, qui se suivent et se pressent Y\m
l'autre. Si vous cédez, et que vous vous rangiez de côté
hors de la route directe , semblables au flux qui entre
dans le port, ils se précipiteront tous ensemble et vous
laisseront derrière ; vous resterez comme un brave che-
val de bataille tomlDé au premier rang, et qui, foulé par
l'arrière-garde, reste gisant et écrasé sous les pieds. Ainsi
ce que le^ autres font dans le présent, quoique au-dessous
de vos exploits passés, les surpassera nécessairement ;
car le Temps ressemble à un hôte du grand monde, qui
serre froidement la main à l'ami qui s'en ya, et qui, les
bras étendus, comme s'il voulait prendre son vol, em-
brasse le nouveau venu. Toujours l'arrivée sourit, et
l'adieu soupire en s'en allant. Oh I que la vertu ne cher-
che jamais la récompense de ce qu'elle a été. Beauté, es-
prit, naissance, force du corps, mérite des services,
ACTE III, SCÈNE III. 485
amour, amitié, bienfaisance, tout cela est le sujet du
temps envieux et calomniateur. Un trait commun de la
nature fait du monde entier une seule famille; tous,
d*im accord unanime, prisent les hochets nouveaux,
quoiqu'ils soient faits et formés avec les choses qui ne
sont plus, et donnent plus de louanges à la poussière
qui est im peu dorée qu'à Tor pur couvert de poussière.
L'œil présent admire l'objet présent ; ainsi ne t'étonne
pas, héros illustre et accompli, si tous les Grecs com-
mencent à adorer Ajax : les objets en mouvement atti-
rent bien plus la vue que ce qui ne remue pas. Tous
les cris s'adressaient jadis à toi ; ils te suivraient encore
et pourraient te revenir encore si tu ne voulais pas t'en-
sevelir tout vivant, et enfermer ta réputation dans ta
'tente, toi dont les glorieux exploits, dans ces derniers
combats encore, firent descendre de l'Olympe les dieux
jaloux et ennemis, et rendirent le grand Mars séditieux.
ACHILLE. — ^J'ai de fortes raisons pour rester retiré dans
•ma tente.
ULYSSE. — Mais les raisons qui condamnent votre re-
traite sont encore plus puissantes et plus dignes d'un
héros. On sait, Achille, que vous êtes amoureux d'une
des filles de Priam.
ACHILLE. — Ah ! on le sait,?
ULYSSE. — Et cela doit-il vous étonner? La Providence
qui, dans un État bien gouverné, connaît presque chaque
grain d'or de Plutus , trouve le fond des plus insondables
profondeurs ; elle va se placer à côté de la pensée , et
comme les dieux, elle dévoile celles qui sont muettes
encore dans leur berceau. 11 est dans l'âme d'un État un
mystère où n'ose jamais pénétrer l'œil de l'histoire, et
qui a une opération, une influence plus divine que la
voix ou la plume ne peuvent l'exprimer. Toute la corres-
pondance que vous avez eue avec Troie nous est aussi
parfaitement connue qu'à vous-même, seigneur; et il
siérait beaucoup mieux à Achille de terrasser Hector que
Polyxène ; mais ce qui affligera le jeune Pyrrhus resté
dans vos foyers, c'est, lorsque la renommée ira sonner
la trompette dans nos îles, de voir toutes les jeunes
486 TROILUS ET CRESSIDA.
Grecques chanter en dansant : Achille a séduit la sœur du
grand Hector^ mais notre illustre Ajax a bravement terrassé
Hector. Adieu, seigneur, je vous parle en ami ; un fou
glisse sur la glace que vous devriez rompre.
(Ulysse sort.)
PATROCLE. — Je VOUS ai donné le même conseil, Achille.
Une femme impudente et mascuhne n'inspire pas
plus de dégoût et de mépris qu'un homme efféminé au
moment de Faction . Et moi, on me bldme de cela; les
Grecs s'imaginent que c'est mon peu d'ardeur pour la
guerre, et votre grande amitié pour moi, qui vous re-
tiennent ainsi. Ami, réveillez-vous, et bientôt le faible
et folâtre Cupidon détachera de votre cou ses bras amou-
reux, et vous le secouerez loin de vous comme le lion
secoue de sa crinière une goutte de rosée.
ACHILLE. — Est-ce qu'Ajax combattra Hector?
PATROCLE. — Oui, et peut-être en recueillera-t-il beau-
coup d'honneur.
AcmLLE. — Je le vois, ma réputation est en péril; m|
renommée est dangereusement atteinte.
PATROCLE. — Prenez-y donc bien garde. Les blessures
que l'homme se fait lui-même guérissent difficilement.
L'omission d'un devoir indispensable nous met en butte
aux coups du danger; et le danger, comme \me fièvre
contagieuse, nous saisit subtilement, même lorsque nous
sommes nonchalamment assis au soleil.
ACHILLE. — Va, cher Patrocle; appelle Thersite. J'en-
verrai ce bouffon vers Ajax, et le chargerai d'inviter les
chefs troyens à venir, après le combat, nous voir ici dé-
sarmés. J'ai une envie de femme, un désir dont je suis
malade ; c'est de voir le grand Hector dans ses habits de
paix, de causer avec lui, et de contempler à satiété son
visage. — (Apercevant Thersite.) Voici une peine épar-
gnée.
(Entre Thersite.)
THERSFTE. — Uu prodigo !
ACHILLE. — Quoi?
THERSITE. — Ajax crrc çà et là dans la plaine, se cher-
chant lui-même.
ACTE III, SCÈNE III. 487
ACHILLE . — Comment cela ?
THERSiTE.— Il doit sc battre demain en combat singu-
lier avec Hector ; et il est si fier d'avance d'une baston-
nade héroïque, qu'il extravague en ne disant rien.
ACHILLE. — Comment cela peut-il être ?
THERsiTE.— Eh! il marche à pas posés en long et en
large comme un paon : il fait un pas, puis une pause. Il
rumine, comme une hôtesse qui n'a d'autre arithmétique
que sa tête pour inscrire son compte. Il se mord la lèvre
avec un regai'd malin, comme s'il voulait dire : « Il y
aurait de l'esprit dans cette tête, s'il en voulait sortir : »
et oui, il y en a; mais il y est aussi caché, aussi froid
que l'étincelle dans le caillou, dont elle ne jaillit que
lorsque le caillou a été frappé. C'est un homme perdu
sans ressource ; car si Hector ne lui rompt pas le cou
dans le combat, il se le rompra lui-même à force de
vaine gloire. Il ne me reconnaît plus; je lui ai dit : Bon-
jour, Ajax. Il m'a répondu : Merci, Agamemnon. Que
dites- vous de cet homme, qui me prend pour le général?
Il est devenu un vrai poisson de terre, sans voix, un
monstre muet. La peste soit de l'opinion ! Un homme
peut la porter dans les deux sens, à l'endroit et à l'en-
vers, comme un pourpoint de cuir.
ACHILLE. — Il faut que tu sois mon ambassadeur près
de lui, Thersite.
THERSiTE. — Qui, moi? — Eh maisi il ne veut répondre à
personne ; il fait profession de ne pas répondre : parler
est bon pour la canaille ; lui, il porte sa langue dans son
bras. — ^Je veux le contrefaire devant vous : que Patrocle
me questionne ; vous allez voir la scène d'Ajax.
ACHILLE. — Questionne-le, Patrocle; dis-lui: «Je prie
humblement le vaillant Ajax d'inviter le très-valeureux
Hector à venir désarmé dans ma tente, et de lui procurer
un sauf-conduit pour sa personne, du très-magnanime,
très-illustre, et six ou sept fois honorable général de
l'armée grecque, Agamemnon, etc.... » Dis cela.
PATROCLE. — Que Jupiter bénisse le grand Ajax I
THERSITE . — Hom !
PATROCLE. — Je viens de la part du brave Achille.
488 TROILUS ET CRESSIDA.
THERSI'TE. — Ah!
PATROCLE. — Qui VOUS prie humblement d'inviter Hector
à venir sous sa tente.
THERSITE. — Hom t
PATROCLE. — Et d'obtenir pour lui un sauf- conduit
d'Agamemnon !
THERSITE. — Agamemnon ?
PATROCLE. — Oui, seigneur.
THERSITE.^ Ah!
PATROCLE. — Quelle est votre réponse?
THERSITE. — Dieu soit avec vous : de tout mon cœur.
PATROCLE. — ^Votre réponse, seigneur?
THERSITE. — S'il fait beau demain, vers les onze heures,
le sort se décidera pour Tun ou pour l'autre ; mais il me
payera cher avant de me tenir.
PATROCLE. — ^Votre réponse?
THERSITE. — Adieu, de tout mon cœur.
ACHILLE. — Mais il ne chante pas sur ce ton-là, n'est-ce
pas?
THERSITE, — Non ; il est hors de tous les tons, comme
je vous le dis. Je ne sais pas quelle musique on trouvera
dans son individu, quand Hector lui aura brisé la cer-
velle; mais je suis sûr qu'on n'en tirera rien, à moins
que le ménétrier Apollon ne prenne ses nerfs pour en
faire des cordes pour son luth.
ACHILLE.— Allons, il faut que tu lui portes une lettre
sur-le-champ.
THERSFTE. — Dounez-m'en donc une autre pour son
cheval ; car il est le plus intelligent des deux.
ACHILLE. — Mon âme est émue comme ime fontaine
troublée, et moi-même je n'en puis voir le fond.
(AchiUe et Patrocle sortent.)
THERSITE, seul. — Plût aux dieux que la fontaine de votre
âme redevînt claire, pour qu'on pût y abreuver un âne ;
j'aimerais mieux être une tique surim mouton que d'a-
voir cette stupide bravoure.
(Il sort.)
FIN DU TROISIÈME ACTE.
ACTE QUATRIÈME
SCÈNE 1
Rue de Troie.
ENÉE entre d'un coté, avec un valet portant une torche; de
Vautre entrent PARIS, DÉIPHOBE, ANTÉNOR, DIO-
MEDE ET AUTRES, avec des torches.
PARIS.— Voyez, qui est-ce que j'aperçois là-bas ?
DÉIPHOBE. — C'est le seigneur Enée.
ÉNÉE, reconnaissant Paris. — Quoi, prince, vous êtes ici
en personne ? Si j'avais d'aussi bonnes raisonâ, prince
Paris, de rester longtemps au lit, il n'y aurait qu'un
ordre des cieux qui pût me séparer de ma belle com-
pagne.
DiOMÈDE. — Je pense comme vous. — Salut, seigneur
Énée!
PARIS. — Un vaillant Grec, Énée ! Prenez-lui la main :
j'en atteste votre récit même, le jour que vous nous
disiez comment Diomède s'était, pendant une semaine
entière, jour par jour, attaché à vous sur le champ de
bataille.
ÉNÉE, à Diomède, — ^Portez-vous bien, brave guerrier,
tant que dui-eront les rapports de ce paisible armistice ;
mais, lorsque je vous rencontrerai en armes, je vous
adresserai le défi le plus sanglant que le cœur puisse
concevoir ou le courage exécuter.
DIOMÈDE. — Diomède accepte l'un et l'autre. Notre sang
est calme maintenant ; et tant qu'il le sera, portez-vous
bien, Enée : mais dés que les combats m'offriront l'oc-
casion de vous joindre, par Jupiter ! je deviendrai le
490 TROILUS ET CRESSIDA.
chasseur de ta vie, et j'y dévoue toutes mes forces, toute
ma vitesse et toute mon adresse.
ÉNÉE.— Et tu chasseras un lion qui fuira en retournant
la tête. — Sois le bienvenu à Troie, et reçois-y im bon
accueil : oui, par les jours d'Anchise I tu es le bienvenu.
Je jure par la main de Vénus qu'il n'est point d'homme
vivant qui puisse mieux aimer celui qu'il a l'intention
de tuer. *
DiOMÈDE. — Nous sympathisons. — Grand Jupiter ,
qu'Enée vive, si son trépas ne doit rien ajouter à la
gloire de mon épée I Qu'il voie le soleil remplir mille
fois le cercle complet de son cours ! Mais en faveur de
mon honneur jaloux, qu'il meure, que chacun de ses
membres porte une blessure ; et cela demain I
ÉNÉE. — Nous nous connaissons bien l'un l'autre.
DIOMÈDE.-— Oui, et nous désirons nous connaître plus
mal.
PARIS. — Voilà le compliment le plus mêlé de vengeance
et de paix, d'amitié et de haine héroïque, que j'aie jamais
entendu. — ^Quelle affaire, seigneur, vous fait lever de si
grand matin ?
ÉNÉE.— Je suis mandé par le roi, j'ignore pour quel
motif.
PARIS. — Je vous apporte ses ordres. C'était pour vous
charger de conduire ce Grec à la maison de Calchas, et de
lui faire rendre la belle Gressida en échange d'Anténor.
Daignez nous accompagner ; ou plutôt, s'il vous plaît,
hâtez-vous de nous y précéder. Je pense certainement,
ou plutôt ma pensée peut s'appeler une certitude, que
mon frère Troïlus y a passé cette nuit. Éveillez-le, et
-donnez-lui avis de notre approche, avec les détails de
notre message : je crains que nous ne soyons fort mal
reçus,
ÉNÉE. — Oh ! cela, je vous en réponds. Troïlus aimerait
mieux voir emporter Troie en Grèce, que de voir emme-
ner de Troie sa Gressida.
PARIS. — ^n n'y a pas de remède. Ge sont les cruelles
conjonctures des temps qui le veulent ainsi. — Allez, sei-
gneur, nous vous suivons.
ACTE IV, SCENE II. 491
ÉNÉE.— Salut à tous.
(Énée sort.)
PARIS. — Et dites-moi, noble Diomède, soyez de bonne
foi; dites-moi la vérité, parlez-moi avec la franchise
•d'une bonne amitié : lequel de Ménélas ou de moi jugez-
vous le plus digne de la belle Hélène ?
DIOMÈDE. — Tous les deux également. Il mérite bien de
l'avoir, lui qui, sans s'inquiéter de sa souillure, la
cherche à travers un enfer de peines et un monde d'ob-
stacles. Et voas, vous méritez autant de la garder, vous
qui, insensible à son déshonneur, la défendez au prix de
la perte immense de tant de richesses et d'amis. Lui,
misérable gémissant, boirait jusqu'à la lieimpure d'un vin
passé et sans saveur; et vous, en vrai débauché, il vous
plaît d'engendrer vos héritiers dans les flancs d'une
prostituée : dans le vrai, vos deux mérites balancés ne
pèsent ni plus ni moins Tun que l'autre ; mais vous êtes
égaux, puisqu'il s'agil entre vous d'une femme infâme.
PARIS. — Vous êtes trop amer pour votre compatriote.
DIOMÈDE. — C'est elle qui est bien amère pour son pays.
Écoutez-moi, Paris : pas une goutte de sang qui remplit
ses veines impures qui n'ait coûté la vie à un Grec ; pas
ime drachme dans tout le poids de son corps avili et
prostitué qui n'ait coûté la mort à un Troyen : depuis
qu'elle a su parler, elle n'a pas prononcé autant de bonnes
paroles qu'il est mort pour elle de Grecs et de Troyens.
PARIS. — Beau Diomède, vous en usez comme les cha-
lands qui déprécient le bijou qu'ils ont envie d'acheter ;
mais nous, nous nous contentons d'estimer en silence
son mérite, et nous ne vanterons point ce que nous
n'avons pas envie de vendre. Voici notre chemin.
(Ils sortent.)
SCÈNE II
Une cour devant la maison de Pandare.
TROILUS BT CRESSIDA.
TROiLus. — ^Ma chère, ne te tourmente pas, la matinée
est froide.
492 TROILUS ET CRESSIDA.
CRESsiDA. — Alors, mon cher seigneur, je vais faire des-
cendre mon oncle : il nous ouvrira les portes.
TROILUS.— Non, ne le dérange pas. Au litl au lit! Que
le sommeil ferme ces jolis yeux, et plonge tous tes sens
dans un repos aussi profond que le sommeil des enfants,
qui est vide de toute pensée !
cREssmA. — Adieu donc,
TROILUS. — Je t'en prie, remets-toi au lit.
CRESSIDA.— Êtes-vous las de moi?
TROiLus.^0 Cressida ! si le jour actif, éveillé par
Talouette, n'avait pas réveillé les hardis corbeaux et
chassé les songes et la nuit, qui ne peut plus couvrir de
son ombre nos plaisirs, je ne me séparerais pas de toi.
CRESSiDA. — La nuit a été trop courte.
TROILUS. — Maudite soit la sorcière ! Elle demeure
auprès des enchanteurs nocturnes jusqu'à les lasser
autant que l'enfer ; mais elle fuit les embrassements de
l'amour d'une aile plus rapide que le vol de la pensée. —
Vous prendrez froid, et vous me le reprocherez.
CRESSIDA. — Je vous cu coujure, restez encore : vous
autres hommes, vous ne voulez jamais rester. 0 folle
Cressida! — ^Je pouvais vous tenir encore loin de moi, et
vous seriez resté alors. Écoutez, il y a quelqu'un de levé.
PANDARE, à haute voix^ dans l'intérieur de la maison. —
Quoi ! toutes les portes sont-elles donc ouvertes ici ?
TROILUS.— C'est votre oncle. (Entre Pandare.)
CRESSIDA. — La peste soit de lui 1 II va se moquer de
moi, je vais mener une vie. . .
PANDARE. — Eh bien, eh bien ! comment vont les virgi-
nités ? — Vous voilà, jeune vierge ! Où est ma nièce Cres-
sida à présent?
CRESSIDA. — Allez vous pendre, mon oncle, méchant
moqueur. Vous me conseillez de faire... et ensuite
vous me raillez.
PANDARE. — De faire quoi? de faire quoi? Voyons,
qu'elle dise quoi. . . .^ Que vous ai-je conseillé de faire ?
CRESSIDA. — ^Allons, maudit soit votre cœur ! Vous ne
serez jamais bon, et vous ne souffrirez jamais que les
autres le soient.
ACTE IV, SCENE II. 493
PANDABE.— Ha, ha I hélas ! la pauvre petite ! la pauvre
innocente ! Tu n'as pas dormi cette nuit ? -Est-ce que ce
méchant ne t'a pas laissée dormir ? Qu'un fantôme l'em-
porte !
(On frappe à la porte.)
CRESSiDA, à rroï/u5.— Ne vous Tavais-je pas dit? Je
voudrais qu'on lui cassât la tête !— Qui est à la porte?
Mon bon oncle, allez voir. — (.4 Troïlus.) Seigneur, rentrez
dans ma chambre : vous souriez et vous vous moquez de
moi, comme si j'avais des intentions malicieuses.
TROiLUS, riant, — Ha, ha !
CRESSIDA. — Allons, vous vous trompez; je ne songe à
rien de semblable. [On frappe encore.)— Avec quelle force
ils frappent ! — Je vous en prie, rentrez. Je ne voudrais
pas, pour la moitié de Troie, qu'on vous vît ici.
(Ils rentrent tous les deux.)
PANDARE. — Qu'y est là? qu'y a-t-il? Voulez-vous donc
enfoncer les çortes? Eh bien, de quoi s'agit-il?
(Entre Énée.)
ÉNÉE. — ^Bonjour, seigneur, bonjour.
^ PANDARE. — Oui est là? — Quoi! c'est vous, seigneur
Énée? Sur ma parole, je ne vous ai pas reconnu. Quelles
nouvelles apportez-vous si matin ?
ÉNÉE. — Le prince Troïlus n'est-il pas ici ?
PANDARE.— Ici ? Hé ! qu'y ferait-il ?
ÉNÉE. — Allons, il est ici, seigneur; ne nous le celez
pas : il est très-important pour lui que je lui parle.
PANDARE.— Il est ici, dites- vous? C'est plus que je n'en
sais, je vous le junj. — Quant à moi, je suis rentré tard.
— Hé ! que ferait-il ici ?
ÉNÉE. — Quoi? rien. — Allons, allons, vous lui feriez
beaucoup de tort, sans vous en douter ; j'espère que vous
lui serez assez fidèle pour le trahir ; à la bonne heure,
ignorez qu'il est ici, mais allez toujours le chercher.
Allez.
(Pandare va sortir, Troïlus entre.)
TROILUS. — Quoi ? Qu'y a-t-il ?. . .
ÉNÉE. — Seigneur, à peine ai-je le temps de vous saluer,
tant mon message est pressé. Voici à deux pas Paris
4-94 TROILUS ET CRESSIDA.
votre frère, et Déiphobe, le Grec Diomède, et notre An té-
nor qui nous est rendu ; mais, en échange de sa liberté,
il faut que sur-le-champ, dans une heure et avant le
premier sacrifice, nous remettions dans les mains de
Diomède la jeune Cressida.
TROILUS. — Est-ce une chose arrêtée ?
ÉNÉE. — Oui, par Priam et le conseil de Troie ; ils me
suivent et sont prêts à Texécuter.
TROILUS.— Comme mes projets se jouent de moi I — ^Je
vais aller les joindre ; et vous, seigneur Énée, nous nous
sommes rencontrés par hasard; vous ne m'avez pas
trouvé ici.
ÉNÉE. —Bon, bon, seigneur ; les secrets de la nature ne
sont pas gardés dans un plus profond silence.
(Troïlus et Énée sortent.)
PANDARE.— Est-il possible? Pas plutôt gagnée qu'elle
est perdue ! Que le diable emporte Anténor ! Le jeune
prince en perdra la raison ; la peste soit d* Anténor ! Je
voudrais qu'ils lui eussent cassé le cou.
CRESSIDA. — Eh bien, de quoi s'agit-il? Qui donc était
ici?
PANDARE. — Ah ! ah !
CRESSIDA. — Pourquoi soupirez- vous si profondément?
Où est mon seigneur? De grâce, mon cher oncle, dites^
moi ce que c'est.
PANDARE. — Je voudrais être enfoncé de toute ma hau-
teur sous la terre !
CRESSIDA.— 0 dieux I qu'y a-t-il donc?
PANDARE. — Je te prie, rentre. Plût aux dieux que tu ne
fusses jamais née ! Je savais bien que tu serais cause de
sa mort I 0 pauvre prince ! la peste soit d'Anténor I
CRESSIDA. — Mon cher oncle, je vous en conjure à
genoux, je vous en conjure, qu'y a-t-il?...
PANDARE. — ^11 faut que tu partes, ma pauvre fille, il
faut que tu partes ; tu es échangée avec Anténor : il faut
que tu retournes vers ton père, et que tu te sépares de
Troïlus : ce sera sa mort, son poison; il ne pourra
jamais le supporter.
CRESSIDA. — 0 dieux immortels ! — Je ne partirai pas.
ACTE IV, SCÈNE III. 495
PANDARE. — ^n le faut.
CREssiDA. — ^Je ne le veux pas, mon oncle. J'ai oublié
mon père, je ne connais aucun sentiment de parenté.
Non, il n'est point de parents, de tendresse, de sang, de
cœur, qui me louchent d'aussi près que mon cher Troï-
lus. 0 dieux du ciel I faites du nom de Gressida le sym-
bole de la perfidie, si jamais elle abandonne Troïlus.
Temps, violence, mort, portez-vous sur ce corps à toutes
les extrémités ; mais la base solide sur laquelle mon
amour est affermi est comme le centre même de la
terre, il attire tout à lui. — Je vais rentrer et pleurer.
PANDARE. — Oui, va, va.
CRESSIDA. — Et arracher mes beaux cheveux, et égrati-
gner ces joues si vantées, briser ma voix à force de san-
glots, et briser mon cœur à force de crier : Troïlus I Je
ne veux pas sortir de Troie.
(Ils sortent.)
SCÈNE III
La scène se passe devant la maison de Pandare.
PARIS, TROÏLUS, ÉNÉE, DÉIPHOBE, ANTÉNOR,
DIOMÈDE.
PARIS. — Il est grand jour, et l'heure fixée pour la
remettre à ce vaillant Grec s'avance à grands pas.— Mon
cher frère Troïlus, allez dire à Gressida ce qu'il faut
qu'elle fasse, et déterminez - la promptement à y con-
sentir.
troïlus. — Entrez dans sa maison. Je vais l'amener
dans un instant à ce Grec ; et lorsque vous me verrez la
remettre entre ses mains, croyez voir un autel, et dans-
vôtre frère Troïlus le prêtre qui immole son propre
cœur.
(Il sort.)
PARIS.— Je sais ce que c'est que d'aimer; et je voudrais-
pouvoir le secourir comme je le plains. — Entrez, je vou&
prie, seigneurs.
(Ils sortent.)
496 TROILUS ET CBESSIDA.
SCÈNE IV
On voit un appartement de la maison de Pandare.
PANDARE, CRESSIDA.
PANDARE. — De la modération, de la modération.
CRESSIDA. — Que me parlez-vous de modération? Ma dou-
leur est complète, parfaite, et extrême comme Tamour
qui Ta produite; et elle m'agite avec la même force
invincible que lui. Comment puis-je la modérer? Si je
pouvais composer avec ma passion, ou la refroidir et
Taffaiblir, je pourrais tempérer de même mon chagrin :
mais mon amour n'admet point d'alliage qui le modifie,
et mon chagrin n'en admet pas davantage dans une perte
aussi chère.
(Entre Troïlus.)
PANDARE.— Le voici qui vient, le voici.— Ah I mes pau-
vres poulets M
CRESSIDA l'embrassant, — OTroïlu^, Troïlus!
PANDARE. — Quel couple d'objets infortunés j'ai devant
les yeux ! Que je vous embrasse aussi. 0 cœur ! comme
on Ta si bien dit :
0 cœur, ô triste cœur !
Pourquoi soupires- tu sans te briser ?
Et à cela il répond :
Parce que tu ne peux soulager ta cuisante douleur
Ni par l'amitié, ni par les paroles '.
Jamais il n'y eut rime plus vraie. Ne faisons dédain de
rien, car nous pourrions vivre assez pour avoir besoin
de ces vers ; nous le voyons, nous le voyons... Eh bien I
mes agneaux?
TROILUS.— Cressida, je t'adore d'un amour si pur que
les dieux bienheureux, comme s'ils étaient jaloux de ma
passion plus fervente dans son zèle que la dévotion que
* Sweet ducksl
. > Citation de quelque ancienne ballade:
ACTE IV, SCÈNE IV. 497
respirent pour leurs divinités des lèvres glacées, te sépa-
rent de moi.
CREssiDA.— Les dieux sont-ils sujets à l'en vie?
PANDARE. — Oui, oui, oui; en voilà la preuve bien
évidente.
CRESSIDA. — Et est-il vrai qu'U me faille quitter Troie?
TROiLus. — Odieuse vérité I
CRESSIDA. — Quoi? et Troïlus aussi?
TROILUS. — Troie, et Troïlus I
CRESSIDA.— Est-il possible?
TROILUS. — Et si soudainement que la cruauté du sort
nous ravit le temps de prendre congé l'un de Tautre,
brusque tous les délais, frustre avec barbarie nos lèvres
de la douceur de s'unir, interdit violemment nos étroits
embrassements, étouffe nos tendres vœux à la naissance
même de notre haleine laborieuse. Nous deux, qui nous
sommes achetés Tun l'autre au prix de tant de milliers
de soupirs, nous sommes forcés de nous vendre miséra-
blement après un seul soupir fugitif et imparfait! Le
temps injurieux , avec la précipitation d'un voleur ,
entasse pêle-mêle et au hasard tout son riche butin.
Nous nous devons autant d'adieux qu'il est d'étoiles dans
le firmament, tous bien articulés, et scellés d'un baiser :
eh bien ! il les amoncelle tous en un seul adieu vague, et
nous réduit à un seul baiser affamé, gâté par l'amertume
de nos larmes.
ÉNÉE, derrière le théâtre, — Seigneur, la dame est-elle
prête ?
TROILUS. — Écoutez I c'est vous qu'on appelle... On dit
que c'est ainsi que le Génie crie: Viens! à celui qui va
mourir. — Dites-leur d'avoir patience; elle va venir à
l'instant.
PANDARE. — Où sont mes larmes? Pluie, coulez pour
abattre ce vent, sans quoi mon cœur va être déraciné.
(Pandare sort.)
CRESSIDA. — Faut-il donc que j'aille chez les Grecs?
TROILUS. — Il n^ a point de remède.
CREssiDA.-*-La malheureuse Cressida au milieu des
Grecs joyeux !— Qi^and nous reverrons-nous?
T. IV. 32
498 TPOILUS ET CRESSIDA.
TROitus. — Écoute-moi, ma bien-aimée ; garde*moi seu-
1 ement un cœur fidèle ...
CRESSIDA.— Moi I fidèle?— Quoi doue? quelle est cette
mauvaise pensée?
TnoiLus. — Allons, il faut user doucement des plaintes,
car c'est l'instant de notre séparation. — Je ne te dis
pas, sois fidèle, parce que je doute de toi; car je jet-
terais mon gant à la Mort elle-même, pour la défier de
prouver qu'aucune tache ait souillé ton cœur ; m^is si
je dis, sois fidèle, c'est uniquement pour amener la pro-
testation que je vais te faire; sois fidèle, et j'irai te
voir,
CRESsmA. — 0 prince I vous serez exposé à des dangers
aussi nombreux que pressants ; mais je serai fidèle.
TRoiLus. — Et moi, je me ferai un ami du danger. —
Porte cettç manche.
CBEssmA.— Et vous ce gant. Quand vous verrai-je?
TROILUS. — Je corromprai les sentinelles des Grecs,
pour te rendre visite la nuit : mais, sois fidèle.
CRESSIDA. — p ciel ! encore : Sois fidèle !
TROILUS. — Ecoute pourquoi je parle ainsi, mon amour :
les jeunes Grès sont remplis de qualités ; ils sont amou-
reux, bien faits, riches des dons de la nature et perfec-
tionnés par les arts et les exercices, La nouveauté fait
impression quand les talents sont unis aux grâces de la
personnel... Hélas! une sorte de jalousie céleste (que
je vous conjure d'appeler une erreur vertueuse) m'ins-
pire des craintes.
CRESSIDA.— 0 ciel I vous ne m'aimez pas.
TROILUS. — Que je meure en lâche si je ne vous aime
pas I Si je vous parle ainsi, c'est bien moins de votre fidé-
lité que je doute que de mon propre mérite : je ne sais
point chanter, ni danser la volte, ni parler avec dou-
ceur, ni jouer à des jeux d'adresse , autant de talents
brillants, naturels et familiers aux Grecs : mais je puis
vous dire que sous les grâces de ces dons séduisants est
caché un démon dangereux qui parle sans rien dire, et
tente avec un art extrême : ne vous laissez pas tenter.
CRESSIDA, — Croyez-vous que je me laisse tenter?
ACTE IV, SCÈNE IV. 499
TROiLUs. — -Non, mais nous faisons quelquefois des
choses que nous ne voulons pas ; nous soromes nos pro-
pres démons à nous-mêmes, lorsque nous voulons tenter
la fragilité de nos forces, en présumant trop de leur
puissance variable.
toÉB, en dehors, — Allons, mon bon seigneur.
TnoUiUs. ^- Allons , embrassons -nous, et séparons^»
nous.
PAms, en dehors, — Mon frère Troïlus!
TRoiLus. — Mon cher frère, entrez ici, et amenez Énée
et le Grec avec vous.
CREssiDA.— Seigneur, serez-vous fidèle?
TROILUS.— Qui, moi? hélas! c'est mon vice, c'est mon
défaut. Tandis que les autres savent gagner pai» adresse
une haute estime, moi, par mon excès d'honnêteté, Je
n'obtiens qu'une simple approbation. Tandis que d'au-
tres dorent avec art leurs couronnes de cuivre, j'offre la
mienne nue avec franchise et sincérité. Ne craignez
rien de ma fidélité : franchise et bonne foi, c'est là toute
ma morale. {Entrent Énée, Paris, Ànténor, Déiphobe et
Diomède,) Soyez le bienvenu, noble Diomède : voici la
dame que nous rendons à la place d'Anténor. Aux portes,
seigneur, je la remettrai dans vos mains, et, chemin
faisant, je vous ferai comprendre ce qu'elle vaut. Trai-
tez-la avec distinction ; et, par mon âme, beau Grec, si
jamais tu te trouvais à la merci de mon épée, nomme
seulement Cressida, et ta vie sera aussi en sûreté que
Priam dans Ilion.
DIOMÈDE. — Belle Cressida, dispensez-vous, je vous prie,
des remerciments que ce prince attend de vous ; l'éclat
de vos yeux et la beauté céleste de vos traits vous assu-
rent tous les égards : vous serez la souveraine de Dio-
mède ; il est tout entier à vos ordres.
TROILUS. — Grec, tu ne me traites pas avec courtoisie,
de faire honte à l'ardeur de ma prière, en louant Cressida.
Je te dis, prince grec, qu'elle est aussi fort au-dessus de
tes louanges, que tu es indigne de porter le nom de son
serviteur : je te recommande de la bien traiter, à ma
seule considération; car, j'en jure par le redoutable
500 TROILUS ET CRESSIDÀ.
Platon, si tu ne le fais pas, quand le géant Achille serait
ton gardien, je te couperai la gorge.
piOMÈDE.— Ah ! point de courroux, prince Troïlus; qu'il
me soit permis, par le privilège de mon rang et de mon
message, de parler en liberté : quand je serai sorti de
cette ville, je suivrai ma volonté ; et sachez, seigneur,
que je ne ferai rien sur vos ordres ; elle sera appréciée
suivant son propre mérite; mais lorsque vous direz : que
cela soit, je vous répondrai dans toute la fierté du cou-
rage et de rhonneur : non.
TROILUS.— Allons, marchons vers les portes. — Je te
dis, moi, Diomède, que cette bravade te forcera plus
d'une fois à cacher ta tête. — Belle Cressida, donnez-moi
la main, et, en marchant, achevons ensemble im entre-
tien nécessaire et qui ne regarde que nous.
(Troïlus, Cressida et Diomède sortent.)
(On entend une trompette.)
PARIS.— -Écoutez ; c'est la trompette d'Hector.
ÉNÉE. — A quoi avons-nous passé cette matinée? Le
prince doit me croire paresseux et négligent, moi qui lui
avais juré d'être sur le champ de bataille avant lui.
PARIS. — C'est la faute de Troïlus. Allons, allons, ren-
dons-nous sur le champ de bataille avec lui.
DÉiPHOBE. — Faisons diligence.
ÉNÉE. — Oui, marchons avec le joyeux empressement
d'un jeune époux, et volons sur les traces d'Hector : la
gloire de notre Troie dépend aujourd'hui de sa noble
valeur et de ce combat singulier.
(Ils sortent.)
SCÈNE V
Le camp des Grecs, une lice a été préparée.
AJAX s'avance armé, AGAMEMNON. ACHILLE, PATRO-
CLE, MÉNÉLAS, ULYSSE, NESTOR et autres chefs.
AGAMEMNON. — Te voilà déjà complètement vêtu de ta
brillante armure et devançant le temps dans l'impatience
de ton courage. Redoutable Ajax, ordonne à ton héraut
ACTE IV, SCÈNE V. 501
d'envoyer jusqu'à Troie le signal éclatant de sa trom-
pette, et que Tair épouvanté frappe Toreille du grand
champion et l'appelle ici.
AJAX. — Trompette, voilà ma bourse. Maintenant crève
tes poumons et brise ta trompe d'airain. Souffle, coquin,
jusqu'à ce que tes joues arrondies se gonflent plus que
celles de l'aquilon essoufflé. Allons, enfle ta poitrine, et
que le sang jaillisse de tes yeux ; c'est Hector que tu
appelles.
(La trompette sonne.)
ULYSSE. — Aucune trompette ne répond.
ACHILLE. — Il est bien matin encore.
AGAMEMNON.— N'est-ce pas Diomède qu'on aperçoit là-
bas, avec la fille de Calchas ?
ULYSSE. — C'est lui-même ; je le reconnais à sa tour
nure : il marche en s'élevant sur la pointe du pied ; c'est
son ambitieuse fierté qui Télève ainsi au-dessus de la
terre,
(Diomède 8*avance avec Cressida.)
AGAMEMNON. — Est-cc làlajeuue Cressida?
DIOMÈDE. — Oui, c'est elle.
AGAMEMNON.— Vous êtcs la bicuvenue chez les Grecs,
belle dame.
NESTOR. — Notre général vous salue d'un baiser.
ULYSSE. — Ce n'est là qu'une courtoisie particulière : il
vaudrait bien mieux qu'elle fût baisée par tous en
général *.
NESTOR. — Et c'est là un conseil bien galant. Allons, c'est
moi qui commencerai. — ^Voilà pour Nestor.
ACHILLE. — Je veux chasser l'hiver de vos lèvres, belle
dame. Achille vous souhaite la bienvenue.
MÉNÉLAS. — J'avais jadis de bonnes raisons pour mes
baisers.
PATROCLE. — Mais ce n'est pas une raison pour baiser
aujourd'hui ; Paris est arrivé tout d'un coup si eifronté-
ment qu'il vous a séparés, vous et vos raisons.
ULYSSE. — Amère pensée, sujet de tous nos afi'ronts ;
nous perdons nos têtes pour dorer ses cornes.
* Notre général et en général f jeu de mots.
502 TROILUS ET CRESSIDA.
PATROCLE.— Le premier était le baiser de Ménélas, ce-
lui-ci est lô mien ; c'est Patrocle qui vous embrasse.
MÉNÉLAS.— Oh! cela est joli !
• PATRooLE. — Pari* 6t mol, nous baisons toujours pour
Ménélas.
MÉNÉLAS. — Je veux avoir le mien, seigneur; belle
dame, permettez....
CRESSIDA. — En embrassant, donnez-vous, ou recevez-
vous?
MÉNÉLAS. — Je prends, et je donne.
CRESSIDA. — ^Je veux faire un marché où je puisse gagner
ma vie. Le baiser que vous prenez vaut mieux que celui
que vous donnez; ainsi point de baiser.
MÉNÉLAS. — Je vous payerai Texcédant ; je vous en don-
nerai trois poîir un.
CRESSIDA. — Donnez juste autant, ou n*en donnez point.
Vous êtes un homme impair.
MÉNÉLAS. — Un homme impair, dites-vous, belle? tout
homme Test.
CRESSIDA, — Non, Paris ne Test pas ; car vous savez qu'il
est très-vrai que vous êtes impair, et que lui est au pair
avec vous.
MÉNÉLAS. — Vous me donnea des chiquenaudes sm- le
front.
ULYSSE. — La partie ne serait pas égale, votre ongle
contre sa corne. Puis-je, belle dame, vous demander un
baiser ?
CRESSIDA. — Vous Ic pouvez.
ULYSSE. — Je le désire.
CRESSIDA. — Allons, demandez-le.
ULYSSE. — Eh bien ! pour Tamour de Vénus, donnez-
moi un baiser, quand Hélène sera redevenue \ierge, et
en sa possession.
(Montrant Ménélas.)
CRESSIDA. — Je suis votre débitrice : réclamez votre
payement quand il sera échu.
ULYSSE, — Jamais le jour n'arrivera, ni votre baiser.
DiOMÈDE. — Madame, un mot —Je vais vous conduire à
votre pèie^ (Diomède emmène Cressida.)
ACTE IV, SCÈNE V. 503
NESTOR. — C'est une femme d'un esprit vif.
ULYSSE. — Fi donc, fi donc ! tout parie en elle, ses yeux,
ses joues, ses lèvres, jusqu'au mouvement de son pied.
Ses penchants déréglés se décèlent dans tous ses muscles,
dans tous les mouvements de sa personne. Oh ! ces har-
dies assaillantes, si libres de la langue, qui vous font
ainsi les premières avances, et qui ouvrent les tablettes
de leurs pensées toutes grandes au premier venu qui les
flatte, regardez-les comme la proie complaisante de la
première occasion, et de vraies filles du métier.
(On entend une trompette au dehors.)
TOUS. — La trompette du Troyen.
AGAMEMNON. — Voilà sa troupc qui vient.
(Entrent Hector armé, Énée, Troïlus, d'autres Troyens et
suite.)
ÉNÉE. — Salut! vous tous, princes de la Grèce. Quel
sera le prix de celui qui remportera la victoire? ou vous
proposez-vous de déclarer un vainqueur? voulez-vous
que les deux champions se poursuivent l'un l'autre jus-
qu'à la dernière extrémité : ou seront-ils séparés par
quelque voix, quelque signal du champ de bataille?
Hector m'a ordonné de vous le demander.
AGAJvfEMNON. — Quel Gst le désir d'Hector?
ÉNÉE. — Cela lui est indifférent : il obéira aux conven-
tions.
AcmLLE. — C'est bien là He,ctor ; mais il agit bien tran-
quillement, avec un peu de fierté et il ne fait i)as grand
cas du chevalier son adversaire.
ÉNÉE. — Si vous n'êtes pas Achille, seigneur, quel est
votre nom ?
ACHILLE.— Si je ne suis pas Achille, je n'en ai point.
ÉNÉE. — Eh bien, Achille soit : mais qui que vous soyez,
sachez ceci : que les deux extrêmes en valeur et en or-
gueil excellent chez Hector : l'un monte presque jusqu'à
l'infini^ l'autre descend jusqu'au néant. Faites bien
attention à ce héros, et ce qui en lui ressemble à de l'or-
gueil est courtoisie. Cet Ajax est à demi-formé du sang
d'Hector, et par amour pour ce sang la moitié d'Hector
reste à Troie : c'est la moitié de son com^age, de sa force.
504 TROILUS ET CUES8IDA.
la moitié d'Hector, qui vient chercher ce chevalier de
sang mêlé, moitié Grec et moitié Troyen.
ACHILLE. — Ce ne sera donc qu'un combat de femme?
— Oh ! je vous comprends.
(Diomède revient.)
AGAMEMNON.— Voici Diomède. — Allez, noble chevalier :
tenez-vous près de notre Ajax.^ Il en sera comme vous
déciderez, vous et le seigneur Énée, sur Tordre du com-
bat ; soit que vous arrêtiez qu'ils doivent se battre à ou-
trance ou que les deux champions pourront reprendre
haleine : les combattants étant parents, leur combat est
à moitié arrêté avant que les coups aient commencé.
(Ajax et Hector entrent dans la lice.)
ULYSSE. — ^Les voilà déjà prêts à en venir aux mains.
AGAMEMNON. — Quel cst ce Troycn qui a Tair si triste?
ULYSSE.— C'est le plus jeune des flls de Priam, un vrai
chevalier ; il n'est pas mûr encore et il est déjà sans
égal : ferme dans sa parole, parlant par ses actions et
sans langue pour les vanter ; lent à s'irriter, mais lent à
se calmer quand il est provoqué : son cœur et sa main
sont tous deux ouverts et tous deux francs ; ce qu'il a, il
le donne, ce qu'il pense, il le montre : mais il ne donne
que lorsque son jugement éclaire sa bienfaisance, et il
n'honore jamais de sa voix une pensée indigne de son
caractère : courageux comme Hector et plus dangereux
que lui. Hector, dans la fougue de sa colère, cède aux
impressions de la tendresse : mais lui, dans la chaleur
de l'action, il est plus vindicatif que l'amour jaloux : on
le nomme Troïlus, et Troie fonde sur lui sa seconde
espérance, avec autant de confiance que sur Hector
même : ainsi le peint Énée, qui connaît ce jeune
homme de la tête aux pieds, et tel est le portrait qu'il
m'a fait de lui en confidence, dans le palais d'Hion.
(Bruit de guerre. Hector et Ajax combattent.)
AGAMEMNON. — Les voilà aux prises.
NESTOR. — Allons, Ajax, tiens-toi bien sur tes gardes.
TROILUS. — Hector, tu dors; réveille-toi.
AGAMEMNON. — Scs coups sont bicu ajustés.— -Ici, Ajax.
DIOMÈDE, av^ deux champions, — H faut vous en tenir là.
(Les trompettes cessent.)
ACTE IV, SCÈNE V. 50o
ÉNÉE. — Princes, c'est assez, je vous prie.
AJAx. — Je ne suis pas encore échauffé. Recommençons
le combat.
DioMÈDE. — Comme il plaira à Hector.
HECTOR. — Eh bien ! moi, je veux en rester là.— Noble
guerrier, tu es le fils de la sœur de mon père, cousin-
germain des enfants de l'auguste Priam. Les devoirs du
sang défendent entre nous deux une émulation sangui-
naire. Si tu étais mélangé d'éléments 'grecs et troyens,
de manière à pouvoir dire : « Cette main est toute
« grecque et celle-ci toute troyenne : les muscles de cette
« jambe sont de Troie et les muscles de celle-ci sont de
« la Grèce : le sang de ma mère colore la joue droite, et
« dans les veines de cette joue gauche bouillonne le
« sang de mon père, » par le tout-puissant Jupiter, tu
ne remporterais pas un seul de tes membres grecs, sans
que mon épée y eût marqué Tempreinte de notre haine
irréconciliable; mais que les dieux ne permettent pas
que mon épée homicide répande une goutte du sang que
tu as emprunté de ta mère, la tante sacrée d'Hector. —
Que je t'embrasse, Ajax ! par le Dieu qui tonne, tuas des
bras vigoureux, et voilà comme Hector veut qu'ils tom-
bent sur lui. Cousin, honneur à toi !
AJAX. — ^Je te remercie, Hector : tu es trop franc et trop
généreux. J'étais venu pour te tuer, cousin, et pour rem-
porter, par ta mort, de nouveaux titres de gloire.
HECTOR. — L'admirable Néoptolème lui-même, dont la
renommée montre le panache brillant, criant de sa voix
éclatante : c'est lui, ne pourrait pas se promettre d'ajouter
à sa gloire un laurier de plus enlevé à Hector.
ÉNÉE.— Les deux partis sont dans lat tente de ce que
vous allez faire.
HECTOR. — ^Nous allons y satisfaire. L'issue du combat
est notre embrassement. Adieu, Ajax.
AJAX. — Si je puis me flatter d'obtenir quelque succès
par mes prières, bonheur qui m'arrive rarement, je
désirerais voir mon illustre cousin dans nos tentes
grecques.
DIOMÈDE, — C'est le -désir d'Agamemnon, et le grand
506 TROILUS ET CRESSIDA.
Achille languit de voir le vaillant Hector désarmé.
HECTOR. — Énée, appelez-moi mon frère Troïlus ; et allez
annoncer à ceux du parti troyen qui nous attendent cette
entrevue d'amitié ; priez-les de rentrer dans Troie.—
{A Ajax.) Donne-moi ta main, cousin, je veux aller dîner
avec toi, et voir vos guerriers.
AJAX. — Voilà rillustre Agamemnon qui vient au-devant
de nous.
HECTOR. — Nomme-moi l'un après Tautre les plus braves
d'entre eux : mais pour Achille, mes yeux le cherche-
ront et le reconnaîtront seuls à sa haute et robuste taille.
AGAMEMNON. — Digne guerrier, soyez le bienvenu autant
que vous pouvez l'être d'un homme qui voudrait être
délivré d'un tel ennemi. Mais ce n'est pas là un bon
accueil; écoutez ma pensée en termes plus clairs. Le
passé et l'avenir sont couverts d'un voile et des ruines
informes de l'oubli : mais dans le moment présent, la
foi et la franchise, purifiées de toute intention détour-
née, t'adressent, grand Hector, avec l'intégrité la plus
divine, un salut sincère, du plus profond du cœur.
HECTOR. — Je te rends grâces, royal Agamemnon.
AGAMEMNON, à Trollus. — fllustrc prince de Troie, soyez
aussi le bienvenu.
MÉNÉLAB. — Laissez-moi confirmer le salut du roi mon
frère ; noble couple de frères belliqueux, soyez les bien-
venus ici.
HECTOR. — A qui avons-nous à répondre î
MÉNÉLAS. — Au noble Ménélas.
HECTOR. — Ah l c'est vous, seigneur? Par le gantelet de
Mars, je vous remercie. Ne voua moquez pas de moi si
je choisis ce serment peu ordinaire. Celle qui fut naguère
votre femme jure toujours parle gant de Vénus : elle est
en pleine santé ; mais elle ne m'a point chargé de vous
saluer de sa part.
MÉNÉLAS.— Ne la nommez pas : c'est un sujet fatal
d'entretien.
HECTOR.— Ah ! pardon, je vous offense.
NESTOR.— Brave Troyen, je vous avais vu souvent, tra-
vaillant pour la destinée, ouvrir un chemin sanglant à
ACTE IV, SCÈNE V. 507
travers les raugs de la jeunesse grecque ; je vous avais
vu, ardent comme Persée, pousser votre coursier phry*
gien^ mais dédaignant bien des exploits et bien des
défaites quand une fois vous aviez suspendu votre épée
en l'air, et ne la laissant point retomber sur ceux qui
étaient tombés, voilà ce qui me faisait dire à ceux qui
étaient près de moi : Voyez Jupiter qui distribue la vie !
je vous avais vu, enfermé dans un cercle de Grecs, vous
arrêter et reprendre haleine, comme un lutteur dans les
jeux olympiques. Voilà comme je vous avais vu. Mais je
n'avais pas encore vu votre visage, qui était toujours
caché par l'acier. J'ai connu votre aïeul et j'ai combattu
une fois contre lui, c'était un bon soldat; mais j'en jure
par le dieu Mars, notre chef à tous, il ne vous fut jamais
comparable. Permettez qu'un vieillard vous embrasse ;
venez, digne guerrier, soyez le bienvenu dans notre
camp.
ÉNÉE, à Hector, --C est le vieux Nestor.
HECTOR. — Laisse-moi t'embrasser, bon vieillard, chro-
nique antique, qui as si longtemps marché en donnant
la main au temps ; vénérable Nestor, je suis heureux de
te serrer dans mes bras.
NESTOR. — Je voudrais que mes bras pussent lutter
contre les tiens dans le combat, comme ils luttent avec,
toi d'amitié.
HECTOR. — Je le voudrais aussi.
NESTOR.— Ah î par cette barbe blanche, je combattrais
contre toi dès demain. Allons, sois le bienvenu : j'ai vu
le temps, où...
ULYSSE.-— Je suis étonné que cette ville là-bas soit
encore debout, lorsque nous avons ici près de nous sa
colonne et sa base.
HECTOR.— Je reconnais bien vos traits, seigneur Ulysse.
Ah ! seigneur, il y a bien des Grecs et des Troyens de
morts; depuis que je vous vis pour la première fois avec
Diomède dans Ilion, lorsque vous y vîntes député par
les Grecs.
ULVrihE.— Oui ; je vous prédis alors ce qui devait arri-
ver. Ma prophétie n'est encore qu'à la moitié de son
508 TROILUS ET CRESSIDA.
cours; car ces murs que nous voyons là-bas entourer
fièrement votre Troie, et les cimes de ces tours ambi-
tieuses qui vont baiser les nuages devront bientôt baiser
leur base.
HECTOR.— Je ne suis pas obligé de vous croire. Les
voilà encore debout ; et je crois, sans vanité, que la chute
de chaque pierre phrygienne coûtera une goutte de sang
grec. La fin couronne l'œuvre. Et cet antique et univer-
sel arbitre, le temps, amènera un jour la fin.
ULYSSE. — Oui ; abandonnons-lui les événements. —
Noble et vaillant Hector, soyez le bienvenu : je vous
conjure de venir dans ma tente, de m'honorer de votre
seconde visite, en quittant notre général, et d'y partager
mon repas.
ACHILLE. — Je passerai avant vous, seigneur Ulysse;
avant vous. — A présent, Hector, mes yeux sont rassasiés
de te considérer : je t'ai examiné en détail, Hector, et j'ai
observé jointure par jointure.
HECTOR. — Est-ce Achille?
ACHILLE. — Je suis AchiUc.
HECTOR. — Tiens-toi droit, je te prie, laisse-moi te
regarder.
ACHILLE. — Regarde tant que tu voudras.
• HECTOR» — ^J'ai déjà fini.
ACHILLE, — Tu vas trop vite : moi je veux encore une
fois te contempler membre par membre, comme si je
voulais t'acheter.
HECTOR. — Tu veux me parcourir tout entier, comme
un livre d'amusement ; mais il y a en moi plus de choses
que tu n'en comprends : pourquoi m'opprimes-tu de tes
regards ?
ACHILLE. — Ciel ! montre-moi dans quelle partie de son
corps je dois le détruire ; si c'est ici, ou là, ou là? afin
que je puisse donner un nom à la blessure suivant son
lieu, et rendre distincte la brèche par laquelle aura fui
la grande âme d'Hector. Ciel! réponds-moi.
HECTOR. — Les dieux bienheureux se déshonoreraient
en répondant à une pareille question ; homme superbe,
arrête encore : penses-tu donc conquérir ma vie si faci-
ACTE IV, SCÈNE V. 509
lement que tu puisses nommer d'avance avec une exac-
titude si précise, l'endroit où tu veux me frapper de
mort?
ACHILLE. — Oui, te dis-je !
HECTOR. — Tu serais un oracle que je ne t'en croirais
pas : désormais, sois bien sur tes gardes, car moi je ne te
tuerai pas ici, ou là, ou là ; mais par les forges qui ont
fabriqué le casque de Mars , je te tuerai partout ton
corps; oui, partout ton corps. — Vous, sages Grecs, par-
donnez-moi cette bravade, c'est son insolence qui arrache
des folies à mes lèvres; mais je tâcherai que mes actions
confirment mes paroles ; ou puissé-je ne jamais..".
AJAX. — Ne vous irritez point, cousin.— Et vous, Achille,
laissez-là vos menaces jusqu'à ce que l'occasion ou votre
volonté vous mettent à portée de les exécuter. Vous pou-
vez chaque jour vous rassasier d'Hector, si vous en avez
tant d'envie ; et le conseil de la Grèce, j'en ai peur, aurait
quelque peine à obtenir de vous d'en venir aux mains
avec lui.
HECTOR. — Je vous prie, qu'on vous voie sur le champ
de bataille : nous n'avons livré que des combats insigni-
fiants depuis que vous avez abandonné la cause des
Grecs.
ACHILLE. — M'en pries-tu, Hector? Demain, je te ren-
contrerai, cruel comme la mort; ce soir nous sommes
tous amis.
HECTOR.— Donne-moi ta main pour gage de ta promesse.
AGAMEMNON. — D'abord, vous tous, nobles Grecs, venez
dans ma tente et livrons-nous ensemble à la joie des fes-
tins; ensuite, fêtez Hector, chacim à votre tour, suivant
son loisir et votre hbéralité. Que les tambours battent,
que les trompettes sonnent, et que ce grand guerrier
sache qu'il est le bienvenu.
(Ils sortent, excepté Troïlus et Ulysse.)
TROiLUS.— Seigneur Ulysse, dites-moi, je vous prie,
dans quelle partie du camp se trouve Chalcas?
ULYSSE. — Dans la tente de Ménélas, noble Troïlus.
Diomède y soupe avec lui ce soir : Diomède ne regarde
plus ni le ciel ni la terre ; toute son attention et ses
510 TROILUS ET CRESSIDA.
amoureux regards sont fixés sur la belle Cressida.
TROILUS.— Aimable seigneur, vous aurais-je l'obliga-
tion infinie de m'y conduire au sortir de la tente d'Aga-
'memnon?
ULYSSE.— Je serai à vos ordres, seigneur : répondez à
ma complaisance en me disant quelle considération Ton
avait à Troie pour Cressida? N*y avait-elle pas un amant
qui pleure à présent son absence?
TROILUS. ^Ah! seigneur, ceux qui, pour se vanter,
montrent leurs cicatrices, méritent qu'on se moque
d'eux. Voulez-vous que nous marchions, seigneur? Elle
était aimée, elle aimait : elle est aimée, elle aime; mais
le tendre amour est toujours la proie de la fortune.
(Ils sortent.)
FIN DU QUATRIÈME ACTE.
ACTE CINQUIÈME
SCÈNE I
Le camp dea Grecs.— La scène se passe devant la tente
d'Achille.
ACHILLE, PATROCLE.
ACHILLE.— Je vais lui échauffer le saag ce soir avec du
vin grec; et demain je le lui rafraîchirai avec mon épée.
— Patrocle, fêtons-le à toute outrance.
(Entre Thersite.)
PATROCLE. — Voici Thorsite,
ACHILLE.— Eh bien ! cœur de Venvie, pâte mal pétrie
par la nature, quelles nouvelles?
THERSITE.— 'Allons, toi, portrait de ce que tu parais,
idole adorée par des imbéciles, voilà une lettre pour toi.
ACHILLE.— -De la part de qui, avorton?
THERSITE. — De Troie, plat de fou.
PATROCLE. — Qui garde la tente maintenant?
THERSITE. — L'étui du chirurgien, ou la blessure du pa-
tient»,
PATROCLE. — Bien dit, seigneur contrariant. Et quel
besoin avons-nous de ces tours d'esprit?
THERSITE.— -Je t'en prie, tais-toi, mon garçon : je ne
gagne rien à tes propos : tu passes pour être le varlet
mâle d'Achille,
PATROCLE.— Varlet mâle! Insolent que veux- tu dire
par là?
THERSITE. — Eh bien I que tu es sa concubine mâle. Que
toutes les gangrènes du Midi, les coliques, les hernies,
1 Tentt appareil de chirurgie et tente.
512 TROILUS ET CRESSIDA.
les catarrhes, la gravelle et les sables des reins, les lé-
thargies, les froides paralysies, la chassie des yeux, la
pourriture du foie, l'enrouement des poumons, les apos-
tumes, les scia tiques, les calcinantes ardeurs dans la
paimie des mains, Tincurable carie des os, et les rides
de la lèpre soient la punition de ces horribles inven-
tions !
PATROCLE. — Détestable boite à envie, qui prétends-tu
maudire ainsi?
THERsiTE. — Est-ce quc je te maudis, toi?
PATROCLE. — Non, borne en ruine; non, chien difforme,
fils de prostituée.
THERsiTE. — Non! Alors pourquoi t'emportes- tu , toi,
écheveau léger de soie floche, bandeau de taffetas vert
pour un œil malade, glands de la bourse d'un prodigue !
Ah ! comme le pauvre monde est importuné de ces mou-
cherons d'eau, atomes de la nature I
PATROCLE. — Va-t'en, fiel I
THERsiTE. — ^Va-t'en, œuf de chardonneret* I
ACHILLE. — Mon cher Patrocle, me voilà traversé dans
mon grand projet de combat pour demain. Voici une
lettre de la reine Hécube, et un gage de sa fille, ma belle
maîtresse, qui m'imposent et m'adjurent de tenir un
serment que j'ai fait. Je ne veux pas le violer : tombez.
Grecs; gloire, éclipse- toi : honneur, fuis ou reste; mon
premier vœu est engagé ici ; c'est à lui que je veux obéir.
— Allons, allons, Thersite, aide à parer ma tente; il faut
passer toute cette nuit dans les festins. — Viens, Patrocle.
(Ils sortent.)
THERSITE. — Avec trop de sang, et trop peu de cervelle,
ces deux compagnons peuvent devenir fous ; mais s'ils le
deviennent jamais par trop de cervelle, et par trop peu
de sang, je consens à me faire médecin de fous. — Voici
Agamemnon, un assez honnête homme, et grand ama-
teur de cailles*. Mais il n'a pas autant de cervelle qu'il
* On ne sait trop quel sens injurieux Shakspeare attachait à
cette dénomination.
t La caille est un oiseau très-lascif; caille coiffée, sobriquet qu'on
donne aux femmes. En vieux français, caî7îe signifiait fille de joie.
ACTE V, SCÈNE I. 513
a de cire dans l'oreille ; et cette belle métamorphose de Ju-
piter qui est là, son frère, le taureau, patron primitif et em-
blème deshommesdéshonorés, maigre chausse-pied dans
une chaîne, pendant à la jambe de son frère, sous quelle
autre forme que celle qu'il a, l'esprit lardé de malice,
ou la malice farcie d'esprit, le métamorphoseraient-ils?
En âne? ce ne serait rien ; il est à la fois âne et bœuf. En
bœuf ?^ ce ne serait rien encore ; il est à la fois bœuf et
âne. Être chien, mulet, chat, putois, crapaud, lézard,
chouette, buse, ou un hareng sans laite ; je ne m'en
embarrasserais pas : mais être un Ménélas, oh I je con-
spirerais contre la destinée. Ne me demandez pas ce que
je voudrais être, si je n'étais pas Thersite ; car je consens
à êtreje pou d'un mendiant, pom-vu que je ne sois pas
Ménélas. — Ouais î Esprits et feux* I
(Entrent Hector^ Troïlus , Ajax , Agamemnon , Ulysse , Nes-
tor, Ménélas et Diomède , avec des flambeaux.)
AGAMEMNON.— Nous uous trompous , nous nous trom-
pons.
AJAX. — Non, c'est là-bas, où vous voyez delà lumière.
HECTOR. — Je vous dérange.
AJAX.— Non, non, pas du tout.
ULYSSE. — Le voilà, qui vient lui-même nous guider.
(Entre Achille.)
ACHILLE. — Soyez le bienvenu, brave Hector : soyez tous
les bienvenus, princes.
AGAMEMNON. — A présent, beau prince de Troie, je vous
souhaite une bonne nuit. Ajax commande la garde qui
doit vous escorter.
HECTOR. — Merci, et bonne nuit au général des Grecs.
MÉNÉLAS. — Bonne nuit, seigneur.
HECTOR. — Bonne nuit, aimable Ménélas.
THERSITE, àTparU — Aimable! Est-ce aimable qu'il a dit?
Aimable égout, aimable cloaque !
i Exclamation de Thersite en apercevant les torches dans le
lointain.
T. IV. 33
814 TROTLUS BT (TRBSSïDA.
■ ACHILLE. — Bonne nuit, et salut à ceux qui s'en vont,
ou qui restent.
AGAMEMNON. — Bonue uuit.
(Agamemnon et Ménélas s'en vont.)
ACHILLE. — Le vieux Nestor reste, et vous aussi Dio-
mède, tenez co^lpagnie à Hector, une heure ou deux.
DiOMÈDE.— Je ne le puis, seigneur. J'ai une affaire
i mportante dont voici l'heure. Bonne nuit, brave Hector.
HECTOH. — Donnez-moi votre main.
ULYSSE, à part, à Troïto.— -Suivez sa torche ; il va à la
tente de Oalchas. Je vais vous accompagner.
TROtLus. — Aimable seigneur, vous me faites honneur.
HECTOR. — Adieu donc, bonne nuit.
(Diomède sort suivi d'Ulysse et de Troïlus.)
ACHILLE. — Allons, allons, entrons dans ma tente.
(Achille sort avec Hector, Ajax ,et I^estor.)
THERSiTE.— Ce Diomède est un misérable au cœur
faux, un scélérç^t sgins foi; je ne me fie pas plus à lui
quand il vous regarde de travers, qu'à un serpent qu?ipd
il siftte. 11 fera grand bruit de paroles et de promesses,
comme un mauvais limier; mais lorsqu'il les tiQ^t, ohl
les astronomes Tannoncent, c'est un prodige, cel?i doit
amener quelque révolution : le soleil emprunte sa lu-
mière de laflune, quand Diomède tient sa parole. J'aime
mieux manquer de voir Hector que dé ne pas le suivre :
on dit qu'il entretient ime fille troyenne, et quHl em-
prunte la tente du traître Calchas; je veux le suivre. H
n'y a que des débauchés ici : ce sont tous des valets
incontinents.
SCÈNE II
Beyant la tente de Calchas.
Entre DIOMÈDE.
DIOMÈDE. — Est-on levé ici? Holà, répondez.
CALCHAS. — Qui appelle?
DIOMÈDE.— Diomède. — C'est Calchas, j^ crois. — Oti est
votre fille?
ACTE T, SCÈITE II. SJ5
CALCHA's. — Elle vient à vous.
(f roïluB et yiysse arrivent i^ quelque ciisianoe, Thersite est
derrière eux.)
ULYSSE.— Tenons-nous à l'écart pour que la torche ne
nous fasse pas apercevoir.
(Cressida entre.)
T^oiLus.— Cressida va au-devant de lu; I
diom|;de. — Gomment allez-vous, mon joli dépôt?
CRESSIDA.— Et vous, mou chcr gardien? Écoutez un
mot en secret.
(Elle lui parle h l'oreille.)
TROiLUS.-— Ah I tant de familiarité I
ULYSSE.— Elle chantera da même au premier venu à
première vue. '
THBRsiTE, à part.— M tQut homme la fera chanter g'il
peut saisir sa clef; elle est notée,
DioMÈDE . — Vous souvenez-vous ? . . .
CREssinA.rr-Si je m'en souviens I Oui.
DioivÈDB.— Eh hien ! faites-le donc, et que lea effets
répondent à vos paroles.
TROILUS.— De qupi dpit-elle se Bouvenir?
ULYSSE.^— Ecoutez I
CRESSIDA. —Grec doux comme le miel, ne me tentez pas
davantage de faire \ine folie.
THERSiTE, à part. — Scélératesse I
DioMpuB. — Quoi! mais...
CRESSIDA. — Je vous dirai comment...
DIOMÈDE.— Bah I bah! allons, je m'en goucie comme
d'une épingle, vous êtes parjure.,.
cRiJssipA.— En bonne foi, je ne le puis ! Que voulez-
vous que je fasse?
THERsiTE, à'part.—Vn tour d'escamotage... se faire ou-
vrir secrètement.
piQHfÈEiE.-— Qu'avez-vous juçé de m'aocorder?
CRESSIDA.— Je vous prie, ne me forpez pas à tenir mon
serment ; commandez-moi toute autra chpse, doia Grec.
DIOMÈDE. — Bonsoir.
. TROi;.us.— Allons, patience I
ULYSSE.— Eh bien! Troyen?
oi6 TROILUS ET CEESSIDA.
CREssiDA. — Diomède. . .
DioBfÈDE. — ^Non,noii,bonsoir: jene serai plus votredupe.
TROILUS. — ^Meilleur que toi Test bien.
CRESSIDA. — Écoutez : un mot à l'oreille.
TROILUS. — ^0 peste et fureur I
ULYSSE.— Vous êtes ému, prince! Partons, je vous en
prie, de peur que votre ressentiment n'éclate en paroles
forcenées : ce lieu est dangereux : le moment est mor-
tel : je vous en conjure, partons.
TROILUS. — ^Voyons, je vous prie.
ULYSSE.— Seigneur, allons-nous-en : vous volez à une
mort certaine ; venez, seigneur.
TROILUS. — Je vous prie, demeurez.
ULYSSE. — Vous n'avez pas assez de patience : venez.
TROILUS. — De grâce, attendez ; par l'enfer, et par tous
les tourments de l'enfer, je ne dirai pas une parole.
DiOBfÈDE. — ^Et là-dessus, bonne nuit.
CRESSIDA.— Oui, mais vous me quittez en colère.
TROILUS. — C'est donc là ce qui t'aflligel 0 foi cor-
rompue I
ULYSSE.— Eh bien I seigneur, vous allez...
TROILUS.— Par Jupiter, je serai patient.
CRESSIDA. —Mon gardien I ... Eh bien ! Grec ?
DIOMÈDE. — ^Bahl bah I adieu. Vous me jouez.
CRESSIDA. — En vérité, non : revenez ici.
ULYSSE. — Quelque chose, seigneur, vous agite : voulez-
vous partir? Vous allez éclater.
TROILUS.— Elle lui caresse la joue !
ULYSSE.— Venez, venez.
TROILUS. — ^Non, attendez : par Jupiter, je ne dirai pas
un mot : il y a entre ma volonté et tous les outrages un
rempart de patience. — Restons encore un moment.
THERSiTE,à part. — Gomme le démon de la luxure avec
sa croupe arrondie et ses doigts de pommes de terre les
chatouille tous les deux* I Multiplie, luxure, multiplie I
DIOMÈDE. — Mais vraiment, vous le ferei?...
1 Les pommes de terre passaient alors pour porter à l'incûn«
tinence.
ACTE V, SCÈNE II. 517
CRESSiDA. — Sur ma foi, je le ferai, là, ou ne vous fiez
jamais à moi.
DioMÈDE. — Donnez-moi quelque gage pour sûreté de
votre parole.
cRESsmA. — Je vais vous en chercher un.
(Cressida sort.)
ULYSSE. — Vous avez juré d'être patient.
TROiLus. — ^Ne craignez rien, seigneur : je ne serai pas
moi-même, et j'ignorerai ce que je sens. Je suis tout
patience.
(Cressida rentre.)
THERSiTE, à part. — Voilà le gage! voyons, voyons!
CRESSIDA. — Tenez, Diomède : gardez cette manche.
TROILUS, — 0 beauté, où est ta foi?
ULYSSE. — Seigneur. . .
TROILUS. — Je serai patient : je le serai du moins exté-
rieurement.
CRESSIDA. — Vous regardez cette manche I Considérez-la
bien.— Il m'aimait!... 0 fille perfide!... Rendez-la moi.
-DIOMÈDE. — A qui était-elle?
CRESSIDA.— Peu importe, je la tiens : je ne vous rece-
vrai pas demain. Je vous en prie, Diomède, cessez vos
visites.
THERsiTE, à part. — Voilà qu'elle aiguise son désir. —
Bien dit, pierre à aiguiser.
DIOMÈDE. — Je veux l'avoir.
CRESSIDA.— Quoi, ce gage ?
DIOMÈDE.— Oui, cela même.
CRESSIDA. — 0 dieux du ciel!...0 joli, joli gage! ton
maître maintenant est dans son lit songeant à toi et à
moi ; et il soupire, il prend mon gant, et le baise douce-
ment en souvenir de moi, comme je te baise ici... Non,
ne me l'arrachez pas : celui qui m'enlève ceci doit m'en-
lever mon cœur en même temps.
DIOMÈDE. — J'avais votre cœur auparavant : ce gage
doit le suivre.
TROILUS. — J'ai juré que je serais patient.
CRESSIDA.— Vous ne l'aurez pas, Diomède : non, vous
ne l'aurez pas : je vous donnerai quelque autre chose.
518 TROILUS ET GRB88IDA.
pioiiiDB.--Je veux avoir ceci.— A qui étaitrce?
CREssiDA.— Peu importe.
DioMÈDE. — Allons, dites-moi à qui cela appartenait.
CRESSIDA. — Gela appartenait à un homme qui m'aimait
plus que vous ne m'aimereB.— Mais, maintenant que
vous Tavea, gardez-le.
DIOMÈDE. — A qui était-ce?
CRESSIDA.— Par toutes les suivantes de Diane qui bril-
lent là-haut, et par Diane elle-même, je ne vous le dirai
pas!
DIOMÈDE.— Demain je veux le porter sur mon casque,
et tourmenter le cœur de son maître, qui n'osera pas le
revendiquer.
TROILUS.— Tu serais le diable, et tu le porterais sur tes
cornes, qu'il serait revendiqué.
GRESsiDA.-^Allons , allous , c'est fait, c'est fini... Et
cependant non , pas encore. — Je ne veux pas tenir ma
parole.
DIOMÈDE. — En ce cas, adieu donc. Tu ne te moqueras
plus de Diomède.
CRESSIDA. — ^Vous uo VOUS cu irez pas.— On ne peut dire
un mot, que vous ne vous courroucifez.
DIOMÈDE. — Je n'aime point toutes ces plaisanteries.
THERSiTBj à pan. — Ni moi, par Pluton : mais c'est ce
que vous n'aimez pas, qui me plaît le plus.
DIOMÈDE. — Eh bien! viendrai-je? A quelle heure?
CRESSIDA. — Oui, venez. . . 0 Jupiter !. . . Oui, venez. . ; Que
je vais être tourmentée !
DIOMÈDE.— Adieu, jusque-là.
(Il 80Pt.)
CRESSIDA. — Bonne nuit. Je vous en prie, allons...
(Diomède sort,) Adieu, Troïlus ! Un de mes yeux te regarde
encore, mais c'est par l'autre que mon cœur voit. 0
notre pauvre sexe I Je sens que c'est notre défaut, de
laisser guider notre âme par Terreur de nos yeux, et
ce que Terreur guide doit s'égarer. Ohl concilions donc
que les cœurs, dirigés par les yeux, sont pleins de tur-
pitude I
(Elle sort.)
ACTE V, SCÈNE II.: 819
THEASiTE, à par{. — Elle ne pouvait pas doniler utte
preuve plus forte, à moins de dire : • Mon âme est main*
tenant changée en prostituée; n
ULYSSE. — Tout est fini, seigneur.
TROILUSi — Oui.
ULYSSE . — ^Pourquoi restons-nous alors ?
TRoiLus. — Pour repasser dans mon âme chaque syl-
labe qui a été prononcée. Mais si je raconte la manière
dont ils se sont concertés, ne méntirai-je pas en publiant
la vérité ! Car il est encore une foi dans mon cœur, une
espérance si fatalement obstinée qu'elle renverse le té-
moignage de mes oreilles et de mes yeux : comme si ces
organes avaient des fonctions trompeuses, créées imi-
quemént pour la calomnie. Était-ce bien Cressida qui
était ici?
ULYSSE.— -Je n'ai pas le pouvoir d'évoquer des fan-
tômes, prince.
. TRoiLus. — Elle n'y était pas, j'en suis sûr.
ULYSSE. —Très-certainement elle y était.
TROILUS. — En le niant, je ne parle point en insensé.
ULYSSE;— Ni moi, en l'affirmant, seigneur-, Cressida
était ici, il n'y à qu'un moment.
TROILUS. — Que Ton ne le croie pas pour l'honneur du
sexe I Petisez que nous avons eu des mères. Ne donnons
point cet avantage à ces censeurs acharnés et enclins,
sans aucune cause et par dépravation, à juger de tout le
sexe sur l'exemple de Cressida. Croyons plutôt que ce
n'est pas là Cressida.
ULYSSE. — Ce qu'elle a fait, prince, peut-il déshonorer
nos mères?
TROILUS. — Rien du tout , à moins que ce ne fût
elle.
THERs^TE, à part,—Q\xo\ I veut-il donc braver le témoi-
gnage de ses propres yeux ?
TROILUS. — Elle, Cressida? Non, c'est la Cressida de
Diomède ; si la beauté a une âme, ce n'est point là Cres-
sida : si l'âme dicte les vœux, si ces vœux sont des actes
sacrés, si ces actes sacrés sont le plaisir des dieux, s'il
est" vrai que Tunité soit une, ce n'était point Cressida. 0
520 TBOILUS ET GRESSIDA.
délire de raisonnements , par lesquels Thomme plaide
pour et contre soi-même : autorité équivoque, où la
raison peut se soulever sans se perdre, et où la raison
perdue peut se croire sagesse ! C'est et ce n'est pas Gres-
sida. n s'élève dans mon âme un combat d'une nature
étrange, qui sépare une chose indivisible par un espace
aussi immense que celui qui sépare la terre et les
cieux. Et cependant la vaste largeur de cette division ne
laisse pas d'ouverture à une pointe aussi fine que la
trame rompue d'Arachné. 0 preuve 1 preuve forte comme
les portes de Plu ton! Cressida est à moi, elle tient à moi
par les nœuds du ciel. 0 preuve! preuve forte «omme le
ciel même ! Les nœuds du ciel sont relâchés et dénoués;
et, par im autre nœud que ses cinq doigts viennent de
former, les restes de sa foi, les fragments de son amour,
les débris et les rebuts graisseux de sa fidélité sont atta-
chés à Diomède.
ULYSSE. — Le sage Troïlus peut-il éprouver réellement
la moitié des sentiments qu'exprime ici sa passion?
TRoiLus. — Oui, Grec ; et cela sera divulgué en carac-
tères aussi rouges que le cœur de Mars enflammé par
Vénus. Jamais jeune homme n'aima d'une âme aussi
constante, aussi fidèle. Grec, écoutez : autant j'aime
Cressida, autant, par la même raison, je hais Diomède.
Cette manche, qu'il veut porter sur son cimier, est à
moi; et son casque, fùt-il l'ouvrage de l'art de Vulcain,
mon épée saura Tentamer; et le terrible ouragan, que
les marins appellent trombe, condensé en une masse par
le tout-puissant soleil, n'étourdit pas l'oreille de Neptune
d'un bruit plus retentissant, que ne le fera mon épée en
tombant à coups pressés sur Diomède.
THERSiTE, à pari.— Il le chatouillera pour le punir de
sa paillardise.
TROILUS. — 0 Cressida! ô perfide Cressida! perfide, per-
fide, perfide I Qu'on place toutes les faussetés à côté de
ton nom souillé, elles paraîtront glorieuses.
ULYSSE.—Ah! de grâce, contenez-vous. Votre fureur
attire les oreilles de notre côté.
(Enée entre.)
ACTE V, SCÈNE III. 521
ÉNÉE. — ^Je vous cherche depuis uue heure,, seigneur.
Hector, à l'heure qu'il est, s'arrue dans Troie. Ajax,
votre gardien, attend pour vous reconduire dans la ville.
TRoiLus. — Je suis à vous, prince. — Adieu, mon cour-
tois seigneur. — Adieu, beauté parjure! Et toi, Diomède,
sois ferme et porte un château ^ sur ta tête.
ULYSSE. — Je veux vous accompagner jusqu'aux portes
du camp.
TROttus. — ^Agréez des remerciements troublés.
(Troïlus, Énée et Ulysse sortent.)
THERsrTE. — ^Je voudrais rencontrer ce vaurien de Dio-
mède ; je croasserais comme un corbeau ; je lui présage-
rais malheur. Patrocle me donnera tout ce que je vou-
drai si je lui fais connaître cette prostituée. Un perroquet
n'en ferait pas plus pour une amande, que lui, pour se
procurer une courtisane facile. Luxure, luxure! Tou-
jours guerre et débauche : rien autre ne reste à la mode !
Qu'un diable brûlant les emporte !
(Il sort.)
SCÈNE III
Troie. — Devant le palais de Priam,
HECTOR, ANDROMAQUE.
ANDROMAQUE.—Quand donc mon seigneur fut-il d'assez
mauvaise humeur pour fermer son oreiUe aux conseils?
Désarmez-vous, désarme^vous : ne combattez point au-
jourd'hui.
HECTOR. — ^Vous me poussez à vous offenser : rentrez.
Par tous les dieux immortels, j'irai !
ANDROMAQUE. — ^Mcs sougcs, j'cu suis SÛTC, sout aujour-
d'hui des présages certains.
HECTOR. — Cessez, vous dis-je.
(Entre Cassandre.)
CAssANDRE. — Où ost mou frère Hector?
akdromaque. — le voici, ma sœur, tout armé, et ne res-
i Casile, espèce de casque juste qui enfermait toute la tête.
582 TROILUS ET GRË88IDA.
pirant quç le caniage. Unissez-vous à mes cris et à mes
tendrea prières : conjurons - le à genoux; car j'ai rêvé
de combats sanglants, et toute cette nuit je n'ai vu que
des spectres de mort et de carnage.
CASSANbREi — Oh ! c'est la vérité.
HECTOR. — r AlleBj ditos à nion héraut de sonner la
trompette.
CASSANDRE. — Oh I qu'cUc ne sonne point le signal
d'une sortie, au nom du ciel, mon cher frère.
HECTOR. — Retirez-vous , vous dis-je ; les dieux ont
entendu mon serment.
CASSANDRE.— Les dicux sont sourds aux vœujr d une
témérité obstinée; ce sont des offrandes impures ^ plus
abhorrées du ciel que les taches sur le foie des victimes.
ANDROMAQUE: — ^Ah ! laisscz-vous pcrsuador : ne croyez
pas que ce soit un acte pieux de faire le mal par respect
pour un serment ; il serait aussi légitime pour nous de
donner beaucoup au moyen de violents larcins, et de
voler au profit de la charité.
CASSANDRE. — C'cst l'inteutiou qui fait la force du ser-
ment; mais tous les serments ne doivent point s'accom-
plir. Désarmez-vous, cher Hector.
HECTOR. — Tenez-vous tranquilles, vous dis-je I c'est
mon honneur qui règle mes destins. Tout homme tient
à la vie ; mais l'homme vertueux attache plus de prix à
l'honneur qu'à la vie. {Entre Trôilus.) Eh bien! jeune
homme, as-tu Tintention de combattre aujourd'hui?
ANDROMAQUE. — Gassaudrc, va chercher mon père pour
persuader Hector.
{Cassftndré sort.)
HECTOR. — Non, en vérité, jeune Troïlus; dépouille ton
armure, jeune homme, je suis aujourd'hui en veine de
courage ; laisse grossir tes muscles jusqu'à ce que leurs
nœuds soient robustes, et ne risque pas les chocs terri-
bles de la guerre ; désarme-toi, va, et n'aie pas d'inquié-
tude, brave jeune homme , je combattrai aujourd'hui
pour toi, pour moi, et pour Troie.
TROILUS. — Mon frère, vous avez en vous un vice de
générosité qui sied mieux à un lion qu'à un homme.
ACTE V, SCÈNfi IIÎ. 828
HECTOR.— ^Quel est ce vice, cher TroïluB? reproche-le-
moi.
TRoiLus. — ^Mille fois, quand les Grecs captift tombent
au seul sifflement de votre belle épée, vous leur ordon*
nez de se lever et de vivre.
HECTOR. — Ohl c'est le franc jeu!
TROILUS. — Un jeu d'insensé, par le ciel, Hector!
HECTOR. — Comment donc? pourquoi ?
TROILUS.— Pour Tamour de tous les dieux ^ Hector,
laissons la compassion à nos mères; et lorsqu'ime fois
nous avons tevêtu nos armures, que la vengeance la plus
envenimée chevauche sur nos glaives; poussons-les aux
actes sanguinaires, et défendons-leur la pitié.
HECTOR. — ^Fi donc, barbare! fi!
TRoiLus.r-Hector, c'est ainsi qu'on fait la guerre.
HECTOR. — ^Ttollus, je ne veux pas que vous combattiez
aujourd'hui.
TROILUS. — Oni pourrait me retenir? Ni !â destinée ^
ni l'obéissance , ni le bras de Mars ^ quand il me
donnerait le signal de la retraite avec son glaive en-
flammé, ni Priam ni Hécube à mes genoux, les yeux
rougis par les pleurs ; ni vous, mon frère, avec votre
fidèle épée nue et pointée contre moi pour m'en empê-
cher, vous ne pourriez arrêter ma marche, qu'en me
tuant.
(Cassandre revient avec Priam.)
- CASSANDRE. — Emparoz-vous de lui, Priam, retenez-le.
il est votre bâton de vieillesse ; si vous le perdez, vous
qui êtes appuyé sur lui, et Troie entière qui l'est sur
vous, vous tombez tous ensemble.
PRIAM. — Allons, Hector, allons, reviens sur tes pas ; ta
femme a eu des songes, ta mère des visions. Cassandre
piévoit l'avenir, et moi-même je me sens saisi soudain
d'un transport prophétique, pour t'annoncerque ce jour
est sinistre; ainsi rentre.
HECTOR. — Enée est au champ de bataille, et ma parole
est engagée à plusieurs Grecs, sur la foi de la valeur, de
me présenter ce matin devant eux.
PRIAM. — Tu n'iras point.
524 TROILUS ET CRE88IDA.
HECTOR. — ^Je ne dois pas violer ma parole . Vous me savez
soumis : ainsi, père chéri, ne me forcez pas à outrager le
respect, mais accordez-moi la grâce de suivre avec votre
suffrage et votre consentement, le chemin que vous vou-
lez mlnterdire, ô roi Priam I
CASSANDRE. — 0 Priam, ne lui cédez pas.
ANDROMAQUE.^-Oh I uon, mou bon père.
HECTOR.— Andromaque, je suis fâché contre vous; au
nom de l'amour que vous me portez, rentrez.
(Andromaque sort.)
TROILUS, montrant Cassandre. — Cette fille insensée, su-
perstitieuse, occupée de songes, crée tous ces vains pré-
CASSANDRE. — Adiou, chcr Hector. Vois, comme te voilà
mourant! comme tes yeux s'éteignent! comme ton sang
coule par mille blessures ! Écoute les gémissements de
Troie, les sanglots d'Hécube : comme la pauvre Andro-
maque exhale sa douleur dans ses cris aigus! Vois,
le désespoir, la frénésie, la consternation s'abordent
conune des acteurs ignorants, tous crient : Hector, Hec-
tor est mort ! ô Hector I
TROILUS. — Va t'en ! va t'en !
CASSANDRE. — Adieu!... Nou, arrêtons-nous. Hector, je
prends congé de toi; tu te trompes toi-même, et notre
Troie... (Elle sort.)
HECTOR, à Priam.— Vous êtes consterné, mon père, de
ses exclamations. Rentrez, et rassurez les habitants :
nous allons sortir pour combattre, et faire des exploits
dignes de louanges, que nous vous raconterons ce soir.
PRiAM.-^Adieu, que les dieux t'environnent et protè-
gent tes jours!
(Priam sort, ainsi qu'Hector d'un côté opposé.— On en-
tend des bruits d'armes.)
TROILUS. — Les voilà à l'action, écoutez! — Présomp-
tueux Diomède, sois sûr que je viens pour perdre ce
bras, ou regagner ma manche.
(Comme Troïlus va pour sortir, Pandare entre du côté opposé.)
PANDARE. — Entendez-vous, seigneur? entendez-vous?
TROILUS. — ^Quoi donc ?
ACTE V, SCÈNE IT. 525
PANDARE. — Voici Une lettre de cette pauvre fille.
TRoiLUS. — Lisons.
PANDARE. — Une misérable phthisie , une coquine de
phthisie me tourmente horriblement, et de plus, la for-
tune de cette sotte fille ; et soit une chose, soit une
autre, je vous ferai mes adieux un de ces jours; j'ai
encore une humeur dans les yeux et un tel mal dans les
os, que je ne sais qu'en penser, à moins qu'on ne m'ait
jeté un sort. — Eh bien ! que dit-elle là-dedans?
TROILUS. — Des mots, des mots, rien que des mots ; rien
qui vienne du cœur. {Il déchire la lettre.) L'effet est le
contraire de ce qu'elle croit. Allez, vent, avec le vent;
changez et tournez ensemble. Elle nourrit mon amour
de paroles et de perfidies, mais elle consacre ses actions
à un autre.
(Ils sortent séparément.)
SCÈNE IV
Plaine entre Troie et le camp des Grecs.
(Bruits d'armes ; mouvements de troupes.)
THERSITE entre.
THERSiTE. — Maintenant ils sont à se tarabuster V\m
l'autre ; je veux aller voir cela. Cet abominable hypo-
crite, ce faquin de Dioméde a planté sur son casque la
manche de ce jeune imbécile de Troie, de cet amoureux
extravagant; je serais curieux de les voir aux prises, et
que ce jeune ânon de Troyen, qui aime cette prostituée-
là, pût envoyer ce maître fourbe de Grec débauché avec
sa manche, vers sa courtisane, lui porter un message
sans manche. D'un autre côté, la politique de ces nisés
et déterminés coquins... de Nestor, ce vieux morceau de
fromage sec et rongé des rats, et de ce renard d'Ulysse...
ne vaut pas une mûre de haie. Ils ont, par finesse,
opposé ce roquet métis, Ajax, à cet autre roquet d'aussi
mauvaise race, Achill^ : le roquet Ajax est aussi fier
que le roquet Achille, et ne s'armera pas aujourd'hui.
Les Grecs mécontents commencent à être tentés d'invo-
826 TROILUS ET CRE9SIDA.
quer la barbarie ; la politique a bien perdu dans leur
esprit. Doucement. — Doucement, voici la manche, et
Tautre aussi.
(Entrent Diomède et Troïlus.)
TROji-us. — Ne fuis pas, car tu passerais le fleuve 4u
Styx que je me jetterais à la nage sur ta trace.
DïOMÈnp.— Tu donnes à tort le nom de fuite à ma
retraite ; je ne fuis pas : c'est le soin de mqn avantage
qui m'a fait éviter la mêlée : à toi I
THERSiT^, àpart. — Garde ta prostituée, Grec!.,. Allons,
bravo pour ta prostituée, Troyen!... allons, la manche,
la manche i
(Diomède et Troïlua sortent en combattant.)
(Hector survient.)
HECTOR. — Qui es-tu. Grec? Es-tu fait pour te mesurer
avec Hector? es-tu d'un sang noble? as-tu de l'honneur?
THERsiTE.—Non, HOU ; je suis un misérable, un pauvre
bouffon qui n'aime qu'à railler, un vrai vaurien.
HECTOR. — Je te crois ; vis.
(Il sort.)
THERsiTE. — Les dieux soient loués de ce que tu veux
bien m'en croire; mais que la peste t'étrangle pour
m'avoir effrayé!. Que sout devenus ces champions de
filles? Je crois qu'ils se sont avalés l'un Tautre : je rirais
bien de ce miracle. Cependant, en quelque façon, la
débauche se dévore elle-même. Je vais les chercher.
(Il sort.)
SCÈNE V
Une autre partie du chan^p de bataille.
DIOMÈDE, UN VALET.
DIOMÈDE. — Va, va, ii^on valet, prends le cheval de
Troïlus; présente ce beau coursier à madame Gressida ;
Songe 4 vanter mes services à cette belle; dis-lui que
j'ai châtié Tamoureux Troyen, que je suis son chevaher
par mes preuves.
LE VALET. — Je pars, seigneur.
(Le ralet sort.)
(Bntre Agftmèmnon.)
ACTE V, SCÈNE T. 527
AGAMEMNON. — De Douveaux guerriers! de nouveaux
guerriers! Le fougueux Poly damas a terrassé Menon. Le
bâtard Margarelon a fait Doréus prisonnier; et debout
comme im colosse, il brandit sa lance sur les corps défi-
gurés des rois Epistrophe et Gedius ; Polixène est tué ;
Amphimaque et Thoas sont niortellement blessas; Pa-
trocle est pris ou tué ; Palamède est cruellement blessé
et meurtri; le terrible Sagittaire * épouvante nos sol-
dats : hâtons-nous, Diomède, de voler à leur secours,
ou nous périrons tous.
(Entre Nestor.)
NP8T0R. — ^Allez, portez à Achille le corps de Patrocle;
et dites à cet Ajax, lent comme un limaçon, de s'armer
s'il craint la honte. Il y a mille Hector dans le champ de
bataille. Ici, il combat sur son coursier galate, et
bientôt il manque de victimes ; il combat ailleurs à
pied, et tous fuient ou meurent comme des poissons
fuyant par troupes devant la baleine vomissante. Il
reparaît plus loin ; et là, les Grecs légers et mûrs pour
son glaive tombent devant lui comme Therbe sous la
faux; il est ici, là et partout, quitte et revient avec une
dextérité si fidèle à sa volonté, que tout ce qu'il veut il le
fait; et il en fait tant, que ce qu'il a exécuté paraît encore
impossible.
(Entre Ulysse.)
ULYSSE. — Courage, courage, princes! le grand Achille
s'arme en pleurant, en maudissant, en jurant vengeance.
Les blessures de Patrocle ont réveillé son sang assoupi,
ainsi que la vue de ses Myrmidons, qui, mutilés, hachés
et défigurés, sans nez, sans mains, courent à lui en
criant après Hector. Ajax a perdu un ami, et il est tout
écumant de rage ; il est armé, et il est à l'œuvre, rugis-
sant après Trollus, qui a fait aujourd'hui des prodiges
de témérité et d'extravagance, s'engageant sans cesse
dans la mêlée et s'en retirant toujours avec une fougue
« C'était, suivant le roman de la guerre de Trote, une béte prodi-
gieuse qui avait le buste de l'homme et la croupe du cheval, et
qui tirait de l'arc à merveille.
528 TROILUS ET CRES9IDA.
insouciante et une prudence sans force, comme si la for-
tune, en dépit de toute précaution, lui ordonnait de tout
vaincre.
(Entre Ajax.)
AJAX.— Troïlus I lâche Troïlus !
(Il sort.)
moMÊDE. — Otu, parla, parla.
NESTOR. — Allons, allons, nous serons ensemble.
(Ils sortent.)
(Enlre Achille.)
ACHILLE. — Où est cet Hector? allons, viens, meurtrier
d'enfants, montre-moi ton visage! Apprends ce que c'est
que d'avoir affaire à Achille irrité. Hector! où est-il,
Hector? Je ne veux qu'Hector.
SCÈNE VI
Une autre partie du champ de bataille.
AJAX reparait. — Troïlus, lâche Troïlus, montre donc ta
tête!
DioMÈDE arrive. — Troïlus, dis-tu? où est Troïlus?
AJAX. — Que lui veux-tu?
DIOMÈDE. — ^Je veux le châtier.
AJAX. — Je serais le général que tu m'arracherais ma
dignité avant que je te laissasse ce soin... Troïlus! dis-
je; Troïlus!
(Entre Troïlus.)
TROILUS.— 0 traître Diomèdel tourne ton visage per-
fide, traître, et paye-moi ta vie, que tu me dois pour
m'avoir enlevé moh cheval!
DIOMÈDE. — Ah! te voilà?
AJAX. — Je veux le combattre seul, arrête, Diomède.
diomêde.-tH est ma proie ; je ne veux pas vous regar-
der faire.
TROILUS. — Venez tous deux, Grecs perfides*, voilà
pour tous les deux.
(Ils sortent en combattant.}
(Entre Hector.)
1 Chrmcia mendax, (Cicbron.)
ACTE y, SCÈNE VII. , 529
HECTOR. — Ah! c'est toi, Troïlus! oh! bien combattu,
mon jeune frère.
(Achille parait.)
ÂcmLLE. — ^Enfin, je t'aperçois. — ^Allons, défends-toi,
Hector.
(Us combattent.)
HECTOR. — ^Arrête, si tu veux.
ACfflLLE.— Jedédaiignetacourtoisie,orgueilleuxTroyen.
Tu es heureux que mes armes soient hors d'usage; ma
négligence et mon repos te servent en ce moment, mais
bientôt tu entendras parler de moi; en attendant, va,
suis ta fortune.
(Il sort.)
HECTOR. — ^Adieu. Je t'aurais offert un adversaire plus
frais et plus dispos, si je t'eusse attendu. (TrdUus parait.)
Eh bien ! mon frère ?
TROttus. — ^Ajax a pris Enée. Le souffrirons-nous? Non,
par les feux de ce ciel glorieux, il n'emmènera pas son
prisonnier; je serai pris aussi, ou je le déhvrerai. —
Destin, écoute ce que je dis : peu m'importe que ma vie
finisse aujourd'hui.
(Il sort.)
(Parait un autre guerrier revêtu d'une armure somptueuse.)
HECTOR. — Grec, arrête : tu es un beau but. — Non, tu
ne veux pas? Je suis épris de ton armure ; je veux la
briser et en faire sauter toutes les agrafes jusqu'à ce que
j'en sois maître. (L'autre fuit.) Tu ne veux pas rester,
animal? Eh bien! fois donc, je vais te faire la chasse
pour avoir ta dépouille.
(Il le poursuit.)
SCÈNE vn
La scène est dans une autre partie de la plaine.
ACHILLE, suivi de ses Myrmidons.
Achille. — ^Venez ici, autour de moi, mes Myrmidons,
et faites attention à ce que je dis. Stiivez mon char.
Ne frappez pas un seul coup, mais tenez-vous en ha-
T. IV. 34
530 TROILUS ET CBESSIDA.
leine; et lorsqu'une fois j'aurai trouvé le sanglant
Hector, environnez-le de vos armes : soyez cruels et ne
ménagez rien/ — Suivez-moi, amis, et voyez-moi agir.
C'est décrété; il faut que le grand Hector périsse.
(Ils sortent.)
SCÈNE Vin
Un autre côté de la plaine.
MENÉLAS BT PARIS entrent en comhaUant , puis vient
THERSITE.
THERSiTE. — Ahl Ménélas et celui qui lui a fait cadeau
de ses cornes sont aux prises. Allons, taureau I allons,
dogue ! allons Paris! allons, courage, moineau à double
femelle : allons, Paris! allons. Le taureau a Favantage :
gare les cornes. Holà 1
(Paris et Ménélas sortent.)
MARGAKÉLON suTvient, — Toume-toi,esclave, et combats.
THERSITE. — Qui es-tu?
MARGARÉLON. — Un fils bâtard de Priam.
THERSITE. — Je suis bâtard aussi. J'aime les bâtards : je
suis bâtard de naissance, bâtard d'éducation, bâtard dans
rame, bâtard en valeur, bâtard en tout. Un ours n'en
mord pas un autre ; pourquoi donc les bâtards se feraient-
ils du mal ? Pxends-y garde , la dispute nous serait fatale .
Si le fils d'une femme perdue combat pour une femme
perdue, il appelle le jugement. Adieu, bâtard.
MARGARÉLON. — Quo le diable t^emporte, lâche I
(Ils sortent.)
SCÈNE IX
Le théâtre représente une autre partie de la plaine.
Entre HECTOR.
HECTOR,— Cœur gangrené, sous de si beaux dehors, ta
belle armure t*a coûté la vie 1 A présent ma tâche de ce
SCÈNE X. 531
jour est finie, je vais reprendre haleine. Repose-td, mon
épée : tu es rassasiée de sang et de carnage.
(Il ôte son casque et suspend son bouclier derrière lui.)
(Achille survient à la tête de ses Mjnnidons.)
ACHILLE. — Regarde, Hector, vois : le soleil est prêt à
se coucher; vois comme la nuit hideuse suit la trace de
Tastre au moment où il va s'abaisser sous Thorizon, et
faire place aux ténèbres pour terminer le jour : la vie
d'Hector est finie.
HECTOR. — ^Je suis désarmé. N'abuse pas de cet avan-
tage, Grec.
ACfflLLE. — ^Frappez, soldats, frappez! c'est lui que je
cherche. (Hector tombe.) Ilion, tu vas tomber après lui;
Troie, tombe en ruines! ici gisent ton cœur, tes os et
tes muscles. — Allons, Myrmidons ; et criez tous de toutes
vos forces : Achille a tué le puissant Hector! {On sonne
la retraite.) Ecoutez : on sonne la retraite du côté des
Grecs.
UN MYRMiDON.— Les trompettes de Troie la sonnent
aussi, seigneur.
ACHILLE. — Les dragons de la nuit étendent leurs ailes
sur la terre et séparent les deux armées comme les juges
du combat ; mon épée à demi rassasiée, qui aurait volon-
tiers achevé son repas, charmée de ce morceau friand,
rentre ainsi dans son ht. {Il remet son épée dans le four-
reau,)— Allons, hez son corps à la queue de mon cheval :
je veux traîner ce Troyen le long de la plaine.
(Ils sortent.)
SCÈNE X
Toujours entre la ville et le c&mp des Grecs.
AGAMEMNON, AJAX, MÉNÉLAS, NESTOR, DIOMÉDE
et les autres guerriers en marche. — Acclamations.
AGAMEMNON. •— Écoutcz , écoutcz ! Quellos sont ces
clameurs?
NESTOR. — Silence, tambours.
532 TROILUS ET CRESSIDA.
UN CRI. — Achille I Achille I Hector est tué ! Achille !
DiOMÈDE. — On crie : Hector est tué, et par Achille !
AJAx. — Si cela est, qu'il ne s'en enorgueillisse pas. Le
grand Hector était un aussi brave guerrier que lui.
AGAMEMNON. — Marchous avec ordre. — Qu'on dépêche
queJqu'un pour prier Achille de venir nous trouver
dans notre tente. Si les dieux nous ont témoigné leur
faveur par la mort d'Hector , la fameuse Troie est à
nous, et nos sanglantes guerres sont finies.
(Ils sortent.)
SCÈNE XI
Une autre partie du champ de bataille.
ENEE, suivi dès Troyens.
ÉNÉE.— Arrêtez, nous sommes maîtres du champ de ba-
taille; ne rentrons pas chez nous ; restons ici toute la nuit.
(Troïlus arrive.)
TROILUS. — Hector est tué.
TOUS LES TROYENS. — Hoctor! — Qixe les dieux nous en
préservent I
TROILUS. — ^n est mort; et, attaché à la queue du che-
val de son meurtrier, comme le plus vil des animaux, il
est honteusement traîné le long de la plaine, deux !
courroucez-vous , hâtez-vous d'accompUr votre ven-
. geance. Asseyez-vous, dieux, sur vos trônes, et souriez
à Troie ; oui, montrez votre clémence dans la rapidité de
nos désastres, et ne prolongez point notre destruction
inévitable.
ÉNÉE. — Seigneur, vous découragez toute l'armée.
TROILUS, — ^Vous qui me parlez ainsi, vous ne me com-
prenez pas. Je ne parle pas de fuite, de crainte ou de
mort;. mais je brave tous les dangers, tous les maux
dont nous menacent les hommes et les dieux. Hector
n'est plus! Qui Tannoncera à Priam ou à Hécube? Que
celui qui veut être appelé un hibou sinistre aille à Troie,
et dise : Hector est mort ! Ce mot changera Priam en
ACTE V, SCÈNE XI. 533
pierre , et les épouses et les jeunes filles en fontaines
et en Niobés, fera de froides statues des jeunes gens,
et, en un mot, jettera Troie entière dans la conster-
nation. Mais allons, marchons ! Hector est mort, il n'y
a rien de plus à dire : arrêtez cependant... Exécrables
tentes, fièrement plantées sur nos plaines phrygiennes,
que Titan se lève aussitôt qu'il l'osera. Je vous traverse-
rai de part en part. Et toi, lâche géant, nul espace de
terre ne séparera nos deux haines : je t'obséderai comme
une conscience coupable qui crée des spectres aussi vite
que la fureur enfante des pensées. Donnez le signal de la
marche vers Troie ; prenons courage et marchons ; Tes-
poir de la vengeance couvrira notre douleur intérieure.
(Énée sort ayec les Trojens.)
Au moment où Troiius va sortir, Pandare entre de l'autre côté.)
PANDÂRE. — ^Écoutez douc, écoutez donc I
TRomus.— Loin d'ici, vil entremetteur! que l'ignomi-
nie et la honte poursuivent ta vie et accompagnent à
jamais ton nom !
(Troïlus sort.)
PANDARE. — Voilà un excellent topique pour mes dou-
leurs. 0 monde ! monde ! monde ! c'est ainsi que le pauvre
agent est méprisé I 0 fourbes et entremetteurs, comme à
force de protestations on vous presse d'agir, et comme
on vous en récompense mal I Pourquoi donc nos efforts
sont-ils si recherchés et nos succès si dédaignés î Quels
vers citer à ce sujet? quels exemples? Voyons.
Le bourdon chante joyeusement
Tant qu'il conserve son miel et son aiguillon ;
Mais une fois qu'il a perdit sa queue armée,
Adieu son miel et ses doi^x bourdonnements.
Bonnes gens qui faites le commerce de la chair, écri-
vez cette leçon sur vos tapisseries.
Vous tous qui dans cette assemblée êtes du château de
la complaisance, que vos yeux à demi sortis de leur
orbite pleurent la chute de Pandare ; ou, si vous ne pou-
vez pleurer, du moins donnez-lui quelques gémisse-
ments ; si ce n'est pas pour moi, que ce soit pour les
634 TROlLUS £T CRESBIDÀ.
douleurs de vos os malades, vous frères et sœurs, qui
faites métier de veiller à la porte. Dans deux mois d'ici
environ, mon testament sera fait; il le serait même déjà
sans la crainte que j'ai que quelque maligne oie de
Winchester * ne le sifflât : jusqu'à ce moment je trans-
pirerai et chercherai mes aises ; et, Tinstant venu, je
vous lègue mes maladies.
(Il sort.)
1 Les filles de joie étaient ancienneiùent sou» la juridiction de
l'évoque de Winchester.
FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.
TABLE DES MATIÈRES
DU TOME QUATRIÈME
MESURE POUR MESURE.
Notice 3
MESURE POUR MESURE, comédie 5
OTHELLO.
Notice 97
OTHELLO, OU LE MORE DE VENISE, tragédie 105
COMME IL VOUS PLAIRA.
Notice 215
COMME IL VOUS PLAIRA, comédie 217
LE CONTE D'HIVER.
Notice 311
LE CONTE D'HIVER, tragédie 314
TROILUS ET CRESSIDA.
Notice . . . ? 417
TROILUS ET CRESSIDA, tragédie 421
PIN DU TOME QUATRIÈME.